Trois leçons rapides de « Flopenhague »

Mis en ligne le 16 mars 2010

Par Maxime Combes (Aitec-IPAM et Urgence Climatique Justice Sociale)

Un accord qui n’en est pas un. Deux ans de négo­cia­tions pour abou­tir sur une décla­ra­tion très en retrait par rap­port aux objec­tifs fixés à Bali en décembre 2007 par tous les pays. On nous avait annoncé Hopenhague –à partir du mot « hope » signi­fiant « espoir»– nous avons eu Flopenhague. Il est temps de tirer quelques pre­miers enseignements.

1- La réal-géo­po­li­tique l’emporte sur les bonnes inten­tions climatiques.

Avant l’ouverture de la COP-15, nous avions pointé ici les risques de remise en cause du cadre onu­sien mul­ti­la­té­ral de négo­cia­tions. Annabella Rosemberg en avait fait autant dans son pre­mier post sur ce blog.

Au final ce sont bien les 27 pays com­po­sant le Forum des Économies Majeures qui ont peu ou prou négo­cié et conclu un texte qu’ils ont cher­ché à impo­ser aux gou­ver­ne­ments des autres pays, avec beau­coup d’arrogance semble-t-il. Si le résul­tat est mitigé, puisque les par­ties n’ont fait que « prendre note » du texte pro­posé, le détour­ne­ment des pro­ces­sus de négo­cia­tions offi­cielles onu­siennes est bien réel avec la créa­tion d’un cir­cuit paral­lèle. Comme l’ont dit cer­tains obser­va­teurs, « on a com­mencé avec l’ONU et on a fini avec le G20», peut-être de manière irréversible.

Depuis quelques jours d’ailleurs, Nicolas Sarkozy et son gou­ver­ne­ment ne cessent de tacler le « sys­tème onu­sien » qui serait « à bout de souffle » et d’un « autre temps», ne lais­sant pas suf­fi­sam­ment de place « aux grands émer­gents ». Des pays comme Tuvalu ou la Bolivie crient au scan­dale anti-démo­cra­tique en poin­tant une « for­fai­ture » insup­por­table. Il est clair aujourd’hui que la diplo­ma­tie cli­ma­tique d’Obama ou Sarkozy avait peu à voir avec les enjeux cli­ma­tiques mais beau­coup avec les nou­veaux équi­libres géo­po­li­tiques mon­diaux en train de se construire. Ainsi se com­prennent les vel­léi­tés d’isoler la Chine de ses alliés, tels les pays afri­cains ou l’Inde. Si l’on ne sait pas encore de quoi demain sera fait, il ne semble pas qu’Obama et Sarkozy sortent ren­for­cés sur la scène internationale.

Au contraire, à en croire les jour­naux danois de ce samedi, la Cop-15 a révélé que « le vieux modèle de la Banque mon­diale – où le pou­voir est par­tagé entre Washington et Bruxelles – ne fonc­tionne plus » et que la Chine a « imposé son statut de super­puis­sance » sur la scène diplo­ma­tique. Ne pas en tenir compte et consi­dé­rer que la science et la jus­tesse des pro­po­si­tions suf­fi­raient à sauver le climat seraient une erreur. La réal-géo­po­li­tique s’est invi­tée dans les négo­cia­tions cli­ma­tiques. Il y aura bien un avant et un après Copenhague. Mais peut-être pas celui que les ONG espéraient.

2- Le lob­bying cli­ma­tique a atteint ses limites

Depuis plus de 20 ans, les ONG envi­ron­ne­men­tales n’ont cessé d’alerter les opi­nions publiques et ont fina­le­ment obtenu une véri­table prise de conscience des pro­blèmes cli­ma­tiques et envi­ron­ne­men­taux pro­duits par nos modes de consom­ma­tion et de pro­duc­tion. C’est déci­sif, nous ne pou­vons que les remer­cier de ce tra­vail. Ces der­niers mois, elles n’ont pas ménagé leurs efforts. Des dizaines de rap­ports et de pro­po­si­tions, un nombre incal­cu­lable de ren­contres avec les gou­ver­ne­ments ou négo­cia­teurs offi­ciels, des cam­pagnes d’interpellation publique pour mobi­li­ser les popu­la­tions, etc… Tout y est passé.

En vain. Il est bien-entendu pos­sible de se lamen­ter de l’inaction des puis­sants, de leur aveu­gle­ment et de leurs men­songes. Depuis samedi les réac­tions en ce sens se mul­ti­plient. Mais le Flop de Copenhague doit aussi inter­ro­ger les stra­té­gies des uns et des autres. Il montre en creux les limites des actions de plai­doyer et de lob­bying. Preuve semble faite que la mai­trise de l’expertise tech­nique et l’interpellation des opi­nions publiques par opé­ra­tions de com­mu­ni­ca­tion ou mass médias ne suf­fisent pas à obte­nir des déci­sions à la hau­teur des enjeux. Se retrou­ver en tête-à-tête avec les déci­deurs sans dis­po­ser du rap­port de force social néces­saire pour impo­ser ses solu­tions revient à espé­rer que seul l’intérêt géné­ral dicte les déci­deurs de ce monde.

C’est peu pro­bable dans le cas géné­ral, ça l’est encore moins lorsque la real-géo­po­li­tique s’invite au cœur des négo­cia­tions. Et dans la mas­ca­rade que nous venons de vivre, les ONG qui s’étaient concen­trées sur le lob­bying interne semble à la fois dému­nies et abat­tues. Entendons-nous. Le propos n’est pas de conclure que le lob­bying et la com­mu­ni­ca­tion grand public sont inutiles. Mais qu’ils ne peuvent être fruc­tueux que pensés dans la construc­tion d’un rap­port de force social ne tran­si­geant pas avec des véri­tables objec­tifs de trans­for­ma­tion du monde dans lequel nous vivons.

3- L’arrivée mas­sive des mou­ve­ments sociaux dans la bataille climatique

Finalement, si le sommet de Copenhague res­tera dans les mémoires, c’est parce qu’il marque l’arrivée mas­sive des mou­ve­ments sociaux dans la bataille cli­ma­tique. C’est déci­sif. Il y aura aussi un avant et un après Copenhague 2009 de ce point de vue. L’avenir nous dira si, 10 ans après Seattle, la « conver­gence inédite entre mou­ve­ments sociaux, mou­ve­ments éco­lo­gistes, mou­ve­ments de soli­da­rité inter­na­tio­nale » obser­vée à Copenhague fait réel­le­ment « naître un nouvel espoir et consti­tue un tour­nant du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste», comme le dit Attac. A l’image de Seattle, des tac­tiques et pra­tiques mili­tantes très diverses ont pu se côtoyer, se mêler et se ren­for­cer mutuel­le­ment. A l’immense mani­fes­ta­tion du 12 décembre réunis­sant 100.000 per­sonnes, se sont ajou­tées l’excellente décla­ra­tion « Changeons le Système ! Pas le Climat !» et les 300 ini­tia­tives (débats, pré­sen­ta­tion de rap­ports, expo­si­tions, théâtre, concerts…) du KlimaForum, por­tées par plus de 250 organisations.

Il faut y rajou­ter les mul­tiples actions de rue qui ont main­tenu la pres­sion et l’expression citoyenne durant les deux semaines. Et notam­ment l’initiative du 16 décembre, « Reclaim Power», portée par les coa­li­tions Climate Justice Now ! et Climate Justice Action, mêlant une mani­fes­ta­tion et des actions visant à se rap­pro­cher au plus près du Bella Center et des inter­ven­tions à l’intérieur même des négo­cia­tions (vidéo ici et ici) pour bous­cu­ler les négo­cia­tions offi­cielles en créant un « Forum des Peuples » et faire entendre les pro­po­si­tions de celles et ceux qui sont ne sont jamais écouté-e-s. Avec les ten­sions et divi­sions entre pays et blocs de pays au sein de négo­cia­tions, tous les ingré­dients de Seattle étaient donc réunis. Avec une dif­fé­rence notable. Il y a dix ans, il s’agissait de blo­quer les négo­cia­tions de l’OMC visant à libé­ra­li­ser des pans entiers de ser­vices publics et d’activités essen­tielles aux populations.

A Copenhague, les coa­li­tions d’ONG et de mou­ve­ments sociaux exi­geaient l’obtention d’un accord contrai­gnant, juste et à la hau­teur des enjeux. Le climat étant le pre­mier sujet poli­tique pla­né­taire à soli­da­rité obli­ga­toire, l’obtention d’un tel accord, dans un cadre onu­sien mul­ti­la­té­ral, est une abso­lue néces­sité. Après Copenhague, il devient évident que seul un rap­port de force mon­dial construit par des mobi­li­sa­tions citoyennes et sociales sans pré­cé­dent peut l’autoriser. Il faut s’y mettre dès aujourd’hui. En ancrant nos reven­di­ca­tions glo­bales dans des mobi­li­sa­tions et alter­na­tives locales et natio­nales. Sans tran­si­ger sur le fond.

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