Un débat sur la rectitude politique

NOTES DE LECTURE – Extraits d’un échange entre Philippe Corcuff (Médiapart) et Pierre Mouterde (À Bâbord) à propos du livre de Pierre Mouterde Les impasses de la rectitude politique. (Montréal, Varia, 2019).

Philippe Corcuff

 Dans son dernier livre, Pierre Mouterde propose une critique de gauche de « la rectitude politique » afin de ne pas « laisser ce combat dans les seules mains de la droite conservatrice ». Mais en quoi « ce combat » serait-il décisif ? Au bout des premières pages, on a principalement affaire à la répétition d’expressions gonflant exagérément une menace largement fantasmée, comme « touche l’ensemble des pratiques politiques démocratiques contemporaines », « les contraintes imposées par « l’empire du politiquement correct » », « l’expression d’une forme politique dégradée qui a fini par s’imposer dans les sociétés dites démocratiques, capitalistes et néolibérales du début du XXIe siècle », « un vaste consensus idéologico-politique allant pragmatiquement du centre droit à la gauche, … jusqu’à pouvoir se muer « en entreprise totalitaire ou policière ».

La définition donnée de « la rectitude politique » demeure vague : « un ensemble un peu disparate de façons de parler, de penser et d’agir individuelles qu’il devient préférable d’adopter, vu l’existence de puissances injonctions collectives et sous peine d’opprobre social marqué ». Quelques anecdotes personnelles et des éléments restreints d’analyse des « affaires » Bertrand Cantat, Claude Jutra et Robert Lepage et de débats au sein de Québec Solidaire ne permettent guère d’étayer l’hypothèse d’une construction idéologique cohérente, allant de la droite néolibérale à la gauche radicale, dominant la politique, la culture et l’ensemble de la société. L’hypothèse relève surtout de généralisations hâtives et abusives adossées à une rhétorique de l’évidence. Comme si la gauche d’émancipation à réinventer n’avait pas à produire ses propres interrogations sur le réel, ses propres cadrages!

En creux du livre de Mouterde, on saisit toutefois quelques enjeux intellectuels de la renaissance d’une politique d’émancipation aujourd’hui. Mouterde privilégie le collectif et le commun sur l’individuel : comment articuler plutôt l’un et l’autre dans un projet d’émancipation à partir des contradictions des sociétés individualistes actuelles, contre tout à la fois le collectivisme des « modèles » dits « socialistes » ayant dominé le XXe siècle et l’individualisme concurrentiel du néolibéralisme? Mouterde dénonce « le moralisme » et « la moraline » de « la rectitude politique », en semblant même mettre « la politique » au-dessus de « la morale » : comment penser les liens et les tensions entre morale et politique en sortant de cet espace manichéen? Chez Mouterde tout apparaît s’emboîter (« la rectitude politique », la morale, les aspirations individuelles, le multiculturalisme, le postmodernisme, le néolibéralisme et le capitalisme) dans une totalité maléfique cohérente. Il succombe ainsi à une tendance quasi-théologique à gauche : la focalisation sur un Mal supposé principal empêchant de se confronter politiquement à une pluralité de maux, d’intensité et de dangerosité variables, ayant seulement des interactions et des intersections entre eux (comme le néolibéralisme et l’ultra-conservatisme). La nostalgie des pensées de la totalité le conduit, face au risque postmoderne d’émiettement du sens, à aplatir la diversité des dimensions du réel dans un ensemble unique. Il passe alors à côté de la reproblématisation d’un global pluriel qui ne reconduirait pas l’arrogance du total tout en maintenant des repères généraux dans la pluralité.

Pierre Mouterde

 Au-delà des différents niveaux de définition de la rectitude politique que je mets soigneusement en place dans cet essai, on peut dire rapidement que la rectitude politique tient de l’obsession accordée aux apparences sociales, elle-même soutenue par le recours au moralisme. Elle s’inscrit dans un contexte collectif tout à fait particulier, celui de la crise de la représentation politique et du politique en général que nous expérimentons actuellement, en particulier dans les démocraties représentatives de tradition libérale.

Ce contexte de crise, je le traite dans mon essai sur le mode descriptif et, pour être pédagogique, à partir de sentiments subjectifs que tout le monde peut ressentir. Qui en effet n’a pas noté quelque part le changement « d’air du temps » que nous avons connu en passant des années 1960-1980 aux années 2000-2020, et qui fait qu’aujourd’hui nous sommes, au fil d’inquiétudes grandissantes, en panne de projet collectif positif, placés politiquement sur la défensive, hantés par les logiques de la tolérance zéro et d’une culpabilité récurrente ?

C’est ce nouveau contexte qui agit comme un terreau favorable au développement de la rectitude politique. La rectitude politique favorise la formation d’un consensus mou autour, au pire, du statu quo économique et, au mieux, autour d’une valorisation purement culturelle des droits individuels et du droit à la différence.

En ce sens, plus que comme une atteinte à la liberté d’expression ainsi que le prétend la droite, la rectitude politique doit être interprétée comme renvoyant à une forme de politique dégradée, renforçant les effets, décrits par Guy Debord, d’une société du spectacle qui nous amène à nous concentrer sur les seules logiques du paraître et de leurs illusions ; nous interdisant chaque fois plus de faire la part entre le réel et l’image qu’on a pu reconstruire de lui.

C’est en cela que la rectitude politique mérite quand on est à gauche qu’on s’arrête au phénomène qu’elle représente. Et cela, même si c’est la droite qui – pour des raisons qui lui sont propres – en a fait son cheval de bataille. Car, quel que soit le cadre théorique que l’on privilégie, il y a de bonnes raisons à gauche de vouloir s’en méfier, car elle ouvre la porte à de nouvelles formes de contrôle ou de désappropriation.

En effet, la rectitude politique finit par subvertir le champ du politique en y installant une approche moraliste qui, parce qu’elle interpelle d’abord et avant tout le seul individu, surdétermine tout jugement en la matière. Elle tend ainsi à cautionner de manière acritique un individualisme exacerbé prenant la forme « d’un individualisme sans individualité », débouchant – non pas, comme le veut la tradition de gauche, sur « une conjuration des égaux » – mais sur une « conjuration des égos ».

Il y a donc de bonnes raisons de vouloir s’en méfier, et surtout de chercher à y réfléchir sans se refuser à voir — anathèmes à la clef —  là où le bât blesse.