Un autre marxisme pour un autre monde

Mis en ligne le 16 octobre 2007

Dans la tour­mente de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, la gauche est entrée en réces­sion. La France, pays de l’exception sup­po­sée, s’aligne sur une situa­tion désor­mais quasi géné­rale : un affai­blis­se­ment his­to­rique de l’antagonisme entre des pré­ten­tions poli­tiques rivales. Assumant le dis­cours de la droite réac­tion­naire et une poli­tique éco­no­mique libé­rale, M. Nicolas Sarkozy est par­venu à se faire entendre des couches popu­laires les plus fra­gi­li­sées. Il a réussi à convaincre que lui seul détient les moyens de réa­li­ser les espoirs qu’incarnait la gauche, dont il rallie les idéo­logues et neu­tra­lise les chefs de file. La conver­gence ultime l’a-t-elle emporté sur la « lutte finale » ?

Par Jacques Bidet et Gérard Duménil

La gauche à recons­truire

Le défi d’un pou­voir de gauche, porté par des décen­nies de luttes, s’était, au sortir de la seconde guerre mon­diale, concré­tisé dans le « com­pro­mis social-démo­crate », selon de mul­tiples variantes, des centres aux péri­phé­ries. Le capi­ta­lisme conti­nuait à se déployer en guerres colo­niales et des­truc­tions éco­lo­giques, mais les pri­vi­lèges de la pro­priété capi­ta­liste s’étaient ame­nui­sés : faibles taux d’intérêt réels, maigres dis­tri­bu­tions de divi­dendes, hausse modé­rée de la Bourse, pré­do­mi­nance du sec­teur non finan­cier. Et l’on met­tait en place des indus­tries natio­nales, des ser­vices publics, une sécu­rité sociale, des poli­tiques d’emploi et de déve­lop­pe­ment. Toute une dyna­mique « socia­li­sante », par­fois véhi­cu­lée par des forces poli­tiques de gauche, 1968 en mar­quant l’apogée.

Soudain l’élan est brisé. A la fin des années 1970, les capi­ta­listes retrouvent une
capa­cité offen­sive. Ils engagent un nou­veau cycle his­to­rique, néo­li­bé­ral. Trois décen­nies plus tard, l’affaire semble enten­due. Du passé, ils ont fait table rase.

La voie tracée semble sans retour. Le doute s’installe sur l’idée même de gauche, non seule­ment sur la fai­sa­bi­lité de ses pro­jets, mais sur l’avenir dont elle était por­teuse. Un sen­ti­ment de vide, comme la perte d’une croyance. Un sour­nois déses­poir, qui para­lyse.

Que manque-t-il donc à la « gauche » pour com­prendre sa propre his­toire, en faire le bilan – de son irré­sis­tible ascen­sion à son déclin his­to­rique – et pour être en mesure d’envisager une suite, si dif­fi­cile soit-elle ?

Tout en nous récla­mant de Karl Marx, nous sou­te­nons que c’est au mar­xisme lui-même qu’il faut s’en prendre. Car c’est lui qui a consa­cré, dans la culture com­mune, cette divi­sion en deux camps : tra­vail contre capi­tal. Or ce mythe fon­da­teur intro­duit un biais fal­la­cieux. L’ordre social moderne com­porte non pas une, mais deux forces sociales domi­nantes : au monde des « capi­ta­listes » s’en arti­cule un autre, celui des orga­ni­sa­teurs, ges­tion­naires privés et publics, experts en tout genre – les « cadres-et-com­pé­tents ». C’est à ces deux forces, liées et pour­tant anta­go­niques, que fait face l’ensemble des « classes fon­da­men­tales popu­laires ».

C’est à partir de là que se com­prend la lutte moderne de classes – un jeu à trois, et non à deux.

Dans le « com­pro­mis social-démo­crate » pré­va­lant durant les « trente glo­rieuses », une alliance s’est réa­li­sée entre les classes fon­da­men­tales et les cadres-et-com­pé­tents, diver­se­ment repré­sen­tée par des partis socia­listes ou com­mu­nistes. Les classes fon­da­men­tales en consti­tuaient la force motrice ; les cadres-et-com­pé­tents, la che­ville ouvrière. L’inspiration pro­ve­nait des deux com­po­santes. L’Etat-nation devint l’Etat social. La ges­tion des entre­prises et des poli­tiques échap­pait lar­ge­ment aux déten­teurs de capi­taux. On par­lait d’économie mixte, entre capi­ta­lisme et socia­lisme. Il reste à pré­ci­ser le profil de cet objet et à com­prendre dans quelles condi­tions il a dis­paru.

Pour y par­ve­nir, repar­tons de l’analyse faite par Marx. Son idée cen­trale est que la struc­ture de classe, dans le monde moderne, ne ren­voie pas, comme dans les sys­tèmes anté­rieurs, à la pré­ten­tion d’une supé­rio­rité natu­relle de cer­tains, mais à l’affirmation de la liberté et de l’égalité entre tous, telles qu’elles se donnent cen­sé­ment dans une éco­no­mie de marché. Seulement, pré­cise Marx, ce sys­tème ne se réa­lise qu’en fai­sant du tra­vailleur lui-même une mar­chan­dise exploi­table. Une telle éco­no­mie est donc capi­ta­liste, et non seule­ment mar­chande. Le marché n’est pas en lui-même un rap­port de classes, mais il en est le fac­teur en der­nière ins­tance. Il donne lieu à la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion. C’est, dit Marx, avec cette matrice mar­chande qu’il faut en finir, parce qu’elle condi­tionne tout le reste.

Or, ajoute-t-il, on voit au sein de l’entreprise moderne émer­ger l’autre prin­cipe ration­nel de coor­di­na­tion, sus­cep­tible de se géné­ra­li­ser à l’échelle sociale et de mar­gi­na­li­ser puis de rem­pla­cer le marché : l’« orga­ni­sa­tion », équi­li­brage a priori et non plus a pos­te­riori des déci­sions de pro­duc­tion. La classe ouvrière y pui­sera sa force ascen­dante ; les sala­riés fini­ront bien par s’approprier les entre­prises ; la révo­lu­tion ouvrira une ère post­mar­chande, fondée sur l’organisation concer­tée entre tra­vailleurs libres et égaux.

Ce « grand récit » résume l’utopie cen­trale du XXe siècle, ins­pi­ra­trice d’héroïques révo­lu­tions, de luttes et de réformes éman­ci­pa­trices qui ont changé le destin du monde. Référence théo­rique fon­da­men­tale, il com­porte cepen­dant une face obs­cure car il occulte que l’organisation est elle aussi, à l’instar du marché, un fac­teur de classe : l’autre fac­teur. Et que la forme moderne de société repose sur ces deux
piliers. La domi­na­tion de classe y relève de deux forces rela­ti­ve­ment dis­tinctes, dont l’une opère à tra­vers la pro­priété capi­ta­liste, et l’autre à tra­vers la « com­pé­tence » – qui assure l’organisation éco­no­mique, admi­nis­tra­tive, cultu­relle (1).

Ce para­digme, que nous appe­lons « néo­marxisme », implique une révi­sion impor­tante de l’analytique des struc­tures de classe pro­po­sée par le mar­xisme clas­sique. Il pose à celui-ci la ques­tion de savoir pour­quoi lui échappe cette dua­lité de la domi­na­tion, enre­gis­trée par les socio­lo­gies et acces­sible au sens commun. Pourquoi cette idée est-elle étran­gère à son approche, qui traite la bureau­cra­tie comme une patho­lo­gie, sans dis­cer­ner dans l’organisation un fac­teur de classe ?

La raison en est que ce mar­xisme clas­sique émer­gea lui-même his­to­ri­que­ment, face à la pro­priété capi­ta­liste, comme le dis­cours d’un arran­ge­ment tacite, et quelque peu occulte, entre les cadres-et-com­pé­tents et les classes popu­laires. Et c’est pour cette raison qu’il a pu consti­tuer la doc­trine offi­cielle du « mou­ve­ment ouvrier », tant dans le « socia­lisme réel » qu’au sein du « socia­lisme dans le capi­ta­lisme ».

Dans ces cou­rants his­to­riques s’affirme une iden­tité de classe ambi­va­lente, constam­ment déniée, orien­tée vers un com­pro­mis entre la « classe ouvrière » et le pôle de l’encadrement éco­no­mique et cultu­rel. La concer­ta­tion entre tous (l’«association des tra­vailleurs », objec­tif offi­ciel) y prend, à des degrés divers, la forme d’une éco­no­mie orga­ni­sée, sous l’égide d’institutions publiques. Le pou­voir de tous tend à s’identifier au pou­voir des orga­ni­sa­teurs.

L’histoire du capi­ta­lisme au XXe siècle est ainsi gou­ver­née par l’alternance, au sommet du pou­voir, des deux forces socia­le­ment domi­nantes. La « finance » pré­do­mine jusqu’en 1933 (début du New Deal aux Etats-Unis). Puis l’encadrement orga­ni­sa­tion­nel, jusqu’aux années 1970. Enfin à nou­veau la finance. Quand celle-ci l’emporte, elle impose aux orga­ni­sa­teurs la dyna­mique du chan­ge­ment social qui lui est propre. Quand pré­vaut le pôle de l’organisation, c’est qu’il a fait alliance, contre la finance, avec les classes popu­laires.

Cette grille de lec­ture éclaire les des­tins dis­pa­rates, et pour­tant paral­lèles, du capi­ta­lisme et du socia­lisme réel. Elle conduit à mettre en regard, d’une part, la montée en puis­sance d’un « pou­voir mana­gé­rial » à l’Ouest, véri­fiable au niveau des entre­prises, des grandes socié­tés et des Etats, et, d’autre part, la « révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne » à l’Est, laquelle a très rapi­de­ment laissé le pou­voir se concen­trer entre les mains des orga­ni­sa­teurs, promus en classe diri­geante unique. Le paral­lé­lisme des phé­no­mènes conduit à penser qu’ils relèvent des mêmes déter­mi­na­tions struc­tu­relles pro­fondes, inhé­rentes à la forme moderne de société. Au point que la conver­gence des sys­tèmes ou le pas­sage de l’un à l’autre furent tou­jours objet de débat.

Cette alliance his­to­rique entre classes popu­laires et cadres-et-com­pé­tents a pris des formes diverses, se ren­for­çant jusque dans les années 1960-1970. Elle fut déci­sive dans les com­bats du tiers-monde, dans les pous­sées révo­lu­tion­naires latino-amé­ri­caines, dans les mou­ve­ments étu­diants et ouvriers à tra­vers le monde.

Pour ne parler que de la France, toute une jeu­nesse étu­diante, riche déjà de la
posi­tion hié­rar­chique que ses diplômes lui réser­vaient dans la société, ébran­lait en 1968 les vieux contextes cultu­rels sur les­quels les forces de la droite tra­di­tion­nelle appuyaient leur pou­voir de classe. Entraînée par cet élan, la classe ouvrière lan­çait vers le ciel un ultime assaut : qua­rante jours de grève plus ou moins natio­nale. Ce n’était là qu’un début, disait-on…

Pourquoi faut-il dès lors que l’histoire ait pris un autre cours, et que se soit pro­duit un sou­dain retour de la finance ?

C’est que l’endiguement des pou­voirs et reve­nus de la finance dans le com­pro­mis social-démo­crate n’était pas passé inaperçu. Les idéo­logues des classes capi­ta­listes, de Friedrich von Hayek à Milton Friedman, avaient dès l’origine saisi la nature du pro­ces­sus, tant au plan natio­nal qu’international. La finance retrou­vant sa pug­na­cité (le sou­ve­nir de la crise de 1929 s’estompait), son pou­voir se recons­ti­tuait, notam­ment dans l’émergence d’un nou­veau sys­tème finan­cier, celui des euro­mar­chés, à l’abri du contrôle des banques cen­trales.

Chaque écueil que le com­pro­mis de l’après-guerre ren­con­trait sur sa route – à com­men­cer par la crise du dollar au début des années 1970 – en fra­gi­li­sait les fon­de­ments. L’incapacité des tenants du com­pro­mis à faire face à la crise struc­tu­relle des années 1970, notam­ment à l’envolée de l’inflation, favo­risa l’émergence de pou­voirs, ceux qu’incarnaient Mme Margaret Thatcher et Ronald Reagan, affron­tant avec une déter­mi­na­tion « de fer » les résis­tances ouvrières. En 1979, les taux d’intérêt étaient portés à des niveaux sans pré­cé­dent, bouf­fée d’air frais pour des classes capi­ta­listes dont le revenu était au plus bas. Crise dans le tiers-monde endetté. Une nou­velle dis­ci­pline était impo­sée aux tra­vailleurs et ges­tion­naires.

Les grandes ten­dances capi­ta­listes à la mon­dia­li­sa­tion com­mer­ciale et finan­cière,
que l’ordre social anté­rieur était par­venu à domes­ti­quer dans des poli­tiques de déve­lop­pe­ment, repre­naient ainsi le dessus, dans des condi­tions renou­ve­lées par cer­taines « avan­cées » tech­no­lo­giques. La mon­dia­li­sa­tion chan­geait de carac­tère.

Elle impo­sait une nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail, sous hégé­mo­nie amé­ri­caine, qui relança l’exploitation colo­niale et plaça en concur­rence tous les tra­vailleurs du monde. Le miracle chi­nois allait cacher les plaies de l’Amérique latine.

Dans ce pro­ces­sus, les cadres-et-com­pé­tents ont été repris en main par la finance. Dépossédés de la capa­cité d’initiative et détour­nés des objec­tifs qui avaient été les leurs dans le contexte de l’Etat-nation, ils se montrent inca­pables d’en réta­blir les logiques au plan conti­nen­tal, comme en Europe. Ils passent du com­pro­mis social-démo­crate au com­pro­mis néo­li­bé­ral. Un ral­lie­ment plus ou moins empressé selon les contextes his­to­riques, plus allègre aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni qu’en France.

Lorsque des figures poli­tiques repré­sen­ta­tives des cadres-et-com­pé­tents se ral­lient aux options néo­li­bé­rales, il n’y a pas de tra­hi­son indi­vi­duelle. Au-delà de l’ambiguïté des car­rières, les condi­tions his­to­riques qui avaient conduit à l’émergence du com­pro­mis social-démo­crate ont dis­paru. Feu la gauche ! Et la ques­tion se pose alors pour les classes fon­da­men­tales : com­ment reprendre l’initiative poli­tique ?

Pour répondre, il faut d’abord élu­ci­der un second point. Comment passe-t-on du jeu à trois à un jeu à deux ? Comment le schéma ter­naire, de classes, se maté­ria­lise-t-il dans la forme binaire (droite-gauche) qui gou­verne la scène poli­tique ? Dans le schéma démo­cra­tique de gou­ver­ne­ment à la majo­rité, la gauche consti­tue le lieu poli­tique pro­blé­ma­tique de l’alliance entre les classes fon­da­men­tales et les cadres-et-com­pé­tents. Au tour­nant du XIXe au XXe siècle, révo­lu­tion­naire ou réfor­miste, elle s’est his­to­ri­que­ment consti­tuée quand le sala­riat s’est tourné vers les couches de la « com­pé­tence », de l’encadrement et de la culture, les entraî­nant dans sa dyna­mique his­to­rique. Les intel­lec­tuels et orga­ni­sa­teurs en tous genres ont alors joué un rôle-clé, se posi­tion­nant volon­tiers à l’avant-garde du « mou­ve­ment ouvrier ».

Assurément, l’« orga­ni­sa­tion » recèle un immense poten­tiel de tyran­nie, mais elle ne s’exerce comme telle qu’en s’exposant de façon publique : elle s’énonce en pro­jets d’ensemble, arti­cu­lant fins et moyens. A l’inverse, le « marché », en tant que tel, n’a aucun plan commun à dévoi­ler ni à sou­mettre à la cri­tique com­mune. S’il requiert publi­cité et pro­pa­gande, il n’a rien d’autre à offrir aux citoyens que la pro­messe d’une pros­pé­rité ins­crite dans les méca­nismes du profit et de l’intérêt indi­vi­duel.

Il n’est donc pas indif­fé­rent d’être gou­verné à gauche ou à droite. Mais la « gauche » est un vocable dési­gnant une chose instable dont le contenu varie selon que les cadres-et-com­pé­tents sont enga­gés dans un com­pro­mis social-démo­crate, à gauche, ou dans un com­pro­mis à droite. La Gauche majus­cule, la « gauche de gauche », n’est pas une ins­ti­tu­tion natu­rel­le­ment garan­tie. Elle est un évé­ne­ment, qui se pro­duit quand le cou­rant popu­laire par­vient à entraî­ner les cadres-et-com­pé­tents dans la dyna­mique d’émancipation qui lui est propre. Dans une telle situa­tion, le lien natu­rel entre les deux com­po­santes de la domi­na­tion de classe se dis­tend, l’étau qui enserre le grand nombre se relâche.

La situa­tion est aujourd’hui tout autre. Le monde ouvrier a perdu sa cen­tra­lité, sa place stra­té­gique dans la pro­duc­tion qui fai­sait de lui un élé­ment moteur.

L’alliance avec les cadres- et-com­pé­tents est deve­nue pro­blé­ma­tique. Les classes fon­da­men­tales sont pla­cées dans un embar­ras his­to­rique.

La dif­fi­culté tient, d’une part, à ce que la puis­sance néces­saire à la mar­gi­na­li­sa­tion de la pro­priété capi­ta­liste se construit à tra­vers l’alliance avec un par­te­naire qui peut y trou­ver ses propres rai­sons, mais qui reste en même temps –du haut de ses pri­vi­lèges d’expertise et de direc­tion – un adver­saire de classe.

Parce que la domi­na­tion est double, le combat est à mener sur les deux fronts. Il est clair, d’autre part, que les classes fon­da­men­tales ne peuvent l’emporter que si elles réa­lisent l’unité poli­tique des frac­tions entre les­quelles elles tendent à se divi­ser. Ce frac­tion­ne­ment congé­ni­tal se mani­feste dans leur épar­pille­ment sur l’échiquier poli­tique. La droite « pro­prié­taire » fas­cine les tra­vailleurs indé­pen­dants et les couches les plus fra­giles du sala­riat. La gauche « orga­ni­sa­trice et com­pé­tente » aspire les sala­riés du public et, plus géné­ra­le­ment, ceux qui ambi­tionnent une ascen­sion sociale à tra­vers les voies de la com­pé­tence. Ces ten­sions des­sinent en creux les exi­gences d’un pro­gramme d’union popu­laire. C’est cette poli­tique d’unité et d’alliance qui a jalonné l’histoire moderne de temps forts d’émancipation, réformes ou révo­lu­tions. Il n’existe aucune voie royale, alter­na­tive. Il n’est d’autre choix d’avenir que de la déve­lop­per du plus local aux échelles les plus vastes, de l’Europe à l’espace-monde. Et d’en radi­ca­li­ser les objec­tifs.

Il ne s’agit pas seule­ment de la pro­priété com­mune de cer­tains moyens de pro­duc­tion
et de la répar­ti­tion conve­nable du revenu. Il s’agit, en même temps, des condi­tions de la vie com­mune, c’est-à-dire du rap­port entre les sexes, de l’écologie, du tra­vail, de la santé, de l’éducation, de la recherche, de l’urbanisme, etc. La lutte contre le capi­ta­lisme, dont la logique est l’accumulation du profit, la richesse abs­traite, a tou­jours été une lutte pour les condi­tions concrètes de l’existence, pour une emprise sur la pro­duc­tion de la vie sociale.

Comment les classes fon­da­men­tales peuvent-elles reprendre l’initiative ? Nécessaire, une forme d’organisation poli­tique qui leur soit propre, celle du « parti », même au plu­riel, ne sau­rait répondre à l’ensemble du pro­blème. Seule une diver­sité de mou­ve­ments auto­nomes, pérennes ou cir­cons­tan­ciels, est sus­cep­tible de mener au jour le jour le combat sur les deux fronts : contre les coups tou­jours nou­veaux du capi­ta­lisme et contre la pro­pen­sion de l’« élite » à détour­ner à son profit l’élan des luttes popu­laires. C’est donc d’une sym­biose, d’une conni­vence intel­lec­tuelle, morale et poli­tique, entre partis et mou­ve­ments qu’émergera une Gauche majus­cule capable d’affronter le pou­voir capi­ta­liste.

Le « sys­tème du monde » capi­ta­liste n’est pas à com­prendre sur le mode de l’Etat-nation, dans lequel se déploie la struc­ture de classe ici décrite. Il oppose centre et péri­phé­ries. Il trans­forme les rap­ports de classes en rela­tions asy­mé­triques, de domi­na­tion et de guerre. Mais le mou­ve­ment his­to­rique qui a vu la logique moderne de pro­duc­tion et de gou­ver­ne­ment se déployer dans les Etats-nations clas­siques, aujourd’hui d’échelle conti­nen­tale, conduit à terme à repro­duire cette même matrice dans la forme d’un Etat-monde en ges­ta­tion. Avec toute leur puis­sance mili­taire, éco­no­mique et cultu­relle, les Etats-Unis, centre mon­dial sys­té­mique, impé­ria­liste, s’emploient à s’imposer comme l’acteur domi­nant de cette « éta­ti­cité » de classe glo­bale en voie de for­ma­tion.

Dans une large mesure, ils y par­viennent. A l’opposition des deux mondes, propre à la guerre froide, ou à celle d’une « triade » – Etats-Unis et Canada, Union euro­péenne et Japon –, s’est sub­sti­tuée une hié­rar­chie hégé­mo­nique impé­ria­liste uni­po­laire, un pôle de concen­tra­tion des capi­taux, com­man­dant leur réex­por­ta­tion au reste de la pla­nète. Contre cette nou­velle forme de concen­tra­tion de pou­voir mon­diale nais­sante se forge l’unité des luttes et des résis­tances, s’ébauche la conver­gence entre luttes de classes, de races et de genres. Cette conscience est encore bien fra­gile, à la fois éclai­rée par les cra­que­ments du néo­li­bé­ra­lisme et mena­cée par les contra­dic­tions qu’alimentent natio­na­lismes et sec­ta­rismes de toute sorte. On ne peut ici tabler sur les partis pour orga­ni­ser l’internationale.

C’est la forme du mou­ve­ment qui pré­vaut. A la recherche de ses bases sociales, de sa « mon­dia­lité », de son idéo­lo­gie aussi, un autre mar­xisme pour un autre monde reste encore lar­ge­ment à inven­ter.


(1) Dans Altermarxisme, Un autre mar­xisme pour un autre monde, Presses uni­ver­si­taires de France, Paris, 2007, nous pré­sen­tons, aux cha­pitres 5 et 6, deux théo­ri­sa­tions dis­tinctes, et pour­tant conver­gentes, de la struc­ture de classe dans la société capitaliste.SOURCE : Le Monde diplo­ma­tique
* Gérard Duménil est éco­no­miste, direc­teur de recherches au Centre natio­nal de la recherche scien­ti­fique (CNRS) (EconmiX) ; Jacques Bidet est phi­lo­sophe, pro­fes­seur émé­rite à l’université Paris-X (Nanterre). Ils copré­sident le congrès Marx International V, qui se tien­dra à la Sorbonne et à Nanterre du 3 au 6 novembre 2007.

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