Valleyfield, mémoires et résistances

Un fragile « printemps » municipal en Turquie

Débat sur le municipalisme

Par Mis en ligne le 26 avril 2020

Des élec­tions muni­ci­pales ont eu lieu en Turquie le 31 mars 2019. Les résul­tats ont sur­pris tout le monde, car après des années de domi­na­tion sans par­tage de la poli­tique muni­ci­pale, le parti de la Justice et du déve­lop­pe­ment (AKP en turc), parti Erdoğan, a perdu dans les grands centres métro­po­li­tains tels qu’Istanbul et Ankara, et plus encore, dans plu­sieurs autres villes de l’intérieur. L’omnipuissant pré­sident Recep Tayyip Erdoğan a alors cher­ché depuis à faire annu­ler le vote en récla­mant un recomp­tage, notam­ment à Istanbul où le Parti répu­bli­cain (CHP en turc), d’orientation laïque et social-démo­crate l’a rem­porté[2].

Amère défaite pour Erdoğan

Recep Tayyip Erdoğan a jus­te­ment amorcé son aven­ture poli­tique en empor­tant la mairie de la région métro­po­li­taine d’Istanbul en 1994. Pendant les années de son règne, il a pro­cédé à une réor­ga­ni­sa­tion en pro­fon­deur des affaires muni­ci­pales. Les muni­ci­pa­li­tés ont vu leur rôle éco­no­mique et juri­dique élargi ; elles peuvent créer des entre­prises jouis­sant d’une flexi­bi­lité et d’une auto­no­mie finan­cières sans pré­cé­dent. Du coup, les muni­ci­pa­li­tés sont deve­nues des entre­met­teurs impor­tants pour de vastes pro­jets d’infrastructures urbaines. Une partie sub­stan­tielle de l’élite éco­no­mique est deve­nue très liée à l’AKP. Leurs entre­prises se sont inves­ties dans cette partie de la société civile asso­ciée au pré­sident. En ne dis­po­sant plus du contrôle sur les muni­ci­pa­li­tés, Erdoğan et son parti risquent de voir s’éroder les bases éco­no­miques et poli­tiques de leur hégé­mo­nie.

L’intervention des Kurdes

Le CHP a rem­porté une impor­tante vic­toire dans les grandes villes[3], mais une obser­va­tion atten­tive des faits démontre que cette percée a été en bonne partie causée par le mou­ve­ment kurde. C’est le Parti démo­cra­tique des peuples (HDP en turc) qui a fait bas­cu­ler la situa­tion[4]. En effet, le HDP a décidé tac­ti­que­ment de ne pas pré­sen­ter de can­di­dats ou can­di­dates dans la plu­part des villes de l’ouest du pays (les Kurdes se retrouvent majo­ri­tai­re­ment dans l’est de la Turquie). Plus encore, il a appelé son élec­to­rat à sou­te­nir le CHP dans ces villes, y com­pris les métro­poles comme Ankara et Istanbul. Quelques jours avant les élec­tions, Selahattin Demirtaş, un ancien diri­geant du HDP, empri­sonné depuis 2016 avec 10 autres élus de son parti, a encou­ragé les élec­teurs et les élec­trices kurdes à ne pas boy­cot­ter les élec­tions, ce qui était la ten­dance dans le passé. Traditionnellement, les Kurdes res­taient peu influen­cés par le CHP qui est allé jusqu’à appuyer le gou­ver­ne­ment de l’AKP dans une loi infâme qui a levé l’immunité par­le­men­taire des élus kurdes, d’où l’emprisonnement de plu­sieurs lea­ders dont Demirtaş. Il est vrai que le CHP s’est tou­jours montré un parti loyal à l’État turc, y com­pris en demeu­rant favo­rable aux poli­tiques niant aux Kurdes leurs droits natio­naux fon­da­men­taux. Passant par-dessus cela, les par­ti­sans du HDP ont voté « utile », ce qui a permis la vic­toire du CHP dans les grandes villes où habite main­te­nant une impor­tante mino­rité kurde[5].

La percée du HDP

Outre le rôle déci­sif joué par les votes kurdes dans les villes de l’ouest, le HDP a recon­quis une grande partie de ses bas­tions dans le Kurdistan. En 2014, les Kurdes qui s’étaient pré­sen­tés au nom du Parti de la paix et de la démo­cra­tie (DBP en turc) avaient rem­porté presque toutes les muni­ci­pa­li­tés, mais dans les années sub­sé­quentes, le gou­ver­ne­ment cen­tral a inter­dit le parti et imposé un contrôle direct sur les muni­ci­pa­li­tés en ques­tion. Presque tous les maires de pro­vince (et nombre de maires de dis­trict) ont été licen­ciés, empri­son­nés et rem­pla­cés par des admi­nis­tra­teurs nommés par l’administration cen­trale de l’AKP en 2015-2016. Toutefois en témoigne le résul­tat des élec­tions de mars, les partis kurdes n’ont pas perdu leur base.

Il faut dire qu’ils avaient réussi, avant leur déman­tè­le­ment, à faire évo­luer la société dans le sens de l’autonomie et de la démo­cra­tie. Les muni­ci­pa­li­tés sous l’influence du DBP/HDP se sont inves­ties dans l’élargissement des droits des femmes, la mise en place de formes auto­nomes de gou­ver­nance démo­cra­tique, le res­pect de la plu­ra­lité des groupes et des iden­ti­tés eth­niques et la recon­nais­sance de tout être vivant non humain en tant que patri­moine commun des êtres humains et non humains.

Carte publiée dans Le Monde diplo­ma­tique

(Cynthia, la posi­tion de la carte peut varier)

Concrètement, les muni­ci­pa­li­tés kurdes ont imposé la parité hommes-femmes au niveau des mai­ries et imposé des quotas de femmes aux dif­fé­rents niveaux de l’administration muni­ci­pale. On a éga­le­ment créé un réseau de centres pour femmes pour consti­tuer une base à leur auto­no­mi­sa­tion éco­no­mique et sociale. D’autres poli­tiques publiques inno­va­trices ont ciblé les popu­la­tions dému­nies. Des muni­ci­pa­li­tés kurdes ont joué un rôle déter­mi­nant dans les efforts de construc­tion d’économies démo­cra­tiques locales. Des acti­vi­tés d’éducation et de réflexion ont permis à des popu­la­tions dans plu­sieurs quar­tiers de par­ti­ci­per à l’identification et à la sélec­tion des prio­ri­tés, incluant des pro­jets dans le domaine cultu­rel, de même que la construc­tion d’infrastructures pour des mar­chés favo­ri­sant les pro­duc­teurs et les pro­duc­trices dans les régions concer­nées.

Un renouveau du municipalisme

Depuis leur vic­toire en mars der­nier, les Kurdes entendent pour­suivre dans cette voie. Dans la grande ville kurde d’Amed (Diyarbakir selon l’appellation turque), le HDP a pro­posé aux citoyens et citoyennes un contrat qui met l’accent sur une auto­no­mie décen­tra­li­sée et par­ti­ci­pa­tive à tra­vers les conseils et les assem­blées de quar­tier, de dis­trict et de ville. Le contrat inclut éga­le­ment l’égalité entre les sexes dans la par­ti­ci­pa­tion effec­tive à la prise de déci­sion, la pla­ni­fi­ca­tion et bud­gé­ti­sa­tion par­ti­ci­pa­tives, la pro­tec­tion des droits de tous les êtres vivants qui par­tagent la ville et l’équité dans l’accès aux infra­struc­tures urbaines telles que le loge­ment, l’eau, l’énergie et les trans­ports.

Certes, l’avenir de ces expé­riences muni­ci­pales reste incer­tain. Les muni­ci­pa­li­tés demeurent vul­né­rables devant le gou­ver­ne­ment cen­tral sur le plan finan­cier et admi­nis­tra­tif. L’autonomie rela­tive qu’elles pré­tendent avoir selon la Constitution est en fin de compte dépen­dante des rap­ports de force. D’ailleurs, l’AKP a promis de chan­ger la loi pour limi­ter l’autorité des muni­ci­pa­li­tés et trans­fé­rer cer­tains pou­voirs clés au gou­ver­ne­ment cen­tral. Si Erdoğan et l’AKP imposent leurs vues, les pra­tiques de muni­ci­pa­lisme pro­gres­siste seront sou­mises à une rude pres­sion, d’abord au Kurdistan où le parti HDP domine, mais aussi ailleurs en Turquie, dans cer­taines muni­ci­pa­li­tés, notam­ment dans la pro­vince de Dersim (90 000 habi­tants), où des coa­li­tions de gauche ani­mées par le Parti com­mu­niste (TKP en turc) ont rem­porté les der­nières élec­tions, après avoir, depuis 2014, admi­nis­tré ces régions et amé­lioré le sort des popu­la­tions grâce aux inves­tis­se­ments muni­ci­paux en faveur des coopé­ra­tives agri­coles.

Bengi Akbulut[1] est pro­fes­seure au dépar­te­ment de géo­gra­phie de l’Université Concordia


  1. La tra­duc­tion est de Pierre Beaudet.
  2. Le 23 juin der­nier, l’élection a été reprise dans la métro­pole de la Turquie, Istanbul, le pré­sident Recep Tayyip Erdoğan ayant exigé un nou­veau scru­tin. Finalement, cette tac­tique s’est retour­née contre lui, puisque le can­di­dat de l’opposition Ekrem Imamoglu du Parti répu­bli­cain du peuple (CHP en turc) a rem­porté une vic­toire écla­tante (54 % des suf­frages). Perçu par tout le monde comme un enjeu poli­tique de grande enver­gure, au-delà de l’élection muni­ci­pale comme telle, ce déve­lop­pe­ment place le régime auto­ri­taire d’Erdoğan sur la sel­lette. Le CHP, pour sa part, aura plu­sieurs défis, ayant été asso­cié pen­dant plu­sieurs années au pou­voir cen­tra­li­sa­teur de cet État à la main de fer. Ses posi­tions sur divers dos­siers chauds, notam­ment la ques­tion kurde, se sont situées sur un ter­rain glis­sant. De nom­breuses ambi­guï­tés sub­sistent éga­le­ment sur les ques­tions sociales et éco­no­miques pour un parti qui, tout en se récla­mant de l’« Internationale socia­liste », a défendu des poli­tiques aus­té­ri­taires et est resté un par­ti­san engagé de l’OTAN. La vic­toire du CHP est attri­buable en grande partie à l’abstention tac­tique du Parti démo­cra­tique des peuples (HDP), enra­ciné dans les com­mu­nau­tés kurdes à l’est du pays, éga­le­ment à Istanbul (où 20 % de la popu­la­tion est kurde).
  3. À l’échelle natio­nale, le CHP a rem­porté 30 % des voix contre 45 % pour l’AKP, lar­ge­ment majo­ri­taire dans les petites et moyennes villes.
  4. Fondé en 2013, le HDP fédère plu­sieurs partis de gauche et s’inscrit dans la tra­di­tion du Parti des tra­vailleurs du Kurdistan (PKK), qui a mené la lutte armée pen­dant plu­sieurs années. Lors des der­nières élec­tions natio­nales, le HDP est devenu le troi­sième parti en impor­tance, après l’AKP et le CHP, avec près de 12 % du vote.
  5. La popu­la­tion kurde de Turquie compte plus de 10 mil­lions de per­sonnes, soit 14 % de la popu­la­tion totale du pays. D’importantes mino­ri­tés kurdes sont éga­le­ment loca­li­sées en Irak, en Iran et en Syrie.

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