Tous contre la finance ?

Par Mis en ligne le 01 juillet 2011

Apparemment, les choses sont simples. La crise finan­cière qui a éclaté en 2008, et qui est loin d’être ter­mi­née, a révélé le véri­table visage du capi­ta­lisme contem­po­rain : l’économie, et fina­le­ment la société tout entière, sont domi­nées par la haute finance. Les banques, les assu­rances et les fonds de pla­ce­ment n’investissent pas dans la pro­duc­tion réelle, mais jettent presque tout l’argent dis­po­nible dans la spé­cu­la­tion, laquelle n’enrichit que les spé­cu­la­teurs, tandis qu’elle détruit des emplois et crée la misère. Le capi­tal finan­cier peut dicter sa loi aux gou­ver­ne­ments, y com­pris ceux des pays les plus puis­sants, quand il ne pré­fère pas les cor­rompre. Il achète éga­le­ment les médias.

Ainsi, la démo­cra­tie se trouve vidée de toute sub­stance. Certains pensent que ce sont les « maîtres du monde » eux-mêmes qui ont inventé la crise actuelle, pour en tirer des pro­fits encore plus grands et faire passer des mesures dras­ti­que­ment anti­po­pu­laires. En effet, les États, qui lésinent même sur les dépenses les plus impor­tantes pour le bien public, ont su trou­ver des sommes astro­no­miques pour sauver les banques et les pro­fits de leurs action­naires. Face à cette situa­tion scan­da­leuse, il faut s’engager afin qu’une véri­table poli­tique reprenne ses droits et qu’un gou­ver­ne­ment de gauche pose des limites sévères à la finance, défende le tra­vail sala­rié et fasse reve­nir le plein-emploi. Il ne reste qu’à trou­ver des can­di­dats qui sachent fédé­rer les dif­fé­rentes âmes de la gauche en vue des élec­tions.

Mais est-ce si simple ? Est-on sûr que la toute puis­sance de la finance, et les poli­tiques néo­li­bé­rales qui la sou­tiennent, consti­tuent la cause prin­ci­pale des tur­bu­lences actuelles ? Et si, au contraire, elles n’étaient que le symp­tôme d’une crise bien plus pro­fonde, d’une crise de toute la société capi­ta­liste ?

Ce qui confère leur valeur aux mar­chan­dises, c’est le tra­vail qui les crée. Moins il faut de temps pour pro­duire une mar­chan­dise, moins elle a de valeur, et moins elle coûte cher. Mais elle donne aussi moins de profit. Les gains de pro­duc­ti­vité, élé­ment clef du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste, ont pour effet para­doxal de dimi­nuer valeur et sur­va­leur de chaque mar­chan­dise par­ti­cu­lière. Lorsque les méca­nismes de com­pen­sa­tion – notam­ment l’augmentation de la pro­duc­tion – ne suf­fi­saient plus pour com­pen­ser la chute de ren­ta­bi­lité, le capi­tal a com­mencé à se diri­ger – sur­tout à partir des années 1970 – vers le « capi­tal fictif », où le crédit génère d’autres cré­dits. Cela a encore pro­curé des pro­fits notables à cer­tains, et a causé des ravages sociaux énormes. Cependant, ce n’en état pas moins une fuite en avant du sys­tème capi­ta­liste, et non une expan­sion. Il est impos­sible d’éliminer la cause pro­fonde de la crise per­ma­nente de la valo­ri­sa­tion du capi­tal : le rem­pla­ce­ment de la force de tra­vail par les tech­no­lo­gies, qui en tant que telles ne créent pas de valeur.

La spé­cu­la­tion, loin d’être le fac­teur qui per­turbe une éco­no­mie autre­ment saine, a permis de conti­nuer pen­dant les der­nières décen­nies la fic­tion de la pros­pé­rité capi­ta­liste. Sans les béquilles offertes par la finan­cia­ri­sa­tion, la société de marché se serait déjà écrou­lée, avec ses emplois et aussi sa démo­cra­tie. Maintenant, la corde semble sur le point de se rompre défi­ni­ti­ve­ment. Le ministre des Finances ita­lien, Giulio Tremonti, l’a exprimé ainsi : « C’est comme dans un jeu vidéo. On abat un monstre, on pense pou­voir se détendre, et voilà qu’apparaît un nou­veau monstre encore plus dan­ge­reux. » (Cette méta­phore permet d’ailleurs de com­prendre ce que fait aujourd’hui un ministre de son temps libre.)

Ce qui se pro­file der­rière les crises finan­cières, c’est l’épuisement des caté­go­ries de base du capi­ta­lisme : mar­chan­dise et argent, tra­vail et valeur. Le capi­ta­lisme n’est pas seule­ment la domi­na­tion de quelques riches méchants sur les tra­vailleurs. Il consiste essen­tiel­le­ment dans la domi­na­tion imper­son­nelle qu’exercent la mar­chan­dise et l’argent, le tra­vail et la valeur sur la société toute entière. Ces caté­go­ries ont été créées par l’humanité elle-même – mais elle les regarde comme si c’étaient des dieux qui la gou­vernent. C’est ce que Karl Marx a appelé le « féti­chisme de la mar­chan­dise ». Aujourd’hui, tout le monde y par­ti­cipe, même si ce n’est évi­dem­ment ni dans le même rôle ni avec les mêmes béné­fices.

Face au tota­li­ta­risme de la mar­chan­dise, on ne peut pas se limi­ter à crier à l’adresse des spé­cu­la­teurs et autres gros voleurs : « Rendez-nous notre argent. » Il faut plutôt com­prendre le carac­tère hau­te­ment des­truc­tif de l’argent, de la mar­chan­dise et du tra­vail qui les pro­duit. La demande que le capi­ta­lisme s’ « assai­nisse » pour mieux repar­tir et deve­nir plus juste, est illu­soire : les cata­clysmes actuels ne sont pas dus à une conju­ra­tion de la frac­tion la plus rapace de la classe domi­nante, mais consti­tuent la consé­quence inévi­table de pro­blèmes qui font depuis tou­jours partie de la nature même du capi­ta­lisme. La vie à crédit n’était pas une per­ver­sion cor­ri­gible, mais un der­nier sur­saut pour le capi­ta­lisme – et pour tous ceux qui y vivent.

Avoir conscience de tout cela évite de tomber dans le piège du popu­lisme qui veut libé­rer les « tra­vailleurs et les épar­gnants hon­nêtes » – consi­dé­rés comme simples vic­times du sys­tème – de l’emprise d’un mal per­son­na­lisé dans la figure du spé­cu­la­teur. Sauver le capi­ta­lisme en attri­buant toutes ses fautes aux agis­se­ments d’une mino­rité inter­na­tio­nale de « para­sites », on a déjà vu ça. Il est très insuf­fi­sant de dire comme le fait Stéphane Hessel dans un entre­tien dans Le Monde : « L’économie finan­cia­ri­sée est le prin­ci­pal ennemi. »

La seule alter­na­tive est une cri­tique véri­table de la société capi­ta­liste dans tous ses aspects (et pas uni­que­ment du néo-libé­ra­lisme). Le capi­ta­lisme n’est pas iden­tique au seul marché : l’Etat consti­tue son autre visage, tout en étant struc­tu­rel­le­ment soumis au capi­tal, qui doit lui four­nir les indis­pen­sables moyens éco­no­miques d’intervention. L’Etat ne peut pas être un espace public de la déci­sion sou­ve­raine. Mais même en tant que binôme Etat-marché, le capi­ta­lisme n’est pas, ou n’est plus, une simple contrainte qui s’impose de l’extérieur à des sujets tou­jours réfrac­taires. Le mode de vie qu’il a créé passe depuis long­temps presque par­tout pour hau­te­ment dési­rable, et sa fin pos­sible pour une catas­trophe.

La pensée de la « décrois­sance » s’inscrit, en revanche, dans la ligne de ceux qui cri­tiquent les conte­nus mêmes de la « pros­pé­rité » capi­ta­liste. Renoncer à l’attente d’une crois­sance éco­no­mique per­ma­nente, et par consé­quent à celle d’une dis­po­ni­bi­lité tou­jours majeure de mar­chan­dises, pré­sup­pose effec­ti­ve­ment de dépas­ser les bornes d’un « modèle éco­no­mique alter­na­tif » et d’imaginer la sortie de toute la « civi­li­sa­tion » capi­ta­liste.

Mais c’est ici que le bât blesse. La décrois­sance se veut rai­son­nable, réfor­miste, gra­duelle, pos­sible dans l’immédiat. Elle appelle à la bonne volonté de tout un chacun « déci­deurs » et « élus » inclus. Ainsi, elle esca­mote, par calcul ou naï­veté, le pro­blème cen­tral : le désir obses­sion­nel de « crois­sance », même s’il pré­sente effec­ti­ve­ment dans nos socié­tés les traits d’une croyance reli­gieuse, n’est pas un simple leurre de l’esprit qu’on pour­rait guérir avec des bons argu­ments, sans s’attaquer en même temps à la racine de ce besoin de « croître » en per­ma­nence que l’époque moderne, et elle seule, res­sent. Cette racine, c’est la trans­for­ma­tion inces­sante de tra­vail en valeur et la néces­sité d’augmenter la pro­duc­tion glo­bale pour contre­car­rer les effets de la dimi­nu­tion de la valeur conte­nue dans chaque mar­chan­dise par­ti­cu­lière. La crise éco­lo­gique en est la consé­quence iné­luc­table. Il ne s’agit donc pas de reven­di­quer le retour au « plein emploi », qui en vérité n’est ni pos­sible ni sou­hai­table, ni de « dis­tri­buer autre­ment le tra­vail ». Il faut plutôt en finir avec le fait qu’on ne peut pas vivre sans avoir réussi au préa­lable de se vendre pour un tra­vail sou­vent alié­nant et inutile, voire nocif.

Si les décrois­sants ne veulent pas finir, un jour ou l’autre, par donner aux vic­times de la furie capi­ta­liste des recettes sur la meilleure manière de vivre « digne­ment » leur pau­vreté, ou par deve­nir les conseillers de quelques princes éco­lo­gi­que­ment éclai­rés, ils doivent envi­sa­ger la sortie de la société mar­chande, où l’activité sociale prend la forme de la mar­chan­dise et de l’argent, du tra­vail et de la valeur. La voie reste à trou­ver ; mais on peut déjà dire qu’elle ne pas­sera pas par une appro­pria­tion des ins­ti­tu­tions de l’Etat, à aucun niveau. Elle pas­sera plutôt par un mou­ve­ment de déser­tion par rap­port à toutes les formes qui veulent nous faire croire que nous sommes tou­jours les citoyens d’une démo­cra­tie res­pec­table, même quand l’économie mar­chande nous a déjà trans­for­més en « non ren­tables » et en « super­flus », actuels ou poten­tiels.

Paru dans le jour­nal fran­çais Le Sarkophage,

n°23, 12 mars-14 mai 2011.

D’autres textes sur ce site sur le même thème :

Crédit à mort (Anselm Jappe).

C’est la faute à qui ? (Anselm Jappe)

Crash Course. Pourquoi l’effondrement de la bulle finan­cière n’est pas la faute de » ban­quiers cupides » et pour­quoi il ne peut y avoir un retour à un capi­ta­lisme social d’assistance (par le groupe Krisis, 2008).

Le spé­cu­la­teur déchaîné. Taxe Tobin et natio­na­lisme key­né­sien, une mix­ture indi­geste. Pour l’abolition du sala­riat (par Ernst Lohoff du groupe Krisis)

La » crise finan­cière » est une crise du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste (résumé des thèses de Norbert Trenkle du groupe Krisis)

Crise finan­cière : mode d’emploi (par Denis Baba)

Pourquoi la crise s’aggrave : la crois­sance ne crée pas de la richesse mais de la pau­vreté (par Gérard Briche)

Le » retour de l’Etat » comme admi­nis­tra­teur de la crise (par Norbert Trenkle 2009)

Le der­nier stade du capi­ta­lisme d’Etat (par Robert Kurz, 2008)

Le vilain spé­cu­la­teur (par Robert Kurz, 2003)


[1] Anselm Jappe est l’auteur d’un ouvrage de réfé­rence sur Guy Debord. Essai (Denoël), de Les Aventures de la mar­chan­dise. Pour une nou­velle cri­tique de la valeur, Denoël, 2003, de L’avant-garde incap­pec­table. Réflexions sur Guy Debord (Lignes, 2003), de Les Habits neufs de l’Empire. Réflexions sur Hardt, Ruffin et Negri (Avec Robert Kurz, Lignes, 2004) et de Crédit à mort. La décom­po­si­tion du capi­ta­lisme et ses cri­tiques (Lignes, 2011).

Une réponse à “Tous contre la finance ?”

  1. Trob dit :

    J’invite d’urgence à lire « Crédit à mort » (2011) et sur­tout « Les aven­tures de la mar­chan­dise » (sorti 5 ans avant l’écroulement de 2008) pour l’analyse de fond : d’une jus­tesse sidé­rante.
    Reste le chan­tier devant nous : l’action, la décli­nai­son pra­tique de ces ana­lyses et de leurs consé­quences…