Trop de monde à table ?

Mis en ligne le 14 mai 2010

Par Serge Mongeau *

Sans qu’il soit encore total, le consen­sus semble se faire autour de la cer­ti­tude que nous, les humains, consom­mons au-delà des capa­ci­tés de la Terre et que nous en arri­vons au point de mettre en danger les méca­nismes qui per­mettent la vie humaine sur la pla­nète.

En consé­quence, bien des gens ont com­pris qu’il fal­lait dimi­nuer notre consom­ma­tion. Surtout que dans nos pays indus­tria­li­sés, alors que ne cesse de croître notre consom­ma­tion, nous sommes de plus en plus nom­breux à consta­ter qu’il y a déjà un bon moment que notre fuite en avant dans la consom­ma­tion ne contri­bue en rien à notre épa­nouis­se­ment, bien au contraire.

Mais le sys­tème capi­ta­liste, qui repose sur une inces­sante crois­sance éco­no­mique fondée sur une aug­men­ta­tion inin­ter­rom­pue de la consom­ma­tion, s’est tota­le­ment débridé et il n’est pas facile d’en chan­ger. Aussi cherche-t-on de toutes parts des voies qui per­met­traient la pour­suite de la crois­sance éco­no­mique. Nombre de pro­po­si­tions du déve­lop­pe­ment durable vont dans ce sens : inven­ter des auto­mo­biles qui n’auraient pas d’impact sur le climat, trou­ver de nou­velles sources d’énergie qui rem­placent le pétrole, se débar­ras­ser du car­bone en l’enfouissant au fond des mers, etc. Naïveté inquié­tante, sur­tout que s’élèvent tou­jours plus nom­breuses les voix qui font le constat que même s’il était pos­sible de conti­nuer la crois­sance éco­no­mique, nous ne vou­drions pas le faire vu que la société de consom­ma­tion actuelle est en train de nous dépouiller de notre huma­nité, nous conver­tis­sant en esclaves aussi bien de la pro­duc­tion que de la consom­ma­tion.

Beaucoup moins naïfs et sans doute plus dan­ge­reux émergent des pla­cards les dis­ciples de Malthus, qui reprennent le dis­cours du ban­quet : il y a tout sim­ple­ment trop de convives à la table et si nous vou­lons qu’il y ait assez pour chacun, il convient de dimi­nuer le nombre d’ « invi­tés ». Le « assez pour chacun » ne semble pas négo­ciable : c’est tout ce que le « pro­grès » peut offrir qu’on veut avoir, que ce soit utile ou non.

La popu­la­tion mon­diale vient d’atteindre les 6 mil­liards 800 mil­lions d’habitants. Sa crois­sance conti­nuera pour quelques années, pour sans doute se sta­bi­li­ser autour de 10 mil­liards un peu après 2050. C’est le tiers monde qui contri­bue presque uni­que­ment à la crois­sance démo­gra­phique. Et, selon les néo­mal­thu­siens, c’est là qu’il fau­drait agir. Certains y vont de solu­tions radi­cales : ces­sons toute aide, lais­sons la nature… et les tyrans jouer leur rôle. Évidemment, cela implique de fermer encore plus her­mé­ti­que­ment nos fron­tières. D’autres sug­gèrent des pro­grammes mas­sifs de contrôle des nais­sances ; pour être effi­caces, de tels pro­grammes ne devraient pas repo­ser sur l’éducation, trop coû­teuse et trop longue à donner des effets. L’exemple de la Chine, avec ses méthodes auto­ri­taires, en fait baver plus d’un.

Mais, mais… déjà d’envisager de telles solu­tions n’est-il pas un signe de notre déshu­ma­ni­sa­tion ? Quel type de société se lan­cera dans de telles actions et où s’arrêtera-t-on ? Certes, le rai­son­ne­ment est ration­nel, mais ne sommes-nous que des cer­veaux ? À pro­blème humain, il doit y avoir des solu­tions humaines…

Oui, à la table du ban­quet, il y a des convives qui ne mangent pas à leur faim et d’autres à qui on n’a même pas fait de place. Mais c’est tout sim­ple­ment parce qu’un petit groupe de convives s’est orga­nisé pour que tous les mets soient placés à un seul bout de la table, là où ils peuvent se goin­frer jusqu’à plus faim et gas­piller sans remords une bonne partie de ce qui est devant eux. Dans les pays indus­tria­li­sés, on jette aux ordures des tonnes d’aliments ; et les choix ali­men­taires (comme la grande quan­tité de viande consom­mée) mono­po­lisent des res­sources qui pour­raient per­mettre de nour­rir des popu­la­tions bien plus impor­tantes. Également, les méthodes agri­coles modernes, si elles per­mettent la culture de grandes sur­faces en employant peu de main-d’œuvre, ne se com­parent pas, quant au ren­de­ment à l’hectare, aux méthodes tra­di­tion­nelles. Nous pour­rions dès aujourd’hui nour­rir plus de 10 mil­liards d’habitants avec une ali­men­ta­tion moins carnée et une agri­cul­ture plus inten­sive.

Oui, mais après l’an 2050 ? Déjà les nais­sances par femme dimi­nuent dans le tiers monde. Il suf­fi­rait d’une meilleure répar­ti­tion des res­sources sur la pla­nète pour arri­ver à une amé­lio­ra­tion des condi­tions sociales du tiers monde ; et l’expérience montre que lorsqu’il en est ainsi, le niveau d’éducation aug­mente et la pla­ni­fi­ca­tion fami­liale se répand par la volonté des gens d’avoir moins d’enfants.

De toutes façons, si nos néo­mal­thu­siens n’étaient pas racistes, ne devraient-ils pas faire leur cam­pagne pour la dimi­nu­tion de la popu­la­tion en Amérique du Nord et en Europe, plutôt que de songer à dimi­nuer les nais­sances en Afrique et ailleurs dans le tiers monde ? Un Américain qui naît aura plus d’impact sur la pla­nète que cin­quante Maliens ou Burkinabés…Et avant tout ne devrions-nous pas cesser de répandre par­tout dans le monde l’illusion que notre consom­ma­tion est gage de bon­heur, alors que nous devons consta­ter la crois­sance si rapide chez nous des pro­blèmes qui révèlent bien que nous ne sommes pas si heu­reux, avec nos sui­cides, nos dépres­sions, l’itinérance de beau­coup de nos jeunes, etc.? De sorte que cesse le recru­te­ment de ces nou­veaux consom­ma­teurs qui eux aussi contri­buent à nous pré­ci­pi­ter vers le désastre.

Ne cher­chons pas : il n’y a pas d’autre moyen d’échapper aux catas­trophes annon­cées que de chan­ger radi­ca­le­ment nos façons de vivre et toute notre orga­ni­sa­tion sociale. C’est là la voie que nous, du Mouvement qué­bé­cois pour une décrois­sance convi­viale, avons choi­sie et ten­tons de faire adve­nir.

* Serge Mongeau anime le réseau pour la décrois­sance (http://​www​.decrois​sance​.qc​.ca/). Il a par­ti­cipé à la confé­rence sur l’écosocialisme orga­ni­sée par les NCS le 11 mai 2010.

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