Un capitalisme vert est-il possible ?

Par Mis en ligne le 20 décembre 2009

Cette contri­bu­tion vise à mobi­li­ser de manière pros­pec­tive la métho­do­lo­gie de la théo­rie des ondes longues, déve­lop­pée notam­ment par Ernest Mandel (1995), pour essayer de répondre à la ques­tion posée dans le titre. Après avoir très briè­ve­ment rap­pelé la pro­blé­ma­tique de la théo­rie des ondes longues (voir Husson, 2007), on dis­cute les condi­tions de via­bi­lité d’un nou­veau régime d’accumulation, bap­tisé par com­mo­dité capi­ta­lisme vert.

La théo­rie des ondes longues

La théo­rie des ondes longues ana­lyse la suc­ces­sion au sein du capi­ta­lisme de phases alter­nées (expan­sive et réces­sive). Elle insiste sur l’asymétrie dans l’alternance de ces phases. L’épuisement des phases expan­sives est endo­gène, autre­ment dit il résulte du jeu des méca­nismes fon­da­men­taux du sys­tème capi­ta­liste, à savoir la recherche du taux de profit maxi­mal et la concur­rence entre capi­taux indi­vi­duels. En revanche, le pas­sage à une nou­velle phase expan­sive est exo­gène, ce qui veut dire qu’il n’est pas auto­ma­tique (contrai­re­ment au cycle des affaires cou­rant) mais dépend de la mise en place d’un ensemble de condi­tions, tech­no­lo­giques, sociales et ins­ti­tu­tion­nelles qui défi­nissent un « ordre pro­duc­tif » ou un « régime d’accumulation ».

L’histoire du der­nier demi-siècle est carac­té­ri­sée par la suc­ces­sion de deux phases : une phase expan­sive « for­diste » jusqu’à la réces­sion géné­ra­li­sée du milieu des années 70 ; puis une phase « néo-libé­rale » qui s’installe avec le tour­nant libé­ral du début des années 80. Par rap­port à la pré­cé­dente, la phase actuelle se carac­té­rise par des gains de pro­duc­ti­vité, une crois­sance et un taux d’accumulation infé­rieurs. Elle se carac­té­rise aussi par un réta­blis­se­ment du taux de profit à des niveaux élevés. Contrairement à des phases anté­rieures du capi­ta­lisme, ce réta­blis­se­ment du profit n’a donc pas été consa­cré à l’accumulation mais à la dis­tri­bu­tion de rentes finan­cières pré­le­vées sur la valeur créée, au détri­ment de la part sala­riale. Cette phase se carac­té­rise éga­le­ment par une hyper-concur­rence qui résulte, à la fois, de la mon­dia­li­sa­tion (mise en concur­rence directe des sala­riés à tra­vers le monde), d’un phé­no­mène de remar­chan­di­sa­tion géné­ra­li­sée (ser­vices publics et pro­tec­tion sociale) et de l’extension du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste à l’intégralité de l’économie mondiale.

Cette phase pré­sente donc des carac­té­ris­tiques rela­ti­ve­ment inédites dans l’histoire du capi­ta­lisme : on ne peut parler au sens strict d’une phase réces­sive dans la mesure où le taux de profit est très élevé, mais pas non plus d’une phase expan­sive dans la mesure où le taux d’accumulation reste à un niveau rela­ti­ve­ment bas. Cette confi­gu­ra­tion est révé­la­trice d’une crise sys­té­mique où le mode de recon­nais­sance capi­ta­liste des besoins sociaux conduit à la non-satis­fac­tion et au « déni » des plus élé­men­taires et des plus urgents de ces besoins.
Viabilité du capi­ta­lisme vert et taux de profit

C’est dans ce cadre théo­rique que l’on exa­mi­nera la pos­si­bi­lité d’existence d’un capi­ta­lisme vert. Il s’agirait, pour aller vite, d’un capi­ta­lisme qui réus­si­rait à prendre en charge les pro­blèmes envi­ron­ne­men­taux « à sa manière » (mar­chande) et réus­si­rait en même temps à s’ouvrir de nou­veaux champs d’accumulation et de nou­veaux débouchés

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Le scé­na­rio du capi­ta­lisme vert
1. une éco­taxe (ou un sys­tème de permis d’émission, ce qui revient au même à ce degré de géné­ra­lité) est mise en place ; cela revient à ren­ché­rir le prix rela­tif de l’énergie en tant qu’élément du capi­tal constant (capi­tal circulant) ;
2. en aug­men­tant le coût de l’énergie, l’écotaxe ren­ta­bi­lise des méthodes de pro­duc­tion plus éco­nomes en éner­gie qui per­mettent d’alléger l’impact sur le capi­tal circulant ;
3. ces nou­veaux pro­ces­sus requièrent éven­tuel­le­ment un sur­croît de capi­tal fixe cou­vert en tout ou partie par les recettes tirées de la taxe ;
4. la part des salaires (taux d’exploitation) peut éga­le­ment com­pen­ser l’évolution du taux de profit.

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La via­bi­lité d’un tel modèle pose plu­sieurs ques­tions que l’on essaiera de bien dis­tin­guer. La pre­mière est celle de la via­bi­lité éco­no­mique abs­traite du point de vue du taux de profit : à quelles condi­tions le capi­ta­lisme vert est-il com­pa­tible avec le main­tien du taux de profit ? La deuxième ques­tion porte sur les autres élé­ments per­met­tant de défi­nir un régime d’accumulation cohé­rent : struc­ture des débou­chés, confi­gu­ra­tion de l’économie mon­diale, orga­ni­sa­tion de la concur­rence. La troi­sième ques­tion est plus trans­ver­sale, et concerne les moda­li­tés de pas­sage du capi­ta­lisme néo-libé­ral au capi­ta­lisme vert.

L’examen de la pre­mière ques­tion est mené dans l’annexe 1. La conclu­sion géné­rale est qu’un régime d’accumulation vert garan­tis­sant un taux de profit inchangé est vir­tuel­le­ment pos­sible à condi­tion de sup­po­ser une effi­ca­cité suf­fi­sante de l’investissement vert. La variable-clé est ici l’élasticité qui com­pare le pour­cen­tage de baisse d’intensité éner­gé­tique obtenu par un inves­tis­se­ment vert équi­va­lant à 1 % du capi­tal engagé. L’autre variable d’ajustement est la part des salaires dont la baisse peut éga­le­ment contri­buer, tran­si­toi­re­ment ou non, au main­tien du taux de profit.

Cette pre­mière ana­lyse met d’emblée en évi­dence un constat essen­tiel : les condi­tions de via­bi­lité d’un capi­ta­lisme vert entre­mêlent étroi­te­ment des fac­teurs tech­no­lo­giques (la fonc­tion de pro­duc­tion « verte ») et des fac­teurs sociaux (la répar­ti­tion des reve­nus). Mais, encore une fois, ce pre­mier résul­tat ne porte que sur les déter­mi­nants du taux de profit, ce qui ne suffit pas à défi­nir un régime d’accumulation sta­bi­lisé. On revien­dra sur ce point, mais on peut d’ores et déjà abor­der la ques­tion du pas­sage d’un régime d’accumulation à un autre.


La tran­si­tion vers le capi­ta­lisme vert

La dis­cus­sion néces­site en effet de dis­tin­guer deux phases : celle de l’amorçage qui cor­res­pond à l’introduction de la taxe, et celle de la montée en puis­sance des effets com­pen­sa­teurs qui assure la sta­bi­li­sa­tion du taux de profit à un niveau suf­fi­sam­ment élevé. Dans la phase d’amorçage, le taux de profit ne peut être main­tenu que par une baisse de la part des salaires ou des impôts payés par les entre­prises puisque l’introduction de nou­velles tech­niques de pro­duc­tion n’a aucune raison de porter immé­dia­te­ment ses fruits. Mais cette éven­tuelle com­pen­sa­tion réduit d’autant le carac­tère inci­ta­tif de la taxe. Il faut alors dis­tin­guer à quel niveau se réa­lise cette com­pen­sa­tion. Si elle tend à se faire entre­prise par entre­prise, donc au pro­rata de leur dépense en éner­gie, l’effet inci­ta­tif est nul. Si la com­pen­sa­tion est réa­li­sée au niveau global, on modi­fie alors la struc­ture sec­to­rielle des taux de profit : le taux de profit baisse dans les entre­prises fortes consom­ma­trices d’énergie mais se main­tient, voire s’élève, dans les branches moins voraces en éner­gie. L’effet inci­ta­tif n’est pas sup­primé mais amoin­dri d’autant.

Une pre­mière conclu­sion consiste donc à sou­li­gner la contra­dic­tion qui existe entre l’efficacité d’une éco­taxe et l’existence d’une contrainte de ren­ta­bi­lité propre au capi­ta­lisme. L’efficacité de l’écotaxe n’est opti­male que si elle frappe réel­le­ment la ren­ta­bi­lité des entre­prises à forte inten­sité éner­gé­tique à tra­vers un choc ini­tial de ren­ta­bi­lité. Les res­sources pro­cu­rées par l’écotaxe devraient, durant cette pre­mière phase, être consa­crées par l’Etat qui en est le béné­fi­ciaire à des pro­grammes publics d’investissement vert. Mais cette dis­tor­sion des taux de profit s’oppose au fonc­tion­ne­ment « natu­rel » du capitalisme.


La péréqua­tion des taux de profit

Le capi­ta­lisme est un sys­tème fondé sur la concur­rence entre « capi­taux nom­breux ». Concrètement, cela veut dire qu’il faut envi­sa­ger un sys­tème d’incitations per­met­tant de doper cer­tains sec­teurs du capi­ta­lisme au détri­ment d’autres sec­teurs et d’insuffler ainsi une dyna­mique d’ensemble. Les sec­teurs pro­duc­teurs de biens de capi­tal verts seraient les moteurs de ce nou­veau dyna­misme en béné­fi­ciant d’un taux de profit supé­rieur, tiré par des débou­chés crois­sants. Mais cette repré­sen­ta­tion est en grande partie une fic­tion qui oublie la loi de la valeur, autre­ment dit le prin­cipe selon lequel des taux de profit plus élevés obte­nus par cer­tains sec­teurs sont com­pen­sés par des taux de profit infé­rieurs dans les autres secteurs.

On débou­che­rait alors sur un schéma de repro­duc­tion dés­équi­li­bré où une sec­tion I’ pro­dui­sant des biens de pro­duc­tion verts croî­trait plus vite que le reste de l’économie, en cap­tant une partie crois­sante de la plus-value créée dans la sec­tion II pro­dui­sant des biens de consom­ma­tion. Un tel schéma n’est pas stable et doit se résoudre en une baisse rela­tive du capi­tal variable : là encore, on retrouve la répar­ti­tion des reve­nus comme variable d’ajustement.

Une voie de sortie pour­rait être une accé­lé­ra­tion de la pro­duc­ti­vité dans les sec­teurs verts. Ces gains de pro­duc­ti­vité ne seraient pas redis­tri­bués aux sala­riés mais répar­tis entre les dif­fé­rents sec­teurs à tra­vers les méca­nismes de prix rela­tifs. Mais il est dif­fi­cile d’imaginer qu’un moindre recours aux tech­no­lo­gies « sales » per­met­trait d’économiser du tra­vail direct à un rythme supé­rieur à ce qu’il est aujourd’hui. On peut au contraire pos­tu­ler le contraire.

Il faut en effet dis­tin­guer les modi­fi­ca­tions dans les types de pro­duits qui seraient entraî­nées par le pas­sage à un capi­ta­lisme vert. Il y aurait d’une part des chan­ge­ments dans la nature même des mar­chan­dises, pas­sant encore une fois par l’incorporation de coûts sup­plé­men­taires. Il y aurait d’autre part, un chan­ge­ment des méthodes de pro­duc­tion. Dans les deux cas, on voit mal com­ment la quan­tité de tra­vail incor­poré dans les nou­veaux biens de consom­ma­tion et d’investissement ten­drait à bais­ser plus vite qu’auparavant. En règle géné­rale, les pro­duits les plus « propres » sont au départ plus chers, reflé­tant une dépense de tra­vail sup­plé­men­taire. Même si ce dif­fé­ren­tiel était pro­gres­si­ve­ment réduit par la montée en charge des nou­velles tech­no­lo­gies, on ne voit pas com­ment les éco­no­mies de tra­vail « vivant » pour­raient s’accélérer de manière à com­pen­ser l’augmentation des dépenses de tra­vail « mort » incor­po­rées dans les nou­velles technologies.


Les moda­li­tés de la concurrence

Il existe aujourd’hui une abon­dante lit­té­ra­ture qui s’interroge sur la com­pa­ti­bi­lité entre les objec­tifs envi­ron­ne­men­taux et la concur­rence entre capi­taux. On pren­dra ici comme exemple de cette lit­té­ra­ture un article récent qui, au-delà de son for­ma­lisme, pointe bien ce type de pré­oc­cu­pa­tion (David, 2007). Son point de départ est le constat sui­vant : « Les dis­po­si­tifs mis en place par une agence envi­ron­ne­men­tale peuvent aller à l’encontre des objec­tifs d’une auto­rité de la concur­rence, qui veille au fonc­tion­ne­ment concur­ren­tiel des mar­chés ». Ce conflit est par­ti­cu­liè­re­ment net quand « les firmes les plus effi­caces pour pro­duire sont les plus polluantes ».

L’auteur oppose donc clai­re­ment « effi­ca­cité envi­ron­ne­men­tale » et « effi­ca­cité éco­no­mique ». Son modèle conduit à des résul­tats qui pointent les effets per­vers pos­sibles des solu­tions mar­chandes, avec par exemple cette pro­po­si­tion : « Dans un duo­pole pol­luant dans lequel la firme effi­cace est plus pol­luante que sa rivale, l’introduction d’une taxe sur les émis­sions peut engen­drer une hausse de la part de marché de la firme inef­fi­cace » et son corol­laire : « Lorsque la part de marché de la firme inef­fi­cace aug­mente avec l’introduction d’une taxe sur les émis­sions, la pro­duc­tion de la firme effi­cace baisse tou­jours avec la taxe alors que la pro­duc­tion de la firme inef­fi­cace peut aug­men­ter ». Paradoxalement, cette même étude montre qu’une « norme de pro­cédé qui porte exclu­si­ve­ment sur les choix d’investissement des pol­lueurs (…) pré­sente une pro­priété de neu­tra­lité sur la concur­rence ». C’est recon­naître, même d’un point de vue capi­ta­liste, la ratio­na­lité supé­rieure d’une ges­tion par les quan­ti­tés (normes de pro­cé­dés) par rap­port à une ges­tion par les coûts (éco­taxe). Ce résul­tat met à mal le pos­tu­lat théo­rique néo-libé­ral selon lequel les solu­tions libé­rales (éco­taxe ou marché des permis d’émission) condui­rait à une affec­ta­tion opti­male des res­sources du point de vue envi­ron­ne­men­tal : la sou­mis­sion aux lois de la concur­rence montre au contraire que des effets per­vers, propres aux règles du jeu capi­ta­listes, viennent réduite l’efficacité de telles mesures.


La fonc­tion de pro­duc­tion verte

L’approche libé­rale est déli­bé­ré­ment opti­miste. Par exemple, elle ne consi­dère pas l’épuisement des res­sources fos­siles comme une véri­table menace. Si l’augmentation du prix du pétrole conti­nue, elle va finir par rendre ren­tables des gise­ments qui ne le sont pas au prix actuel – voire sus­ci­ter la décou­verte de nou­veaux gise­ments – ou encore rendre ren­tables de nou­velles sources d’énergie. En admet­tant qu’il puisse fonc­tion­ner, ce scé­na­rio opti­miste régle­rait la ques­tion de la dis­po­ni­bi­lité de res­sources ; mais il n’apporte aucune réponse au pro­blème du coût sup­plé­men­taire et de la ponc­tion qu’il exerce sur le taux de profit.

L’optimisme libé­ral invoque alors ce que l’on pour­rait appe­ler le « pari néo-clas­sique » en matière de méthodes de pro­duc­tion. Il pos­tule une sorte de théo­rème d’existence selon lequel on peut tou­jours trou­ver, pour un sys­tème de prix donné, une méthode de pro­duc­tion dis­po­nible qui per­mette de ne pas aug­men­ter le coût global de pro­duc­tion. Mais il n’y a aucune raison de comp­ter sur un flux inin­ter­rompu d’innovations tech­niques adé­quates aux exi­gences du capi­tal pour n’importe quel niveau d’économie d’énergie. Rien ne garan­tit que l’économie réa­li­sable du côté des dépenses d’énergie com­pense auto­ma­ti­que­ment le sur­croît d’investissement néces­saire à réa­li­ser ces éco­no­mies. On peut admettre que les gains de pro­duc­ti­vité liés à l’échelle de pro­duc­tion per­met­tront de faire bais­ser le prix des nou­veaux équi­pe­ments verts mais on ne peut affir­mer que ce sera dans une pro­por­tion suf­fi­sante pour annu­ler à terme ces coûts sup­plé­men­taires. Dans ces condi­tions, la variable d’ajustement risque à nou­veau d’être trou­vée du côté des salaires.

On peut faire ici un rappel : depuis au moins un demi-siècle, l’expansion capi­ta­liste a béné­fi­cié d’une éner­gie à bas coût, et ce fac­teur, a joué un rôle déci­sif dans la mise en place de toute une série de méthodes de pro­duc­tion inten­sives qui ont servi de base aux gains de pro­duc­ti­vité. Avec un coût plus élevé de l’énergie, ces gains de pro­duc­ti­vité n’auraient pas for­cé­ment com­pensé l’alourdissement du capi­tal comme ils ont pu le faire. Dans le cas de la France, on peut en tout cas mettre en lumière un lien très étroit entre les fluc­tua­tions du taux de profit et le coût de la consom­ma­tion d’énergie (gra­phique 1).

Graphique 1
Taux de profit et coût de la consom­ma­tion d’énergie
France 1949-2006

Sources : Villa (1994), Insee (1981), Ministère de l’économie (1997)

En admet­tant la via­bi­lité d’un capi­ta­lisme vert, défi­nie au regard des cri­tères capi­ta­listes, rien ne garan­tit par consé­quent qu’elle soit adé­quate aux objec­tifs d’économie d’énergie fixés par ailleurs. Autrement dit, le che­mi­ne­ment capi­ta­liste va for­cé­ment rai­son­ner à la marge, par tâton­ne­ment et expé­ri­men­ta­tion empi­rique des réponses aux inci­ta­tions, bref à l’aveuglette. Le point d’arrivée qui serait la géné­ra­li­sa­tion de nou­velles tech­niques garan­tis­sant le main­tien du taux de profit n’existe pas for­cé­ment et, dans la logique capi­ta­liste, on ne peut s’en appro­cher que pro­gres­si­ve­ment. On retrouve là une carac­té­ris­tique essen­tielle du capi­ta­lisme qui est l’inversion des moyens et des fins. C’est le res­pect des contraintes propres au capi­ta­lisme – qui ne devraient être que des moyens – qui déter­minent les objec­tifs que l’humanité a le droit de se fixer. Autrement dit, l’intensité éner­gé­tique ne pourra bais­ser que jusqu’au point où cette baisse consti­tue une menace pour le taux de profit, même si les objec­tifs envi­ron­ne­men­taux néces­si­te­raient d’aller au-delà.

Le modèle de « capi­ta­lisme vert » exa­miné ici a en effet été défini à partir de l’introduction d’une éco­taxe, mais sans pré­ci­ser quel est l’objectif fixé en termes d’économie d’énergie. Or, selon toute vrai­sem­blance, le ren­de­ment des inno­va­tions est décrois­sant au-delà d’un cer­tain seuil. Dans un pre­mier temps, on peut pos­tu­ler que l’introduction de tech­no­lo­gies vertes permet des éco­no­mies d’énergie dont le volume est équi­valent à celui de l’écotaxe et des dépenses sup­plé­men­taires en capi­tal. Mais, au-delà d’un cer­tain seuil, ce ren­de­ment décroît, en ce sens que le coût net d’une éco­no­mie sup­plé­men­taire d’énergie aug­mente et que le taux de profit baisse en conséquence.

Le gra­phique 2 illustre cette confi­gu­ra­tion. Dans la zone claire, les éco­no­mies d’énergie sont com­pa­tibles avec le main­tien du taux de profit. Puis on entre dans une zone sombre où le taux de profit se met à bais­ser dou­ce­ment : on peut alors conce­voir un régime d’accumulation s’accommodant d’un taux de profit modé­ré­ment réduit. Mais on arrive ensuite dans la zone sombre où le taux de profit des­cend dan­ge­reu­se­ment. Toute la ques­tion est de savoir dans laquelle de ces trois zones se situe l’objectif d’économie d’énergie. Bref, s’il est pos­sible d’imaginer un « capi­ta­lisme vert » com­pa­tible avec une cer­taine dose d’économie d’énergie, rien ne garan­tit que celle-ci soit suf­fi­sante pour une réelle maî­trise de l’environnement. C’est de ce point de vue qu’il fau­drait exa­mi­ner les rap­ports de réfé­rence qui reposent tous sur une hypo­thèse extrê­me­ment opti­miste de non-linéa­rité. Ils éva­luent en effet le coût total de la réduc­tion des émis­sions en mul­ti­pliant le coût actuel de réduc­tion d’une tonne de CO2 par la quan­tité totale de réduc­tion fixée comme objec­tif. Mais les pro­cé­dés que l’on peut intro­duire à moindre coût aujourd’hui risquent de se révé­ler impos­sibles à mettre en œuvre – ou beau­coup plus coû­teux – à plus grande échelle. Ted Trainer (2007, 2008) insiste par­ti­cu­liè­re­ment sur les limites phy­siques, plutôt qu’économiques, à l’extension pos­sible des pro­cé­dés dis­po­nibles et en conclut à la non-sou­te­na­bi­lité de la société de consommation.

Graphique 2
Taux de profit et éco­no­mies d’énergie


La struc­tu­ra­tion de l’économie mondiale

Ces consi­dé­ra­tions sur le taux de profit ne font pas le tour de la ques­tion. L’un des grands apports de la théo­rie des ondes longues est de mon­trer que le main­tien d’un taux de profit élevé sup­pose un cer­tain nombre d’arrangements tech­niques, sociaux et ins­ti­tu­tion­nels. On a vu que l’un des élé­ments clé de cet ensemble de condi­tions porte sur les moda­li­tés de la concur­rence qui s’exerce entre capi­taux mais qui admet aussi une dimen­sion géo­gra­phique. C’est d’ailleurs une condi­tion essen­tielle d’existence d’un « capi­ta­lisme vert » : il faut que la nou­velle norme intro­duite par l’écotaxe ou le marché des permis d‘émission soit éta­blie de manière uni­ver­selle, à l’échelle pla­né­taire. Dans le cas contraire, on ver­rait appa­raître toute une série d’effets per­vers met­tant en cause à la fois l’une des règles fon­da­men­tales de fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme (la concur­rence sur un marché mon­dial) et la réa­li­sa­tion des objec­tifs environnementaux.

Imaginons par exemple une éco­taxe qui ne soit effec­ti­ve­ment appli­quées que dans cer­tains pays et pas dans d’autres. La concur­rence entre les entre­prises ins­tal­lées dans ces dif­fé­rents pays serait faus­sée et condui­rait à des relo­ca­li­sa­tions vers les pays « hors taxe » où l’incitation à mettre en place des tech­no­lo­gies vertes serait nulle ou infé­rieure. Les mêmes effets per­vers peuvent se conce­voir, encore plus faci­le­ment peut-être, dans le cas des mar­chés de permis d’émission.

Certains ima­ginent une issue par­tielle à ces contra­dic­tions qui pas­se­rait par la crois­sance des débou­chés offerts par les pays émer­gents. Ils ima­ginent une confi­gu­ra­tion rela­ti­ve­ment stable de l’économie mon­diale, où le bou­clage se ferait de la manière sui­vante : les pays avan­cés ven­draient de la tech­no­lo­gie verte aux pays émer­gents et leur achè­te­raient les mar­chan­dises à bas prix pro­duites de manière crois­sante avec ces nou­velles tech­no­lo­gies. Mais cela sup­pose que soit ins­tau­rée une ins­tance de régu­la­tion à l’échelle mon­diale. Toutes les ques­tions sou­le­vées pré­cé­dem­ment, notam­ment à propos de la concur­rence, se déploient à l’échelle du marché mondial.

De plus, le ren­ché­ris­se­ment du coût de l’énergie va aug­men­ter les coûts de trans­port et ralen­tir le degré d’intensification des échanges qui contri­bue aux baisses de coûts. Là encore, on voit appa­raître une contra­dic­tion entre l’objectif de profit maxi­mum et celui de réduc­tion des dépenses d’énergie.

La ques­tion des débouchés

L’obtention d’un taux de profit poten­tiel­le­ment élevé est une condi­tion néces­saire mais non suf­fi­sante de la mise en place d’un régime d’accumulation cohé­rent. Il faut encore que la struc­ture de la demande soit adé­quate. Se pose alors la ques­tion de la repro­duc­tion : com­ment écou­ler la pro­duc­tion verte ? Le profit doit en effet être réa­lisé, autre­ment dit la pro­duc­tion doit être vendue. L’« ordre pro­duc­tif » asso­cié à une nou­velle phase expan­sive doit éga­le­ment trai­ter cette ques­tion des débouchés.

Sur ce point, le capi­ta­lisme vert ne peut qu’enregistrer des dif­fi­cul­tés sup­plé­men­taires. Du côté de la demande, la volonté de main­te­nir le taux de profit par un ajus­te­ment sur les salaires, va tendre à rétré­cir rela­ti­ve­ment la demande sala­riale dis­po­nible. Du côté de l’offre, sa com­po­si­tion va chan­ger, au moins tran­si­toi­re­ment, dans le sens d’une crois­sance plus rapide de la sec­tion « verte » des moyens de pro­duc­tion qui devrait trou­ver des débou­chés dans les inves­tis­se­ments verts réa­li­sés par les autres branches. Un tel schéma où l’on assiste à une auto-crois­sance de la sec­tion 1 n’est pas indé­fi­ni­ment viable, et on retrouve ici le risque que la crois­sance du capi­tal fixe vienne peser sur la rentabilité.

Par ailleurs, le prix des mar­chan­dises vertes aura ten­dance, au moins dans un pre­mier temps, à aug­men­ter et donc à réduire la capa­cité d’absorption de la demande sala­riale. Elle conduira aussi à réorien­ter la demande vers des ser­vices moins coû­teux en éner­gie mais moins sus­cep­tibles de gains de pro­duc­ti­vité élevés et donc de pro­fits. De manière encore plus impor­tante encore, la logique de réduc­tion des dépenses d’énergie devrait conduire à la fabri­ca­tion de biens « durables » et à un ralen­tis­se­ment de la vitesse de cir­cu­la­tion du capi­tal. Mais celle-ci est contra­dic­toire avec le sou­tien au taux de profit qui passe aujourd’hui par le rac­cour­cis­se­ment de la durée de vie des biens produits.


Le capi­ta­lisme vert est un oxymore

La théo­rie des ondes longues insiste sur deux aspects cen­traux du capi­ta­lisme : son his­to­ri­cité et sa nature de modèle social global. Son uti­li­sa­tion permet donc de balayer l’ensemble des condi­tions de via­bi­lité d’un régime d’accumulation spé­ci­fique d’une phase de l’histoire du capi­ta­lisme. Elle conduit à quelques conclu­sions générales.

Sur le plan « stric­te­ment éco­no­mique » il est pos­sible d’imaginer un capi­ta­lisme vert com­pa­tible avec le main­tien du taux de profit. Mais rien ne garan­tit que cette com­pa­ti­bi­lité soit assu­rée pour des niveaux d’économie d’énergie cor­res­pon­dant aux objec­tifs requis. Il fau­drait pos­tu­ler la pos­si­bi­lité de gains de pro­duc­ti­vité élevés et durables dans les branches pro­dui­sant les tech­no­lo­gies vertes qui ren­draient viable un « for­disme vert » où ces gains de pro­duc­ti­vité com­pen­se­raient les coûts ini­tiaux et per­met­traient (à condi­tion de sup­po­ser que la part des salaires cesse de baisse, voire remonte au détri­ment des rentes finan­cières) de garan­tir une crois­sance cor­res­pon­dante des débou­chés sala­riaux. Dans le cas contraire, bien plus vrai­sem­blable, on irait vers un capi­ta­lisme verdi plutôt qu’un capi­ta­lisme vert.

Le scé­na­rio du capi­ta­lisme vert sup­pose que l’on impose au capi­ta­lisme des règles qui ne lui sont pas natu­relles. Sur bien des points, un tel scé­na­rio entre en contra­dic­tion avec les méca­nismes fon­da­men­taux de ce mode de pro­duc­tion. L’introduction mas­sive d’une éco­taxe per­tur­be­rait pro­fon­dé­ment le prin­cipe de concur­rence entre capi­taux indi­vi­duels, elle frei­ne­rait la rota­tion du capi­tal et ne débou­che­rait pas sur une struc­tu­ra­tion stable de l’économie mondiale.

Fondamentalement, l’hypothèse du capi­ta­lisme vert sup­pose un « choc exo­gène » brutal qui vien­drait bou­le­ver­ser pro­fon­dé­ment la confi­gu­ra­tion actuelle du capi­ta­lisme. Elle sup­pose en outre l’existence d’une ins­tance pla­né­taire assu­rant un degré accru de cen­tra­li­sa­tion et l’édiction de normes mon­diales qui vont, encore une fois, à l’encontre de l’essence concur­ren­tielle du mode de pro­duc­tion capitaliste.

Le capi­ta­lisme vert est donc un oxy­more. L’hypothèse d’un tel régime d’accumulation repose sur une mau­vaise com­pré­hen­sion des lois du capi­ta­lisme et sur une sur­es­ti­ma­tion de sa capa­cité à faire face de manière ration­nelle au défis envi­ron­ne­men­taux. Cette conclu­sion néga­tive permet de poin­ter les spé­ci­fi­ci­tés d’une alter­na­tive éco-socia­liste. Elle implique une pla­ni­fi­ca­tion à l’échelle mon­diale et une remise en cause des modes de pro­duc­tion et de consom­ma­tion adé­quats à la logique capi­ta­liste. En termes éco­no­miques, cette alter­na­tive reven­dique une baisse signi­fi­ca­tive du taux de sur­plus social ou en tout cas une trans­for­ma­tion pro­fonde de son contenu. Pour ne prendre qu’un exemple, la dura­bi­lité accrue des biens de consom­ma­tion est en soi un fac­teur de baisse de la rentabilité.

article paru dans Contretemps n°1 (nou­velle série) jan­vier 2009.

Références

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