Un coup d’état financier contre Athènes

Par Mis en ligne le 03 juillet 2015

Un plan de désta­bi­li­sa­tion finan­cière et poli­tique de la Grèce est en cours depuis quelques semaines. À vrai dire, c’est bien avant l’élection de Syriza, que le pro­ces­sus a été mis en route, mais son accé­lé­ra­tion inten­sive les der­niers jours jette une lumière vive sur celui-ci. Il s’agirait de rien de moins que d’une ten­ta­tive de ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment Syriza pour que celui-ci soit enfin rem­placé une coa­li­tion de la conve­nance de créan­ciers. Le chan­tage odieux exercé sur le gou­ver­ne­ment grec, par le biais d’une inci­ta­tion ouverte à un bank run ne laisse aucun doute sur la volonté des créan­ciers d’en finir une fois pour toutes avec un gou­ver­ne­ment qui ose contes­ter leurs dik­tats et refuse de faire boire au peuple grec jusqu’à la lie la potion létale que Bruxelles, BCE et FMI ont savam­ment concocté pour lui. Doit-on rap­pe­ler ici que les pro­grammes de « sau­ve­tage » qui n’ont sauvé per­sonne à l’exception notoire de banques euro­péennes, grecques com­prises, n’ont pas manqué de pro­duire une telle chute du PIB, une telle baisse du niveau de vie que même une guerre menée par des moyens mili­taires n’aurait su pro­duire. La nou­veauté aujourd’hui consiste au fait que le trio infer­nal de la Troïka a décidé de mettre déli­bé­ré­ment en danger le sys­tème ban­caire grec afin de faire tomber un gou­ver­ne­ment qui, malgré les pres­sions ter­ri­fiantes, a osé lui tenir tête pen­dant cinq mois. Après tout, il n’est pas inter­dit de mettre en danger quelques petites banques péri­phé­riques si c’est pour rafler la mise sur le plan poli­tique et éco­no­mique. Ces affir­ma­tions qui pour­raient, aux yeux de cer­tains, paraître exa­géré, voire gra­tuit s’appuient sur des faits.

Déstabilisation éco­no­mique

Le len­de­main du Eurogroupe du 18 juin, M. Tusk a su trou­ver la bonne for­mule pour résu­mer la situa­tion, la Grèce aura à choi­sir entre ou bien le projet que pro­posent les créan­ciers, ou bien la faillite, a-t-il déclaré. Mais ces mes­sieurs qui sont censés veiller sur la sau­ve­garde des inté­rêts des peuples euro­péens ne se sont pas conten­tés de mettre un gou­ver­ne­ment élu devant ce choix forcé. La faillite ils ne limitent pas à l’évoquer ; ils l’organisent sour­noi­se­ment et métho­di­que­ment par des rumeurs, de vraies fausses annonces aux médias, de fuites savam­ment orches­trées, qui toutes laissent planer depuis plu­sieurs jours la menace d’un scé­na­rio à la chy­priote. Par un jeu cal­culé de décla­ra­tions alar­mantes ils pré­viennent de l’imminence d’un « capi­tal control » en Grèce et poussent déli­bé­ré­ment les épar­gnants grecs de faire de retraits mas­sifs, qui n’ont pas manqué à conduire les banques au bord du gouffre. Dresser ici un inven­taire exhaus­tif de faits et gestes inci­tant à la panique ban­caire n’est pas pos­sible ; je vous ren­voie à l’excellent compte rendu qu’en fait Romaric Godin dans la Tribune ainsi qu’à l’analyse de Martine Orange dans Mediapart.

Je men­tionne juste deux exemples : le refus de la Commission de démen­tir l’article de SDZ qui évo­quait la pos­si­bi­lité d’un contrôle de capi­taux et la vraie fausse rumeur lancée par les soins de M. Queré, selon laquelle, il se pour­rait que les banques grecques ne s’ouvrent pas lundi der­nier. Une fois cette pré­vi­sion catas­tro­phique démen­tie par les faits, le spectre de la fer­me­ture ban­caire s’est savam­ment déplacé vers… mardi ! Que fau­drait-il de plus pour que les épar­gnants se ruent vers les agences les plus proches ? La très hono­rable ins­ti­tu­tion qui se doit d’assurer la sta­bi­lité du sys­tème finan­cier euro­péen n’accorde chaque jour qu’une somme « insuf­fi­sam­ment suf­fi­sante », pour main­te­nir les banques grecques tout juste à flot, mais tou­jours au bord du gouffre. Bref les res­pon­sables euro­péens avec l’aide de leurs amis du FMI recourent ici au bon vieux schéma de la pro­phé­tie apo­ca­lyp­tique, qui, en semant la panique, finit par s’accomplir, du fait de sa seule énon­cia­tion publique. Le but de l’opération étant d’obliger le gou­ver­ne­ment Tsipras de déci­der ses pro­chains mou­ve­ments sous la menace immi­nente d’un « acci­dent » ban­caire. Ce qui pour­rait expli­quer les conces­sions sup­plé­men­taires que le gou­ver­ne­ment grec a faites en accep­tant une hausse de la TVA et une aug­men­ta­tion de coti­sa­tions de retrai­tés. Pour com­plé­ter le tableau, juste avant la réunion du 24 juin, un digni­taire euro­péen a jugé bon de rap­pe­ler à notre mémoire le scé­na­rio à la chy­priote, dont la répé­ti­tion pour­rait inter­ve­nir à tout moment.

Mais cela n’a pas suffi, la preuve, la nou­velle pro­po­si­tion de trois ins­ti­tu­tions, qui en fait ne dif­fère que très peu de la pré­cé­dente, exige de nou­velles baisses de retraites et de salaires dans le but évident, mais non avoué d’enfoncer encore plus la Grèce à une misère éco­no­mique et sociale la plus totale. Prenons juste un exemple parmi les mesures pré­co­ni­sées, à savoir que le taux d’imposition des agri­cul­teurs passe du 13 % au 26 voire au 33 %, et la dimi­nu­tion de moitié de la réduc­tion de taxes sur le pétrole des­tiné aux tra­vaux agri­coles. Pareilles mesures, si elles venaient de s’appliquer sur une agri­cul­ture à l’agonie, pous­se­raient la grande majo­rité des culti­va­teurs de renon­cer à leur métier et de brader leurs champs pour moins que rien. Sous pré­texte de mul­ti­pli­ca­tion de recettes de l’État, ce qui n’est tout sim­ple­ment point envi­sa­geable, car on ne peut rien tirer des gens ruinés, la terre arable grecque chan­ge­rait de mains. J’ajoute que selon Wolfgang Münchau la pro­po­si­tion pré­cé­dente de ceux qui pré­tendent parler au nom de l’Europe, et qui dif­fère très peu de celle actuel­le­ment sur la table, ne man­que­rait pas de pro­duire un effet réces­sif de 12,6 % sur quatre ans, et que la dette ris­quait d’atteindre le 200 % du PIB en 2019. Avoir mis sous tutelle un pays dont la dette s’élevait à 120 % en 2009 pour la sauver de la faillite, et la conduire grâce aux condi­tion­na­li­tés de l’« aide » accor­dée, à 200 %, c’est un brillant exer­cice de des­truc­tion mas­sive, qui pour­rait servir d’exemple à tous ceux et celles en Europe qui trouvent que l’austérité est un remède qui tue. À ce propos, on aime­rait bien savoir sur quelle logique, M. Moscovici s’appuie pour affir­mer qu’un paquet de 11 mil­liards d’économies éta­lées en 18 mois, impo­sés à un pays en dépres­sion, ne consti­tue point un plan d’austérité.

Des aco­lytes bien com­modes

Il est à noter que les décla­ra­tions catas­tro­phistes les plus redou­tables venaient de l’intérieur même du pays. Le bal fut ouvert par Mme Bakogianni qui depuis le 24 mai déjà avait affirmé l’imminence d’un « capi­tal control » qui pour­rait inter­ve­nir dans le long week-end de la Pentecôte. M. M. Géorgiadis, trans­fuge de l’extrême droite au sein du gou­ver­ne­ment pré­cé­dent et ven­deur de pam­phlets anti­sé­mites, n’a pas manqué à appor­ter sa propre touche à l’édifice. Cependant, celui qui a vrai­ment donné le coup de grâce fut le direc­teur de la Banque de Grèce, M. Stournaras. Celui-ci, en outre­pas­sant abu­si­ve­ment les limites de sa fonc­tion en tant que garant de la sta­bi­lité finan­cière grecque, a jugé bon de publier, la veille de l’Eurogroupe du 18 juin, un rap­port qui pré­voyait des catas­trophes cata­clys­miques, si jamais un accord avec les créan­ciers n’était pas signé tout de suite.

Terrorisme finan­cier

Mais la BCE n’en est pas à son pre­mier coup. En matière de chan­tages aux liqui­di­tés et d’ultimatums, M. Jean-Claude Trichet avait s’est avéré maître à la tête de la BCE. Les Irlandais en ont goûté la saveur, lorsqu’en novembre 2010 et sous la menace du taris­se­ment de liqui­di­tés, ils furent forcés de signer un mémo­ran­dum qu’ils s’obstinaient jusqu’alors à reje­ter. On peut éga­le­ment évo­quer l’éviction de Papandréou de son poste de pre­mier ministre, une fois que celui-ci avait eu la très mau­vaise idée de pro­po­ser en novembre 2011 un réfé­ren­dum. Quant au « bail in » chy­priote, on aurait tort à oublier le chan­tage ouvert qu’a exercé encore une fois la BCE, en mena­çant de couper les liqui­di­tés aux banques chy­priotes. Cet exer­cice de haut vol de ter­ro­risme finan­cier a prouvé encore une fois en Chypre son effi­ca­cité : il a obligé le Parlement chy­priote de reve­nir sur sa déci­sion ini­tiale et d’accepter le 22 mars 2013 le même « bail in » que trois jours avant il avait rejeté.

Cependant l’exemple le plus ins­truc­tif reste celui qui concerne la fuite de capi­taux « télé­gui­dée », pen­dant la période élec­to­rale entre les élec­tions de mai et celles du mois du juin 12 en Grèce. Une étude de Peterson Institute datée de mai 2012 sous le titre par­lant « Comment un bank run peut faire partie de la solu­tion » décrit en détail de quelle manière une panique ban­caire en période élec­to­ral pour­rait s’avérer forte oppor­tune pour pous­ser les élec­teurs à se détour­ner de Syriza. Son auteur, M. Jacob Funk Kirkegaard, ne mâche pas ses mots : « un bank run accé­léré en Grèce pour­rait offrir quelques oppor­tu­ni­tés. Nous devons donc ne nous attendre à aucun répit sur le front de menaces de la part des diri­geants d’Eurozone. En effet, ces diri­geants peuvent encou­ra­ger secrè­te­ment la panique ban­caire, une stra­té­gie qui révè­le­rait aux yeux de tous, le carac­tère fal­la­cieux et trom­peur du pro­gramme élec­to­ral de Syriza. Si les dépo­sants des banques grecques ne peuvent pas faire confiance aux pro­messes d’Alexis Tsipras concer­nant leur argent propre, pour­quoi vote­raient-ils pour lui ? » Et l’excellent homme pousse son rai­son­ne­ment jusqu’à dire « tout un chacun vou­lant main­te­nir la Grèce dans l’Eurozone se doit de reti­rer de l’argent aux banques ». On ne peut pas être plus clair, je crois. Il ne faut sur­tout pas ima­gi­ner que ce scé­na­rio-là était resté lettre morte à l’époque. Entre mai et juin 2012, les digni­taires euro­péens du plus haut rang n’ont eu de cesse de nous pré­ve­nir des catas­trophes apo­ca­lyp­tiques se pro­dui­raient si jamais Syriza gagnait les élec­tions (voir ici un article rela­tif et l’appel que nous avons lancé, à l’époque, Étienne Balibar, Michel Vakaloulis et moi-même). Tout au long de cette période élec­to­rale, on a pu consta­ter une fuite consi­dé­rable de capi­taux vers l’étranger, dont une grande partie fut rapa­triée juste après la for­ma­tion du gou­ver­ne­ment Samaras. Une véri­table cam­pagne d’intimidation avait été lancée en interne et en externe afin de ter­ro­ri­ser les élec­teurs avec la pers­pec­tive de la perte de leur épargne et d’une fer­me­ture immi­nente des grandes entre­prises, si, par mal­heur, Syriza l’emportait. Une grande banque sys­té­mique grecque, Eurobank pour ne pas la nommer, avait même donné la consigne à ses employés de bien pré­ve­nir la clien­tèle de la fer­me­ture cer­taine de la banque, si Syriza l’emportait, après quoi leurs éco­no­mies seraient par­ties en fumée.

Mais nul besoin de remon­ter si loin pour trou­ver des pré­cé­dents. Début février la BCE avait annoncé la sup­pres­sion de lignes de finan­ce­ment des banques grecques, qu’elle accep­tait depuis 2010. « Les res­pon­sables de la banque cen­trale ont annoncé que l’institut moné­taire met­tait un terme à partir du 28 février – dans les faits, la mesure devrait prendre effet dès le 11 février pour des rai­sons tech­niques – à la clause qui lui per­met­tait d’accepter les titres grecs, clas­sés aujourd’hui en “junk bonds”, que les banques grecques placent en dépôt de garan­tie pour obte­nir des cré­dits ban­caires. Pour les banques grecques, pri­vées de tout accès aux finan­ce­ments inter­ban­caires, ce dis­po­si­tif est essen­tiel pour assu­rer leur finan­ce­ment », écri­vait Martine Orange. Après donc avoir accepté pen­dant plu­sieurs années d’acheter de titres qui étaient clas­sés très bas dans l’échelle d’évaluation, subi­te­ment la BCE a com­mencé à se poser des ques­tions sur la qua­lité de ces titres en se sou­ve­nant tout d’un coup que son règle­ment lui inter­dit d’acheter de titres qui ne sont dotés du fameux triple AAA. Il va de soi que le moment ne fut pas choisi au hasard : Syriza venait d’emporter les élec­tions du 25 jan­vier et les négo­cia­tions avec les créan­ciers venaient juste de com­men­cer.

Toutefois, la sortie sys­té­ma­tique de la BCE de ses pré­ro­ga­tives ne s’arrête pas ici. L’honorable ins­ti­tu­tion refuse de rendre à la Grèce, les gains qu’elle a faits sur les obli­ga­tions grecques ache­tées dans le cadre du pro­gramme SMP (Securities Market Program, un pro­gramme d’achat des obli­ga­tions les plus atta­quées sur le marché afin de faire bais­ser les taux d’intérêt). Ces gains pour la seule année 2014 s’élèvent à 1,9 mil­liard. Bref, la BCE, au même titre que n’importe quel spé­cu­la­teur, pro­fite allè­gre­ment de taux d’intérêt très élevés de cette caté­go­rie de titres, et elle en ce moment cri­tique où l’économie grecque est à l’asphyxie, refuse de payer à la Grèce son dû, si celle-ci ne cède pas aux exi­gences exu­bé­rantes de créan­ciers. Car à partir du 1/1/2013 les inté­rêts perçus sur ces titres grecs doivent obli­ga­toi­re­ment être rétro­cé­dés aux banques cen­trales natio­nales qui elles-mêmes les met­tront à la dis­po­si­tion du pays émet­teur du titre. Mais l’« excep­tion » grecque auto­rise quelques écarts par rap­port aux accords que les ins­ti­tu­tions ont signés avec la Grèce. Non pas que cela ne se fait pas éga­le­ment au détri­ment d’autres pays comme le Portugal. Quoi qu’il en soi, dans le cas de la Grèce ces types de pra­tiques consti­tuent plutôt la règle que l’exception.

Un scé­na­rio assez sem­blable au « bank run » de mai 2012, est en cours aujourd’hui, sauf que main­te­nant l’implication des ins­ti­tu­tions euro­péennes se fait ouver­te­ment et non plus à mot cou­vert. Comme l’a révélé Martine Orange dans son article Grèce, les créan­ciers ins­taurent la stra­té­gie de la ter­reur, une étude de la très hono­rable Goldman Sachs avait déjà tout prévu depuis le mois de décembre : « Cette volonté de semer l’inquiétude res­semble tant au scé­na­rio de Goldman Sachs, établi dès décembre, où s’enchaînaient panique ban­caire, fer­me­ture des banques, contrôle des capi­taux, capi­tu­la­tion poli­tique, mise sous tutelle éco­no­mique et nou­velles élec­tions, que cela en devient trou­blant ». « Tout au long de la semaine, les créan­ciers et la BCE ont tout fait pour désta­bi­li­ser les dépo­sants grecs. Et placer le gou­ver­ne­ment grec devant un choix impos­sible » remar­quait de sa part Romaric Godin. Faudrait-il rap­pe­ler ici que M. Mario Draghi fut pen­dant des longues années le repré­sen­tant atti­tré de Goldman Sachs en Europe ?

Déstabilisation poli­tique

Mais Goldman Sachs(GS) n’en était pas à son der­nier coup. Le site éco­no­mique grec capi​tal​.gr relate que la très hono­rable maison pré­voit un défaut immi­nent de la Grèce dans l’euro, accom­pa­gné d’un « capi­tal control ». GS pré­cise que la période chao­tique qui pour­rait suivre com­porte tout de même « le risque d’une sortie de l’euro au lieu de conduire au chan­ge­ment poli­tique qui per­met­trait d’arriver à un accord » (c’est moi qui sou­ligne). Au cas où nous n’aurions pas com­pris quel est le chan­ge­ment poli­tique que l’honorable maison appelle de ses vœux, elle en dresse les contours d’une façon on n’en peut plus claire. Le « capi­tal control » rui­ne­rait la confiance des élec­teurs au gou­ver­ne­ment, de sorte que la voie vers « un nouvel équi­libre poli­tique interne » soit enfin ouverte — par « nouvel équi­libre poli­tique, entendre une nou­velle confi­gu­ra­tion de la carte poli­tique grecque entre les partis, qui per­met­tra d’arriver fina­le­ment à la conclu­sion d’un accord. Cette recom­po­si­tion de la scène poli­tique grecque qui serait atteinte grâce aux tur­bu­lences d’une période trouble de tran­si­tion implique néces­sai­re­ment de nou­velles élec­tions ainsi que la for­ma­tion de coa­li­tions inédites, nous ver­rons par la suite les­quelles. Le tout rendra pos­sible le main­tien de la Grèce dans la zone euro sous un gou­ver­ne­ment suf­fi­sam­ment docile aux dik­tats des créan­ciers.

Si ce qui vient d’être décrit n’est pas un scé­na­rio de désta­bi­li­sa­tion métho­di­que­ment pla­ni­fiée d’un gou­ver­ne­ment élu, qu’est-ce que c’est ? En pro­vo­quant un « bank run », en ouvrant la voie vers le « capi­tal control » qui dres­sera la popu­la­tion contre le gou­ver­ne­ment actuel, cer­tains espèrent avoir raison de Syriza. Qui plus un accord au contre­pied du pro­gramme élec­to­ral de Syriza, que les créan­ciers veulent impo­ser manu mili­tari, consti­tue­rait l’occasion rêvée pour que la coa­li­tion de gauche radi­cale qu’est Syriza vole en éclats. Une scis­sion au sein de Syriza per­met­trait d’isoler le bon grain de l’ivraie et ouvri­rait la voie à un autre gou­ver­ne­ment de coa­li­tion. Remarquons que la der­nière mou­ture de la pro­po­si­tion des créan­ciers com­porte une cou­pure de 400 mil­lions dans le budget de la défense. Pareille baisse dans le budget de la défense aurait pu être la bien­ve­nue, si elle ne com­por­tait pas une cer­taine arrière-pensée. ANEL, la droite sou­ve­rai­niste qui est l’allié actuel de Syriza, est par­ti­cu­liè­re­ment atta­chée au main­tien d’un budget mili­taire consi­dé­rable. Certes dans les pro­grammes pré­cé­dents il y a eu des quelques coupes du budget de la défense, mais, que je sache du moins, jamais de cette ampleur. Alors on ne peut que s’étonner com­ment ceux qui au début du pro­gramme de « sau­ve­tage », ont exigé que la Grèce honore les contrats signés pour l’achat d’armements au grand profit de la France et de l’Allemagne, tout d’un coup, par une illu­mi­na­tion divine, exigent non seule­ment de cou­pures, mais de baisses d’effectifs, com­prendre licen­cie­ment des mili­taires pro­fes­sion­nels. Scission donc de Syriza, écla­te­ment de la coa­li­tion avec ANEL, voici quelques élé­ments ouvrant une voie royale vers un autre gou­ver­ne­ment plus com­mode.

Rôle clef à ce pro­ces­sus, est appelé à jouer M. Stavros Théodorakis, un pré­sen­ta­teur télé­vi­suel, qui se trouve actuel­le­ment en tête de Potami, réputé pour ses accoin­tances avec le cercle des créan­ciers. Précisons que S.Théodorakis prône ouver­te­ment la néces­sité des coupes bud­gé­taires avec baisse de retraites, et s’oppose à toute idée de restruc­tu­ra­tion de la dette ainsi qu’à toute aug­men­ta­tion d’impôts de couches supé­rieures de la société. Ce diri­geant d’une for­ma­tion qui n’a fait plus que 6 % aux der­nières élec­tions, est, dans le contexte actuel, l’interlocuteur pri­vi­lé­gié de Bruxelles. Il mul­ti­plie les ren­contres avec M. Junker, M. Sapin, M. Moscovici et M. Schulz, ce der­nier ne man­quant pas d’occasion pour affir­mer que c’est bien avec Potami que Syriza aurait dû former un gou­ver­ne­ment de coa­li­tion, et par­ti­cipe même à des dîners avec des chefs d’État ! Comble de l’affaire, ce chantre des inté­rêts de créan­ciers se pré­sente en Grèce comme un porte-parole offi­cieux de Bruxelles, fai­sant part aux Grecs du mécon­ten­te­ment de M. Junker devant l’« intran­si­geance » sup­po­sée du pre­mier ministre grec.

Si par mal­heur ces manœuvres ne réus­sissent pas à le faire plier, on peut comp­ter sur l’usure qui pour­rait saper la popu­la­rité de Tsipras auprès d’une popu­la­tion qui, jusqu’à main­te­nant, conti­nue contre vent et marée à lui accor­der son sou­tien. Cette usure sera assu­rée si Tsipras est amené à appli­quer de mesures d’austérité, impo­sées par les créan­ciers. La chose pour­rait être faci­li­tée par un coup de main oppor­tun et un « bank run » orga­nisé ferait bien l’affaire. Les créan­ciers seraient mêmes dis­po­sés de conduire la Grèce au défaut, tout en fai­sant porter la res­pon­sa­bi­lité de celui-ci à Syriza. Il s’en suivra néces­sai­re­ment une pre­mière période confuse sinon chao­tique, par­ti­cu­liè­re­ment pro­pice à des mani­fes­ta­tions dites « de cas­se­role » dans la veine de celles orga­ni­sées au Chili d’Allende, qui contri­bue­rait à faire tomber le gou­ver­ne­ment. Je dois ajou­ter ici que chaque fois où les négo­cia­tions se trouvent à un point cru­cial, des groupes qui se disent anar­chistes, créent des inci­dents vio­lents aux alen­tours de l’École Polytechnique, en brû­lant des voi­tures, cas­sant des vitrines etc. Il se peut que ils s’agissent effec­ti­ve­ment des anars, mais la coïn­ci­dence avec les réunions de l’Europe aussi bien que l’attitude tolé­rante de la police à leur égard laisse son­geur.

Pour ceux qui pour­raient voir à l’analyse qui pré­cède, une énième théo­rie du com­plot, je pro­pose de prêter l’oreille à un éco­no­miste peu sus­pect de verser dans le com­plo­tisme à savoir Romaric Godin : « L’Europe doit donc de toute urgence aban­don­ner ses buts poli­tiques et accep­ter enfin le résul­tat de l’élection du 25 jan­vier. Elle doit aussi res­pec­ter sa propre parole, celle qui, le 20 février, affir­mait que la Grèce devait déci­der de ses propres réformes dans le cadre du pro­gramme. (Souligné par moi). »

Des amis qui vous veulent du bien

J’en viens aux faits et gestes poli­tiques qui per­mettent d’affirmer qu’un plan de ren­ver­se­ment du gou­ver­ne­ment Tsipras est lancé par Bruxelles. Stavros Théodorakis, encore lui, fut invité par la Commission et reçu par M. Junker le jour même où le pre­mier ministre a été convo­qué à Bruxelles. Notons qu’il ne fut pas le seul à se rendre à Bruxelles le mer­credi 24 juin, mais s’y sont pré­ci­pi­tés tous ceux qui vont être appe­lés à former un gou­ver­ne­ment obéis­sant, une fois Tsipras évincé. On y a vu M. Samaras dont les décla­ra­tions étaient plus qu’explicites : il pro­pose un gou­ver­ne­ment d’unité natio­nale sans M. Tsipras en fai­sant quand même la conces­sion de s’abstenir de toute par­ti­ci­pa­tion per­son­nelle au schéma pro­posé. En même temps le nom de M. Karamanlis com­mence à cir­cu­ler ; celui-ci pour­rait en effet se pré­sen­ter comme un recours pos­sible, dans la mesure n’ayant occupé aucun poste gou­ver­ne­men­tal depuis sep­tembre 2009, il est moins usé que ceux, com­pro­mis dans la ges­tion des memo­randa. Quant à M. S. Théodorakis, tou­jours lui, du haut de ses 6 % de voix et de sa science éco­no­mique, vient de donner une inter­view au FT où il pré­cise qu’il est à la dis­po­si­tion de qui veut l’entendre pour un rema­nie­ment gou­ver­ne­men­tal. Mais le 24 juin a éga­le­ment été reçue à Bruxelles Mme Gennimata qui vient de suc­cé­der à M. Vénizelos à la tête du Pasok, forte de 289.482 voix que celui-ci avait récol­tées aux der­nières élec­tions. J’invite le lec­teur de réflé­chir un ins­tant pour se poser la ques­tion sui­vante : que pou­vait faire tout ce beau monde à Bruxelles, au moment où les négo­cia­tions avec les créan­ciers se trouvent à leur point cri­tique, sinon se pré­sen­ter comme une alter­na­tive « sérieuse » au gou­ver­ne­ment actuel, qui, quant à lui, ne serait pas com­posé des per­sonnes res­pon­sables et des adultes (Lagarde dixit)?

Coup d’état finan­cier

Deux scé­na­rios se des­sinent : Ou bien il faut obli­ger le gou­ver­ne­ment Tsipras à la capi­tu­la­tion totale en accep­tant de mesures excep­tion­nel­le­ment dures aux­quelles il fau­drait éven­tuel­le­ment ajou­ter l’arme majeure du « capi­tal control », ce qui ne man­que­rait de le dis­cré­di­ter aux yeux de l’opinion, ou bien il fau­drait pro­vo­quer une scis­sion oppor­tune au sein d’un Syriza pour intro­ni­ser ensuite un gou­ver­ne­ment de coa­li­tion avec la soi-disant bonne partie de Syriza où M. Théodorakis jouera un rôle de pre­mier ordre. Une com­bi­nai­son de deux reste bien entendu pos­sible. Le tout dans une pers­pec­tive de défaut qui. Pour éviter les mal­en­ten­dus, je pré­cise que j’appelle de mes vœux une ces­sa­tion de paie­ment même si cela se tra­duit par un défaut, sous la condi­tion qu’il soit soi­gneu­se­ment pré­paré et enca­dré. Sans cela, il pour­rait déclen­cher un enchaî­ne­ment d’évènements incon­trô­lables qui mène­rait à la chute du gou­ver­ne­ment.

Ce que vient d’être décrit ici porte un nom, ce n’est rien d’autre qu’un coup d’état finan­cier où à la place des tanks on fait appel aux banques ! Un coup d’État fomenté par les ins­ti­tu­tions euro­péennes, voilà le visage de l’Europe que les diri­geants euro­péens sou­haitent donner à voir à leurs peuples. Je ne sau­rais dire si ceux-ci tolé­re­ront ces agis­se­ments. Les trois de l’ex-Troïka, malgré leurs dis­sen­sions internes, font tout pour dres­ser les citoyens euro­péens contre les Grecs en leur fai­sant croire qu’ils ont payé et conti­nue­ront à payer pour le sau­ve­tage de la Grèce. Ce que l’on oublie à dire, est que, le pro­gramme qui fut pré­senté en 2010 comme un plan d’« aide » à la Grèce, n’était en réa­lité qu’un géné­reux plan de sau­ve­tage de banques euro­péennes expo­sées à la dette grecque. Tous les éco­no­mistes qui se res­pectent s’accordent aujourd’hui sur ce point : à l’époque il aurait fallu faire une restruc­tu­ra­tion impor­tante de la dette grecque qui la ren­drait viable, avant d’entreprendre n’importe quelle mesure pour la suite Or, une telle restruc­tu­ra­tion aurait pu faire perdre 30 mil­liards à peu près aux banques euro­péennes, au pre­mier rang des­quelles se trou­vaient BNP Paribas, Société Générale et la Deutsche Bank. Et pour que celles-ci n’accusent pas une perte qui aurait néces­sité leur reca­pi­ta­li­sa­tion aux frais du contri­buable, un sau­ve­tage qui n’a pas manqué de la ruiner a été imposé à la Grèce. Bref, ce qui fut pré­senté comme un plan d’aide à la Grèce n’a été qu’une reca­pi­ta­li­sa­tion indi­recte des banques, qui ont eu toute leur aise pour se débar­ras­ser à temps les obli­ga­tions grecques avant la restruc­tu­ra­tion de 2012 qui a permis que la patate chaude passe du sec­teur privé vers les états. Le fait est confirmé par la toute récente dépo­si­tion de Panayotis Rouméliotis à la com­mis­sion par­le­men­taire Vérité sur la dette. Rouméliotis qui repré­sen­tait à l’époque la Grèce au sein du FMI a révélé que des repré­sen­tants de grandes banques euro­péennes furent reçus à plu­sieurs reprises par l’équipe du FMI à Athènes afin d’éviter une restruc­tu­ra­tion qui les pren­drait de court. Force est de consta­ter, l’appel Sauvons le peuple grec de ses sau­veurs que nous avons lancé en février 2012 n’a mal­heu­reu­se­ment rien perdu de sa per­ti­nence.

Négociations ?

J’espère que cette stra­té­gie des créan­ciers qui met en danger, non pas seule­ment la Grèce, mais l’Europe dans son ensemble, sou­lè­vera un vent de pro­tes­ta­tions sans pré­cé­dent par­tout dans le monde. Car, si les créan­ciers arrivent à leurs fins, si ce coup d’état finan­cier monté par les ins­ti­tu­tions euro­péennes et le FMI réus­sit, il ne res­tera plus rien de l’idée euro­péenne. Des cendres cal­ci­nées de celle-ci émer­gera non pas le visage « com­plai­sant » du chef de Potami, mais celui, odieux de l’Aube dorée. À qui d’autre pour­rait pro­fi­ter le sen­ti­ment d’une impuis­sance totale et enra­gée qui résul­tera inévi­ta­ble­ment devant le spec­tacle des manœuvres qui ne vous laissent aucune prise sur votre propre destin ? Faire preuve de tant d’aveuglement au moment où par­tout en Europe des par­ties d’extrême droite et des for­ma­tions ultra­na­tio­na­listes ouver­te­ment racistes prennent le pas, c’est dire jusqu’où les diri­geants euro­péens sont dis­po­sés d’aller pour impo­ser le dogme néo­li­bé­ral. Ou bien il ne s’agit point d’aveuglement, mais d’un choix déli­béré ? Certes, il y en a quelques-uns parmi le cénacle de diri­geants qui, face à ce danger, optent pour un scé­na­rio plus soft, celui non pas de l’éviction immé­diate, mais de la pro­lon­ga­tion de six mois du pro­gramme sans restruc­tu­ra­tion de la dette, six mois pen­dant les­quels Syriza sera sommé d’appliquer les contre-réformes pré­co­ni­sées par­tout en Europe comme un remède miracle à la crise. Un tel scé­na­rio pré­sente l’avantage de com­pro­mettre les chances de Podemos et d’autres for­ma­tions affines. Mais il n’empêchera point la montée en force de l’Aube dorée qui serait en droit dans ce cas d’affirmer que les poli­ti­ciens sont tous « les mêmes ». À qui d’autres pour­rait pro­fi­ter la convic­tion que les poli­tiques sont « tous vendus » qui ne man­que­ront pas de s’imposer à l’opinion ?

Le der­nier rebon­dis­se­ment avec le dur­cis­se­ment maxi­mal des créan­ciers qui se sont réglés sur les posi­tions libé­rales à outrance de Mme Lagarde ne fait que confir­mer l’hypothèse d’une stra­té­gie de désta­bi­li­sa­tion. Il est à noter que cette nou­velle pro­vo­ca­tion inter­vient juste deux jours après que les repré­sen­tants de trois ins­ti­tu­tions avaient accepté comme une bonne base de dis­cus­sion les posi­tions grecques, tandis que deux jours après le texte pré­senté par les créan­ciers tor­dait le cou à l’esprit ini­tial du texte grec, qui de son côté consis­tait à faire porter le maxi­mum de charges aux entre­prises bien por­tantes et non pas uni­que­ment sur les épaules de plus faibles très fra­gi­li­sées par de coupes suc­ces­sives de reve­nus. En somme, les pro­po­si­tions du FMI adop­tées par les créan­ciers dans leur ensemble sont si extrêmes qu’elles ne sau­raient qu’être reje­tées. Si par bon­heur, Tsipras, sous la menace de la faillite, signait un accord plus dur que celui pro­posé à Samaras, quelle aubaine ! Les peuples euro­péens doivent enfin com­prendre que celui qui sort du droit chemin paie la rançon forte.

Les ins­ti­tu­tions euro­péennes se sont avé­rées de véri­tables maîtres ès mani­pu­la­tion et vraies fausses négo­cia­tions. Un vrai méca­nisme média­tique s’est mis au ser­vice de cette stra­té­gie. De faux bonds en retour­ne­ment de veste, de décla­ra­tions qui étaient faites pour s’annuler un jour après, des enga­ge­ments pris et cyni­que­ment et ouver­te­ment non tenus, depuis cinq mois ils n’avaient que fait sem­blant de négo­cier, afin de repous­ser la chose jusqu’au mois de juin, à la fin duquel la Grèce, sans pro­lon­ga­tion du pro­gramme, ne tou­chera pas la der­nière tranche d’aide. Pour que ses ajour­ne­ments inces­sants passent à l’opinion, les créan­ciers n’ont pas manqué de dénon­cer l’« intran­si­geance » irres­pon­sable du gou­ver­ne­ment grec. Et ils l’ont fait au moment où ils l’obligent par le taris­se­ment de liqui­di­tés, de recu­ler consi­dé­ra­ble­ment à l’égard à ses posi­tions ini­tiales. Tout avait bien com­mencé par un coup tordu : comme l’a révélé Paul Mason, jour­na­liste au Channel 4,coupure Varoufakis était arrivé au Eurogroupe du 16 février une des pro­po­si­tions de Moscovici en mains, pour décou­vrir que ce n’était point sur celle-ci que por­tait la dis­cus­sion, mais sur un texte beau­coup plus dur que Daiselboum allait sortir pen­dant la réunion. En fai­sant cir­cu­ler des contre-véri­tés, en trai­tant comme nul et non avenu la pro­po­si­tion de 47 pages dépo­sée par Syriza début juin. Ce texte ne repre­nait point les posi­tions propres du gou­ver­ne­ment grec, mais bel et bien celles issues de quatre mois de pour­par­lers inutiles. Ainsi les ins­ti­tu­tions euro­péennes ont réussi à repous­ser les vraies négo­cia­tions vers une période cri­tique où le gou­ver­ne­ment grec est obligé de verser plu­sieurs rem­bour­se­ments. Mais les digni­taires de Bruxelles ont voulu y voir un docu­ment irre­ce­vable puisque non conforme à leurs dik­tats. Fin juin, ils croyaient avoir réussi à coller Tsipras dos au mur et escomp­taient rafler ainsi la mise. C’est à ce moment que, pour gagner encore du ter­rain de l’adversaire, ils ont sorti le bazooka du « bank run » orches­tré, comme arme de des­truc­tion mas­sive. Mais Tsipras tant bien que mal conti­nue à résis­ter. Certes, il a fait de conces­sions dont plu­sieurs sont inac­cep­tables, comme les pri­va­ti­sa­tions, mais il conti­nue à ne pas accep­ter une capi­tu­la­tion totale et sans condi­tions. Et sur ce point, même si l’on n’est pas d’accord sur sa stra­té­gie, il fau­drait lui rendre un hom­mage appuyé ; tenir bon lorsqu’on est seul dans la fosse à lions, demande un cer­tain cou­rage voire un cou­rage cer­tain.

Devant tant de mau­vaise foi, tant d’arrogance, tant de per­fi­die qui s’ordonnent à une stra­té­gie de désta­bi­li­sa­tion d’un gou­ver­ne­ment qui dérange, j’aimerais invi­ter le pre­mier ministre grec à sus­pendre les paie­ments des créan­ciers jusqu’à ce que la crois­sance revienne en Grèce. Il serait utile de rap­pe­ler ici que selon le rap­port pro­vi­soire de l’audit de la dette grecque, celle-ci a explosé entre 1980 et 2010, non pas à cause de dépenses licen­cieuses, mais dès par l’effet conju­gué de taux d’intérêt très élevés et de la course aux arme­ments.

Tous égaux devant la loi ?

Mme Merkel ne cesse de deman­der plus d’effort aux Grecs. On ne sau­rait que lui donner raison. C’est vrai qu’une hausse de 45 % de mor­ta­lité infan­tile, de 42 % du taux de sui­cide, accom­pa­gnée d’une baisse de trois ans de l’espérance de vie ne lui donne pas entière satis­fac­tion. De même, le taux de retrai­tés qui vivent en des­sous du seuil de pau­vreté (44,6 %) est sans doute scan­da­leu­se­ment bas. Encore un effort doit donc être fait par ce ramas­sis de pri­vi­lé­giés qui passent leur temps à bron­zer au soleil pour atteindre un chiffre qui témoi­gne­rait de leur volonté de se mettre enfin au tra­vail. Ce qui vou­drait dire pour les plus vul­né­rables parmi eux, qu’ils se décident enfin d’apporter leur contri­bu­tion à la réus­site des pro­grammes d’« aide », en ayant la poli­tesse de se lais­ser mourir. Si l’on ajoute à cela que le plus grand hôpi­tal du pays, Evangélismos, n’a plus de quoi conti­nuer à fonc­tion­ner que jusqu’à la fin juillet, il devient on ne peut plus clair que l’effort qu’est demandé aux Grecs n’est autre qu’une accé­lé­ra­tion inten­sive du tra­vail de la mort. Force est de consta­ter que l’Europe tel qu’elle fonc­tionne aujourd’hui s’avère un méca­nisme redou­table de tha­na­to­po­li­tique, tant à l’endroit des migrants à qui elle offre une place dans les fonds marins, qu’à l’endroit des popu­la­tions vul­né­rables consi­dé­rées comme super­flues qui sont invi­tés de pres­ser le pas vers la paix éter­nelle.

Pour ceux qui pour­raient trou­ver que ces affir­ma­tions gra­tuites, je vou­drais rap­pe­ler la réponse de com­mis­saire aux Affaires éco­no­miques et moné­taires de l’époque, à une ques­tion d’eurodéputés de Syriza qui, en en sep­tembre der­nier dénon­çait la vio­la­tion sys­té­ma­tique des droits sociaux, éco­no­miques et humains de la popu­la­tion grecque les quatre der­nières années, en m’appuyant sur un rap­port rela­tif de N.U de Cephas Lumina pen­dant. L’excellent M. Jyrki KataÏnen n’a pas hésité un ins­tant de dire que la vali­dité de la Chartre de Droits fon­da­men­taux de l’UE est sus­pen­due en Grèce, mais aussi dans tous les pays sous pro­gramme, dans la mesure où les Memoranda n’ont pas à être soumis au droit com­mu­nau­taire. Une bévue d’un ultra ? Voyons ce qu’en décembre der­nier, son suc­ces­seur, le très socia­liste M. Moscovici, avait répondu à une ques­tion d’eurodéputés de Syriza sur le non — res­pect du Droit de tra­vail en Grèce. Selon lui, les Memoranda ne sont que des accords inter­gou­ver­ne­men­taux et en tant que tels se sous­traient du Droit com­mu­nau­taire. Bref ce qui est affirmé sans ambages ici est le fait que le prin­cipe fon­da­teur de la démo­cra­tie depuis Solon, à savoir l’isonomie, n’est plus valable ni pour les Grecs ni pour les autres pays sous la tutelle de la Troïka. En somme, ce dont il s’agissait c’était l’instauration des véri­tables de zones de non-droit au sein de l’Europe, qui fonc­tion­ne­ront comme hauts lieux d’une exploi­ta­tion exten­sive, d’autant plus que du Droit du Travail, il ne reste presque rien. Un presque rien que les créan­ciers trouvent exces­sif et s’efforcent à rendre équi­valent à zéro. Cette créa­tion des zones éco­no­miques spé­cia­li­sées, régies par la seule loi du plus fort, ne sert pas uni­que­ment la maxi­ma­li­sa­tion de pro­fits sur place, mais l’intimidation de ceux qui ailleurs en Europe se met­tront à résis­ter à l’offensive néo­li­bé­rale. Si jamais vous vous mettez en tête que c’est à votre pou­voir de chan­ger quoi qu’il en soit, voilà quel sort vous attend. Il est lar­ge­ment temps de se poser la ques­tion quel est le régime où les droits fon­da­men­taux d’un texte fon­da­teur de l’UE sont valables – même si ce n’est qu’en théo­rie — pour les uns, et non pas pour les autres, en fonc­tion de leur pays de rési­dence et de leur appar­te­nance eth­nique. Je laisse au lec­teur le soin d’en tirer les conclu­sions qui s’imposent.

De nos res­pon­sa­bi­li­tés

De tout ce qui pré­cède on peut conclure que l’Europe de M. Junker, Schulz, Moscovici et Dijsselbloem n’est qu’une struc­ture de pou­voir tech­no­fi­nan­cier dont la seule raison d’être est le sau­ve­tage à tout prix de banques, quitte à en sacri­fier quelques-unes de la péri­phé­rie pourvu que le résul­tat poli­tique soit là. Car cette tech­no­struc­ture euro­péenne, dotée d’un méca­nisme qui peut sème la ter­reur aux mar­chés, et pourvu d’un dis­po­si­tif tha­na­to­po­li­tique, a comme but de « neu­tra­li­ser la démo­cra­tie », lorsque celle-ci com­porte un risque de rup­ture. Et tout moyen est bon, même la faillite du sys­tème ban­caire grecque si c’est pour arri­ver à ses fins qu’est de faire tomber un gou­ver­ne­ment élu qui n’est point révo­lu­tion­naire, mais se bat tant bien que mal de défendre les droits du peuple dont il est repré­sen­tant

devant cette attaque sans pré­cé­dent à la notion de l’isonomie, devant cette mise à mort de la démo­cra­tie dans le pays même qui l’a vue naître, pour­rions-nous rester muets ? Plusieurs d’entre vous ont déjà entre­pris des ini­tia­tives, des textes, des actions de soli­da­rité avec les Grecs, ce dont je les remer­cie de tout cœur. Mais aujourd’hui un seuil a été fran­chi. Il ne s’agit plus ni du sort des Grecs ni de celui de l’Europe. Ce qui est en danger est cette infime marge de démo­cra­tie que nos diri­geants daignent bien nous lais­ser encore. Un coup d’État est en train d’avoir lieu devant nos yeux, et il n’est pas pos­sible de se taire. Faisons entendre nos voix par­tout dans le monde. Il y va de notre res­pon­sa­bi­lité.

Athènes, le 25 juin 2015

Vicky Skoumbi

Annexe

Du paquet Junker pour la Grèce, du res­pect de règles euro­péennes, et d’autres his­toires à dormir debout

Les diri­geants euro­péens riva­lisent à qui mieux mieux en double lan­gage et contre-véri­tés ; le soi-disant « ami » de Grecs au sein des ins­ti­tu­tions euro­péennes qui fai­sait jusqu’à récem­ment éta­lage des ama­bi­li­tés à l’endroit de Tsipras, M. Junker pour ne pas le nommer, veut nous faire croire qu’il offre à la Grèce un géné­reux paquet de 35 mil­liards, étalé sur cinq ans et des­tiné aux inves­tis­se­ments. Certains se sont pré­ci­pi­tés de le nommer « paquet Junker ». Mais des jour­na­listes qui honorent leur pro­fes­sion, sont allés voir de plus près de quel est ce paquet que le pré­sident de com­mis­sion offri­rait en cadeau à la Grèce. Or, il ne s’agit de rien d’autre que des fonds struc­tu­rels fai­sant partie d’un « repa­cka­ging » de fonds non uti­li­sés. La Grèce, en tant que membre à part entière de l’UE, y a droit au même titre que les autres pays membres, indé­pen­dam­ment de toute condi­tion­na­lité et cer­tai­ne­ment pas en fonc­tion de l’issue des négo­cia­tions. Cependant M. Junker ne se contente pas de pré­sen­ter comme un « plan pour la Grèce » ces fonds que l’UE doit à la Grèce par la redis­tri­bu­tion pro­por­tion­nelle parmi les pays membres de fonds qui sont restés dans les tiroirs, mais, en pleine contra­dic­tion avec ses pré­ro­ga­tives, il met une condi­tion­na­lité poli­tique à son ver­se­ment. Bref un chan­tage on ne peut plus cynique où la Commission se croit dans son droit de rete­nir une somme due à un pays en état de néces­sité et fait dépendre son ver­se­ment de l’issue de dis­cus­sions. « Il est assez éton­nant de penser que la Grèce, membre jusqu’à nouvel ordre à part entière de l’Union euro­péenne, serait “moins bien servie” dans le cadre de la répar­ti­tion des fonds euro­péens si elle ne par­ve­nait pas à s’entendre avec les créan­ciers. La Commission a donc com­mencé à mettre en place cette “zone euro à deux vitesses” qu’Alexis Tsipras évo­quait ? » écrit Romaric Godin.

Mais il y a plus. Selon des infor­ma­tions pro­ve­nant des étu­diants ita­liens, la Commission aurait sus­pendu pour des rai­sons de pro­cé­dure le pro­gramme Erasmus pour la Grèce ! Si cette exclu­sion contraire non seule­ment aux règle­ments, mais à la notion même de l’isonomie s’avère fondée, elle serait la preuve sup­plé­men­taire que ceux qui s’échinent à exiger de la Grèce le res­pect des règle­ments sont dis­po­sés à les violer sans hési­ta­tion, lorsqu’il s’agit d’exercer un chan­tage poli­tico-éco­no­mique à un gou­ver­ne­ment réfrac­taire. En d’autres termes, la Commission traite d’ores et déjà la Grèce comme un non membre de l’UE, en sus­pen­dant les aides aux­quelles elle a droit, jusqu’à ce que la Grèce cède sur tous les fronts.

Comme quoi il n’y a pas à s’étonner que M. Junker fût le PM du Luxembourg pen­dant la glo­rieuse période qui a trans­formé celui-ci à un para­dis fiscal. Il serait inté­res­sant de savoir en com­bien de manque à gagner des autres pays euro­péens se tra­duit cette poli­tique. Combien de manque à gagner de la Grèce qui aujourd’hui manque des fonds suf­fi­sants pour cou­vrir les besoins les élé­men­taires d’un sys­tème de santé en ruines ? Selon Eva Joly il se peut que le mon­tant s’élève à quelques mil­liards.

Junker ne manque pas de dénon­cer à qui veut l’entendre, le mépris de règles euro­péennes dont ferait preuve Tsipras. Le pré­sident de la Commission, si atta­ché au res­pect de règles, sau­rait-il nous dire quelle règle euro­péenne permet à l’Allemagne de dépas­ser pen­dant cinq années consé­cu­tives le 6 % régle­men­taire d’excédents com­mer­ciaux, sans être le moins du monde inquié­ter par aucune ins­tance euro­péenne ? Si j’y fais men­tion, c’est parce que, comme le dit Ambrose Evans-Pritchard dans le Daily Telegraph, un excé­dent de l’ordre de 7,9 % comme celui qu’affiche actuel­le­ment l’Allemagne, a comme effet moins de crois­sance et plus de chô­mage pour les autres pays euro­péens. Bref, l’Allemagne n’exporte pas que ses pro­duits, mais a trouvé moyen d’exporter du chô­mage à ses par­te­naires euro­péens, sans qu’aucun d’entre eux ne trouve rien à redire.

Enfin, « last but not least », jusqu’à quand les éco­no­mistes de la BCE conti­nue­ront-ils à cacher sous le tapis l’état pas fran­che­ment ras­su­rant de la Deutsche Bank ? La situa­tion déli­cate de ce géant aux pieds d’argile, embourbé dans une série de scan­dales et soup­çonné de blan­chis­se­ment d’argent, repré­sente un danger consi­dé­rable non seule­ment pour l’Europe, mais pour l’économie mon­diale. La Deutsche Bank vient d’écoper une amende de 2 mil­liards pour fal­si­fi­ca­tion du Libor, et est actuel­le­ment « aux prises avec quelque 6.000 litiges » juri­diques ! À la mi-mars ses filiales amé­ri­caines ont étaient les seules avec celles de Stantander, à ne pas passer les Stress Test de la Fed. Mais le plus inquié­tant est que le géant alle­mand, pour­suivi outre-Atlantique pour éva­sion fis­cale, détien­drait dans son por­te­feuille une bombe de plu­sieurs giga­tonnes. Rien de moins que quelques tril­lions de pro­duits à très haut risque, voire toxique. Sur leur mon­tant exact, les chiffres les plus fous cir­culent. Il y en a qui parlent de 3 à 4 de tril­lions, d’autres de quelques dizaines. Peut-être que le très poin­tilleux M. Draghi dai­gne­rait nous infor­mer de ce qui en est au juste. Car lorsque cette bulle-là écla­tera, le krach qui suivra fera paraître celui du 29 comme une partie de plai­sir. C’est bien com­mode de pré­sen­ter la Grèce dont la dette ne repré­sente même pas 2 % du PIB de la zone euro, comme le danger qui mena­ce­rait l’économie euro­péenne, mais en tant que citoyens euro­péens, nous avons tout de même le droit d’en savoir un peu plus long sur les pra­tiques plus que dou­teuses et sur­tout sur l’état de santé de la DB. Certes, le niveau de la TVA sur les spa­ghet­tis en Grèce est un sujet d’importance cru­ciale qui sus­cite à juste titre un inté­rêt mon­dial. Néanmoins, on ne peut pas s’empêcher de penser qu’il pour­rait s’agir là d’une manœuvre de digres­sion bien com­mode, des­ti­née à détour­ner l’attention de ce qui pose vrai­ment pro­blème.

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