Un pur capitalisme [de Michel Husson]

Mis en ligne le 23 mai 2008

Ce nouvel ouvrage de Michel Husson, publié par les Editions Page deux (Lausanne, Suisse) [1], est ordonné autour d’une thèse : le capi­ta­lisme contem­po­rain tend vers un fonc­tion­ne­ment pur, en se débar­ras­sant pro­gres­si­ve­ment de toutes les « rigi­di­tés » qui pou­vaient le régu­ler. Le capi­ta­lisme néo­li­bé­ral jette donc par-dessus bord les régu­la­tions indis­pen­sables à sa survie dans la phase anté­rieure ou bien qui lui avaient été impo­sées par les luttes sociales.

Par Henri Wilno

Une ten­dance essen­tielle marque la période : la baisse de la part des salaires dans la valeur ajou­tée (c’est-à-dire la hausse du taux d’exploitation), ceci dans un contexte de mon­dia­li­sa­tion où le capi­tal met en concur­rence les forces de tra­vail au niveau mon­dial. Par ailleurs, s’approfondissent le dés­équi­libre des Etats-Unis et leur besoin d’un afflux sou­tenu de capi­taux exté­rieurs, notam­ment asia­tiques (Chine, Japon). Le para­doxe de cette situa­tion est que plus le capi­ta­lisme réus­sit à remo­de­ler le monde à sa conve­nance, plus ses contra­dic­tions se dur­cissent.

Concluant ces déve­lop­pe­ments, l’auteur sou­ligne que la ques­tion essen­tielle est de savoir si l’instabilité actuelle va se dénouer selon l’axe des conflits inter­ca­pi­ta­listes ou celui des affron­te­ments sociaux.

Parmi les autres déve­lop­pe­ments de l’ouvrage, on notera tout par­ti­cu­liè­re­ment, ceux qui ren­voient à des débats qui ont pu surgir dans une cer­taine aire « alter­na­tive ».

Il s’agit d’abord des thèses sur le « capi­ta­lisme cog­ni­tif » qui pré­tendent que le capi­ta­lisme est entré dans une phase tota­le­ment nou­velle, de celles sur la fin du tra­vail. De plus, est abor­dée et cri­ti­quée la thèse des posi­tions qui pré­sentent la reven­di­ca­tion d’un revenu uni­ver­sel comme la voie à pri­vi­lé­gier dans un pro­ces­sus d’émancipation.

À tous ces construc­teurs de sys­tèmes, Michel Husson répond qu’il ne peut y avoir d’émancipation sociale sans libé­ra­tion du tra­vail. La libé­ra­tion sociale ne peut s’accomplir en déser­tant le ter­rain de l’entreprise, au sens large.

Dans d’autres déve­lop­pe­ments essen­tiels de son livre, Michel Huson s’attache à défi­nir un pro­gramme de trans­for­ma­tion sociale fondé sur deux axes essen­tiels : la réduc­tion du temps de tra­vail et une autre répar­ti­tion des reve­nus s’attaquant aux reve­nus finan­ciers et favo­ri­sant salaires et des minima sociaux.

Il en démontre la via­bi­lité éco­no­mique, mais sou­ligne que le pro­blème essen­tiel est la via­bi­lité poli­tique : tout pro­gramme de trans­for­ma­tion sociale se heur­tera à une mobi­li­sa­tion réso­lue des pos­sé­dants et domi­nants.

Cela ne pourra être évité par aucun tour de passe passe ou astuce de pré­sen­ta­tion : il convient de s’y pré­pa­rer et d’avoir clai­re­ment dans l’esprit que la via­bi­lité réelle du pro­gramme dépend de la mobi­li­sa­tion sociale que ceux et celles qui le défendent seront aptes à créer et à main­te­nir dans la durée. Et dans le cours même de l’approfondissement du pro­ces­sus, on devra passer de mesures radi­ca­le­ment anti­li­bé­rales à des mesures anti­ca­pi­ta­listes qui s’attaqueront à la pro­priété privée.

D’autres cha­pitres du livre sont consa­crés à une polé­mique argu­men­tée avec les éco­no­mistes aca­dé­miques qui mettent pré­ten­tions scien­ti­fiques et sophis­ti­ca­tion mathé­ma­tique au ser­vice des domi­nants.

Un der­nier cha­pitre syn­thé­tise de manière brillante l’actualité de la pensée de Marx pour la com­pré­hen­sion du capi­ta­lisme contem­po­rain.

La post­face, iro­ni­que­ment inti­tu­lée : « 2008, l’année Jérôme Kerviel » – le trader de la Société géné­rale – se conclut par une affir­ma­tion à laquelle nous ne pou­vons que sous­crire : la néces­sité d’opposer à ce « pur capi­ta­lisme » un « pur anti­ca­pi­ta­lisme » pro­por­tionné aux menaces qu’il fait peser sur le bien-être de l’humanité.

D’aucuns pour­raient dis­cu­ter telle ou telle for­mu­la­tion, mais Michel Husson est bien un éco­no­miste « qui ne renie rien », pour reprendre une nota­tion dans un article récent du « Nouvel Observateur ».

1. Cet ouvrage peut-être com­mandé à la librai­rie La Brèche (Paris) et est dis­tri­bué en France par Vilo (Paris) et en Suisse par Albert Le Grand (Fribourg). Voir aussi la pré­sen­ta­tion du livre de Michel Husson dans le cata­logue des édi­tions Page deux .


Source : Revue poli­tique vir­tuelle

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