Les luttes étudiantes au Québec : 1958-2012

Un mouvement historique

Par Mis en ligne le 28 mai 2012

Certes, le Code du tra­vail du Québec ne s’applique pas aux étu­diantes et aux étu­diants en grève et, en ce sens, ils ne peuvent pas être consi­dé­rés comme des sala­riés. Pourtant, comme les 20 000 pro­fes­seures et pro­fes­seurs de cégeps, les 45 000 employées et employés de la fonc­tion publique ou les 90 000 ensei­gnantes et ensei­gnants des com­mis­sions sco­laires, pour ne nommer que ceux-là, les étu­diantes et les étu­diants consti­tuent une caté­go­rie sociale dont les condi­tions de vie sont lar­ge­ment tri­bu­taires des rela­tions, sou­vent conflic­tuelles, qu’elle entre­tient avec l’État qué­bé­cois. Un rappel his­to­rique n’est pas dénué d’intérêt en plein cœur de la crise que nous tra­ver­sons actuel­le­ment.

Depuis la prise en charge de l’éducation par l’État au début des années 60, celui-ci en est venu à jouer un rôle déter­mi­nant dans le mode de vie des étu­diantes et étu­diants de l’enseignement supé­rieur. Les trans­ferts en nature (le finan­ce­ment des frais de sco­la­rité) et en espèces (le pro­gramme d’aide finan­cière aux études) sont, en effet, au cœur de la struc­tu­ra­tion de la réa­lité finan­cière quo­ti­dienne d’un nombre impor­tant d’étudiantes et d’étudiants, comme en témoignent les sta­tis­tiques et les reven­di­ca­tions du mou­ve­ment étu­diant au cours des cin­quante der­nières années.

À l’automne 2010, il y avait 180 436 étu­diantes et étu­diants ins­crits dans les col­lèges et 275 472 dans les uni­ver­si­tés au Québec. Les dépenses glo­bales de l’État par étu­diant s’élevaient à 12 756 $ au col­lé­gial et à 29 242 $ à l’université[1]. En 2009-2010, l’aide totale accor­dée aux étu­diantes et aux étu­diants en vertu du pro­gramme d’aide finan­cière aux études s’élevait à 876,7 mil­lions $. 21,3 % des étu­diantes et des étu­diants du réseau col­lé­gial et 38,9 % de celles et ceux du réseau uni­ver­si­taire béné­fi­ciaient d’une aide. Au total, près de 142 000 étu­diantes et étu­diants ont béné­fi­cié du pro­gramme de prêts et bourses[2].

Mais, et c’est ici que ça compte, ces trans­ferts en nature et en espèces occupent, depuis le début des années 1960, une place cen­trale dans la struc­ture du revenu des étu­diantes et des étu­diants. En effet, en moyenne, entre le début des années 1960 et le début des années 2000, le quart du revenu dis­po­nible des étu­diantes et des étu­diants pro­vient de l’aide finan­cière aux études. Ce qui en fait, après les reve­nus tirés d’un tra­vail rému­néré, la deuxième source de reve­nus en importance[3].

Il n’est donc pas sur­pre­nant de consta­ter que les luttes étu­diantes, sur­tout depuis la réforme du pro­gramme de prêts et bourses en 1966 sous le gou­ver­ne­ment de l’Union natio­nale, tournent presque essen­tiel­le­ment autour du gel des frais de sco­la­rité et de la boni­fi­ca­tion du pro­gramme d’aide finan­cière aux études.

Le mou­ve­ment étu­diant qué­bé­cois déclenche dix grèves géné­rales entre 1956 et 2012. Et si les orga­ni­sa­tions étu­diantes à l’origine de ces mobi­li­sa­tions se sont suc­cédé au cours de cette période, leurs reven­di­ca­tions sont demeu­rées les mêmes. Ainsi, le mou­ve­ment étu­diant reven­dique l’abolition ou le gel des frais de sco­la­rité (1958, 1968, 1974, 1978, 1986, 1990, 1996 et 2012). La boni­fi­ca­tion du pro­gramme des prêts et bourses est aussi au cœur des luttes étu­diantes au cours de cette période. Le mou­ve­ment étu­diant réclame entre autres l’instauration d’un pré­sa­laire (1956, 1978), la dimi­nu­tion du mon­tant des prêts au profit d’une aug­men­ta­tion de celui des bourses (1968, 1974, 1978, 1988 et 2005), l’abolition de la contri­bu­tion paren­tale et de celle de la conjointe ou du conjoint (1974 et 1978) et, de façon géné­rale, la fin de l’endettement étudiant[4].

À tra­vers leurs moyens d’action, leurs modes d’organisation et leurs reven­di­ca­tions, les étu­diantes et les étu­diants ne visent pas seule­ment un élar­gis­se­ment des droits sociaux qui sont rat­ta­chés à leur statut, mais sur­tout une contes­ta­tion des normes régis­sant leur exis­tence au cours de cet ins­tant précis de leur vie, car, et on l’a vu, les trans­ferts de l’État en ensei­gne­ment supé­rieur jouent un rôle déter­mi­nant sur le mode de vie d’un nombre signi­fi­ca­tif d’étudiantes et d’étudiants. Par consé­quent, lorsque l’État décide de modi­fier uni­la­té­ra­le­ment le finan­ce­ment de l’éducation supé­rieure, par un dégel des frais de sco­la­rité ou par une modi­fi­ca­tion du pro­gramme d’aide finan­cière aux études, il affecte pro­fon­dé­ment les façons de vivre, comme se loger, se vêtir et se nour­rir, des étu­diantes et des étu­diants.

En somme, tout comme les autres groupes sociaux qui négo­cient leurs condi­tions de vie avec l’État, les étu­diantes et les étu­diants forment une caté­go­rie sociale qui défend ses inté­rêts face à un État qui, trop sou­vent, défi­nit seul les contours de leurs condi­tions de vie. Le gou­ver­ne­ment actuel a d’ailleurs ten­dance à nier cer­taines de ses res­pon­sa­bi­li­tés envers l’ensemble de la société qué­bé­coise.

Par Mario Beauchemin, pré­sident de la Fédération des ensei­gnantes et ensei­gnants de cégep (FEC-CSQ)


[1] MELS, Indicateurs de l’éducation – édi­tion 2011, MELS, sec­teur des poli­tiques, de la recherche et des sta­tis­tiques, p. 23.
[2] Ibid., p. 46.
[3] Voir : J. Brazeau, Les résul­tats d’une enquête auprès des étu­diants dans les uni­ver­si­tés de langue fran­çaise du Québec, Montréal, Département de socio­lo­gie de l’Université de Montréal, 1962 ; Robert Ayotte, Budget de l’étudiant des niveaux col­lé­gial et uni­ver­si­taire, Québec, Ministère de l’Éducation, direc­tion géné­rale de la pla­ni­fi­ca­tion, 1970 ; Bureau de la sta­tis­tique du Québec,Enquête sur le mode de vie des étu­diants du post-secon­daire, Québec, BSQ, 1986 ; Fédération uni­ver­si­taire du Québec, Étude sur les sources et les modes de finan­ce­ment des étu­diants de pre­mier cycle, Québec, FEUQ, 2010.
[4] Pour plus de détails sur les reven­di­ca­tions étu­diantes au cours des 50 der­nières années, voir, dans ce numéro : « Les luttes étu­diantes au Québec : 1956-2012. Quelques jalons his­to­riques ».

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