Haïti

Un bout d’Afrique Noire paupérisée au centre de l’Amérique Latine

Par Mis en ligne le 15 novembre 2010

Selon une dépêche de l’AFP, en date 15 novembre 2010, à 22h30 : « Des heurts ont éclaté lundi 15 novembre 2010 en Haïti entre casques bleus (MINUSTAH) et mani­fes­tants en colère contre la mis­sion de l’ONU dans le pays et la ges­tion du cho­léra par les auto­ri­tés, fai­sant plu­sieurs bles­sés, tandis que l’ONU aver­tis­sait que l’épidémie pour­rait « durer des années ». A Cap-Haïtien, dans le nord du pays, « 14 per­sonnes ont été bles­sées par balles, dont deux sont dans un état grave», a indi­qué à l’AFP une source policière. ». 


Dans la même dépêche, il est sou­li­gné que : « dimanche 14 novembre 2010, les auto­ri­tés avaient révélé que 917 per­sonnes étaient décé­dées depuis la mi-octobre. En outre, il y a eu 14’642 hos­pi­ta­li­sa­tions. La mala­die conti­nue aussi de pro­gres­ser à Port-au-Prince, la capi­tale, avec 27 morts recen­sés. Les auto­ri­tés redoutent que l’épidémie n’atteigne les camps insa­lubres où s’entassent des mil­liers de réfu­giés depuis le séisme du 12 jan­vier 2010.

Roberto Bruzzone, mili­tant argen­tin et bri­ga­diste en Haïti, met en pers­pec­tive la situa­tion pré­sente et, de fait, annonce les inter­ven­tions mus­clées de la MINUSTAH. (Rédaction)

Haïti, ancienne colo­nie fran­çaise, a été le pre­mier pays d’Amérique latine et de la Caraïbe à obte­nir son indé­pen­dance. La guerre pour l’indépendance a com­mencé en 1793, mais la vic­toire de ceux qu’on a appe­lés les Jacobins noirs [1] n’est inter­ve­nue qu’en 1804 [après la pre­mière décla­ra­tion d’indépendance par Toussaint Louverture en 1801], avec le retrait des troupes fran­çaises et l’abolition de l’esclavage qui lui a suc­cédé. Comme dans la presque tota­lité des pays d’Amérique latine, cette indé­pen­dance ne por­tait que sur le domaine poli­tique, mais la corde qu’on a mis autour du cou de Haïti a été bien pire.

Lorsque la guerre a éclaté en 1793, la France était en plein pro­ces­sus de révo­lu­tion bour­geoise. Ceux qui ne recon­nais­saient pas l’indépendance d’Haïti ont bloqué ses voies mari­times et leurs troupes se pré­pa­raient à inves­tir une fois de plus ce pays que la France avait sac­cagé et exploité [café et sucre qui en fai­sait la colo­nie la plus pros­père contrô­lée par la Frnace, entre autres depuis son annexion « léga­lisé » par Louis XIV en 1697]. Des cultures mises en valeur par 500’000 esclaves noirs [avec 40’000 affran­chis et sous le joug de 60’000 colons blancs]. Il est évident que le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire dans lequel étaient enga­gés les Français pour chan­ger leur sys­tème poli­tique et social les a empê­chés de concen­trer leurs forces sur la colo­nie, sans comp­ter le blocus qu’imposait l’Angleterre à la France.

Ce n’est qu’en 1825 que la France a fina­le­ment reconnu l’indépendance de Haïti. Mais elle ne l’a fait qu’après avoir exigé un dédom­ma­ge­ment se chif­frant en mil­liers de mil­lions de livres pour la perte de ses biens. Le peuple haï­tien a dû se rési­gner à accep­ter ces condi­tions à cause des pres­sions exer­cées par les Etats-Unis (la nou­velle puis­sance émer­gente) et le risque d’une nou­velle inva­sion. Le pays a ainsi été condamné à mort avant même de naître.

Mais loin de rester les bras croi­sés devant les pres­sions des pays déve­lop­pés, le peuple haï­tien a com­pris que pour lutter contre ce joug, il devait sus­ci­ter et ren­for­cer d’autres pro­ces­sus de libé­ra­tion comme celui de la Grande Colombie dirigé par Simon Bolivar. Haïti a contri­bué à la vic­toire de Bolivar en lui envoyant ses sol­dats les plus qua­li­fiés, des navires et des armes, et ce à une seule condi­tion : que tous les esclaves fussent libé­rés une fois la guerre ter­mi­née. Bolivar a accepté, même si, comme le rap­pelle Eduardo Galeano, lorsque le géné­ral a convo­qué les nations libres au Congrès de Panama (1826), il a oublié d’inviter Haïti, mais a invité l’Angleterre [2] !

Mais ce pays – qui a été le pre­mier cri de dignité d’une Amérique qui s’efforçait d’obtenir son indé­pen­dance par rap­port aux métro­poles cen­trales d’Europe – a connu tout au long du XXe siècle une his­toire de ruines, de coups d’Etat et de saccages.

Les Etats-Unis ont envahi mili­tai­re­ment le pays à plu­sieurs reprises [3], ils ont entre autres uti­lisé des tirs, de séques­tra­tions et de tor­tures pour sou­te­nir la dic­ta­ture san­glante de « papa doc », François Duvalier [pré­sident-dica­teur d’Haïti de 1957 à sa mort en 1971 ; son fils. Jean-Claude, « bébé doc», lui suc­céda jusqu’à son ren­ver­se­ment en 1986] et pour monter le coup d’état contre Jean-Bertrand Aristide [4] lorsqu’il a osé mettre en œuvre de simples mesures réformistes.

En 2004, lorsque la situa­tion dans le pays était au pire et les ten­sions sociales mena­çaient d’éclater, les Etats-Unis sont de nou­veau inter­ve­nus mili­tai­re­ment, mais cette fois en uti­li­sant leurs gou­ver­ne­ments vas­saux d’Amérique latine, d’Europe et d’Asie sous pré­texte d’aide huma­ni­taire, don­nant ainsi nais­sance à la fameuse MINUSTAH (Mission des Nations Unies pour la Stabilisation de Haïti), sous direc­tion des mili­taires bré­si­liens, com­man­dés par Lula et ses généraux.

Ceux et celles qui sont inté­res­sées à l’histoire de ce pre­mier pays libre peuvent se ren­sei­gner en lisant les nom­breuses his­toires et ana­lyses rédi­gées par des per­sonnes beau­coup plus com­pé­tentes que moi, mais il faut sou­li­gner le fait que ce qui a sub­mergé les classes popu­laires dans l’extrême pau­vreté ce n’est pas le trem­ble­ment de terre du 12 jan­vier 2010 (même si cet évé­ne­ment a fini par maté­ria­li­ser le désastre d’ensemble), mais le fait que, bien avant ce cata­clysme, Haïti avait déjà subi un nombre incal­cu­lable de trem­ble­ments de terre sociaux, entre autres sous aux Etats-Unis d’Amérique.

La poubelle du capitalisme

Je n’ai par­couru que trois dépar­te­ments du pays, mais ce que j’ai vu suffit au moins pour dénon­cer devant le monde entier les condi­tions inhu­maines dans les­quelles vit le peuple haï­tien. Haïti n’a pas connu le moindre déve­lop­pe­ment de ses capa­ci­tés pro­duc­tives, et tout ce que le peuple haï­tien « consomme » – à quelques rares excep­tions près – est importé. Les condi­tions de vie à Haïti sont qua­si­ment médiévales.

Il n’y a pas d’électricité, ni d’eau potable, les trans­ports publics sont dans un état d’extrême vétusté, et les pro­blèmes de loge­ment ont atteint les limites de l’enfer, sur­tout dans la ville de Port-au-Prince où le trem­ble­ment de terre a sévi en jan­vier ; les décombres entas­sés dans toute la capi­tale du pays donnent l’impression que la catas­trophe dite natu­relle vient tout juste de se produire.

A Port-au-Prince, il y a des mil­liers de per­sonnes qui, depuis le trem­ble­ment de terre, vivent dans les rues et les condi­tions hygié­niques déplo­rables dans la ville et dans l’ensemble du pays font que des mala­dies comme le « typhus », la « mala­ria », la dengue [5], le cho­léra etc. se déve­loppent et tuent des cen­taines de per­sonnes, chaque fois qu’une de ces mala­dies éclôt, tou­jours en lien avec les condi­tions d’hygiène publique. C’est ainsi que cette semaine (2-7 novembre 2010), il y a eu à Latibonit une flam­bée de cho­léra qui a déjà tué presque 100 personnes.

L’Etat haï­tien est une entité absente, ou disons plutôt qu’il a été détruit par les inva­sions suc­ces­sives, les coups d’Etat et la cor­rup­tion notoire d’une petite élite qui se com­porte comme si elle se trou­vait dans le pays le plus riche du monde. Alors que dans ce même pays des mil­liers d’enfants meurent à la nais­sance et des mil­liers d’autres n’atteignent jamais leurs cinq ans ; alors que sévit faim et la mort qui s’en suit, le « gwan­gou », comme on l’appelle ici. Que ces choses appa­raissent comme nor­males indique com­bien le futur de la société haï­tienne appa­raît noir.

La MINUSTAH, de l’aide humanitaire ?

Ces condi­tions de vie misé­rables qui touchent la grande majo­rité du pays sus­citent des ten­sions sociales qui s’aggravent de jour en jour, et qui risquent d’éclater à un moment donné. Même si on peut dire qu’un pro­ces­sus de chan­ge­ment reste pos­sible, le destin poli­tique du pays est plus qu’incertain, et l’issue poli­tique d’une éven­tuelle rébel­lion popu­laire dépen­dra des condi­tions dans les­quelles se trou­ve­ront les mou­ve­ments et orga­ni­sa­tions popu­laires et de leur degré de matu­rité politique.

Mais je veux sur­tout insis­ter sur ce qu’est la fonc­tion cen­trale de la MINUSTAH. Sous pré­texte d’accorder de l’aide huma­ni­taire, les Nations Unies sous le com­man­de­ment des grandes puis­sances impé­ria­listes ont décidé en 2010 de ren­for­cer l’envoi de troupes, prin­ci­pa­le­ment du Brésil (qui est à la tête de la MINUSTAH), de l’Argentine, de l’Uruguay et du Paraguay. Mais des troupes états-uniennes, euro­péennes et asia­tiques y par­ti­cipent également.

On n’a jamais cla­ri­fié la ques­tion de savoir quel type d’aide huma­ni­taire pou­vaient offrir des sol­dats formés à la guerre plutôt qu’à aider des popu­la­tions. Comme je l’ai déjà écrit, la fonc­tion de la MINUSTAH est de conte­nir le peuple haï­tien lorsqu’il se las­sera de la situa­tion dans laquelle il vit au quo­ti­dien, et ce en uti­li­sant la force. Il n’y a pas d’autre expli­ca­tion. Sinon on voit mal pour­quoi les troupes du MINUSTAH orga­nisent des rondes en tenue de combat et se retranchent dans les nom­breuses bases dans tout le pays.

On ne voit pas les sol­dats dis­tri­buer de la nour­ri­ture ou soi­gner les malades, ni contri­buer à ce que les gens puissent vivre dans de meilleures condi­tions, comme le font les méde­cins cubains et véné­zué­liens et la Brigade Internationaliste Dessalines [6] qui appar­tient à la Via Campesina (orga­ni­sa­tion pay­sanne inter­na­tio­nale, animée entre autres par le MST bré­si­lien), et qui prennent en charge dif­fé­rentes tâches pour sou­la­ger un peu la misère dans laquelle vit le peuple.

Voilà ce qu’est réel­le­ment l’aide huma­ni­taire. La vraie ques­tion est de savoir ce que peut avoir d’humanitaire quelqu’un qui a été entraîné pour tuer des êtres humains.

Les élections du 28 novembre

A Haïti la course pour les élec­tions du 28 novembre 2010 a déjà com­mencé. Les prin­ci­paux pos­tu­lants à la charge suprême sont plus ou moins tous dans une pos­ture ser­vile à l’égard des grandes puis­sances. Il n’y a pas de can­di­dat qui repré­sente, dans la moindre mesure, les voix de ceux d’an bas. Et la majo­rité des suf­frages sont faciles à ache­ter à cause du dénue­ment dans lequel se trouve la majo­rité de la population.

Il existe cepen­dant un cas par­ti­cu­lier, celui d’une can­di­date à la Chambre de dépu­tés dans le dépar­te­ment du Grand’Anse (un des dix dépar­te­ments d’Haïti). Louisiane Nazaire, plus connue sous le nom de « Yayane », appar­tient à un mou­ve­ment paysan appelé KPGA (Konbit Peyisan Grand Ans). Elle pro­pose une série de reven­di­ca­tions d’ordre éco­no­mique, et, selon son mou­ve­ment, elle a de fortes chances d’être élue à comme dépu­tée. On le voit, la situa­tion du pays est com­plexe, aussi bien du point de vue éco­no­mique que du point de vue poli­tique. Loin d’aller vers des solu­tions aux pro­blèmes de la majo­rité, les contra­dic­tions et oppo­si­tions conti­nuent à aug­men­ter entre ceux qui ont beau­coup et ceux qui manquent de tout. (Traduction de A l’Encontre)

* Roberto « Tito » Bruzzone est Brigadiste du Frente Popular Dario Santillan (Argentine) à Haïti.

Notes

1. De l’intitulé donné à son étude his­to­rique sur cette révo­lu­tion éman­ci­pa­trice par le mili­tant (dès 1938, aux Etats-Unis dans les rangs du mou­ve­ment trots­kyste) et par l’écrivain Cyril Lionel Robert James (1901-1989). CLR James était ori­gi­naire de la colo­nie bri­tan­nique de Trinidad and Tobago (Antilles). Son ouvrage a pour titre Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la Révolution de Saint-Domingue, Éditions Amsterdam (2009), der­nière édi­tion fran­çaise parue. (Réd.)

2. Dans un texte inti­tulé « Haïti : les péchés d’Haïti», publié début 2010 en fran­çais, Eduardo Galeano – l’écrivain uru­guayen, auteur du célèbre ouvrage Les veines ouvertes de l’Amérique latine : une contre-his­toire (Plon 1981) – affirme : « Même Simón Bolívar, qui si brave qu’il put être, n’a pas eu le cou­rage de signer une recon­nais­sance diplo­ma­tique du pays noir [Haïti]. Bolivar avait pu reprendre sa lutte pour une indé­pen­dance amé­ri­caine, quand l’Espagne l’avait déjà battu, grâce à l’appui d’Haïti. Le gou­ver­ne­ment haï­tien lui avait remis sept navires et beau­coup d’armes et de sol­dats, avec pour seule condi­tion que Bolivar libéra les esclaves, une idée qui n’était pas due au Libérateur. Bolivar a rempli son contrat, mais après sa vic­toire, quand il gou­ver­nait déjà la Grande Colombie, il a tourné le dos au pays qui l’avait sauvé. Et quand il a convo­qué les nations amé­ri­caines à la réunion de Panama, il n’a pas invité Haïti, mais il a invité l’Angleterre. » (Réd).

3, Entre 1849 et 1913, des navires de guerre amé­ri­cains péné­trèrent 24 fois dans les eaux ter­ri­to­riales haï­tiennes « pour pro­té­ger des vies et des pro­prié­tés amé­ri­caines ». En 1993, Noam Chomsky pré­cise dans un texte inti­tulé « La tra­gé­die de Haïti » : « Étant donné le climat cultu­rel de l’époque, le carac­tère de l’invasion de Wilson en 1915 ne pro­vo­qua guère de sur­prises. Elle fut encore plus sau­vage et des­truc­trice que l’invasion de la République domi­ni­caine, à la même époque. Les troupes de Wilson assas­si­nèrent et détrui­sirent, réta­blirent pra­ti­que­ment l’esclavage et liqui­dèrent le sys­tème consti­tu­tion­nel. Après être restés au pou­voir pen­dant 20 ans, les États-Unis lais­sèrent « le peuple infé­rieur » aux mains de la Garde natio­nale qu’ils avaient créée et de ses diri­geants tra­di­tion­nels. Au cours des années 1950, la dic­ta­ture de Duvalier prit la relève, pour mener le jeu à la manière du Guatemala, tou­jours avec le ferme sou­tien des États-Unis. » (Réd.)

4. Prêtre se reven­di­quant ini­tia­le­ment de la « théo­lo­gie de la libé­ra­tion » fut pré­sident en 1991, puis de 1994 à 1996 – suite à l’intervention amé­ri­caine bap­ti­sée Operation Uphold Democracy et fina­le­ment de 2001 à 2004 – élec­tion en décembre 2000, avec 5% de par­ti­ci­pa­tion et 93% des 5% en faveur d’Aristide ! Il sera ren­versé par un coup d’Etat en février 2004 ; les Etats-Unis orga­ni­sant la « tran­si­tion ».(Réd)

5. La dengue est une arbo­vi­rose, trans­mise à l’être humain par l’intermédiaire de la piqûre d’un mous­tique diurne du genre Aedes. Cette infec­tion virale entraîne clas­si­que­ment fièvre, mal de tête, dou­leurs mus­cu­laires et arti­cu­laires, fatigue, nau­sées, vomis­se­ments et érup­tion cuta­née. Il n’existe pas encore de vac­cins et de trai­te­ments spé­ci­fiques. Eliminer les lieux de ponte du mous­tique, à savoir les réserves d’eau stag­nante et chaude, sont une des pre­mières mesures de pré­ven­tion. (Réd.)

6. Jean-Jacques Dessalines (20 sep­tembre 1758 à Grande-Rivière-du-Nord – assas­siné le 17 octobre 1806 à Pont-Rouge) est un diri­geant de la révolte des esclaves noirs. Voir à ce sujet, sur ce site, les articles de Franck Séguy, sous la rubrique Haïti. (Réd)

(15 novembre 2010)

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