Vénézuela

Un antimodèle à gauche

Par Mis en ligne le 06 octobre 2012
Présenter aujourd’hui l’expérience cha­viste comme une ins­pi­ra­tion pour la gauche euro­péenne est tout sim­ple­ment une escro­que­rie intel­lec­tuelle. Si l’on pré­tend débattre du Venezuela, mieux vaut ne pas sub­sti­tuer à une ana­lyse sérieuse des demi-véri­tés pro­pa­gan­distes gla­nées lors de visites gui­dées dans les vil­lages Potemkine du cirque boli­va­rien.

Observateur et mili­tant sur le ter­rain des pro­ces­sus poli­tiques et sociaux sud-amé­ri­cains depuis quinze ans, je suis aussi élec­teur du Front de gauche. C’est à ce double titre que je sou­haite appor­ter mon point de vue.

Bénéficiaire de la plus abon­dante manne pétro­lière de son his­toire, le Venezuela a engagé à partir de fin de l’année 2003 une poli­tique de réduc­tion de la pau­vreté méri­toire mais très pro­blé­ma­tique dans ses méthodes comme dans sa sub­stance.

Elle se heurte depuis cinq ans à des limites intrin­sèques tandis que per­sistent ou s’aggravent des pro­blèmes aigus d’insécurité, d’inflation, de loge­ment et de sous-emploi. Quant à la marche vers le « socia­lisme », signa­lons sim­ple­ment que la part du sec­teur privé dans la for­ma­tion du PIB véné­zué­lien a en fait aug­menté sous les man­dats d’Hugo Chavez.

Parallèlement à la déca­dence avérée des « mis­sions » boli­va­riennes – briè­ve­ment revi­ta­li­sées à coups de pétro­dol­lars avant chaque élec­tion -, ce qui fait défaut, c’est une véri­table poli­tique sociale arti­cu­lée à une réforme cohé­rente de l’appareil d’Etat. Le social, au Venezuela, ce sont des opé­ra­tions de com­mando extra-ins­ti­tu­tion­nelles, sans hori­zon sou­te­nable défini, par­fois mili­ta­ri­sées, ou bien direc­te­ment gérées par un Etat étran­ger en échange de cadeaux pétro­liers.

Nul besoin de prêter l’oreille à la pro­pa­gande de la droite locale pour com­prendre com­ment cette poli­tique vel­léi­taire s’inscrit dans la logique per­verse du pétro-Etat véné­zué­lien. Dans un docu­ment datant de 2011, le Parti com­mu­niste véné­zué­lien, allié dis­crè­te­ment réti­cent d’Hugo Chavez, signale que non seule­ment « le modèle de capi­ta­lisme dépen­dant ren­tier et impro­duc­tif domi­nant dans notre pays se per­pé­tue, mais qu’il se ren­force ».

On ne constate « aucun pro­grès en matière de diver­si­fi­ca­tion de l’économie » mais au contraire un grave appro­fon­dis­se­ment de sa dépen­dance – tech­no­lo­gique et ali­men­taire en par­ti­cu­lier – et le triomphe d’une bour­geoi­sie impor­ta­trice para­si­taire.

Les com­mu­nistes véné­zué­liens sou­lignent en outre que les ini­tia­tives éco­no­miques de type coopé­ra­tive ou « entre­prise de pro­duc­tion sociale » pro­mues mar­gi­na­le­ment par le régime ont « très peu de succès » – un euphé­misme poli vu les désastres obser­vables sur le ter­rain.

Dénonçant les dégâts de l’hyperprésidentialisme et l’absence totale « d’instances de direc­tion col­lec­tive « , ils décrivent l’Etat boli­va­rien comme « hau­te­ment inef­fi­cace », constatent une « inten­si­fi­ca­tion de la cor­rup­tion » et déplorent, à côté d’avancées sociales par­tielles et fra­giles, une véri­table « régres­sion en matière de pla­ni­fi­ca­tion, de coor­di­na­tion et de pres­ta­tion d’une série de ser­vices publics fon­da­men­taux ». Conclusion : « On ne peut plus occul­ter le fossé entre le dis­cours « socia­liste » de cer­tains acteurs gou­ver­ne­men­taux et la pra­tique concrète du gou­ver­ne­ment, et la ten­sion qui en résulte atteint un point cri­tique. »

C’est le même diag­nos­tic qu’émettent les nom­breuses orga­ni­sa­tions poli­tiques et sociales de gauche et les dizaines de mil­liers de mili­tants pro­gres­sistes hon­nêtes qui, ces der­nières années, ont pris leurs dis­tances à l’égard du pro­ces­sus boli­va­rien. Aussitôt trai­tés de « traîtres » et d’ »agents de l’Empire » par les sbires du régime, ils ont pour­tant cent fois raison de dénon­cer ses contra­dic­tions criantes et la culture poli­tique ultra-auto­ri­taire constam­ment réaf­fir­mée par la voix de son maître : « J’exige la loyauté abso­lue envers mon lea­der­ship. Je ne suis pas un indi­vidu, je suis un peuple… Unité, dis­cus­sion libre et ouverte, mais loyauté… Tout le reste est tra­hi­son. » (Hugo Chavez, jan­vier 2010.)

Résumons. Sur le plan social, aux efforts redis­tri­bu­tifs des années 2004-2006 – pas­sa­ble­ment erra­tiques mais ayant eu le mérite de mettre la ques­tion sociale au centre du débat poli­tique – a suc­cédé une phase de stag­na­tion liée aux gra­vis­simes dys­fonc­tions d’un Etat ren­tier colo­nisé par la boli­bur­guesía (la « bour­geoi­sie boli­va­rienne »).

Sur le plan éco­no­mique, on constate l’approfondissement ver­ti­gi­neux d’un modèle para­si­taire, dépen­dant et cor­rompu que Chavez n’a pas inventé, mais dont il a porté à l’extrême tous les traits les plus néfastes. Sur le plan inter­na­tio­nal, il y a long­temps que tout le monde sait en Amérique latine que, du fait de ses inco­hé­rences et de son his­trio­nisme sté­rile, Chavez a perdu la bataille du lea­der­ship régio­nal.

Le dis­cours « anti-impé­ria­liste » du régime, dont les rela­tions pétro­com­mer­ciales avec les Etats-Unis sont excel­lentes, se résume à un sou­tien indé­fec­tible et toni­truant à Mouammar Kadhafi, Bachar Al-Assad, Mahmoud Ahmadinejad ou Alexandre Loukachenko. Qui plus est, Chavez est pathé­ti­que­ment dépen­dant des mul­ti­na­tio­nales bré­si­liennes et mange dans la main de son « meilleur ami », le pré­sident colom­bien Juan Manuel Santos, allié cru­cial de Washington.

Au niveau des pra­tiques ins­ti­tu­tion­nelles, le gou­ver­ne­ment de Chavez n’est certes pas une dic­ta­ture, mais, pour prendre une com­pa­rai­son euro­péenne, sur un gra­dient d’autoritarisme mani­pu­la­teur qui irait de Silvio Berlusconi à Vladimir Poutine, il est très proche dans ses méthodes et son esprit d’un régime comme celui de Viktor Orban en Hongrie.

Justice aux ordres, cri­mi­na­li­sa­tion des mou­ve­ments sociaux et du syn­di­ca­lisme de lutte (les « affaires Tarnac » de Chavez se comptent par dizaines), incar­cé­ra­tions arbi­traires, inter­dic­tions pro­fes­sion­nelles, confu­sion sys­té­ma­tique du parti et de l’Etat, mépris des méca­nismes et des garan­ties défi­nis par la Constitution boli­va­rienne, tolé­rance com­plice de la cor­rup­tion dans les rangs du pou­voir et pro­tec­tion éhon­tée des nou­veaux riches au ser­vice du régime, la liste des abus et des vio­la­tions est copieuse.

Enfin, en termes d’éthique mili­tante, Chavez et son parti crou­pion incarnent un modèle hyper-cau­dilliste carac­té­risé par ses ten­dances mafieuses et son char­la­ta­nisme idéo­lo­gique.

Malgré une éro­sion élec­to­rale constante depuis 2007, Chavez conserve suf­fi­sam­ment de capi­tal cha­ris­ma­tique pour gagner les élec­tions, et les Vénézuéliens ont le droit de choi­sir leurs diri­geants sans ingé­rences exté­rieures ni cam­pagnes de dia­bo­li­sa­tion. Mais sur le fond, le « modèle » boli­va­rien est exac­te­ment le contraire de ce à quoi devrait aspi­rer une gauche digne de ce nom.

par Marc Saint-Upéry
(5 octobre 2012)

Les commentaires sont fermés.