Un Octobre pour nous, pour la Russie et pour le monde entier


2017 marque le centième anniversaire de la révolution soviétique en Russie. Pendant plusieurs années et notamment pendant la longue période durant laquelle a dominé la « pensée unique » néolibérale et conservatrice, cet évènement marquant dans l’histoire a été « évacué » des débats et même de l’enseignement de l’histoire. Parallèlement, selon les intellectuels de service de ce grand virage, la révolution soviétique est devenue le point de départ du « totalitarisme », d‘une « guerre des civilisations » entre l’« Occident » moderne et les peuples « barbares ». Depuis, la situation a quelque peu changé. Devant l’impulsion des grands mouvements populaires des 15 dernières années, la flamme de l’émancipation renaît. Et aussi, de plus en plus, on regarde derrière avec un autre œil : qu’est-ce qui s’est réellement passé en 1917 ? Pourquoi cette révolution qui a « ébranlé le monde », selon l’expression consacrée de John Reed, s’est transformée ? Quelles sont les leçons qui s’en dégagent ? Qu’est-ce qu’en ont dit les principaux protagonistes ?


Appel lancé par dix-sept intellectuels et artistes russes, dont Alexander Buzgalin*

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Une révolution sociale

La révolution d’octobre n’a pas été le fait de conspirateurs ou d’agents secrets au service de l’étranger. Elle fut un tremblement de terre, un ouragan, un tsunami que personne n’aurait pu provoquer par un simple appel. La révolution naquit de la logique interne des événements quand les sources multiples du mécontentement populaire ont convergé en un seul torrent tout-puissant. L’interpréter comme le produit d’une conspiration est pour le moins étrange : à supposer que cela soit vrai, comment expliquer la mise en place rapide d’un gouvernement central dans un pays immense et le soutien du peuple russe qui le défendit par les armes pendant la guerre civile ?

Pour quelque raison, les critiques du “Coup d’Octobre” ont oublié la crise profonde dans laquelle la Russie était plongée par la monarchie tsariste et le Gouvernement provisoire qui lui succéda. Obnubilés par le slogan “Guerre à outrance jusqu’à la victoire finale !”, les autorités ont refusé de reconnaître les besoins réels de la population. Les critiques ont également oublié la désintégration spontanée de la monarchie à la veille de la révolution en dépit de preuves directes telles que les intrigues et conflits devenus monnaie courante à la cour tsariste, les défaites militaires, et finalement l’abdication de Nicholas II, autocrate et Commandant en chef de l’Armée russe. Le gouvernement bourgeois qui remplaça la monarchie se révéla tout aussi impuissant devant les grands défis du jour : paix et redistribution des terres.

Octobre 1917 a marqué la culmination de la grande révolution sociale du XXIe siècle. Elle fut dirigée par les social-démocrates révolutionnaires qui, avant les autres, reconnurent les besoins et aspirations du peuple, problème crucial dont le sort de la Russie dépendait. Parmi les dirigeants il y eut bien entendu Vladimir Oulianov-Lénine et ses proches collaborateurs.

Aucun des dirigeants de la révolution n’était parfait et il est injuste de les démoniser comme de les idolâtrer. Les calomnies dont on les accable aujourd’hui n’ont aucun fondement. Ils n’étaient au service de personne sauf de leur idéal. Aucune des tentations matérielles telles que l’argent ou les aménités qui accompagnent une prospérité philistine ne les intéressait. Ils mesuraient leur vie selon le standard suprême du dévouement au service de la liberté et du bonheur des opprimés et des démunis.

Les révolutions ne peuvent pas être réduites à un acte de violence

La révolution est souvent assimilée à une violente prise de pouvoir. Or le “renversement” à Petrograd ne fit que quelques pertes humaines. Bien que nous soyons contre la violence, nous devons reconnaître qu’elle est inévitable à des stades spécifiques de développement social, en situation d’antagonismes de classes et de nations. Les révolutions sont en effet accompagnées de violence comme ce fut le cas aux Pays-Bas, en Angleterre ou en France et ailleurs. L’abolition de l’esclavage aux É.-U. se fit dans le cadre du conflit le plus meurtrier du dix-neuvième siècle. En Russie, la fin de la féodalité donna également lieu à des guerres et des révolutions.

Cependant ces événements ne résultèrent pas de machinations ou d’intrigues politiques, mais de la crise d’un système tellement obsolète qu’aucune pratique évolutionnaire ne pouvait sauver. Le peuple est acculé à la violence dans des circonstances spécifiques : quand la classe dominante aveuglée par sa cupidité et ses privilèges n’a cure du bien-être de la population. Dans ces conditions, les dépossédés n’avaient d’autre recours que de prendre leur destinée dans leurs propres mains. Dans le même temps, la révolution sociale ne peut se réduire à la seule violence, particulièrement la violence par les armes, car son objectif final est de jeter les bases d’un monde nouveau, de créer de meilleures conditions de vie pour tout le monde, pas seulement pour les élites sociales. Une telle révolution est en fait la locomotive de l’histoire : elle accélère les progrès.

Ce que la révolution d’octobre nous a apporté

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Comme la Commune de Paris avant elle, la révolution d’octobre a donné le pouvoir aux classes les plus dépossédées, les ouvriers et les paysans, et aux membres de l’intelligentsia dévoués à leur cause. La révolution fit du soviet la forme la plus démocratique du pouvoir politique, donna la paix à une population épuisée par les guerres, la terre à ceux qui la cultivent et l’auto-détermination aux minorités. En donnant à des millions de travailleurs la promotion qui leur permit de devenir des membres actifs de la société, la révolution a clairement montré que “les élites” n’étaient plus les seuls architectes de l’histoire. Sur le plan international, la révolution mit en opposition deux systèmes sociaux dont l’antagonisme sera déterminant dans le développement de l’humanité. La révolution inspira de nombreux mouvements de libération nationale qui précipitèrent la fin des empires coloniaux, provoqua des réformes dans les pays capitalistes et hâta la fin des régimes monarchiques. La révolution mit en mouvement une notion unificatrice supranationale et supra-confessionnelle, la notion de libération sociale et de justice. Pour la première fois dans l’histoire se créa une union volontaire de peuples égaux, l’URSS. Les idéaux et initiatives d’octobre étaient en accord avec les objectifs vitaux de nombreux géants de la science et des arts – Timiryazev et Vernadsky, Platonov et Mayakowsky, Sholokov et Eisenstein.

Diversité de l’histoire soviétique

(…) L’histoire soviétique est faite de grandes réalisations comme d’échecs tragiques. Nous savons qu’une guerre civile sanglante accompagnée d’interventions étrangères de Terreur blanche et de Terreur rouge éclata après le transfert pour la plupart pacifique du pouvoir aux travailleurs.

Manquant d’expérience, les autorités soviétiques firent beaucoup d’erreurs. L’une d’elles fut la politique de “communisme de guerre” issue de la crise nationale. À leur crédit, les bolcheviks la rejetèrent ensuite au profit d’une Nouvelle Politique Economique – le premier modèle historique qui combina avec succès les principes du socialisme et ceux du capitalisme. Plusieurs aspects de cette NPE furent plus tard utilisés dans le développement de quelques pays européens et en Chine moderne. Le NPE facilita la reconstruction du pays et la relance de la production nationale qui rattrapa le niveau d’avant-guerre.

Se basant sur les succès du NPE, Lénine mit sur pied un plan économique et politique de redressement national. Celui-ci devait avant tout balayer les obstacles à la production de l’énergie, à la promotion de la culture et de l’éducation, objectifs importants au siècle et qui le demeurent aujourd’hui. Ces changements présupposaient la démocratisation du système politique qui donnerait aux ouvriers un rôle dominant dans les affaires de l’État ainsi qu’une refonte du Parti. Un des projets de Lénine fut aussi le remplacement de Joseph Staline au poste de secrétaire général car celui-ci manifestait déjà des tendances à la déloyauté, à la goujaterie et à l’abus de pouvoir.

Ce projet ne se réalisa pas. Tout en se proclamant socialiste, un régime autoritaire incompatible avec le socialisme fut consolidé après la mort de Lénine. La liberté politique des citoyens que proclama la révolution fut violée. Le prix de l’industrialisation et du collectivisme forcé devint exorbitant. Bref, le pouvoir populaire des premières années de la Révolution céda la place à la bureaucratie stalinienne. Nous considérons que les répressions massives et le viol des droits humains comme ceux des nationalités de l’Union soviétique sont des crimes qui discréditèrent la Révolution et son idéal socialiste.

Mais le faisant, nous rejetons les mensonges déguisés en traités académiques ainsi que la propagande honteusement partiale dont toute l’histoire soviétique est victime. Celle-ci est diverse. Des tendances démocratiques et bureaucratiques se heurtèrent et se succédèrent. Ainsi, les libertés du NPE furent remplacées par le totalitarisme stalinien qui, à son tour, engendra la “détente Khrouchtchev”. Plus tard le despotisme de Brezhnev fut remplacé par la “perestroïka” dont le but était la création d’un socialisme démocratique et humain.

L’histoire de tout pays est sujette à débats. La cruauté de l’esclavage et des guerres coloniales valent bien les goulags soviétiques. Pourtant, nous ne pouvons nier les réalisations sociales et culturelles des É.-U., de l’Angleterre et de la France. Il ne faut pas oublier que la révolution libéra une énergie créatrice sans précédent, qu’elle mobilisa les masses à la construction d’une nouvelle société, qu’elle stimula les découvertes technologiques et scientifiques, qu’elle donna un sens concret à l’internationalisme et qu’elle donna aux classes sociales les plus déshéritées accès à la culture tant nationale que mondiale. Tout cela, nous le devons au romantisme révolutionnaire et à l’héroïsme de tout le peuple soviétique.

Pourquoi le modèle soviétique échoua

Les principes de pouvoir populaire, d’internationalisme, de justice et d’humanisme nés de la révolution d’octobre ayant été négligés voire même rejetés, la construction du socialisme était vouée à l’échec. C’est ce qui arriva en Union soviétique. Les entraves imposées par le régime totalitaire réduisirent l’esprit d’initiative ainsi que les possibilités de croissance économique. Il en résulta une pénurie des produits de consommation qui amplifia l’écart entre le niveau de vie des Soviétiques et celui des travailleurs des pays développés. Une autre cause de la chute du système soviétique fut l’absence de démocratie économique et politique au moment même où le monde entier connaissait une révolution dans le domaine de la technologie et de l’information. Les dirigeants de la bureaucratie et du Parti s’aliénèrent le soutien des travailleurs et les ouvertures tentées pendant la période de perestroïka n’eurent pas les effets escomptés. La chute de l’Union soviétique était consommée. Des forces politiques saisirent le moment pour entreprendre la dissolution de l’URSS et imposer à la Russie une oligarchie capitaliste d’une grande cruauté dont les résultats marquants furent le chômage généralisé, la chute du niveau de vie, une profonde stratification sociale, un nationalisme déchaîné et une criminalité épidémique.

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L’échec du modèle social soviétique ne signifie pas que les idéaux d’octobre étaient erronés. Nous pouvons dire par exemple que le christianisme n’a pas plus engendré l’Inquisition que le socialisme n’a engendré le stalinisme. Le socialisme ne peut être construit en un jour. Une nouvelle génération de jeunes s’est levée pour rejeter le capitalisme. Nous avons toutes les raisons d’espérer que cette génération saura insuffler une vie nouvelle aux idéaux de la Révolution d’Octobre.

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* Texte publié le 7 octobre 2017 sur le site Espaces Marx  http://www.espaces-marx.net/spip.php?article492