Un grand tonnerre

Lettre ouverte aux étudiantes et aux étudiants en grève

Par Mis en ligne le 21 mai 2012

Chères étu­diantes, chers étu­diants,

Vous me per­met­trez tout d’abord de m’adresser à votre groupe dans son ensemble, et non à vos porte-paroles, ou à ceux que les médias nomment vos « lea­ders », une expres­sion qui reflète bien l’abrutissement ser­vile de notre époque. Voilà pour­quoi je veux parler à tous les mili­tants et mili­tantes du mou­ve­ment étu­diant.

Je vous écris cette lettre afin de vous saluer et de vous deman­der, hum­ble­ment, de nous aider à pour­suivre votre œuvre. Votre lutte est la renais­sance de la gauche au Québec, endor­mie depuis des années par les pri­vi­lèges de quelques-uns et étour­die par sa propre rhé­to­rique pré­fa­bri­quée. Vous êtes les tra­vailleurs de la liberté. Vous avez dénoncé les fastes dou­ce­reux de nos para­dis artificiels.Vous nous avez rap­pelé ce qu’est un peuple dans ce qu’il peut être de plus beau : un grand acte de confiance. Vous nous avez parlé, vous nous avez tendu la main, même lorsque nous vous lais­sions sans réponses. Mais il n’est pas trop tard. Nous serons d’abord quelques cen­taines, puis des mil­liers à œuvrer avec vous. Reste la ques­tion de la vio­lence, qui serait le mur entre nous. Mais de quelle vio­lence par­lons-nous au juste ?

Violence et contestation

Il est confor­table de condam­ner la vio­lence lorsqu’on ne la subit pas au quo­ti­dien. Commode de juger sans com­prendre, et de juger en bloc tous les étu­diants pour des gestes favo­ri­sés, voire peut-être même espé­rés avec cynisme par nos élus. Certes, cer­tains d’entre vous jugent que l’heure n’est plus aux évè­ne­ments fes­tifs où l’imagination confronte le pou­voir. Mais vous savez aussi que la raison du plus fort ne peut être la meilleure.

Pour ma part, je serai tou­jours contre un pou­voir qui est au bout du fusil, quelle que soit la per­sonne qui tient le fusil. Mais je n’ai jamais vu une matraque entre les mains d’un étu­diant. En revanche, je n’ai jamais été témoin d’une telle vio­lence à l’égard d’un groupe social au Québec. Je n’ai jamais vu un tel mépris du gou­ver­ne­ment à l’égard de ses propres citoyens. Je n’ai jamais vu une telle arro­gance d’un trop grand nombre de jour­na­listes et de chro­ni­queurs devant ceux qui pour­raient leur apprendre à écrire et à s’exprimer décem­ment.

Le mou­ve­ment étu­diant s’insurge contre les bas­ton­nades par des mata­mores de la matraque, maniant celle-ci comme s’il s’agissait d’un hochet. Ils pos­tillonnent du poivre de Cayenne et dégradent toute leur pro­fes­sion. Je suis peut-être naïf, mais je demeure abso­lu­ment convaincu que les poli­ciers sont pro­fon­dé­ment divi­sés sur l’image donnée d’eux lors des répres­sions à la sauce mili­taire. Les charges mar­tiales de poli­ciers en armures contre des mani­fes­tants paci­fiques n’ont pas pour pre­mier but de vous effrayer. Elles visent en réa­lité à vous humi­lier, jusqu’à ce que la raison cède le pas à la colère et déclenche des hos­ti­li­tés dont les forces de l’ordre se voient déjà vain­queurs. Voilà contre quoi vous luttez : à la raison du plus fort, vous oppo­sez la force de la raison. En dénon­çant la vio­lence com­mise sur des per­sonnes, vous avez rap­pelé le sens réel de ce débat moral. Vous avez fait ce que vous faites depuis des mois : vous nous appor­tez une parole édi­fiante

La grève est étudiante…

Chacun connaît le fameux pas­sage de Terre des hommes, où l’auteur condamne la volonté de mettre un terme à ce qu’il y a de meilleur dans le cœur de tous. « Ce qui me tour­mente, dit Saint-Exupéry, les soupes popu­laires ne le gué­rissent point. Ce qui me tour­mente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette lai­deur. C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assas­siné ». Cette phrase, sou­vent gal­vau­dée, résonne malgré tout dans le contexte actuel, car elle exprime le dégoût devant l’ignoble. Le gou­ver­ne­ment s’obstine à vous mépri­ser, au mépris même de sa raison d’être. Il espé­rait une humi­lia­tion publique et il l’a fait à coup de matraque, mais aussi et peut-être sur­tout d’invectives des chiens de garde des nantis, des pro­fi­teurs et des sabo­teurs de la chose publique. Aux cour­ti­sans du pire, vous répon­dez en refu­sant de perdre votre dignité. Vous offrez une leçon de morale publique à un gou­ver­ne­ment qui ne se pré­oc­cupe plus d’honneur depuis trop long­temps.

Mais la lutte est populaire

Il est éton­nant de voir les com­men­ta­teurs s’étonner du tour­nant poli­tique de la grève étu­diante. Pourtant, depuis le début, vous avez dit clai­re­ment pour­quoi votre lutte concer­nait un enjeu fon­da­men­tal de notre société. Depuis le début, vous avez refusé toute forme de cor­po­ra­tisme. Vous avez pro­posé des options et vous avez accepté tous les débats sociaux, y com­pris avec ceux-là mêmes qui pré­fé­raient vous traî­ner dans la boue plutôt que de vous accor­der le moindre crédit. Quelle que soit la suite des choses, vous avez déjà rem­porté une vic­toire que vous avez eu l’immense géné­ro­sité de nous offrir tous les jours depuis le début de la grève.

Si une partie de notre société a voulu vous humi­lier, c’est qu’elle craint le retour d’une véri­table option social-démo­crate. Si elle réagit avec une telle vio­lence à votre mou­ve­ment, c’est par peur de ceux qui redressent l’échine et se disent prêts à défendre le bien commun. Pourquoi vou­loir enfer­mer la liberté dans une cage et briser l’espoir d’une société plus juste ? Est-ce bien Mozart qu’on assas­sine en vou­lant détruire votre mou­ve­ment ? Ne devrions-nous pas plutôt cher­cher à com­prendre pour­quoi ils veulent tuer Jaurès ?

Un grand tonnerre

Je ter­mine en vous remer­ciant, encore une fois, et en conviant tous ceux qui, comme moi, res­sentent au plus pro­fond d’eux-mêmes cette infi­nie recon­nais­sance qu’ils ont à votre égard, à en faire autant. Nous salue­rons votre cou­rage, et votre refus de l’abdication. Et ensemble, nous recons­trui­rons une société civile et un État que les thu­ri­fé­raires du privé vou­draient voir dis­pa­rus.

Chères étu­diantes, chers étu­diants, vous nous avez montré la voie. On dit de vous que vous exigez l’impossible. Au contraire, vous ouvrez les pos­sibles. C’est la raison pour laquelle nous serons nom­breux à vous accom­pa­gner lors de la grande mani­fes­ta­tion du 22 mai, en mar­chant avec vous ou en for­mant une grande haie d’honneur pour saluer votre déter­mi­na­tion, en vous saluant de toutes les fenêtres. Nous for­me­rons ensemble un grand ton­nerre, oui, un très grand ton­nerre d’applaudissements, une ova­tion dont l’écho se fera entendre encore et encore, pour que durent la lutte et l’espoir.

Christian Nadeau, pro­fes­seur au Département de phi­lo­so­phie à l’Université de Montréal.

Lu par Christian Bégin et Dominque Leduc

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