Think big, ou les oligopoles universitaires

réplique à Marie-Andrée Chouinard

Les 5 universités canadiennes à plus fort "volume" de recherche ("The big five") appellent à la création de deux classes d'universités qui leur assureraient la part du lion du financement de la recherche. L'éditorial de Marie-Andrée Chouinard critique à juste titre ce modèle d'universités à deux vitesses, où l'innovation technico-économique serait privilégiée au détriment de la démocratisation du savoir, et la recherche à l’enseignement. Il omet cependant de s’opposer à la logique compétitive de l’économie du savoir comme telle, alors que c’est elle qui est à la source du projet inégalitaire des grandes universités canadiennes. Eric Martin
Mis en ligne le 15 septembre 2009
Source : Eric Martin

Les 5 uni­ver­si­tés cana­diennes à plus fort « volume » de recherche (« The big five ») appellent à la créa­tion de deux classes d’universités qui leur assu­re­raient la part du lion du finan­ce­ment de la recherche. L’éditorial de Marie-Andrée Chouinard cri­tique à juste titre ce modèle d’universités à deux vitesses, où l’innovation tech­nico-éco­no­mique serait pri­vi­lé­giée au détri­ment de la démo­cra­ti­sa­tion du savoir, et la recherche à l’enseignement. Il omet cepen­dant de s’opposer à la logique com­pé­ti­tive de l’économie du savoir comme telle, alors que c’est elle qui est à la source du projet inéga­li­taire des grandes uni­ver­si­tés canadiennes.

Les uni­ver­si­tés d’élite, véri­tables oli­go­poles de la recherche, se com­portent vis-à-vis de leurs consoeurs plus petites de la même façon qu’une entre­prise trans­na­tio­nale se com­por­te­rait avec une concur­rente à écra­ser. Cela montre déjà com­bien ces ins­ti­tu­tions se sont déta­chées de leur com­mu­nauté poli­tique pour se lancer dans l’arène d’une course sans fron­tière à la compétitivité.

L’économie du savoir appa­raît ainsi sous son vrai visage : un savoir qui n’est plus au ser­vice de la for­ma­tion des esprits, de la cri­tique et de la trans­mis­sion de culture aux membres d’une col­lec­ti­vité, mais plutôt un ins­tru­ment pro­duc­tif au ser­vice de l’économie infor­ma­tion­nelle. Si les élèves cana­diens ne per­forment plus assez, il suf­fira d’importer des cer­veaux d’ailleurs, l’important étant que la machine conti­nue de tour­ner, sans trop d’égard à la direc­tion qu’elle prend, puisque l’important est de pro­duire beau­coup de “volume” de recherche pour déclas­ser les autres.

C’est ainsi que l’idée selon laquelle les uni­ver­si­tés sont d’abord au ser­vice du déve­lop­pe­ment de l’économie s’est subrep­ti­ce­ment sub­sti­tuée à celle qui vou­lait qu’elle soit d’abord au ser­vice d’un peuple et de la connais­sance. Si Mme Chouinard cri­tique le déve­lop­pe­ment uni­ver­si­taire inégal pro­posé par les “Big Five”, elle n’en reprend pas moins à son compte le dis­cours de l’économie du savoir et de la compétitivité.

L’éditorial affirme qu’au plan du déve­lop­pe­ment du savoir, le Canada fait “un inquié­tant sur-place, qui pour­rait le refou­ler en queue de pelo­ton”, en appe­lant à un refi­nan­ce­ment des uni­ver­si­tés. Dans cette pers­pec­tive, les socié­tés sont enga­gées dans une course au déve­lop­pe­ment éco­no­mique, laquelle passe par l’innovation tech­nos­cien­ti­fique. Leur per­for­mance est mesu­rable d’après le volume de recherche que pro­duisent les uni­ver­si­tés, et cela exige qu’on engage de grandes sommes de capi­taux dans la recherche-déve­lop­pe­ment pour rat­tra­per le retard du Canada vis-à-vis d’adversaires dans le grand jeu du capi­ta­lisme académique.

Le texte de Mme Chouinard ne conteste donc pas la logique de la com­pé­ti­ti­vité elle-même, mais sa mani­fes­ta­tion la plus gros­sière, à savoir l’appétit des “grandes uni­ver­si­tés”. On cri­tique la pointe de l’iceberg, mais pas la masse immer­gée de la com­pé­ti­ti­vité inter­uni­ver­si­taire, avec laquelle il fau­drait rompre. Le projet du Groupe des 5 en est pour­tant la consé­quence logique directe. Plutôt que d’investir des sommes d’argent fan­tas­tiques en recherche pour damer le pion aux autres pays pour l’invention de tech­no­lo­gies sou­vent liée à des appli­ca­tions mili­taires ou des­truc­trices du vivant, le Canada devraient remettre ses uni­ver­si­tés au ser­vice de la for­ma­tion intel­lec­tuelle de sa popu­la­tion, un besoin pour le moins criant consi­dé­rant les crises éco­no­miques et éco­lo­giques aux­quelles les citoyens et citoyennes devront faire face avec intel­li­gence et huma­nité, deux choses que toute la tech­nos­cience du monde ne rem­pla­cera jamais.

En 1971, le socio­logue Fernand Dumont avait fait cette mise en garde contre l’américanisation et la com­mer­cia­li­sa­tion des uni­ver­si­tés du Québec : « Quand le chô­mage gagne des indus­tries vieillies, faut-il conti­nuer de courir après les sec­teurs de pointe de l’économie amé­ri­caine ? Quand il n’y a encore aucun centre de recherche un peu impor­tant dans le Québec (…) faut-il envier la NASA ? Devant le petit nombre de pro­fes­seurs dans la plu­part de nos dépar­te­ments, faut-il lor­gner rageu­se­ment du côté d’Harvard ? ».

En vou­lant singer les uni­ver­si­tés amé­ri­caines, celles du Québec ris­quaient d’en deve­nir une paro­die ridi­cule : « Ou bien nous ferons de nos uni­ver­si­tés de piètres répé­ti­tions ou de ridi­cules modèles réduits des ins­ti­tu­tions les plus pres­ti­gieuses (ou les plus riches) d’alentour ; ou bien nous déci­de­rons que c’est en reve­nant aux inten­tions fon­da­men­tales de l’apprentissage et pour un pays comme celui-ci que les objec­tifs doivent être formulés ».

La mise en garde de Fernand Dumont est tou­jours d’une –navrante- actua­lité. Il faut non seule­ment refu­ser la logique inéga­li­taire des oli­go­poles uni­ver­si­taires, mais aussi la logique pro­fonde qui l’anime. Cela per­met­trait peut-être de remettre les uni­ver­si­tés au ser­vice du peuple, de la connais­sance et de la culture, plutôt que d’en faire des maillons de valo­ri­sa­tion éco­no­mique, elle-même au béné­fice d’un petit nombre. Cela ne veut pas néces­sai­re­ment dire qu’il faille inves­tir plus dans les uni­ver­si­tés : cela veut dire inves­tir mieux, et sortir d’une logique pro­duc­ti­viste de gas­pillage. Au modèle du “Think Big”, modèle de cancre s’il en est, pour­rait ainsi s’opposer un modèle du “penser local”, où l’apprentissage serait moins tourné vers le dépas­se­ment tech­no­lo­gique accé­léré des limites du monde qu’à la pré­ser­va­tion de sa fra­gi­lité, celle de la nature comme celles des cultures.

Les commentaires sont fermés.