Un mouvement populaire pour ou avec les citoyens

Je me préparais à vous entretenir de l’évolution de l’action communautaire, quand une courte histoire m’est revenue à l’esprit. Elle me vient d’un grand homme et d’un complice de mon parcours militant, Guy Paiement, qui vient malheureusement de décéder. Laissez-moi vous la raconter. Elle se situe au Moyen-âge.  Au détour d’un chemin, un voyageur débouche sur un grand chantier de construction. Abordant trois ouvriers à l’ouvrage, il leur demande alors ce qu’ils font. Le premier avec un air agacé lui répond : « Vous le voyez bien, je taille de la pierre! ». Le second, plus avenant, lui dit : « Mon bon monsieur, je gagne ma vie et celle de ma famille! ». Le troisième, l’œil allumé, lui répond en montrant le mur de pierre derrière lui : «  Moi, monsieur, je construis une cathédrale ! » Vous l’avez compris, les trois avaient raison, mais un seul avait de la vision.

1. Avoir de la vision, c’est  se référer au but poursuivi

Quand j’ai commencé à militer dans le mouvement populaire, vers la fin des années 60, le but poursuivi était de reprendre du pouvoir sur notre vie collective et la valeur de fond qui nous guidait était la solidarité. On ne travaillait pas pour les gens. On travaillait avec eux. On n’appelait pas ça du travail communautaire, mais de l’action populaire. Et, par populaire, on n’entendait pas une certaine cotte de popularité. On se référait plutôt à l’origine du mot, soit au peuple et à ses aspirations. Vous remarquerez également que je ne parle pas des besoins, mais plutôt des aspirations, des rêves des gens. Il s’agit là d’une différence énorme. Le mouvement populaire naissant travaillait alors à soutenir et à développer l’organisation citoyenne autour de ses rêves collectifs d’une société meilleure et ce, en y croyant assez fort pour se mettre ensemble à travailler à les construire.

Nous sommes à l’époque inspirés par une conjoncture mondiale de libération des peuples et de luttes sociales en pleine effervescence, et par une conjoncture nationale de développement par l’État de services sociaux universels qui répondent à des droits reconnus, comme le droit à la santé et à l’éducation. On crée alors une myriade d’organisations citoyennes que les gens à la base ont la possibilité de contrôler : organismes de défense des locataires (associations de locataires) ou des victimes des compagnies de finance (ACEF), épiceries communautaires (clubs populaires de consommateurs), supermarchés coopératifs (COOPRIX), cliniques populaires de santé, garderies populaires, cliniques juridiques, coopératives de logement, association de locataires, organisations de défenses des droits sociaux et bien d’autres. Par la mise sur pied de ces organismes, on pallie aux responsabilités mal accomplies ou délaissés par l’État, on soutient les citoyens dans la reprise de pouvoir sur chacun de ces aspects de leur vie et, par là même, on travaille à l’organisation collective de notre mieux être ensemble. Mais on le fait déjà avec une vision différente du rôle que l’État canadien et québécois commence de plus en plus à se donner. C’est en effet l’époque de ce qu’on a appelé « la Révolution tranquille » où se construit l’ « État social ».

La perspective qui nous guide alors est clairement politique.

Pour y arriver, les groupes communautaires se donnent pour mission le soutien à l’organisation citoyenne et le but poursuivi est l’expérimentation par les gens du pouvoir citoyen. La population cible : les citoyens. Pas les pauvres uniquement ! Le peuple dans son ensemble, les pauvres y compris, évidemment. En comparaison, la perspective de l’actuel mouvement communautaire se dessine ainsi : une partie du mouvement communautaire instrumentalisé s’articule autour d’une offre de services à chaque pauvre pour soulager sa misère et une autre partie du communautaire, qu’on nomme l’autonome, hérite en partie du mouvement populaire de l’époque, en ce sens qu’il revendique des améliorations pour tous les pauvres, mais peine à développer un réel rapport de force face à l’État, faute de base citoyenne importante.

2. Un rappel historique

En 1970, nous héritons de ce qu’on a appelé la Révolution tranquille des années 60, qui est en fait notre version accélérée du New-Deal américain. C’est l’instauration du Keynésianisme qui se traduit par une hausse des revenus du peuple pour relancer la consommation, une hausse de l’impôt des entreprises pour se doter comme société de services publics universels en réponse aux luttes syndicales d’après la Grande Dépression. On assiste ainsi au développement des infrastructures de l’État québécois, d’une bourgeoisie québécoise et des programmes sociaux pour augmenter la productivité de la main d’œuvre.  Nos capitalistes modernisent leurs outils de développement (réseaux autoroutiers, Hydro-Québec, Caisse de dépôt et de placement, Société générale de financement, Ministère de la santé et de l’éducation et création d’un filet de sécurité sociale L’État se donne alors le rôle d’entrepreneur du développement collectif et d’organisateur de la vie sociale. C’est dans cette perspective qu’il voit dès le début son soutien aux organisations populaires.

Donc, dans les années 1970, les forces progressistes s’organisent (les syndicats se renforcent par le développement accéléré de la fonction publique, le mouvement étudiant naît brusquement et s’affirme radical dès sa naissance, le mouvement féministe prend littéralement son envol et le mouvement populaire s’exprime politiquement. Car, comme je vous l’ai dit, sa perspective est clairement politique : par la création d’une kyrielle de réseaux citoyens et à travers les services qu’ils se donnent au niveau de la santé, du logement, de la défense des droits sociaux, les citoyens de ces réseaux expérimentent collectivement le pouvoir citoyen de changer leur vie commune.

Conséquence assez rapide de cette politisation, on assiste à l’introduction de la politique de masse. Les Comité d’action politique (CAP) qui encadrent ces réseaux citoyens de proximité se coalisent et forment le Front d’action politique (FRAP) qui se lancera sur l’arène municipale aux élections d’octobre 70. On assiste alors également au développement de la politique armé (FLQ). Par la crise d’octobre 70, la politique armée tue la politique de masse et pour longtemps. La politique d’avant-garde a déjà pris le relais et radicalise les mouvements sociaux (grève de 1972), mais l’État réagit rapidement en emprisonnant les chefs syndicaux, en accablant les syndicats d’amendes importantes et en récupérant les réseaux citoyens les plus populaires (les cliniques de santé et juridiques qui deviendront les CLSC et les services juridiques que l’on connaît, et, plus tard, les garderies populaires qui deviendront les CPE.

Le politique d’avant-garde ne comprend pas les enjeux de la situation, ni les rapports de force nécessaires pour faire face à cette réaction musclée de l’État et s’éloigne peu à peu des syndicats et des réseaux citoyens par une approche dogmatique et sectaire. En fait, plutôt que de serrer les rangs, on se divise et on s’entredéchire.

Au niveau international, après le choc pétrolier de 1974, les pays producteurs reprennent la souveraineté sur leur pétrole et l’Europe et le Japon redeviennent des concurrents pour les capitalistes américains et canadiens. C’est la crise économique ! Et la pauvreté explose. Ainsi, de 1976 à 2006, le salaire moyen ne bouge pas, mais les prix augmentent drastiquement. Constat : avant 1975, un salaire suffisait à faire vivre une famille. Après, il en faut deux. Les femmes retournent sur le marché du travail et cela change la donne radicalement. Certes, les revendications féministes y sont pour quelques choses, mais la réalité économique s’impose dans chaque ménage. Profitant de cette crise, les capitalistes re-brassent les cartes et se redéploient en instaurant la mondialisation capitaliste et en diminuant le rôle des États. C’est le néo-libéralisme à grande échelle. Le terrain de jeu, c’est clairement le monde et les règles du jeu se redéfinissent.

Les partis conservateurs reprennent le pouvoir un peu partout en Occident. On assiste ainsi au règne des Reagan aux États-Unis, de Thatcher au Royaume-Uni, de Mulroney au Canada, de Kohl en Allemagne, et, volte-face spectaculaire, même les sociaux démocrates français, espagnol et italien empruntent cette voie. Pour diminuer et transformer le rôle des États, on crée ainsi des ensembles économiques et politiques de libre échange comme l’ALENA en Amérique du Nord, l’ASEAN en Asie, le Marché commun en Europe, etc, on remet en cause l’État Social et on s’attaque aux acquis des forces populaires. Ici, cela se traduit par une diminution de l’accessibilité à la sécurité du Revenu et à l’assurance chômage et par une diminution des services publics universels et gratuits.

Résultat de la désagrégation de l’encadrement du politique d’avant-garde, le communautaire perdant sa perspective politique, se replie sur les services de proximité aux citoyens, d’autant plus que l’État québécois répond à la pauvreté résultant de la crise par une politique de subventions du communautaire de service. Le paradoxe entre l’attaque de l’État contre les acquis populaires et le soutien étatique au développement du communautaire de service n’est qu’apparent. En fait, on commence à remplacer les services publics universels par des services palliatifs : ceux du mouvement communautaire qu’on instrumentalise ainsi pour faire à meilleur marché ce que la fonction publique devrait faire.

Le mouvement populaire (du peuple) devient le mouvement communautaire (de la communauté de proximité). Même certains employés de l’État deviennent également communautaires comme les organisateurs communautaires des CLSC, la police communautaire, entretenant ainsi la confusion des genres et incorporant de plus en plus les services communautaires aux perspectives et programmes de l’État.

1995, c’est la grande messe de Bouchard, un ancien ministre de Mulroney, remarquons-le, devenu chef du PQ qui accentue ainsi son glissement à droite. On assiste alors, autour de l’atteinte du déficit zéro, à un grand recul des forces progressistes soit,

  • à l’embrigadement des syndicats dans la déconstruction accélérée des services publics
  • et dans la canalisation des épargnes populaires pour subventionner le développement capitaliste par les Fonds de solidarité (REER)
  • au recours au privé subventionné pour pallier aux limites ainsi créées du secteur public  (écoles privées, soins de santé privés, infrastructures en PPP)
  • à la reconnaissance officielle de l’économie sociale. Une bonne partie du mouvement communautaire emprunte cette voie pour résoudre ses problèmes de financement.

Mais, voilà : non seulement la communautarisation des services publics s’accélère, mais elle le fait en en faisant payer les citoyens.

En 2000, le mouvement écologique prend son essor. Les capitalistes résistent d’abord, puis organisent leurs approches environnementales : ce sont la bourse du carbone et les objectifs de Kyoto qui permettent aux capitalistes de polluer plus et aux dirigeants des pays pauvres de recevoir de l’argent pour leur difficultés à se développer en polluant.

Les fondations privées, comme la Fondation Chagnon, deviennent également des acteurs majeurs du financement du communautaire et imposent leurs visions du développement au gouvernement complaisant. Par contre, le Collectif pour un Québec sans pauvreté coalise les forces progressistes et force l’adoption d’une loi de lutte à la pauvreté. Basée initialement sur le droit à vivre décemment, la loi adoptée est cependant devenue une loi compensatoire palliant les conséquences de  l’exclusion sociale. Gain cependant important : la pauvreté devient ainsi un enjeu de société et non plus une responsabilité personnelle.

En 2008, la terre tremble : les crises alimentaire, environnementale, financière et économique se succèdent en cascades. Les états soutiennent la recapitalisation des banques et des grandes entreprises en faillite. Les grands capitalistes financiers et industriels s’en mettent plein les poches. Les peuples payent la note. Mais l’indignation se généralise et la conscience populaire que nous courons à la catastrophe avec ce type de direction de société se répand un peu plus.

En 2010, toujours pour régler le déficit ainsi créé, un autre ministre de Mulroney, le premier ministre Charest profite de la crise pour accentuer la tendance lourde commencée en 1980 et annonce la tarification des services publics qui accélère le passage d’une société de droit à une société de privilèges basée sur la capacité des gens de se payer des services. On privatise les services publics les plus payants et on communautarise les services publics aux plus pauvres.

3. Résultats, la situation actuelle du communautaire

On assiste actuellement :

  • à l’instrumentalisation accélérée du communautaire pour remplacer les services publics de l’État : sous prétexte de rapprocher les services des gens, les organismes communautaires se multiplient dans des domaines autrefois de responsabilités gouvernementales : développement économique régional, recherche d’emploi, réinsertion à l’emploi, lutte au décrochage scolaire, etc.
  • La reprise de pouvoir sur son alimentation autrefois le leitmotiv des organismes communautaires dans ce domaine devient la sécurité alimentaire : on réinvente le don alimentaire des paroisses et des communautés religieuses.
  • On assiste également peu à peu à la mainmise des fondations privées sur les politiques sociales de l’État et sur le communautaire (Québec en forme, Québec enfant, etc) : c’est là une autre forme de privatisation des services publics
  • De plus, une nouvelle législation contrôlant le communautaire est également en cours pour encadrer juridiquement le communautaire en privatisant un peu plus sa gestion et en lui conférant une orientation déconstruisant les acquis de solidarité  sociale au profit d’une vision basée sur les responsabilités de la communauté de proximité au détriment de la responsabilité d’État, comme dans le reste du Canada et des États-Unis.
  • Enfin, je crois que le développement de ce communautaire instrumentalisé a un avenir prévisible, car c’est un secteur d’emploi en plein essor et un premier débouché, certes mal payé mais un débouché quand même, pour les jeunes qui sortent de l’université qui y voient un marche pied facile vers la fonction publique. Je ne suis pas sûr, dans le contexte actuel de diminution des services publics qu’il s’agit d’un bon choix.

Pour compléter ce tableau, il est nécessaire de prendre acte des forces et faiblesses de l’autre communautaire, celui qu’on nomme autonome.

Au chapitre des forces, on observe :

  • Une résistance de certains groupes communautaires ayant une base citoyenne, mais également un manque de perspective politique pouvant canaliser l’expérience du pouvoir citoyen au niveau de luttes politiques
  • Une plus grande maturité politique de certains réseaux communautaires permettant de s’allier à d’autres sur des convergences revendicatrices : ex : luttes à la pauvreté, contre la tarification et la privatisation des services publics

Au niveau des faiblesses, on constate :

  • Des dynamiques de revendications de ces réseaux pour améliorer le sort de tous les pauvres, mais sans réel appui populaire de masse, car trop basées sur des réseaux de service aux citoyens et pas assez sur des réseaux d’organisation citoyenne. Pourtant, on voit par les expériences du Mont Orford et du Sirois que ce sont les réseaux citoyens qui font reculer le gouvernement.
  • Une analyse trop globale des populations cibles et des classes sociales dominantes et pas assez différenciée sur les secteurs de ces classes sociales en conflits d’intérêts et qui s’organisent en partis politiques opposés pour défendre leurs intérêts spécifiques. Faute de ces analyses différenciées, il nous est difficile de développer des stratégies nous permettant à l’occasion de jouer les intérêts des uns contre les intérêts des autres et de les diviser pour espérer faire des gains.
  • Des tactiques d’intervention à court et moyen terme, sans stratégie à plus long terme servant de guide.

4. Comment on en est arrivé là ?

Je vous soumets quelques réponses :

  • Le manque de mémoire et de transmission des acquis;
  • Le manque de volonté politique des organismes : la vigilance quant aux objectifs s’est perdue au fil des exigences liées aux subventions;
  • On a perdu notre perspective propre au profit de celle de nos « subventionneurs » : s’occuper d’alléger le sort des plus pauvres et non soutenir l’organisation citoyenne, pauvres y compris;
  • Le manque de formation permanente du personnel et des CA successifs;
  • Nos conditions de travail et le roulement de personnels : cela pose la question des luttes pour de meilleures conditions de travail;
  • Le manque de cohésion du mouvement populaire : cela pose la question de la balkanisation du mouvement communautaire et de sa possible unification sur des revendications communes mobilisatrices.

5. Comment créer un réel rapport de force dans le contexte actuel ?

Je vous soumets quelques pistes :

Il nous faut, à mon humble avis, nous redonner une base citoyenne en ajoutant à nos réseaux de service, là où c’est possible, des réseaux populaires d’appartenance. Je parle ici, par exemple, de réseaux citoyens d’économie et d’entraide, un des outils importants à mon avis de développement du mouvement populaire. Comprenons-nous sur les termes :

  • Réseaux : il s’agit là de proposer une alternative intéressante aux gens isolés les uns des autres par la structuration de la société qui pousse à l’individualisme en tout. Il s’agit en fait de revenir au penchant naturel de l’humain grégaire à se réseauter. Il s’agit enfin de recréer un tissu social pour plusieurs personnes pauvres isolées avec leurs problèmes;
  • Citoyens : par ce réseau, nous proposons aux gens l’expérimentation de la force citoyenne du nombre vs l’indifférence citadine, le citadin étant en effet celui qui habite la cité sans pour autant se préoccuper de son environnement humain, au contraire du citoyen qui trouve un intérêt personnel à s’en occuper, car il est conscient que le mieux être collectif est le garant de son mieux être personnel;
  • D’économie : il s’agit là de la raison objective amenant le citoyen à se réseauter et à y demeurer. Par là, il expérimente le pouvoir du nombre à améliorer sa vie et celle de sa famille. Cela permet également de pérenniser le réseau et de permettre ainsi un processus de conscientisation progressive du pouvoir collectif; ce réseau peut prendre la forme de groupes d’achats de style coopératif, de cuisines collectives, de réseaux d’échange de services (SELs), etc;
  • D’entraide : nous y voyons la raison subjective, mais déterminante, de créer de tels réseaux, car cet aspect permet l’expérimentation du pouvoir de classe et, pour peu que la volonté politique de l’organisme soit présente, sa conscientisation.

On y arriverait :

  • en ajoutant au service offert une offre avantageuse objective de se réseauter entre participants;
  • en ciblant parmi nos membres ou usagers des participants ayant des raisons objectives de se réseauter;
  • en créant ce réseau citoyen parallèle avec les volontaires de notre organisme, où les rencontres collectives régulières d’achats, de cuisine ou d’échange de services seraient également l’occasion d’aborder différents thèmes d’intérêt commun et de se former avec des personnes ressources expertes du thème abordé ou des éluEs dans une atmosphère intéressante (repas communautaires où chacun apporte un plat de sa confection ou acheté)
  • en offrant ainsi aux participants des occasions de connaître et d’expérimenter leurs droits, leur capacité à s’organiser et leurs pouvoirs citoyens
  • Il nous faut également, dans un mouvement communautaire de service, dynamiser la mobilisation populaire autour de revendications d’amélioration du sort des usagers, mais aussi des travailleurs intervenants. Les conditions de salaire et de travail y étant pénibles, il s’agit là d’une approche légitime permettant la remise en question des intérêts de l’État à vouloir transférer au communautaire les services d’urgence qu’il devrait assumer.
  • Il nous faut enfin explorer les possibilités d’introduire cette expérimentation du pouvoir populaire dans plusieurs réseaux existants (groupe d’achats et cuisines collectives dans les syndicats d’abord à l’occasion de grèves, les coopératives d’habitation, les HLMs, les auberges du cœur, les maisons de jeunes ou de la famille, etc.

Vous m’avez compris : La clé de la renaissance du mouvement populaire passe, je crois, par le développement de réseaux citoyens et, par là, par l’expérimentation par les gens eux-mêmes du pouvoir qu’ils ont d’améliorer collectivement leur vie. Notre travail consiste alors à les aider à s’organiser et à prendre conscience de ce pouvoir collectif, pour ensuite se donner de nouveaux défis communs.

Cependant certaines conditions plus fondamentales pour y arriver sont nécessaires. Mentionnons:

  • La volonté politique des organismes d’atteindre ce but de développement et d’épanouissement des personnes et de leur milieu et de développement de se créer une base citoyenne; il faut donc viser à conscientiser le CA et la direction de l’organisme à ces enjeux déterminants.
  • Passer du « client » au « citoyen »; notre regard sur la nature citoyenne de nos usagers change profondément le rapport de pouvoir que nous avons avec eux et elles.
  • Croire aux ressources des personnes et les aborder sur cette base; plusieurs recherches le démontrent, l’approche par problèmes réduit souvent la personne à ceux-ci, alors que l’approche offrant aux gens de travailler ensemble à un projet leur lance un message valorisant leur capacité à relever des défis. C’est souvent un élément déterminant pour des gens qui, au fil d’échecs successifs, sont convaincus de leur impuissance à améliorer leur vie.
  • Partager le pouvoir dans nos organismes avec les citoyens que nous desservons; en effet, notre formation et notre situation dans l’organisme nous confère d’emblée un pouvoir sur les usagers de nos services. Pour que ceux-ci puissent expérimenter leur pouvoir collectif, il nous faut leur permettre de s’informer et se former afin qu’ils aient les éléments nécessaires pour prendre des décisions.
  • Savoir apprendre de la réalité populaire, avant d’enseigner la conscience politique; l’humilité en la matière est de mise. Toute notre formation académique ne saurait en effet remplacer la connaissance de la sensibilité populaire des problèmes qu’ils vivent tous les jours. Sans celle-ci, nous ne saurons jamais comment transformer notre conscience personnelle des enjeux en conscience collective et en mobilisation de masse.
  • S’assurer de la rétention du personnel et ainsi de la pérennité des processus de revalorisation de nos usagers. Nos usagers ont souvent vécu des processus d’échecs répétés qui les ont menés là où ils sont et leur ont confirmé leur impuissance à changer leur vie. Pour contrer ces processus, les encouragements sont souvent sans effet. Seule l’expérimentation de réussites successives leur permet de reprendre confiance en leur capacité à relever de nouveaux défis. Or, ces processus sont tributaires d’un rapport de confiance avec le personnel de l’organisme. Sans une garantie financière de durée dans le temps et de rétention du personnel, ce travail de fond est compromis.

6.  La réintroduction du politique dans le mouvement populaire :

On le voit, le développement du mouvement populaire comme expression des besoins du peuple est directement lié aux politiques gouvernementales et, plus globalement, au système politique néo-libéral qui n’a plus comme finalité que l’enrichissement de quelques uns au détriment des aspirations légitimes du plus grand nombre. La réintroduction du politique dans le mouvement populaire n’est donc plus un aspect considéré par certains comme facultatif, mais plutôt un incontournable pour que le mouvement communautaire puisse préserver sa mission première.

Aussi, pour y arriver, il nous faut :

  • Réintroduire la formation populaire et politique des membres des réseaux communautaires, notamment la formation de nos CA et de notre personnel. Sans une telle perspective plus globale, leurs références pour se faire une idée de leur travail en seront une toute individuelle ou dictées par l’argumentaire de la pensée dominante. Ce travail constant de formation n’est donc pas un luxe, mais une nécessité déterminant notre avenir commun.
  • Le faire autour du développement de politiques nationales sectorielles (alimentation, logement, famille, scolaire, femmes, immigration, etc). Nous sommes souvent en réaction aux politiques gouvernementales. Bien qu’il fasse résister aux attaques incessantes contre les acquis populaires, de telles batailles sans perspectives plus larges nous laissent souvent dans un sentiment d’essoufflement et d’activisme épuisants. Pour donner de la perspective et de la rigueur à nos revendications, situons-les dans des politiques nationales en la matière, que nous aurons pris soin d’élaborer avec les grands réseaux communautaires concernés. De luttes strictement défensives, nous passerons alors à une démarche constructive et cohérente basée sur une autre logique politique et visant le développement d’une société plus juste.
  • Cibler, dans ces politiques nationales, des revendications politiques concernant différents paliers de gouvernance et différents acteurs sociaux, afin de diversifier nos fronts de lutte et permettre des victoires ponctuelles. Cette stratégie consiste à identifier tous les acteurs sociaux concernés par notre politique nationale dans le domaine de nos interventions, à cerner leurs responsabilités respectives dans le plan global que nous proposons et à les interpeller pour qu’ils les assument dès maintenant. Cela ne fait en aucune sorte l’économie de la responsabilité gouvernementale en la matière comme chef d’orchestre de la politique en question, mais diversifie nos cibles et nous permet des gains ponctuels concourrant à faire pression sur le gouvernement pour qu’il adopte le plan global que nous lui soumettons.
  • Tabler pour ce faire sur des alliances tactiques élargies, établies sur des points de convergence. Ces alliances visent à construire des rapports de force efficaces pour faire avancer nos revendications. Elles peuvent cependant se révéler des pièges nous détournant de notre but si nous ne les situons clairement dans la perspective qui est la nôtre. Les intérêts à long terme de certains de nos alliés peuvent en effet diverger d’avec les nôtres. À nous d’avoir la vigilance nécessaire et le rapport de force pour s’en démarquer, même en restant alliés ponctuellement.
  • Enfin, se convaincre de la nécessité de victoires d’étapes et de fêter nos victoires, même petites. La route vers une société meilleure est longue et, parfois, pas évidente. Si nous ne soulignons pas les gains que nous faisons en les fêtant à l’occasion, nos membres risquent de ne jamais prendre conscience de notre force à changer les choses et à améliorer leur vie et le découragement nous guettera tôt ou tard. Ceux qui gravissent le Mont Éverest le savent : il faut prévoir des étapes et se réjouir de les avoir atteintes pour arriver un jour au sommet.

7. Conclusion : Stratégies de développement politique du mouvement populaire

Je terminerai en vous proposant quelques pistes de réflexion pour relancer la discussion autour du développement politique du mouvement populaire :

  • Prenant pour postulat que l’existence même des organismes populaires est basée sur la conscientisation et la mobilisation de leurs membres, que pensez-vous de mon hypothèse voulant que le développement de réseaux citoyens d’économie et d’entraide soit un facteur important d’expérimentation du pouvoir populaire et donc un moyen efficace de conscientisation de la force populaire et de mobilisation de cette force vers d’autres luttes plus globales ?
  • Dans ces réseaux d’appartenance, il nous faudrait alors multiplier les occasions de conscientiser ce pouvoir et d’en politiser les limites actuelles pour susciter la mobilisation des gens à vouloir les dépasser. Cela pourrait se faire à l’occasion de diverses activités régulières: achats de nourritures en commun, repas communautaires, conférences, colloques, activités de financement, projection de films, autant de situations qui nous permettraient d’aborder divers thèmes d’intérêt commun à ajouter à nos activités courantes.
  • En ce qui concerne nos liens avec les employéEs de la fonction publique, il est important de faire prendre conscience à nos membres et usagers de l’importance pour eux de préserver leurs droits reconnus (droits à la santé, à l’éducation, à la sécurité, etc..) à travers le maintien de services publics gratuits et universels. En ce sens, que pensez-vous de la nécessité de nous mobiliser autour de :
    • revendications déterminantes comme la défense politique de services publics, universels, accessibles et gratuits ?
    • la lutte pour l’amélioration des conditions de travail des travailleurs du communautaire et, par conséquent, de la syndicalisation de certains secteurs communautaires de services plus étroitement liés à la mission de l’État ?
    • de l’affirmation de nos buts, objectifs et stratégies distincts par rapport aux autres acteurs sociaux et partenaires éventuels ?
    • de la recherche d’alliances tactiques basées sur l’identification des points de convergence?
    • de tabler sur l’importante de ces alliances pour élargir notre influence politique sur les individus et les organismes de ces réseaux ?

Considérant que les partis politiques ont manifestement à décider d’une position publique sur nos revendications, pensez-vous qu’il en va de même pour déterminer les liens que nous devons développer eux ? Pensez-vous qu’il nous faut chercher à influencer des membres de chacun des partis politiques concernés et si oui, comment ? En pareil cas, faut-il viser d’abord des membres du gouvernement ou est-ce utile de cibler des parlementaires, même ceux du parti au pouvoir ?

En fait, si nous décidons d’aller en ce sens, est-il nécessaire de savoir reconnaître nos amis d’un jour de ceux de toujours pour s’assurer de certaines victoires politiques ?

Enfin, en ce qui concerne la nécessité d’un travail de réflexion et d’analyse politique des travailleurs du mouvement populaire, contrairement à ceux qui pensent que rien ne va changer, il est important de constater que les changements s’opèrent en ce moment sous nos yeux et que la crise permanente actuelle nécessite des changements structurels que le néo-libéralisme impose. En ce sens, êtes-vous d’accord avec l’urgence de :

  • devenir une alternative publique de changement, et ce, à plusieurs niveaux : à travers l’outil que constitue Québec solidaire, mais également nos regroupements nationaux et régionaux, nos organismes locaux ?
  • comprendre la réalité complexe des oppresseurs et des opprimés pour offrir des alternatives réelles et crédibles aux citoyens ? Le capitalisme est basé sur la concurrence et les capitalistes ne se privent pas de s’entretuer au-delà de leurs convergences. Il faut refléter dans nos analyses ces secteurs d’intérêt convergents et divergents dans les classes dominantes (mais aussi dans les forces du peuple) pour mieux ajuster nos stratégies en fonction de cette réalité.
  • pour ce faire, créer dans notre mouvement un comité d’analyse de ces réalités complexes, une nécessité pour entreprendre ce travail et aider à développer cette alternative politique de changement structurant ?