Tout pour l’or noir, y compris la planète

Mis en ligne le 16 juin 2010

mardi 15 juin 2010, par Michael T. Klare

La pro­di­gieuse quan­tité de pétrole qui se déverse aujourd’hui dans le Golfe du Mexique est l’un des désastres éco­lo­giques les plus impor­tants de l’histoire de l’humanité. Il ne s’agit pour­tant, selon Michael T. Klare, pro­fes­seur à Hampshire College, que d’un pré­lude à ce qui nous attend dans la phase de pénu­rie de pétrole qui s’annonce. Nous pro­po­sons ici quelques extraits d’un article de cet auteur.

Quelles que soient les causes directes de l’explosion qui a détruit la pla­te­forme pétro­lière Deepwater Horizon le 20 avril, les rai­sons sous-jacentes ne font aucun doute : un gou­ver­ne­ment influencé par les entre­prises dans le but d’exploiter les réserves de pétrole et de gaz natu­rel dans des envi­ron­ne­ments extrêmes et dans des condi­tions d’exploitation tou­jours plus ris­quées. Les États-Unis sont entrés dans l’ère de l’hydrocarbure en pos­sé­dant l’un des plus grands bas­sins de pétrole et de gaz natu­rel. L’exploitation de ses res­sources, riches et variées, a long­temps contri­bué à la pros­pé­rité et à la puis­sance de la nation, mais aussi aux pro­fits des plus grandes entre­prises pétro­lières, tel que BP et Exxon. Aujourd’hui, la plu­part des réserves de pétrole et de gaz aisé­ment acces­sibles se sont épui­sées et il faut donc aller les cher­cher dans les régions dif­fi­ciles d’accès tels que l’Alaska et l’Arctique. Afin d’assurer la four­ni­ture d’hydrocarbure – et donc la pros­pé­rité de ces entre­prises – les admi­nis­tra­tions suc­ces­sives ont encou­ragé l’exploitation de ces sources d’énergies avec un mépris stu­pé­fiant pour les dan­gers qui en résultent. […].

Il y aura du sang

L’extraction du pétrole et du gaz a tou­jours com­porté des risques ; la plu­part des réserves éner­gé­tiques étant enfouies très pro­fon­dé­ment sous la sur­face ter­restre. Le forage peut pro­vo­quer une explo­sion par la libé­ra­tion des hydro­car­bures […] Dans les pre­mières années d’activité de l’industrie pétro­lière, ce phé­no­mène – popu­la­risé par le film There Will Be Blood – pro­vo­quait fré­quem­ment des dom­mages humains et envi­ron­ne­men­taux […]. Aujourd’hui, la ruée vers les réserves dif­fi­ci­le­ment acces­sibles d’Alaska, d’Antarctique et des eaux pro­fondes marque le retour à une ver­sion par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reuse de ces pre­miers essais. Les entre­prises pétro­lières sont confron­tées à des risques aussi nou­veaux qu’inattendus et leurs tech­no­lo­gies – déve­lop­pées dans des contextes plutôt bénins – sont inca­pables de répondre de façon adé­quate à ces nou­veaux enjeux. Les dégâts envi­ron­ne­men­taux s’avèrent être bien plus dévas­ta­teurs que tout ce qui existe dans les annales indus­trielles du 19e siècle et du début du 20e siècle. Malgré les risques évi­dents et les sys­tèmes de sécu­ri­tés inadé­quats, les admi­nis­tra­tions états-uniennes suc­ces­sives, celle de Barak Obama com­prise, ont sou­tenu les stra­té­gies d’entreprises favo­ri­sant l’exploitation de réserves de pétrole et de gaz dans les zones envi­ron­ne­men­tales sen­sibles. […]. Ce sou­tien s’est d’abord mani­festé plei­ne­ment au tra­vers de la Politique d’Energie Nationale (PEN) adop­tée par le Président George W. Bush en mai 2001 et diri­gée par l’ex-vice pré­sident du Conseil d’administration de Haliburton, Dick Cheney. L’idée défen­due alors était de pro­té­ger les États-Unis contre la menace que fai­sait peser sur elle l’importation d’énergie […]. La solu­tion ? ? Augmenter l’exploitation de réserves éner­gé­tiques non conven­tion­nelles – pétrole et gaz se trou­vant dans les zones d’eaux pro­fondes au large du Golfe du Mexique, de la plaque conti­nen­tale extrême de l’Alaska, de l’Arctique amé­ri­cain, tout comme dans l’exploitation des schistes bitu­meux. […]

Recherche com­pul­sive à haut risque du profit

La plu­part des entre­prises pétro­lières déve­loppent des argu­ments impla­cables afin de jus­ti­fier un enga­ge­ment crois­sant dans l’exploitation des sources d’énergies situées dans des régions extrêmes. Chaque année, afin d’éviter une chute de leurs actions, ces firmes doivent rem­pla­cer le pétrole extrait des puits qu’elles pos­sèdent par d’autres réserves. Or, si la plu­part des puits de pétrole et de gaz, pro­ve­nant des zones tra­di­tion­nelles d’extraction, se sont épui­sés, de nom­breux ter­rains pro­met­teurs au Moyen-Orient, en Amérique latine et en Ex-Union sovié­tique sont aujourd’hui sous le contrôle exclu­sif d’entreprises natio­nales tels que Saudi Aramco, Mexico’s Pemex, et Venezuela PdVSA. Ainsi, les firmes pri­vées, lar­ge­ment connues sous le nom d’entreprises inter­na­tio­nales du pétrole (EIP), se voient limi­tées dans la recons­ti­tu­tion de leurs réserves. La ruée vers le pétrole se pour­suit dans l’Afrique sub-saha­rienne, où la majo­rité des gou­ver­ne­ments auto­risent encore une par­ti­ci­pa­tion des EIP. Elles se heurtent ici cepen­dant à une rude concur­rence des entre­prises chi­noises et des autres entre­prises d’État. Les seules régions où elles ont vir­tuel­le­ment les mains libres sont donc l’Arctique, le Golfe du Mexique, l’Atlantique nord et la mer du Nord. Il n’est donc pas sur­pre­nant qu’elles y concentrent leurs efforts, et cela, quelque soient les dan­gers pour les êtres humains ou pour la pla­nète. […].

Alors qu’une sur­veillance insuf­fi­sante et un équi­pe­ment défec­tueux ont pu jouer un rôle cri­tique dans la catas­trophe de BP dans le Golfe, la pre­mière raison du désastre réside dans la course com­pul­sive des grandes firmes pétro­lières pour com­pen­ser le déclin de leurs réserves tra­di­tion­nelles en cher­chant à se four­nir dans des zones intrin­sè­que­ment dan­ge­reuses – les risques étant igno­rés. Tant que de tels com­por­te­ments com­pul­sifs pré­vau­dront, il est à parier que de nom­breux désastres du même type sui­vront.

Michael T. Klare

KLARE Michael T. * Publié en fran­çais par « soli­da­ri­téS » n°169 (03/06/2010), p. 8. Traduction et cou­pures Isabelle Lucas ; Titre et inter­titres de la rédac­tion de « soli­da­ri­téS ». * La ver­sion anglaise com­plète est dis­po­nible sur ESSF : A New Oil Rush Endangers the Gulf of Mexico and the Planet

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