Article 4

Un Octobre pour nous, pour la Russie et pour le monde entier

1917-2017 -- Centième anniversaire de la révolution soviétique en Russie

Par Mis en ligne le 01 février 2017

2017 marque le cen­tième anni­ver­saire de la révo­lu­tion sovié­tique en Russie. Pendant plu­sieurs années et notam­ment pen­dant la longue période durant laquelle a dominé la « pensée unique » néo­li­bé­rale et conser­va­trice, cet évè­ne­ment mar­quant dans l’histoire a été « évacué » des débats et même de l’enseignement de l’histoire. Parallèlement, selon les intel­lec­tuels de ser­vice de ce grand virage, la révo­lu­tion sovié­tique est deve­nue le point de départ du « tota­li­ta­risme », d‘une « guerre des civi­li­sa­tions » entre l’« Occident » moderne et les peuples « bar­bares ». Depuis, la situa­tion a quelque peu changé. Devant l’impulsion des grands mou­ve­ments popu­laires des 15 der­nières années, la flamme de l’émancipation renaît. Et aussi, de plus en plus, on regarde der­rière avec un autre œil : qu’est-ce qui s’est réel­le­ment passé en 1917 ? Pourquoi cette révo­lu­tion qui a « ébranlé le monde », selon l’expression consa­crée de John Reed, s’est trans­for­mée ? Quelles sont les leçons qui s’en dégagent ? Qu’est-ce qu’en ont dit les prin­ci­paux protagonistes ?


Appel lancé par dix-sept intel­lec­tuels et artistes russes, dont Alexander Buzgalin*

(…)

Une révolution sociale

La révo­lu­tion d’octobre n’a pas été le fait de conspi­ra­teurs ou d’agents secrets au ser­vice de l’étranger. Elle fut un trem­ble­ment de terre, un oura­gan, un tsu­nami que per­sonne n’aurait pu pro­vo­quer par un simple appel. La révo­lu­tion naquit de la logique interne des évé­ne­ments quand les sources mul­tiples du mécon­ten­te­ment popu­laire ont convergé en un seul tor­rent tout-puis­sant. L’interpréter comme le pro­duit d’une conspi­ra­tion est pour le moins étrange : à sup­po­ser que cela soit vrai, com­ment expli­quer la mise en place rapide d’un gou­ver­ne­ment cen­tral dans un pays immense et le sou­tien du peuple russe qui le défen­dit par les armes pen­dant la guerre civile ?

Pour quelque raison, les cri­tiques du “Coup d’Octobre” ont oublié la crise pro­fonde dans laquelle la Russie était plon­gée par la monar­chie tsa­riste et le Gouvernement pro­vi­soire qui lui suc­céda. Obnubilés par le slogan “Guerre à outrance jusqu’à la vic­toire finale !”, les auto­ri­tés ont refusé de recon­naître les besoins réels de la popu­la­tion. Les cri­tiques ont éga­le­ment oublié la dés­in­té­gra­tion spon­ta­née de la monar­chie à la veille de la révo­lu­tion en dépit de preuves directes telles que les intrigues et conflits deve­nus mon­naie cou­rante à la cour tsa­riste, les défaites mili­taires, et fina­le­ment l’abdication de Nicholas II, auto­crate et Commandant en chef de l’Armée russe. Le gou­ver­ne­ment bour­geois qui rem­plaça la monar­chie se révéla tout aussi impuis­sant devant les grands défis du jour : paix et redis­tri­bu­tion des terres.

Octobre 1917 a marqué la culmi­na­tion de la grande révo­lu­tion sociale du XXIe siècle. Elle fut diri­gée par les social-démo­crates révo­lu­tion­naires qui, avant les autres, recon­nurent les besoins et aspi­ra­tions du peuple, pro­blème cru­cial dont le sort de la Russie dépen­dait. Parmi les diri­geants il y eut bien entendu Vladimir Oulianov-Lénine et ses proches collaborateurs.

Aucun des diri­geants de la révo­lu­tion n’était par­fait et il est injuste de les démo­ni­ser comme de les ido­lâ­trer. Les calom­nies dont on les accable aujourd’hui n’ont aucun fon­de­ment. Ils n’étaient au ser­vice de per­sonne sauf de leur idéal. Aucune des ten­ta­tions maté­rielles telles que l’argent ou les amé­ni­tés qui accom­pagnent une pros­pé­rité phi­lis­tine ne les inté­res­sait. Ils mesu­raient leur vie selon le stan­dard suprême du dévoue­ment au ser­vice de la liberté et du bon­heur des oppri­més et des démunis.

Les révolutions ne peuvent pas être réduites à un acte de violence

La révo­lu­tion est sou­vent assi­mi­lée à une vio­lente prise de pou­voir. Or le “ren­ver­se­ment” à Petrograd ne fit que quelques pertes humaines. Bien que nous soyons contre la vio­lence, nous devons recon­naître qu’elle est inévi­table à des stades spé­ci­fiques de déve­lop­pe­ment social, en situa­tion d’antagonismes de classes et de nations. Les révo­lu­tions sont en effet accom­pa­gnées de vio­lence comme ce fut le cas aux Pays-Bas, en Angleterre ou en France et ailleurs. L’abolition de l’esclavage aux É.-U. se fit dans le cadre du conflit le plus meur­trier du dix-neu­vième siècle. En Russie, la fin de la féo­da­lité donna éga­le­ment lieu à des guerres et des révolutions.

Cependant ces évé­ne­ments ne résul­tèrent pas de machi­na­tions ou d’intrigues poli­tiques, mais de la crise d’un sys­tème tel­le­ment obso­lète qu’aucune pra­tique évo­lu­tion­naire ne pou­vait sauver. Le peuple est acculé à la vio­lence dans des cir­cons­tances spé­ci­fiques : quand la classe domi­nante aveu­glée par sa cupi­dité et ses pri­vi­lèges n’a cure du bien-être de la popu­la­tion. Dans ces condi­tions, les dépos­sé­dés n’avaient d’autre recours que de prendre leur des­ti­née dans leurs propres mains. Dans le même temps, la révo­lu­tion sociale ne peut se réduire à la seule vio­lence, par­ti­cu­liè­re­ment la vio­lence par les armes, car son objec­tif final est de jeter les bases d’un monde nou­veau, de créer de meilleures condi­tions de vie pour tout le monde, pas seule­ment pour les élites sociales. Une telle révo­lu­tion est en fait la loco­mo­tive de l’histoire : elle accé­lère les progrès.

Ce que la révolution d’octobre nous a apporté

(…)

Comme la Commune de Paris avant elle, la révo­lu­tion d’octobre a donné le pou­voir aux classes les plus dépos­sé­dées, les ouvriers et les pay­sans, et aux membres de l’intelligentsia dévoués à leur cause. La révo­lu­tion fit du soviet la forme la plus démo­cra­tique du pou­voir poli­tique, donna la paix à une popu­la­tion épui­sée par les guerres, la terre à ceux qui la cultivent et l’auto-détermination aux mino­ri­tés. En don­nant à des mil­lions de tra­vailleurs la pro­mo­tion qui leur permit de deve­nir des membres actifs de la société, la révo­lu­tion a clai­re­ment montré que “les élites” n’étaient plus les seuls archi­tectes de l’histoire. Sur le plan inter­na­tio­nal, la révo­lu­tion mit en oppo­si­tion deux sys­tèmes sociaux dont l’antagonisme sera déter­mi­nant dans le déve­lop­pe­ment de l’humanité. La révo­lu­tion ins­pira de nom­breux mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale qui pré­ci­pi­tèrent la fin des empires colo­niaux, pro­vo­qua des réformes dans les pays capi­ta­listes et hâta la fin des régimes monar­chiques. La révo­lu­tion mit en mou­ve­ment une notion uni­fi­ca­trice supra­na­tio­nale et supra-confes­sion­nelle, la notion de libé­ra­tion sociale et de jus­tice. Pour la pre­mière fois dans l’histoire se créa une union volon­taire de peuples égaux, l’URSS. Les idéaux et ini­tia­tives d’octobre étaient en accord avec les objec­tifs vitaux de nom­breux géants de la science et des arts – Timiryazev et Vernadsky, Platonov et Mayakowsky, Sholokov et Eisenstein.

Diversité de l’histoire soviétique

(…) L’histoire sovié­tique est faite de grandes réa­li­sa­tions comme d’échecs tra­giques. Nous savons qu’une guerre civile san­glante accom­pa­gnée d’interventions étran­gères de Terreur blanche et de Terreur rouge éclata après le trans­fert pour la plu­part paci­fique du pou­voir aux travailleurs.

Manquant d’expérience, les auto­ri­tés sovié­tiques firent beau­coup d’erreurs. L’une d’elles fut la poli­tique de “com­mu­nisme de guerre” issue de la crise natio­nale. À leur crédit, les bol­che­viks la reje­tèrent ensuite au profit d’une Nouvelle Politique Economique – le pre­mier modèle his­to­rique qui com­bina avec succès les prin­cipes du socia­lisme et ceux du capi­ta­lisme. Plusieurs aspects de cette NPE furent plus tard uti­li­sés dans le déve­lop­pe­ment de quelques pays euro­péens et en Chine moderne. Le NPE faci­lita la recons­truc­tion du pays et la relance de la pro­duc­tion natio­nale qui rat­trapa le niveau d’avant-guerre.

Se basant sur les succès du NPE, Lénine mit sur pied un plan éco­no­mique et poli­tique de redres­se­ment natio­nal. Celui-ci devait avant tout balayer les obs­tacles à la pro­duc­tion de l’énergie, à la pro­mo­tion de la culture et de l’éducation, objec­tifs impor­tants au siècle et qui le demeurent aujourd’hui. Ces chan­ge­ments pré­sup­po­saient la démo­cra­ti­sa­tion du sys­tème poli­tique qui don­ne­rait aux ouvriers un rôle domi­nant dans les affaires de l’État ainsi qu’une refonte du Parti. Un des pro­jets de Lénine fut aussi le rem­pla­ce­ment de Joseph Staline au poste de secré­taire géné­ral car celui-ci mani­fes­tait déjà des ten­dances à la déloyauté, à la gou­ja­te­rie et à l’abus de pouvoir.

Ce projet ne se réa­lisa pas. Tout en se pro­cla­mant socia­liste, un régime auto­ri­taire incom­pa­tible avec le socia­lisme fut conso­lidé après la mort de Lénine. La liberté poli­tique des citoyens que pro­clama la révo­lu­tion fut violée. Le prix de l’industrialisation et du col­lec­ti­visme forcé devint exor­bi­tant. Bref, le pou­voir popu­laire des pre­mières années de la Révolution céda la place à la bureau­cra­tie sta­li­nienne. Nous consi­dé­rons que les répres­sions mas­sives et le viol des droits humains comme ceux des natio­na­li­tés de l’Union sovié­tique sont des crimes qui dis­cré­di­tèrent la Révolution et son idéal socialiste.

Mais le fai­sant, nous reje­tons les men­songes dégui­sés en trai­tés aca­dé­miques ainsi que la pro­pa­gande hon­teu­se­ment par­tiale dont toute l’histoire sovié­tique est vic­time. Celle-ci est diverse. Des ten­dances démo­cra­tiques et bureau­cra­tiques se heur­tèrent et se suc­cé­dèrent. Ainsi, les liber­tés du NPE furent rem­pla­cées par le tota­li­ta­risme sta­li­nien qui, à son tour, engen­dra la “détente Khrouchtchev”. Plus tard le des­po­tisme de Brezhnev fut rem­placé par la “per­es­troïka” dont le but était la créa­tion d’un socia­lisme démo­cra­tique et humain.

L’histoire de tout pays est sujette à débats. La cruauté de l’esclavage et des guerres colo­niales valent bien les gou­lags sovié­tiques. Pourtant, nous ne pou­vons nier les réa­li­sa­tions sociales et cultu­relles des É.-U., de l’Angleterre et de la France. Il ne faut pas oublier que la révo­lu­tion libéra une éner­gie créa­trice sans pré­cé­dent, qu’elle mobi­lisa les masses à la construc­tion d’une nou­velle société, qu’elle sti­mula les décou­vertes tech­no­lo­giques et scien­ti­fiques, qu’elle donna un sens concret à l’internationalisme et qu’elle donna aux classes sociales les plus déshé­ri­tées accès à la culture tant natio­nale que mon­diale. Tout cela, nous le devons au roman­tisme révo­lu­tion­naire et à l’héroïsme de tout le peuple soviétique.

Pourquoi le modèle soviétique échoua

Les prin­cipes de pou­voir popu­laire, d’internationalisme, de jus­tice et d’humanisme nés de la révo­lu­tion d’octobre ayant été négli­gés voire même reje­tés, la construc­tion du socia­lisme était vouée à l’échec. C’est ce qui arriva en Union sovié­tique. Les entraves impo­sées par le régime tota­li­taire rédui­sirent l’esprit d’initiative ainsi que les pos­si­bi­li­tés de crois­sance éco­no­mique. Il en résulta une pénu­rie des pro­duits de consom­ma­tion qui ampli­fia l’écart entre le niveau de vie des Soviétiques et celui des tra­vailleurs des pays déve­lop­pés. Une autre cause de la chute du sys­tème sovié­tique fut l’absence de démo­cra­tie éco­no­mique et poli­tique au moment même où le monde entier connais­sait une révo­lu­tion dans le domaine de la tech­no­lo­gie et de l’information. Les diri­geants de la bureau­cra­tie et du Parti s’aliénèrent le sou­tien des tra­vailleurs et les ouver­tures ten­tées pen­dant la période de per­es­troïka n’eurent pas les effets escomp­tés. La chute de l’Union sovié­tique était consom­mée. Des forces poli­tiques sai­sirent le moment pour entre­prendre la dis­so­lu­tion de l’URSS et impo­ser à la Russie une oli­gar­chie capi­ta­liste d’une grande cruauté dont les résul­tats mar­quants furent le chô­mage géné­ra­lisé, la chute du niveau de vie, une pro­fonde stra­ti­fi­ca­tion sociale, un natio­na­lisme déchaîné et une cri­mi­na­lité épidémique.

(…)

L’échec du modèle social sovié­tique ne signi­fie pas que les idéaux d’octobre étaient erro­nés. Nous pou­vons dire par exemple que le chris­tia­nisme n’a pas plus engen­dré l’Inquisition que le socia­lisme n’a engen­dré le sta­li­nisme. Le socia­lisme ne peut être construit en un jour. Une nou­velle géné­ra­tion de jeunes s’est levée pour reje­ter le capi­ta­lisme. Nous avons toutes les rai­sons d’espérer que cette géné­ra­tion saura insuf­fler une vie nou­velle aux idéaux de la Révolution d’Octobre.

(…)

* Texte publié le 7 octobre 2017 sur le site Espaces Marx  http://​www​.espaces​-marx​.net/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​le492

Les commentaires sont fermés.