Trois mesures d’urgence anticapitalistes

Mis en ligne le 11 octobre 2008

Le capi­ta­lisme a une manière bien à lui de fêter le 160e anni­ver­saire du « Manifeste du parti com­mu­niste » de Marx et Engels. Même s’il est entré dans une phase de tur­bu­lences aiguës il y a un peu plus d’un an, la crise n’en est qu’à ses débuts. Financière, éco­no­mique, sociale, poli­tique, et bien­tôt géo­po­li­tique, elle peut aujourd’hui être consi­dé­rée comme une crise glo­bale du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral. Elle impose aux forces anti­ca­pi­ta­listes d’élaborer un pro­gramme à la hau­teur d’une situa­tion his­to­rique char­nière, au cours de laquelle les lignes peuvent se dépla­cer extrê­me­ment vite. Pour enga­ger le débat, ce texte avance une série de mesures et de pers­pec­tives autour de grandes orien­ta­tions.

Par Cédric Durand

1. Cautériser la crise finan­cière et briser le pou­voir de la finance

Dans l’immédiat, les sala­riés n’ont rien à gagner à un effon­dre­ment du sys­tème finan­cier, car un tel effon­dre­ment signi­fie­rait la fin du crédit, et la fin du crédit, c’est l’impossibilité de finan­cer les acti­vi­tés réelles de pro­duc­tion de biens et de ser­vices, donc une accé­lé­ra­tion dra­ma­tique de la crise sociale. Il n’y a donc pas lieu de s’opposer, sur le prin­cipe, au sau­ve­tage des banques. En revanche, c’est sur les condi­tions dans les­quelles celui-ci s’effectue que doit se concen­trer la bataille. Les banques défaillantes doivent passer sous contrôle public total, sans indem­ni­sa­tion de leurs action­naires. Il faut aussi exiger l’ouverture des livres de comptes de toutes les banques, de manière à ce qu’un contrôle public effec­tif sur le sec­teur soit pos­sible.

Par ailleurs, l’ensemble des débats qui s’engagent sur la « reré­gle­men­ta­tion » ouvre une brèche dans laquelle il faut s’engouffrer. Il ne faut pas se trom­per, la libé­ra­li­sa­tion de la finance, au fil des années, a été une arme de des­truc­tion mas­sive des droits sociaux et des ser­vices publics. Inversement, reve­nir sur ces mesures consti­tue­rait un point d’appui majeur pour les sala­riés. De ce point de vue, le tra­vail de longue date d’Attac contre les para­dis fis­caux ou pour la taxa­tion des tran­sac­tions finan­cières, entre autres, est plus que jamais d’actualité. De manière plus détaillée, des pro­po­si­tions de régle­men­ta­tion visant à briser le pou­voir de la finance et à mettre un terme aux crises récur­rentes émergent. Les dis­cus­sions sont sou­vent un peu tech­niques, mais une mesure mérite sans doute d’être mise en avant : l’abrogation de l’article 56 du traité de Lisbonne, qui inter­dit toute res­tric­tion à la cir­cu­la­tion du capi­tal et lui offre une condi­tion essen­tielle pour mettre en concur­rence les tra­vailleurs et les socié­tés. Cette mesure, déjà sou­te­nue par plus de 37 000 per­sonnes ayant signé la péti­tion « Stop-finance » (www​.stop​-finance​.org), a de plus l’avantage d’offrir un lieu de conver­gence euro­péen. L’indépendance des banques cen­trales consti­tue une autre cible de choix, car rien ne jus­ti­fie qu’une ins­ti­tu­tion aussi essen­tielle que la mon­naie soit arra­chée à un contrôle poli­tique.

2. Un bou­clier social face à la crise

Ce n’est pas aux sala­riés de payer la crise. L’une des causes fon­da­men­tales de la finan­cia­ri­sa­tion, qui a conduit à la débâcle actuelle, est le fait qu’une part accrue de la richesse est allée aux pro­fits et, pour la plus grande part, qu’elle a été dis­tri­buée aux ren­tiers, au cours des 25 der­nières années. Pour pro­té­ger les sala­riés contre les consé­quences de la crise, les réponses doivent donc peser sur les rap­ports entre capi­tal et tra­vail. Cela implique d’abord de ne rien céder sur nos reven­di­ca­tions d’urgence sociale, notam­ment sur les aug­men­ta­tions de salaires, sur le droit au loge­ment ou encore sur la gra­tuité des trans­ports en commun.

De manière plus pré­cise, deux mesures peuvent être avan­cées. Premièrement, opérer un pré­lè­ve­ment excep­tion­nel sur les divi­dendes et les trans­fé­rer à un fonds de mutua­li­sa­tion sous contrôle des sala­riés. Ce fonds, dont l’usage devrait être débattu démo­cra­ti­que­ment, per­met­trait par exemple de finan­cer l’interdiction des licen­cie­ments en garan­tis­sant le main­tien des reve­nus des chô­meurs. Deuxièmement, garan­tir le pou­voir d’achat des sala­riés en reti­rant les aides publiques aux entre­prises qui s’y refu­se­raient. De telles mesures per­mettent de faire payer la crise à ceux qui en sont res­pon­sables, tout en jetant les bases d’une meilleure répar­ti­tion des richesses.

Au-delà de ces mesures d’urgence, un véri­table bou­clier social implique de mener à bien la contre-offen­sive, notam­ment dans le domaine de la santé et des retraites. Pour les retraites, c’est évident : fon­da­men­ta­le­ment, il n’y a pas de pro­blème de finan­ce­ment ; l’allongement de la durée de coti­sa­tion n’est donc qu’un stra­ta­gème qui vise à affai­blir le régime par répar­ti­tion en dimi­nuant le niveau des retraites effec­ti­ve­ment ver­sées, puisqu’il est de plus en plus dif­fi­cile de tou­cher une pen­sion à taux plein. En consé­quence, ceux et celles qui en ont les moyens sont inci­tés à sous­crire à une retraite par capi­ta­li­sa­tion. Or, la crise du sys­tème finan­cier va révé­ler au grand jour le risque consi­dé­rable auquel sont expo­sés les sala­riés dont les retraites dépendent des fonds de pen­sion. Des mil­lions de per­sonnes, aux Etats-Unis, vont en faire les frais. Il faut agir aussi sur la santé, en reve­nant sur toutes les mesures qui conduisent à rendre l’accès aux soins de plus en plus coû­teux (fran­chises médi­cales, dérem­bour­se­ments, hausse du ticket modé­ra­teur…). Garantir les retraites par répar­ti­tion et la gra­tuité de l’accès aux soins sont non seule­ment des mesures essen­tielles de jus­tice sociale, mais aussi un moyen de faire face à la crise : en rédui­sant l’incertitude des sala­riés quant à leur avenir, on limite aussi la casse immé­diate que va pro­vo­quer le recul de la consom­ma­tion.

Enfin, le bou­clier social se construira aussi au niveau local, par l’autodéfense des sala­riés et des com­mu­nau­tés locales : entre­prise par entre­prise, contre les licen­cie­ments, il faudra exiger l’ouverture des livres de comptes pour mon­trer qu’il est pos­sible de pré­ser­ver les emplois. Et, pour­quoi pas, comme les sala­riés de Lip en 1974, ceux de l’usine Continental de Guadalajara au Mexique en 2005, ou de nom­breuses usines en Argentine après la crise de 2001, faire en sorte que les sala­riés prennent eux-mêmes le contrôle de leurs entre­prises.

3. Pour l’écologie et pour l’égalité, un contrôle démo­cra­tique de l’orientation des inves­tis­se­ments

Au-delà des mesures de défense immé­diate des sala­riés et de la contre-offen­sive vis-à-vis du pou­voir de la finance, la crise est une oppor­tu­nité majeure de per­mettre aux anti­ca­pi­ta­listes de déve­lop­per leur projet de société. Tout l’enjeu est d’être en mesure de passer d’une pro­pa­gande abs­traite sur les méfaits du capi­ta­lisme et la néces­saire socia­li­sa­tion des moyens de pro­duc­tion à des mots d’ordres concrets. On peut, dans la situa­tion actuelle, s’appuyer sur deux élé­ments. Premier point : à quoi sert la finance, si ce n’est, après moult détours et spé­cu­la­tions, à répar­tir l’investissement des capi­taux ? Aujourd’hui, c’est cette faculté d’orienter le déve­lop­pe­ment de l’activité éco­no­mique selon le seul cri­tère du profit maxi­mal qui est en crise. Il faut donc un autre méca­nisme de direc­tion de l’activité éco­no­mique. Second point : la pla­nète et les socié­tés humaines sont aujourd’hui au bord du gouffre du fait d’une orien­ta­tion du déve­lop­pe­ment éco­no­mique qui détruit à une vitesse effroyable les éco­sys­tèmes et pro­duit des inéga­li­tés extrêmes. Il nous faut une autre orien­ta­tion de l’activité éco­no­mique. Puisque la finance capi­ta­liste a dou­ble­ment failli dans sa ges­tion de l’investissement, toutes les banques doivent inté­grer un pôle public de finan­ce­ment de l’économie. Mais ce pôle public ne doit pas être une simple béquille au ser­vice du capi­tal. Il doit s’accompagner d’un pro­ces­sus démo­cra­tique pour déci­der et pla­ni­fier les grandes orien­ta­tions de l’activité éco­no­mique en fonc­tion des besoins sociaux, et enga­ger la tran­si­tion vers un déve­lop­pe­ment res­pec­tueux de la bio­sphère. Mettre en débat le mot d’ordre d’« états géné­raux de l’investissement pour l’écologie et pour l’égalité » permet ainsi de faire le lien entre la crise de la finance et l’écosocialisme. Voici une manière bien vivante de sou­hai­ter un bon anni­ver­saire au Manifeste du parti com­mu­niste !


Source : Trois mesures d’urgence anti­ca­pi­ta­listes

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