Tuerie de Polytechnique, 30 ans plus tard : dire les mots qui avaient été tus

Par Mis en ligne le 06 décembre 2019

Comment nommer l’innommable ? Pendant des années, la dimen­sion anti­fé­mi­niste de la tuerie de l’École poly­tech­nique a été dif­fi­cile à assu­mer dans la société qué­bé­coise. Le temps qui a passé a permis de rap­pro­cher des camps autre­fois éloi­gnés, en appa­rence du moins.

Dans un café de la rue Sainte-Catherine, nous racon­tons une anec­dote à ces deux femmes invi­tées à dis­cu­ter en ce lundi après-midi de novembre.

Ça s’était passé deux semaines plus tôt. Devant une classe d’étudiants en jour­na­lisme à l’UQAM, nous avions donné un exemple concret de l’évolution du voca­bu­laire employé pour décrire un évé­ne­ment dans les médias — dans ce cas-ci, la tuerie du 6 décembre 1989 à l’École poly­tech­nique. À l’écran s’affichait un article de La Presse, du 4 novembre der­nier, qui révé­lait que les mots « atten­tat anti­fé­mi­niste » allaient rem­pla­cer le mot « tra­gé­die » sur un pan­neau com­mé­mo­ra­tif de la Ville de Montréal ins­tallé en 1999. Ce pan­neau sera d’ailleurs ins­tallé et inau­guré ce jeudi.

Les étu­diants sem­blaient per­plexes, voire incré­dules. Une main s’est levée.

« Mais voyons ! Pourquoi ça n’a pas été dit comme ça à l’époque ? C’est évident que c’est un atten­tat anti­fé­mi­niste ! »

L’anecdote fait sou­rire nos deux invi­tées, qui se connaissent mais se ren­contrent pour la pre­mière fois. Catherine Bergeron, sœur de Geneviève, l’une des 14 vic­times, avait 19 ans à l’époque et est aujourd’hui pré­si­dente du comité chargé des com­mé­mo­ra­tions. Mélissa Blais, encore une enfant lorsque les balles ont été tirées, a com­mencé à s’intéresser de près à la tra­gé­die quand elle était dans la ving­taine. Elle est aujourd’hui pro­fes­seure, cher­cheuse en études fémi­nistes et autrice de l’essai J’haïs les fémi­nistes !, qui inter­roge la façon dont les ana­lyses fémi­nistes ont été dis­cré­di­tées ou détour­nées après la tuerie.

L’explication de l’acte isolé

Alors, deman­dons-nous aux deux femmes réunies, pour­quoi l’expression « atten­tat anti­fé­mi­niste » n’était-elle pas assu­mée en 1989 ?

D’emblée, Catherine Bergeron raconte qu’il a tou­jours été très clair pour elle que sa sœur avait été tuée « parce que c’était une femme ». « Mais je n’étais pas en mesure de saisir l’ampleur du débat exté­rieur à moi parce que j’étais trop dans la peine. C’est avec les années que j’ai com­pris. »

Pendant long­temps, la prin­ci­pale expli­ca­tion a été celle du tireur fou, de l’acte isolé. Même si l’auteur avait minu­tieu­se­ment séparé les hommes des femmes, qu’il avait dit à ces der­nières qu’il « lut­tait contre le fémi­niste » et qu’il avait écrit dans sa lettre de sui­cide qu’il s’en pre­nait aux fémi­nistes, le carac­tère « anti­fé­mi­niste » a long­temps été nié. Notamment par les jeunes de l’époque, qui ne com­pre­naient pas pour­quoi des fémi­nistes « s’appropriaient leur deuil », et une bonne partie de la société, qui voyait le fémi­nisme comme une forme de mili­tan­tisme radi­cal qui avait déjà rem­porté les batailles les plus impor­tantes.

« Pour nous, les jeunes, on avait fini de “brûler des bras­sières”, dit Catherine Bergeron. Je pense qu’on était un peu endor­mis. »

Dans une société qui consi­dé­rait l’égalité des sexes comme un dos­sier réglé, un homme qui tue des femmes qui étu­diaient dans un milieu non tra­di­tion­nel ne pou­vait être qu’un fou. « Admettre qu’un atten­tat anti­fé­mi­niste comme ça arrive chez nous, c’était peut-être trop dou­lou­reux », dit Catherine Bergeron.

C’est beau­coup plus facile de dire que c’est juste un fou… C’est tel­le­ment moins dou­lou­reux, moins culpa­bi­li­sant.

– Catherine Bergeron

Et pour­tant, en 1989, on com­mence tout juste à parler de har­cè­le­ment sexuel au tra­vail, de vio­lence conju­gale, du droit à l’avortement. C’était 25 ans avant #agres­sion­non­dé­non­cée et #metoo.

« C’est assez récent que je prends l’ampleur de tout ça », admet fran­che­ment Catherine Bergeron. « Lors des com­mé­mo­ra­tions du 25e anni­ver­saire, beau­coup de choses ont enfin été dites. C’est peut-être depuis les cinq der­nières années que j’ai eu de la place dans mon cœur pour parler du carac­tère anti­fé­mi­niste — même si depuis le début, c’est très clair dans ma tête. Enfin… Je ne sais pas si vous me com­pre­nez… »

En face d’elle, Mélissa Blais hoche la tête. Pour elle, c’est l’idée que le tireur a engen­dré une ter­reur chez les fémi­nistes qui l’a d’abord mise en colère. Et cette consœur plus âgée qui lui avait raconté : « Nous, les fémi­nistes, on n’avait pas le droit d’en parler, et on n’a tou­jours pas le droit. »

Un jour, raconte Mélissa Blais, elle a ren­con­tré le conjoint d’une des vic­times. Il lui a parlé de l’importance de se sou­ve­nir de Poly et de la vio­lence com­mise envers les femmes. « Ça m’a marqué. Il m’a dit qu’il fal­lait en parler, qu’il ne fal­lait pas oublier. »

« Pendant long­temps, dit Mélissa Blais, les médias ont opposé vous, les familles, contre nous, les fémi­nistes. On disait : “Taisez-vous par res­pect pour les parents des vic­times.” Ça aussi, c’était dou­lou­reux parce que jus­te­ment, je savais par mes recherches que les familles n’étaient pas un bloc homo­gène comme on pré­sente dans les médias. Que c’était une façon de faire taire les fémi­nistes pour mieux main­te­nir le tabou, le silence autour des causes poli­tiques ou de l’intention du tueur. »

« La reconnaissance est une première étape »

Mais pen­dant toutes ces années où les fémi­nistes se sont sen­ties à l’écart, les com­bats pour faire chan­ger les choses se fai­saient en commun. Si la « Fondation des vic­times du 6 décembre contre la vio­lence » ne pré­ci­sait pas qu’elle s’attaquait à la vio­lence « contre les femmes », c’était pour­tant un fait. La cam­pagne pour le contrôle des armes à feu était aussi menée dans l’idée de pro­té­ger les femmes, même si ça ne res­sor­tait pas dans les médias, dit Mélissa Blais. « Mais il faut le dire que ce sont majo­ri­tai­re­ment des hommes qui sont déten­teurs d’armes à feu, que l’arme à feu est pro­blé­ma­tique parce que ce sont des hommes qui tuent des femmes. »

92 %

Proportion des auteurs pré­su­més de crimes vio­lents commis à l’aide d’une arme à feu qui étaient des hommes en 2012, selon une étude de Statistique Canada. Les hommes sont néan­moins les pre­mières vic­times de ces homi­cides, dans une pro­por­tion de 84 % en 2012.

« J’ai sou­vent eu des dis­cus­sions avec des gens qui me disaient que “c’était juste un malade” », se sou­vient Catherine Bergeron. « Et je disais non. C’était très clair pour moi, mais ça me fai­sait mal que la société se déchire là-dessus. J’aurais donc voulu que ça crée un espace de dis­cus­sion, mais… ça n’a pas été le cas pen­dant 25 ou 30 ans. »

« Mais en même temps, pour qu’on puisse le nommer main­te­nant, c’est qu’il y a eu de belles choses qui sont arri­vées. Si les jeunes nous disent que c’est évident, pour eux, que c’est un atten­tat anti­fé­mi­niste, c’est qu’ils ne se sentent pas mena­cés par ces mots. Ils ne sont pas sur la défen­sive. »

« Ça prend des expé­riences et des épreuves pour voir que le fémi­nisme est per­ti­nent », dit Mélissa Blais. Pour les jeunes fémi­nistes qu’elle côtoie, parler d’antiféminisme le 6 décembre est tou­jours d’actualité. « Le tueur a réussi à créer de la ter­reur, et il y a des gens qui veulent que ça se repro­duise », dit-elle, en rap­pe­lant l’existence de forums de dis­cus­sion sur inter­net où le tireur de Poly est traité en héros.

« La recon­nais­sance est une pre­mière étape. Ça a pris 30 ans pour recon­naître les inten­tions du tueur. Maintenant, c’est le temps d’agir pour empê­cher que les fémi­nistes ne soient plus la cible d’hommes qui ont envie de s’en prendre à elles. »

Lu en 1989

Quelques réac­tions post-tra­gé­die tirées des archives

Un geste de fou

La ministre délé­guée à la Condition fémi­nine, Mme Violette Trépanier, [a pré­féré] parler du “geste absurde d’une per­sonne malade, per­tur­bée”. Elle refu­sait tou­te­fois d’associer ce geste à une réac­tion plus géné­ra­li­sée au mou­ve­ment fémi­niste au Québec. Dans le même ordre d’idées, Mme Marie Lavigne, pré­si­dente du Conseil du statut de la femme, insis­tait sur le fait qu’il faut abso­lu­ment éviter les réac­tions de psy­chose col­lec­tive : “Il importe d’attendre avant de glis­ser dans l’analyse très rapide des évé­ne­ments. C’est un geste de fou. La psy­cho­lo­gie d’un tueur isolé ne reflé­tera jamais la psy­cho­lo­gie de toute une col­lec­ti­vité.”

Extrait d’un article de La Presse, 8 décembre 1989

50 femmes tuées chaque année

Évidemment, cette vision du dérangé mental est moins affo­lante. Mais il y a 300 000 femmes bat­tues et 50 femmes tuées par leur mari annuel­le­ment au Québec… Chaque jour, il y a des femmes vic­times d’hommes qui fonc­tionnent pour­tant très bien socia­le­ment.

– La porte-parole du Regroupement qué­bé­cois des centres d’aide et de lutte contre les agres­sions à carac­tère sexuel (et future ministre péquiste) Diane Lemieux, citée dans La Presse, 8 décembre 1989

D’abord le deuil

Heidi Rathjen, une finis­sante 23 ans […], a parlé au nom des femmes de Polytechnique. Elle était là quand la tra­gé­die a eu lieu. Elle ne veut plus en dis­cu­ter. Selon la jeune étu­diante, pour le moment, la prio­rité va au deuil. Elle ne veut pas encore non plus s’entretenir de fémi­nisme ou d’autres pro­blèmes de société. “Pour l’instant, il y a des filles et des gars qui ont perdu leurs amies. Ils pensent la même chose. Les autres ques­tions vien­dront plus tard.”

– Extrait d’un article de La Presse, 10 décembre 1989. Mme Rathjen, qui a été parmi les pre­mières à s’impliquer pour le contrôle des armes à feu, est aujourd’hui porte-parole de PolySeSouvient.

Femmes et Église

Mgr Grégoire a tenu des propos léni­fiants en disant que nous allons com­men­cer à bâtir un monde plus juste où les femmes seront égales. Mais qu’est-ce qu’il attend pour com­men­cer ? […] Je trouve cela scan­da­leux. On aurait dû lui dire : “Taisez-vous ! Écartez-vous !” S’il avait eu la moindre décence, il se serait écarté. Il aurait pu dire la messe, mais il aurait laissé une femme parler à sa place et dire des choses sen­sées plutôt que des insi­gni­fiances. […] J’ai un mes­sage à faire aux femmes […] Si vous avez à choi­sir entre le carmel et Poly, allez à Poly.

– Le com­men­ta­teur Pierre Bourgault, sur les ondes de Radio-Canada, au len­de­main des funé­railles à la basi­lique Notre-Dame, le 13 décembre 1989

Une société désemparée

On reçoit beau­coup d’appels de gens désem­pa­rés, et pas seule­ment à Montréal. La réac­tion du grand public est plus forte que ce que l’on atten­dait. Cela a un impact sur les rela­tions dans le couple, dans la famille. C’est un évé­ne­ment qui marque pro­fon­dé­ment notre société.

– Le porte-parole de la Fédération des CLSC, Michel Bissonnette, cité dans Le Devoir, 12 décembre 1989

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