Transformer l’État ?

Par Mis en ligne le 01 août 2013

« Dans les années 1990, plusieurs mouvements ont résisté aux politiques de privatisation et parfois, ces batailles sont allées dans le sens de la transformation de l’État. »

Hilary Wainwright

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Le nouveau syndicalisme dans le secteur public

Des luttes émanent de syn­di­cats du sec­teur public et de vastes alliances sociales, tant au niveau local que natio­nal et inter­na­tio­nal, ont brisé la tra­di­tion­nelle divi­sion du tra­vail social-démo­crate entre un syn­di­ca­lisme centré sur les rela­tions indus­trielles et des enti­tés poli­tiques. Dans leur refus d’accepter la mar­chan­di­sa­tion des ser­vices publics et en insis­tant sur la néces­sité de défendre le bien public plutôt que le profit, les syn­di­cats ont pris des res­pon­sa­bi­li­tés citoyennes dans ce qui était aupa­ra­vant la sphère de la poli­tique de la repré­sen­ta­tion. Ainsi ils ont défendu l’importance de l’État comme moyen de redis­tri­buer et de dé-mar­chan­di­ser. Ils ont ouvert une dyna­mique pour renou­ve­ler et trans­for­mer les rap­ports à l’extérieur de la logique du marché. Parmi les avan­cées impor­tantes, on observe la capa­cité de syn­di­cats à coopé­rer avec des asso­cia­tions d’usagers et des com­mu­nau­tés, dans une lutte pour recen­trer la vie sur les valeurs d’usage, au lieu de sim­ple­ment négo­cier le prix et les condi­tions du tra­vail sala­rié. Pour gagner la bataille pour le ser­vice public, ces syn­di­cats trans­forment leur orga­ni­sa­tion, aupa­ra­vant un moyen de repré­sen­ta­tion et de mobi­li­sa­tion, en en moyen de socia­li­ser démo­cra­ti­que­ment le savoir que les tra­vailleurs et les usa­gers ont déjà, bien que sous une forme frag­men­tée, et d’imaginer com­ment le ser­vice public peut être déve­loppé et amé­lioré. En fait, ils cherchent à dépas­ser la nature alié­née du tra­vail et font de leurs luttes un moyen de réa­li­ser le poten­tiel d’une sphère publique dé-mar­chan­di­sée.

Quelle organisation politique ?

De facto, le concept du « poli­tique » s’est élargi et est devenu une réa­lité plus ample cen­trée sur la trans­for­ma­tion des rap­ports de pou­voir dans la société. Ces ini­tia­tives, en cours et pas­sées, sont deve­nues plus poli­tiques en s’adressant à des sites spé­ci­fiques de rap­ports sociaux, tout en déve­lop­pant une vision plus large et des valeurs. Elles ont créé des alter­na­tives dans le temps pré­sent, non seule­ment indi­quant l’avenir pour lequel les gens se battent, mais ouvrant de nou­velles dyna­miques de chan­ge­ment. Certes, cette pers­pec­tive res­semble à celle évo­quée par André Gorz dans les années 1960. Mais dans le contexte actuel, les dimen­sions orga­ni­sa­tion­nelles ne sont plus les mêmes. Dans le sillon des défaites des orga­ni­sa­tions de gauche, devant l’impact dévas­ta­teur des poli­tiques néo­li­bé­rales et des chan­ge­ments radi­caux dans la tech­no­lo­gie et l’organisation de la pro­duc­tion, nous fai­sons face à des formes extrêmes de frag­men­ta­tion et de dis­per­sion. Dans la résis­tance contre la pri­va­ti­sa­tion, les luttes illus­trent les contours d’un futur alter­na­tif, défen­dant ou récu­pé­rant le bien public contre les ten­ta­tives de le pri­va­ti­ser, mais aussi en le ren­dant réel­le­ment public dans son fonc­tion­ne­ment, et pas seule­ment dans sa pro­priété. Ces luttes ne peuvent pas dépendre uni­que­ment des orga­ni­sa­tions syn­di­cales tra­di­tion­nelles. Il faut inno­ver et créer des liens avec les com­mu­nau­tés où le syn­di­cat devient un acteur parmi plu­sieurs et où les partis de gauche ont une pré­sence plutôt modeste. Tout cela implique la trans­for­ma­tion du syn­di­ca­lisme comme moyen de négo­cier en un outil pour recueillir le savoir ouvrier et pro­pul­ser l’action mili­tante de manière à trans­for­mer les ser­vices selon les besoins des usa­gers.

Nouvelles formes de communication et de diffusion du savoir

Cette hybri­da­tion de nou­velles et d’anciennes formes orga­ni­sa­tion­nelles, déve­lop­pées et com­bi­nées dans un but commun, est un pro­ces­sus qu’on observe un peu par­tout. Une car­to­gra­phie de cette tran­si­tion des formes orga­ni­sa­tion­nelles fait res­sor­tir cer­tains traits com­muns. Il y a d’abord l’importance des moyens de com­mu­ni­ca­tion. L’organisation est tou­jours une ques­tion de com­mu­ni­ca­tion, de même qu’un pro­ces­sus de prise de déci­sion et de dis­ci­pline. Les nou­velles tech­no­lo­gies de com­mu­ni­ca­tion faci­litent la coor­di­na­tion en réseau sur des objec­tifs com­muns et des valeurs par­ta­gées, tout en recon­nais­sant la plu­ra­lité des tac­tiques et des formes orga­ni­sa­tion­nelles, ce qui rend caduque la néces­sité d’un centre unique. Ces approches en réseau exis­taient aupa­ra­vant, mais la tech­no­lo­gie a élargi les pos­si­bi­li­tés, tout en créant de nou­veaux pro­blèmes.

Il y a ensuite des carac­té­ris­tiques qui concernent le savoir. La dif­fu­sion de formes d’organisation à la fois dis­per­sées et col­la­bo­ra­tives créent des condi­tions favo­rables pour réa­li­ser ce qu’ont ima­giné dans les années 1970 le fémi­nisme, le syn­di­ca­lisme radi­cale et les réseaux d’éducation popu­laire et com­mu­nau­taires dans plu­sieurs régions du Sud. Plusieurs mou­ve­ments ont inté­gré dans leurs pra­tiques le savoir créa­tif des gens dits « ordi­naires », contre la « ges­tion scien­ti­fique » de l’usine for­diste et le savoir cen­tra­lisé et pro­fes­sion­nel de l’État social-démo­crate. Leur com­pré­hen­sion de l’importance du savoir expé­rien­tiel et théo­rique, tacite et codi­fié, s’est repro­duite dans l’idée de la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive. Cela altère les pro­grammes poli­tiques, menant à des pro­ces­sus par­ti­ci­pa­tifs plus amples que ce qui se pas­sait aupa­ra­vant. De plu­sieurs façons, les fonc­tions asso­ciées aux partis poli­tiques sont main­te­nant accou­plées à plu­sieurs acteurs auto­nomes par­ta­geant des valeurs com­munes. Cette com­plexité a des effets impor­tants. Par exemple, la sorte d’unité requise pour une cam­pagne élec­to­rale n’est pas la même que celle qui est néces­saire pour construire un réseau de centres sociaux ou des alliances com­mu­nau­taires et syn­di­cales. La ques­tion de la forme orga­ni­sa­tion­nelle doit être struc­tu­rée de manière à être adé­quate à l’objectif de l’activité.

Nouvelles explorations

Il n’est plus néces­saire de faire partie d’un cadre poli­tique unique. Il y a plu­sieurs moyens de par­ta­ger et de com­mu­ni­quer des valeurs com­munes. Il reste cepen­dant de nom­breux pro­blèmes irré­so­lus, dont celui que nous avons évoqué tout au long de ce texte, à savoir la ques­tion de la repré­sen­ta­tion dans le sys­tème poli­tique, de la redis­tri­bu­tion des res­sources publiques et du redé­ploie­ment du pou­voir d’état. Il nous faut alors reve­nir à une approche cri­tique consi­dé­rant que les citoyenNEs ne sont pas des indi­vi­dus ato­mi­sés au sein d’une éga­lité poli­tique for­melle et abs­traite, mais des citoyenNEs encastréES dans des rap­ports sociaux concrets et pré­sents inégaux, en tant que tra­vailleurs et tra­vailleuses, femmes, mino­ri­tés eth­niques, per­sonnes han­di­ca­pées, etc. La démo­cra­tie par­le­men­taire exis­tante tend à occul­ter ces inéga­li­tés de richesse et de pou­voir. Elle devient davan­tage pro­blé­ma­tique au fur et à mesure que des déci­sions impor­tantes sont aban­don­nées à des struc­tures opaques et tech­no­cra­tiques, ce qui dépo­li­tise le pro­ces­sus de prise de déci­sions sur l’avenir de la société. Cette ten­dance est asso­ciée à la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, mais elle s’inscrit aussi en conti­nuité avec la démo­cra­tie libé­rale, selon laquelle l’avenir des pauvres « appar­tient » aux mains du marché capi­ta­liste.

Des formes orga­ni­sa­tion­nelles sont néces­saires pour que les luttes soient pré­sentes dans le sys­tème poli­tique. Ces luttes ren­forcent le mandat élec­to­ral des partis de gauche en reven­di­quant et en éla­bo­rant les enga­ge­ments. Pour les partis, cela est beau­coup plus com­plexe que d’être sim­ple­ment la « voix des sans voix ». Pour agir dans le sens de la trans­for­ma­tion, le parti doit faire partie d’une constel­la­tion d’organisations agis­sant à l’extérieur des ins­ti­tu­tions poli­tiques, par­ta­geant plus ou moins des valeurs et des objec­tifs com­muns. Ensuite, il doit servir à l’intérieur d’un mandat construit par le réseau ou la constel­la­tion. Ces man­dats doivent être éva­lués et le rôle des par­le­men­taires doit être soumis à des dis­cus­sions publiques. De plus, le parti doit appuyer les orga­ni­sa­tions extra-par­le­men­taires. Il doit fonc­tion­ner avec ses lea­ders et ses mili­tants de manière à par­ta­ger le pou­voir et la connais­sance. Il doit inno­ver dans ses formes orga­ni­sa­tion­nelles pour contrer les pres­sions qui drainent les par­le­men­taires dans les dédales du par­le­men­ta­risme d’où émane une sorte de classe poli­tique fonc­tion­nant ses propres bases.

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