Entretien avec Nahla Chahal

Un noyau dur révolutionnaire naît place Tahrir

Par Mis en ligne le 08 février 2011

Dans cet entretien Nahla Chahal, sociologue et coordinatrice de la Campagne Civile Internationale pour la Protection du Peuple Palestinien (CCIPPP) revient sur la dynamique du processus révolutionnaire en Egypte et dans le monde arabe.

Contretemps – Après la révo­lu­tion tuni­sienne, les mobi­li­sa­tions extra­or­di­naires en Égypte et, dans une moindre mesure, dans d’autres pays comme la Jordanie, le Yemen et la Syrie, la région semble sur le point de connaître un bas­cu­le­ment poli­tique d’ampleur his­to­rique. Est-il juste à tes yeux de situer ces mobi­li­sa­tions contre des régimes vio­lem­ment dic­ta­to­riaux dans une longue lignée de révo­lu­tions démo­cra­tiques dont la fin des dic­ta­tures en Amérique latine dans les années 1980 puis la chute des régimes de l’Est au tour­nant des années 1990 furent des moments impor­tants ?

Dans cette région du monde, qu’est le monde arabe, les dif­fé­rentes éman­ci­pa­tions sont loin d’être ache­vées. S’imbriquent ici inex­tri­ca­ble­ment l’aspiration à la libé­ra­tion natio­nale (la ques­tion d’Israël, et plus récem­ment l’occupation de l’Irak), la révolte sociale et l’exigence de liberté, ou si vous voulez de la démo­cra­tie. Nous sommes devant un énorme chan­tier dont la carac­té­ris­tique est la glo­ba­lité et dont toutes les par­ties sont arti­cu­lées. Je crois qu’on ne peut pas parler ici de prio­ri­tés, mais bien d’articulation. La libé­ra­tion natio­nale par exemple n’était pas une dimen­sion à part dans les autres révo­lu­tions, que ce soit en Amérique latine ou en Europe de l’est.


Après qu’une coa­li­tion emme­née par le Hezbollah s’est imposé au Liban au mois de jan­vier 2010, c’est bien l’emprise des gou­ver­ne­ments occi­den­taux et d’Israël sur la région, via leurs États clients qui semble mena­cée. Pour en rester au cas cru­cial de l’Égypte, ce pays est en paix avec Israël depuis 1979 et mas­si­ve­ment sou­tenu finan­ciè­re­ment et mili­tai­re­ment par les États-Unis. Or selon le Pew Global Attitudes survey de 2010, [1] seule­ment 17 per cent des égyp­tiens ont une opi­nion favo­rable des États-Unis contre 82% une opi­nion défa­vo­rable : c’est le pire de tous les scores obte­nus par les États-Unis dans les dif­fé­rents pays. Dans un tel contexte, la démo­cra­ti­sa­tion du pays semble, a priori, dif­fi­ci­le­ment conci­liable avec le rôle d’État client… Que penser alors de l’attitude des États-Unis qui, à tra­vers le Président Obama, exigent – contrai­re­ment à Israël – un chan­ge­ment poli­tique immé­diat ? Ne s’agit-il que d’une pos­ture – comme lorsque les États-Unis condam­nèrent le coup d’État mené contre le pré­sident Zélaya au Honduras lors de l’été 2009, avant de recon­naître peu de temps après le pou­voir put­schiste – ou bien y a-t-il une stra­té­gie US de libé­ra­li­sa­tion poli­tique qui s’esquisse pour le monde arabe ?

Obama a peur de voir le régime égyp­tien tout entier entraîné par le sou­lè­ve­ment popu­laire, et je pense que son atti­tude est basée sur l’objectif stra­té­gique de sauver le régime en étant prêt à sacri­fier la tête de ce régime s’il faut. Obama sait que ce qui s’est passé en Egypte est pro­fond et indé­pas­sable, contrai­re­ment à Israël qui semble en état de pure panique, et rêve de gommer l’événement ! Il essaye de pré­pa­rer la suite, parce que le retour à « avant » est impos­sible. Le peuple égyp­tien, en deux semaines, a ôté toute légi­ti­mité au régime, et dans ce sens l’a déjà ren­versé ! Fait sans pré­cé­dent dans le pays du culte du chef (pha­raon était dieu !), il a traîné Moubarak dans la boue, et quand Suleiman a été dési­gné, en quelques minutes les foules n’ont pas hésité à lui dire « non a toi aussi ». Souvenons-nous que les 8 mil­lions d’égyptiens qui sont sortis dans les rues ont scandé « le peuple veut la chute du REGIME », le mot a été uti­lisé de manière impré­vue. Ce n’est pas de la misère sociale et des reven­di­ca­tions concer­nant la paye ou le chô­mage que les égyp­tiens ont parlé, ce n’est pas des accords humi­liants avec Israël, ce n’est pas de liberté ou d’élections qu’ils ont parlé, mais de « régime » ! C’est énorme. Et puisque le chef ici est tout, ils lui ont dit « dégage ». Je ne pense pas que les EU veulent la libé­ra­tion du monde arabe, parce qu’ils sont pure­ment et sim­ple­ment détes­tés, et ceci ne peut pas être camou­flé. Ils essayent sim­ple­ment de conser­ver une influence sur ce qui se passe et un accès au nou­veau monde arabe en train de naître sous nos yeux, ce qui implique pour eux de ne pas s’entêter à sou­te­nir des régimes poli­tiques épui­sés au risque de tout perdre. Il faut aussi dire que les EU peuvent trou­ver des appuis dans la mesure où une atti­tude prag­ma­tique à leur égard – c’est-à-dire pas com­plè­te­ment hos­tile – peut appa­raître très avan­ta­geuse pour de nom­breux acteurs…

Contretemps – La dimen­sion sociale de ces mobi­li­sa­tions semble impor­tante. La hausse du prix des den­rées ali­men­taires est à l’origine d’un fort mécon­ten­te­ment social auquel fait écho une forte pré­sence des orga­ni­sa­tions syn­di­cales dans les mobi­li­sa­tions. On sait qu’en Tunisie des syn­di­cats de l’UGTT ont joué un rôle dans l’inscription dans la durée de la mobi­li­sa­tion, même si il existe des contra­dic­tions entre la base et une direc­tion lié au régime de Ben Ali.. En Algérie, des mobi­li­sa­tions dans les sec­teurs de la santé, de l’éducation et la banque sont en cours alors qu’une marche à l »ini­tia­tive de la Coordination pour le chan­ge­ment démo­cra­tique est en pré­pa­ra­tion pour le 12 février. En Égypte, les luttes ouvrière jouent éga­le­ment un rôle impor­tant, notam­ment à Suez où se situent d’importantes acti­vi­tés indus­trielles et por­tuaires. Et le 30 jan­vier, sur la place Tahrir l’annonce a été faite de la créa­tion d’une nou­velle fédé­ra­tion syn­di­cale indé­pen­dante, fédé­ra­tion qui a appelé dans la foulée à la grève géné­rale. Quelle est l’importance de cette pré­sence du mou­ve­ment ouvrier dans les coa­li­tions qui animent les mobi­li­sa­tions ? S’inscrit-t-elle dans un cycle plus long de remo­bi­li­sa­tion ouvrière dans la région ? La jeu­nesse, à l’instar du mou­ve­ment du 6 avril en Égypte [2], semble avoir joué un rôle déclen­cheur dans l’impulsion des pro­ces­sus révo­lu­tion­naires, com­ment se posi­tionne t-elle par rap­port au mou­ve­ment ouvrier et aux orga­ni­sa­tion de gauche ?

Depuis plu­sieurs années, les ouvriers des com­plexes indus­triels de Mahalla et de Helouane, proches du Caire, qui sont les sites des indus­tries tra­di­tion­nelles et de l’époque nas­sé­rienne, font des grèves et des occu­pa­tions . Ils ont non seule­ment réussi à gagner sur plu­sieurs de leurs reven­di­ca­tions mais aussi à mener à bien des expé­riences auto­ges­tion­naires. Avec ces luttes, des syn­di­cats auto­nomes ont vu le jour. Leur pré­sence impor­tante dans la mobi­li­sa­tion résulte de cette accu­mu­la­tion d’expériences. A Suez éga­le­ment, il existe une longue tra­di­tion mili­tante appuyée sur une conscience du carac­tère stra­té­gique du lieu en raison de sa proxi­mité avec le canal qui est l’artère éco­no­mique du pays : ce site natio­na­lisé par Nasser en 1956 génère des reve­nus d’au moins 4 mil­liards de dol­lars par an ! C’est la troi­sième source de devises ! Le tou­risme et les trans­ferts des immi­grés étant les deux autres. Alors que l’aide que les EU apportent au pays est tota­le­ment com­pen­sée par la livrai­son quasi gra­tuite de gaz égyp­tien à Israël. Par ailleurs, le canal de Suez porte encore aujourd’hui une forte charge sym­bo­lique, en plus de son impor­tance éco­no­mique pour l’Égypte et stra­té­gique pour le monde entier.

Ce qui se passe à la place Tahrir est révo­lu­tion­naire dans le sens propre du terme. Les étu­diants, les jeunes déshé­ri­tés et les ouvriers apprennent à tra­vailler ensemble. C’est un noyau dur qui est en train de naître ici, et de défaire le maillage de la société que le régime a pu mettre en place, y com­pris dans le domaine de la cor­rup­tion des élites intel­lec­tuelles et poli­tiques. Et c’est très impor­tant, car la bataille va être longue et dif­fi­cile. Ces caté­go­ries popu­laires repré­sentent la majo­rité écra­sante de la société. La struc­ture du régime en place n’est pas qu’oligarchique. Elle est pire, déta­chée com­plè­te­ment de la société, qu’elle « gère » tant bien que mal, sans aucune vision, sans aucun projet…et donc par le mépris et la répres­sion. Les hommes du régime, en deve­nant juste des pilleurs, ont poussé à l’extrême son carac­tère « hors sol ». Sinon, com­ment un Moubarak aurait accu­mulé une for­tune esti­mée entre 40 à 70 mil­liards de dol­lars ? Il y a 5 mil­lions de mil­lion­naires en Egypte et 35 mil­lions qui vivent avec moins de 2 dol­lars par jour (dont 11 mil­lions dans des bidon­villes autour du Caire). Le reste vit dans sa majo­rité écra­sante dans une vraie grande pau­vreté. Le pays est com­plè­te­ment déla­bré. Toutes les infra­struc­tures, les sys­tèmes d’éducation, de santé, les routes, les che­mins de fer, les loge­ments, même les immeubles offi­ciels, sont négli­gés tandis que la nou­velle classe de riches vit et tra­vaille dans des cam­pe­ments isolés. Quant aux orga­ni­sa­tions de gauche, il y a trop de choses à dire. L’ancien PC à la tête duquel se tient Rifaat Said, a qua­li­fié ce qui se passe d’ « émeute de gamins ». Il est com­plè­te­ment coopté par le régime. D’ailleurs c’était la seule orga­ni­sa­tion qui avait qua­li­fié les élec­tions légis­la­tives de novembre 2010 d’impeccables ! Que dire de cette tra­hi­son… les autres for­ma­tions de la gauche sont assez réduites et leur influence est limi­tée.

Contretemps- L’autre élé­ment clé de la situa­tion, c’est le rôle des forces de l’islam poli­tique. Qu’il s’agisse de l’Ennahda en Tunisie ou des Frères musul­mans en Égypte, ils adoptent un profil plutôt dis­cret, mais qu’en est-il de leur rôle effec­tif dans les mobi­li­sa­tions ? Existe t-il selon toi une stra­té­gie de l’Islam poli­tique à l’échelle régio­nale ou bien les dyna­miques poli­tiques res­tent-elles essen­tiel­le­ment natio­nale ?

Les frères musul­mans, connus pour leur implan­ta­tion et leur orga­ni­sa­tion, sont eux aussi tota­le­ment dépas­sés par les évé­ne­ments ! C’est un fait. Mais il est vrai qu’un prag­ma­tisme presque oppor­tu­niste pré­vaut chez les FM d’Egypte. Ils veulent « exis­ter » poli­ti­que­ment, (dans le sens offi­ciel de l’existence), et sont prêts à beau­coup de lou­voie­ment pour arri­ver à cet objec­tif. Ils ont peur aussi, et attendent de voir où tourne le vent pour avan­cer, en se gar­dant de confron­ter le régime…de peur qu’il ne se main­tienne et ne les décime ! Et puis les FM égyp­tiens sont des libé­raux éco­no­mi­que­ment quand ils ne sont pas des ultra­li­bé­raux ! Leur notion de la jus­tice sociale se limite à la cha­rité. Ce n’est pas le cas de Ennahda en Tunisie (et de bien d’autres for­ma­tions de l’Islam poli­tique au moyen orient) qui a évolué dans une direc­tion toute autre, avec une réelle ouver­ture à la gauche et aux théo­ries et idées de la gauche, avec une sen­si­bi­lité sociale, et une adop­tion du plu­ra­lisme poli­tique. Je ne crois pas qu’on puisse parler d’un seul islam poli­tique dans la région. Il est diver­si­fié, et même s’il existe des cadres de ren­contres, il n’y a sûre­ment pas une direc­tion uni­fiée. Ni une stra­té­gie com­mune.

Contretemps- Il est tout a fait notable que Mahmud Abbas, avec Khadafi et le régime saou­dien, a été un des rares à appor­ter son sou­tien au régime défaillant de Mubarak… Comment expli­quer cette atti­tude ? Qu’aurait l’Autorité Palestinienne à perdre dans un succès des révo­lu­tions démo­cra­tiques dans le monde arabe ?

Déjà déra­ci­née par la dis­pa­ri­tion de sa raison d’être qu’était la pro­messe de conclure un pro­ces­sus de paix, l’Autorité pales­ti­nienne vient d’achever de perdre tout pou­voir poli­tique. L’AP res­semble de plus en plus à ces régimes, elle aussi est hors sol, pilleuse (même si ce sont les aides occi­den­tales qu’elle pille), cor­rom­pue jusqu’ à la moelle épi­nière, répres­sive et mépri­sante de son peuple et de sa société. Son atti­tude résulte de petits cal­culs poli­ti­ciens, Moubarak sou­te­nant l’AP contre le Hamas…

Propos recueillis par Cédric Durand

date :

06/02/2011 18:43


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