Québec solidaire et les pactes tactiques

Un mal nécessaire

« Joue dans ton jardin, et laisse-moi tranquille dans mon jardin »

Par Mis en ligne le 13 décembre 2011

Devant l’évolution de la conjoncture actuelle et face aux limites du mode de scrutin actuel, ne devrions-nous pas envisager la possibilité d’établir des pactes tactiques avec d’autres formations politiques si nous souhaitons faire élire une « équipe » de Solidaires la prochaine fois ?

Patricia Chartier de Québec solidaire a récolté près de 9% des votes dans l’élection partielle de Bonaventure le 5 décembre dernier. C’est plus que le double des appuis obtenus lors du dernier scrutin en 2008, ce qui en soit, représente un succès. Mais un fait demeure : malgré une excellente campagne (sa deuxième) menée à temps plein par la candidate de QS, en présence des deux porte-parole du parti qui ont passé au total près de 10 jours en Gaspésie et une bonne couverture médiatique (sans parler du coup fumant avec les 30 médecins, Richard Desjardins et Kevin Parent venus appuyer Patricia), Québec solidaire a récolté moins de 10% des votes. Ce bon résultat ne ferait pas élire plus de deux député-e-s solidaires lors d’une élection générale, soit Amir et Françoise. Devant l’évolution de la conjoncture actuelle et face aux limites du mode de scrutin actuel, ne devrions-nous pas envisager la possibilité d’établir des pactes tactiques avec d’autres formations politiques si nous souhaitons faire élire une « équipe » de Solidaires la prochaine fois ?

Notre député solidaire a eu raison de rouvrir la réflexion [1]au sujet des pactes tactiques pour contourner cette situation. Pour espérer faire élire une « équipe » de Solidaires à la prochaine élection, Québec solidaire doit certes présenter des candidatures crédibles qui défendront une plate-forme électorale rassembleuse et porteuse d’espoirs, réunir autour d’elles des centaines (sinon des milliers) de bénévoles afin de rejoindre les Québécois-e-s et les convaincre de leur accorder leur appui, mais ça sera encore insuffisant malheureusement.

En plus du constat brutal, mais réel, exposé dans la contribution précédente [2] au sujet des intentions de votes de la population (sans compter « l’abstentionnisme » de près d’une personne sur deux), Québec solidaire fait face à deux obstacles : les limites du mode de scrutin actuel et celles de ses propres ressources. Ces obstacles devraient l’amener à reconsidérer deux éléments tactiques de sa stratégie électorale dans le contexte actuel, en vue de se préparer au scénario du déclenchement des élections au printemps prochain :

1. la possibilité d’établir des pactes tactiques avec d’autres partis politiques ; 2. la priorisation du travail pré-électoral et électoral dans certaines circonscriptions.

La présente contribution porte sur la possibilité pour Québec solidaire d’établir des pactes tactiques avec d’autres partis politiques [3] en expliquant tout d’abord ce qui motive cette réflexion, ensuite en quoi pourraient consister de telles tactiques et finalement pourquoi il serait pertinent de considérer cette solution si on souhaite atteindre l’objectif de faire élire une « équipe » de Solidaires à l’Assemblée nationale à l’issu du prochain scrutin.

Le portrait politique au Québec a changé depuis 6 mois

En juin dernier, QS obtenait 11% (Léger) et 7% (CROP) des intentions de votes dans les sondages, alors que le PLQ et le PQ se retrouvaient presque nez-à-nez (30%) et que l’ADQ était sur une pente ascendante (17%). Depuis, les deux partis en avance ont perdu des appuis alors que l’ADQ a vu fondre les siens au profit du nouveau parti de François Legault, la CAQ (plus du tiers des intentions de votes en novembre de cette année), mais sans que QS puisse en profiter réellement – voir les graphiques –

 

 

En juin dernier, le PM Charest refusait toujours de déclencher une commission d’enquête publique sur la collusion et la corruption, alors que nous savons maintenant que celle-ci débutera ses audiences publiques au printemps prochain. Malgré cette concession du gouvernement libéral sous la pression populaire, le taux d’insatisfaction des Québécois-e-s à l’égard de ce gouvernement continue d’atteindre des sommets, sans pour autant que l’Opposition officielle puisse en profiter.

C’est que depuis juin dernier, le PQ vit une grave crise interne qui l’affaiblit considérablement : depuis, sept député-e-s élu-e-s sous sa bannière l’ont quitté et le leadership de sa cheffe, Pauline Marois, est encore et toujours contesté. Elle-même dans son bilan de fin de session parlementaire reconnaît que d’autres défections sont possibles au sein de son caucus dans les prochains mois.

L’arrivée en scène de la CAQ change la donne aussi. Si des élections avaient lieu demain matin, c’est ce parti qui formerait le gouvernement avec le PLQ comme Opposition officielle. Au pire,elle formerait l’Opposition officielle sous un gouvernement minoritaire du PQ dirigé par Gilles Duceppe.

Dans tous les cas, la CAQ s’établit comme un acteur significatif sur la scène politique québécoise et au final, QS ne sera plus le « p’tit nouveau » aux yeux de l’électorat et devra céder sa place au dernier né des partis qui, lui, incarne déjà l’alternative aux vieux partis pour au moins le tiers des personnes sondées depuis quelque temps.

Obtenir une proportionnelle hors scrutin

Le scrutin uninominal à un tour, tel qu’on le connaît au Québec, est tout sauf proportionnel : il cause des distorsions entre les résultats qu’il produit et la volonté populaire. Ce mode de scrutin comporte aussi un piège pour un parti comme Québec solidaire [4] : il appelle au « vote stratégique ou utile » qui conduit les électeurs-trices à voter non pas en fonction de leurs idées et des propositions qu’on leur présente, mais bien en faveur de celui ou celle qui aurait le plus de chances de l’emporter (« voter du bon bord ») ou de celui ou celle qui aurait le plus de chances de battre le premier ou la première (« voter pour le moins pire »). Mais plus grave encore : le mode de scrutin actuel décourage les gens d’aller voter parce que plus de la moitié de ces votes ne comptent pas !

Actuellement, le rapport de force ne suffit pas à réformer le mode de scrutin pour y inclure une certaine proportionnalité. Nous nous devons donc d’imaginer des moyens de contourner ses limites afin de faire en sorte que la représentation à l’Assemblée nationale reflète mieux l’expression de la volonté populaire et le pluralisme des idées politiques au Québec. Cela passe tout d’abord par l’élection d’un plus grand nombre de représentant-e-s des tiers partis. Pour ce faire, nous devons chercher à produire un effet de compensation proportionnelle, hors du mode de scrutin, qui ferait en sorte de réduire considérablement les conséquences du « vote stratégique ou utile ».

Un pacte tactique entre deux partis peut être une solution en ce sens. Il s’agit en fait d’un accord de non-agression électorale qui pourrait prendre la forme suivante : chacun des deux partis acceptent de ne pas présenter de candidatures dans un certain nombre de circonscriptions afin de laisser la place aux candidatures de l’autre parti. Au contraire d’une alliance stratégique qui « est politiquement chargée et nécessite un niveau élevé de convergence [5] » aux niveaux des idées, un pacte tactique permet aux deux partis concernés de préserver totalement leur autonomie « programmatique » et n’implique aucunement des promesses ou des ententes postélectorales (ex : faire des concessions sur des dossiers politiques ou encore accepter de siéger au Conseil des ministres d’un gouvernement qui n’est pas formé par notre parti).

Des conditions favorables à des pactes tactiques

Dans le contexte actuel, QS aurait intérêt à examiner cette solution s’il veut faire élire plus que ses deux porte-parole aux prochaines élections. Les intentions de votes des derniers mois, et le repositionnement des partis qu’elles occasionnent dans le cœur des Québécois-e-s créent des conditions qui favorisent ce genre d’accords électoraux. La fusion possible de l’ADQ avec la CAQ, combinée à la possibilité bien réelle que ce parti prenne le pouvoir, devrait nous rappeler la fusion des alliancistes et des conservateurs sur la scène fédérale qui sont maintenant au gouvernement depuis cinq ans (et encore pour quatre ans puisqu’ils sont maintenant majoritaires).

Des conditions favorables à des discussions avec ces partis pour la conclusion de pactes tactiques existent actuellement : la croissance des appuis récoltés par Québec solidaire, qui s’est exprimée lors de la partielle dans Bonaventure dernièrement, la chute du Parti québécois dans les sondages, la crise que vit ce parti depuis quelques mois ainsi qu’à l’incapacité pour le Parti vert du Québec d’augmenter ses appuis. Cela place également Québec solidaire en bonne position pour négocier de tels pactes avec ces deux partis. [6]

Même si la CAQ gruge ses appuis dans tous les partis, c’est au PQ qu’il en soutire le plus et les appuis de celui-ci fondent comme neige au soleil depuis quelques mois. Même si le taux d’insatisfaction à l’égard du gouvernement continue d’atteindre des sommets historiques, le PQ fait face à la perspective de se retrouver dans les sièges de la seconde opposition à l’Assemblée nationale, comme en 2007, mais avec encore moins de député-e-s. Pour une rare fois, je suis d’accord avec Michel David du Devoir : « En réalité, le PQ pourrait perdre presque toutes ses circonscriptions à Montréal si les deux partis souverainistes n’arrivent pas à s’entendre sur un partage. » [7]

Même si les votes pour QS aux dernières élections n’auraient pas été transférés automatiquement au PQ si le premier s’était désisté dans certaines circonscriptions par exemple, il demeure que dans une dizaine de celles-ci, les appuis aux candidat-e-s solidaires ont nui aux chances des candidat-e-s péquistes de l’emporter. Dans ce contexte, la baisse de popularité du PQ et la croissance de QS dans les sondages fournissent des arguments non négligeables pour ce dernier en vue d’éventuelles discussions avec le PQ.

Du côté du Parti vert du Québec, ses appuis stagnent dans les sondages depuis les dernières élections. Actuellement ses chances de faire élire un-e député-e sont pratiquement nulles. De plus, l’arrivée en scène de la CAQ, qui se dit elle aussi ni souverainiste ni fédéraliste comme le PVQ, comble une place sur l’échiquier politique que le parti écologiste tente tant bien que mal d’occuper. Les sondages de novembre dernier confirment d’ailleurs que le PVQ perd quelques plumes quand la CAQ est un choix pour les personnes sondées.

L’intérêt des Verts de conclure un pacte tactique avec QS réside dans la possibilité pour eux de percer dans quelques circonscriptions en atteignant des résultats les plaçant en position de faire élire des candidat-e-s qui se seront fait connaître et qui pourront apparaître comme une alternative crédible la prochaine fois ; et au mieux de faire élire leur chef, un peu à l’image de son pendant canadien qui a vu sa cheffe remporter un siège lors de la dernière élection fédérale.

Peser les pour et les contre

Établir des pactes tactiques en vue de la prochaine élection ne constitue pas une solution idéale pour Québec solidaire, mais un « mal nécessaire » pour obtenir une proportionnalité des résultats hors du mode de scrutin actuel en augmentant ses chances de faire élire plus que ses deux porte-parole lors de la prochaine élection. En autant qu’il préserve sa liberté complète au niveau des idées, QS aurait intérêt à y songer parce qu’il n’y a actuellement que dans Mercier et Gouin où la concentration de ses appuis est suffisamment forte pour espérer remporter un siège à l’Assemblée nationale.

Un pacte tactique n’est pas une alliance politique : en rien nous ne vendrions « notre âme au diable ». Comme le disait une partie du comité de travail de QS à ce sujet : « C’est un calcul froid que les deux partis font des avantages et de pertes respectifs de cet accord. (…) Il s’agit d’évaluer la ‘proportion’ des appuis de chaque parti avant de s’affronter électoralement et décider en fonction de ces ‘proportions’ s’il y a plus d’avantages (moins de pertes) pour les deux à consentir à ne pas s’agresser dans telle ou telle circonscription en fonction de la distribution, de la ‘proportion’ des appuis ».

Ou plus simplement, comme le disait Amir dans une entrevue en octobre dernier, un pacte tactique revient à dire : « Joue dans ton jardin, et laisse-moi tranquille dans mon jardin » [8]. Oserons-nous en débattre en tenant compte de l’évolution de la conjoncture politique au Québec et des limites du mode de scrutin actuel ?

Stéphane Lessard Ex-membre du Comité de coordination national (2006-2010)

Stéphane Lessard

Notes

[1] Le Soleil, J-M Salvet, 27 octobre 2011, http://www.cyberpresse.ca/le-soleil…. On se rappellera par ailleurs que le Congrès du parti s’est prononcé contre cette possibilité en mars dernier. Si nous y revenons, c’est principalement parce que la conjoncture a significativement changé depuis et que le parti s’apprête au printemps prochain à discuter de stratégie électorale lors d’une instance nationale. Nous espérons toujours et encore pouvoir débattre de ces questions aussi sereinement que nous l’avons fait la première fois.

[2] Voir la première contribution : http://www.pressegauche.org/spip.ph….

[3] Une troisième contribution portera sur la nécessité pour QS de prioriser le travail de préparation électorale dans un nombre limité de circonscriptions afin de faire élire une « équipe » de Solidaires la prochaine fois.

[4] J’oserais même dire pour un parti en perte de vitesse qui pourrait récolter aussi peu que 20-25% des votes et ainsi voir réduire considérablement le nombre de ses député-e-s… comme le Parti Québécois.

[5] Propositions pour les prochaines élections générales, Québec solidaire, Congrès de mars 2011, comité des pactes tactiques, p.6.

[6] Nous ne croyons pas qu’un pacte tactique puisse être fait avec le PLQ : tout d’abord, ce parti a conduit le Québec depuis 2003 à un désastre néolibéral et il doit être battu aux prochaines élections ; mais un pacte avec lui serait aussi perçu comme un rapprochement indu avec un parti aux positions trop opposées à celles de QS, ce qui annulerait tout avantage qui pourrait être tiré d’un tel pacte de non-agression. Pour des raisons similaires, nous ne croyons pas non plus qu’un pacte tactique puisse être conclu avec la CAQ qui, après tout, semble « l’ennemi à abattre » aux prochaines élections.

[7] Le Devoir, Michel David, 8 décembre 2011, http://www.ledevoir.com/politique/q….

[8] Le Devoir, Michel David, 8 décembre 2011, http://www.ledevoir.com/politique/q….

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