Un certain 11 septembre

Par Mis en ligne le 15 septembre 2016


golpe_de_estado_1973Quand arrive cette date fati­dique, je suis, comme plu­sieurs, inter­pellé, choqué, un peu désta­bi­lisé. En 2001, les attaques contre les États-Unis ont lit­té­ra­le­ment créé un « autre monde », marqué par la « guerre sans fin » annon­cée par le pré­sident Bush, dont les consé­quences ne cessent de s’amplifier aujourd’hui, dans une sorte de « crise des crises » qui semble avoir de belles années devant elle.

Mais cette his­toire, qu’il faut mieux com­prendre, tout en com­pa­tis­sant avec les vic­times, ce n’est pas ce dont je veux parler aujourd’hui.

Je pense que la plu­part des lec­teurs de PTAG savent qu’il y a eu un autre 11 sep­tembre, en 1973, aux consé­quences éga­le­ment gra­vis­simes. À Santiago, dans les autres grandes villes chi­liennes, il y a eu un mas­sacre qui a duré pen­dant plu­sieurs mois, voire quelques années. L’armée chi­lienne, avec l’appui des diverses classes domi­nantes, au Chili, aux États-Unis et ailleurs, a éra­di­qué le projet d’un pou­voir popu­laire qui pre­nait forme dans ce pays, porté par un gou­ver­ne­ment pro­gres­siste d’autre part, et par une incroyable mobi­li­sa­tion par en bas d’autre part. À l’époque où le capi­ta­lisme com­men­çait à se mon­dia­li­ser, ce projet était insup­por­table. Il fal­lait le casser, à tout prix et tout de suite. C’est ce que raconte le mer­veilleux docu­men­taire de Patricio Guzman, « La bataille du Chili ». C’est un témoi­gnage incroyable, que vous pouvez regar­der tran­quille­ment chez vous, car il est, inté­gra­le­ment, sur Youtube.

Guzman raconte cette « guerre de posi­tion » qu’ont menée les domi­nants chi­liens, à tra­vers le sabo­tage de l’économie, les entraves des partis poli­tiques de droite, le puis­sant appa­reil de pro­pa­gande mis en place par les grands médias. Les domi­nants peu à peu ont ins­tallé le dis­po­si­tif du coup d’État, uti­li­sant les assas­si­nats et la vio­lence la plus sor­dide. En face d’eux, les domi­nés, le camp popu­laire, résis­taient, inno­vaient, ten­taient de reprendre les choses en mains. Guzman, notam­ment, docu­mente l’action des tra­vailleurs à la base, dans leurs syn­di­cats, leurs « cor­dons indus­triels » (regrou­pe­ments régio­naux). Ils repre­naient les usines et s’organisent eux-mêmes pour main­te­nir la pro­duc­tion. Devant le sabo­tage des com­mer­çants, ils ins­ti­tuaient des outils de dis­tri­bu­tion des biens de base, dont les ali­ments.

Les jeunes sco­la­ri­sés étaient par mil­liers avec les « pobla­dores » (habi­tants des bidon­villes) pour alpha­bé­ti­ser et édu­quer. Les artistes se mobi­li­saient pour porter le mes­sage à tra­vers les murales, le théâtre, la poésie, avec des pro­diges comme le chan­teur Victor Jara. Ce Chili popu­laire a réussi à tenir le coup et pen­dant plus de trois ans, à déjouer les « momios » (les momies), qui vou­laient affa­mer et humi­lier le peuple.

Au bout de la ligne, le rap­port de forces tota­le­ment inégal a mené au mas­sacre qu’on a tenté d’occulter le 11 sep­tembre 1973. À Ottawa, le gou­ver­ne­ment du cher Trudeau était parmi les pre­miers à recon­naître la dic­ta­ture mili­taire. Nous étions des mil­liers à dénon­cer cela dans la rue, tout en tra­vaillant à l’accueil des sur­vi­vants qui essayaient tant bien que mal de se réfu­gier.

En même temps, dans le cadre du Comité Québec Chili, nous cher­chions à com­prendre ce qui s’était passé. La gauche chi­lienne avait alors de sérieux débats. Certains se ques­tion­naient la stra­té­gie « à petits pas » de Salvador Allende et de ses alliés du Parti com­mu­niste chi­lien. D’autres au contraire esti­maient qu’on avait voulu aller trop vite dans un contexte inter­na­tio­nal défa­vo­rable. Ces ques­tions de stra­té­gie avaient été en jeu dès le départ du pro­ces­sus (1970), avec des « géants » comme Allende, le socia­liste Pedro Vuskovic et Miguel Henriquez, du Mouvement de la gauche révo­lu­tion­naire. Ces débats ali­men­taient ceux des mou­ve­ments de gauche par­tout dans le monde, y com­pris au Québec. En même temps, le plus impor­tant était de sauver des vies.

Aujourd’hui, le cœur bat­tant du Chili du peuple vit à tra­vers les résis­tances des étu­diant-es, des pobla­dores, des Mapuches (autoch­tones) et un peu de tout le monde. Aussi on se sou­vient, malgré la répu­gnante impu­nité dont jouissent les res­pon­sables du mas­sacre.

Il y a quelques semaines à Santiago, il y avait un mil­lion de per­sonnes dans la rue pour pro­tes­ter contre l’énorme arnaque contre les pen­sions, léguées par la dic­ta­ture mili­taire aux gou­ver­ne­ments « démo­cra­tiques » au pou­voir, qui essaient de tout chan­ger sauf l’essentiel.

Le 11 sep­tembre, c’est aussi cela…

Les commentaires sont fermés.