Un pape subversif

Quand François invite les mouvements populaires au Vatican

Par Mis en ligne le 10 novembre 2014

Quand nos amis du Mouvement des sans-terre (MST) bré­si­lien nous ont contac­tés il y a plu­sieurs mois pour nous annon­cer que leCentre d’information alter­na­tive était invité à une ren­contre avec le pape François, nous avons beau­coup ri : qu’est-ce qu’une orga­ni­sa­tion – le Centre d’information alter­na­tive (AIC) à Jérusalem et Bethléem – dont la plu­part des membres sont de culture juive ou musul­mane, et athées de sur­croît, allaient faire au Vatican ? Et quand le conseil d’administration m’a demandé d’y repré­sen­ter l’organisation dont je suis le pré­sident, j’ai car­ré­ment dit non : si je ne par­tage pas l’anticléricalisme pri­maire de beau­coup de mes amis fran­çais, et consi­dère, avec Karl Marx, que la reli­gion n’est pas seule­ment l’opium du peuple mais aussi « le soupir des oppri­més », je ne voyais pas l’intérêt de ma pré­sence à une ren­contre au Vatican. Devant l’insistance de nos amis bré­si­liens, j’y suis fina­le­ment allé. Et je ne le regrette pas du tout.

En fait, le Pape orga­ni­sait une ren­contre de dia­logue inten­sif entre l’Église catho­lique et une cen­taine de mou­ve­ments popu­laires venant des quatre coins de la pla­nète, autour de trois thèmes : la terre, le tra­vail et le loge­ment. Je l’avoue, c’était pas­sion­nant et cer­tai­ne­ment pas moins inté­res­sant que les nom­breux Forums sociaux mon­diaux (FSM) aux­quels j’ai déjà par­ti­cipé.

« Mouvements popu­laires », et pas des ONG – sauf l’AIC et quelques autres – ou même des mou­ve­ments sociaux comme on les appelle, mais des mou­ve­ments de base ou s’organisent les couches les plus exclues de la société et du monde du tra­vail, comme les recy­cleurs
des déchets de Rio, des pay­sans d’Afrique cen­trale dépla­cés par les guerres, ou encore des pêcheurs privés de leurs res­sources par des socié­tés mul­ti­na­tio­nales, ainsi que des habi­tants de bidon­villes d’Afrique et d’Amérique Latine, que les spé­cu­la­tions immo­bi­lières ont trans­for­més en réfu­giés dans leur propre villes.

Puis est venue la ren­contre avec le Pape François et son adresse aux par­ti­ci­pants : directe, cha­leu­reuse même, et d’une radi­ca­lité sur­pre­nante. Apres avoir fait une cri­tique sans conces­sion de l’état des lieux de notre monde, où l’homme est devenu l’esclave du capi­tal et des mul­ti­na­tio­nales, le Pape a appelé les mou­ve­ments popu­laires à deve­nir les agents d’un chan­ge­ment révo­lu­tion­naire indis­pen­sable. Oubliant le dis­cours écrit, le Pape a tout d’un coup dit, avec un petit sou­rire : « Certains diront peut-être que je prêche du com­mu­nisme… ». Et il est vrai que ses propos n’étaient pas moins sub­ver­sifs que ceux du cama­rade-pré­sident boli­vien Evo Morales qui a clô­turé la ren­contre.

« Terre, tra­vail, loge­ment – des droits sacrés et inalié­nables, pour tous et toutes » a sou­li­gné le Pape François. Un tour­nant dans l’Église catho­lique ? Pas cer­tain : il suf­fi­sait de regar­der les visages de cer­tains des car­di­naux pré­sents pen­dant le dis­cours du Pape, appa­rem­ment cho­qués par la radi­ca­lité du chef de l’Église. Ce qui est cer­tain, c’est qu’un tour­nant dans l’implication sociale et poli­tique de l’Église catho­lique est aujourd’hui l’objet d’un combat dans les ins­tances supé­rieures de celle-ci. Il ne peut lais­ser indif­fé­rents les mili­tantes et les mili­tants du mou­ve­ment social à tra­vers le monde, même les plus mécréants d’entre nous.

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