The Inside Man : les années Blair

Une belle autobiographie... sans l'ombre d'une autocritique

Par Mis en ligne le 14 novembre 2010
Fidèle à la tra­di­tion de tout ancien chef d’Etat qui veut lais­ser quelque chose de plus que des déci­sions contro­ver­sées der­rière lui, Tony Blair a rédigé 800 pages pour nous racon­ter le voyage 1 qui l’a mené des bancs de l’université à la tête du parti tra­vailliste puis au 10 Downing Street.

Les polé­miques sur le mon­tant sup­posé des droits d’auteur et le goût de Tony Blair pour l’argent ont assuré la pro­mo­tion du livre bien avant sa sortie 2 mais fina­le­ment, peu d’observateurs se sont pen­chés sur le contenu de l’ouvrage…

Et pour­tant ! Qu’on le veuille ou non, Tony Blair est une des grandes per­son­na­li­tés poli­tiques de notre époque. En quelques années, il a trans­formé le parti tra­vailliste, modi­fié radi­ca­le­ment le pay­sage poli­tique bri­tan­nique et mis fin à dix-huit années de règne conser­va­teur en deve­nant Premier ministre en 1997. Figure majeure des deux der­nières décen­nies, il a su main­te­nir son parti au pou­voir pen­dant trois man­dats, record his­to­rique.

Peu de ministres ont contri­bué à mode­ler l’histoire d’une nation aussi pro­fon­dé­ment que Tony Blair ; ses succès et son héri­tage feront débat encore long­temps, qu’il s’agisse des nom­breuses réformes sociales au Royaume-Uni, de la guerre contre le ter­ro­risme et l’engagement en Irak ou des dif­fi­ciles négo­cia­tions de la paix en Irlande.

Ce livre est l’occasion pour lui d’aborder ces évé­ne­ments, mais aussi la trans­for­ma­tion du vieux Parti tra­vailliste en New Labour, le décès tra­gique de Lady Diana, ses rela­tions avec Gordon Brown et Peter Mandelson, les réformes entre­prises pour moder­ni­ser la Grande-Bretagne, les ren­contres avec les grands chefs d’Etat… Sans conces­sion et sou­vent iro­nique, il retrace les hauts et les bas de sa car­rière, et donne à voir non seule­ment le poli­ti­cien et l’homme d’Etat, mais éga­le­ment l’homme tout court.

Par contre, s’il y a un reproche qu’on peut faire à Tony Blair, c’est qu’il regarde beau­coup dans le rétro­vi­seur mais qu’il oublie sou­vent de regar­der aussi dans le miroir : on ne trouve pas l’ombre d’une auto­cri­tique dans les 800 pages du livre. Parfois un « peut-être aurais-je dû faire ceci », mais immé­dia­te­ment contre­ba­lancé par la situa­tion qui aurait poussé qui­conque à agir de la sorte en de pareilles cir­cons­tances.

Une pré­face pour l’édition fran­çaise

Francophile reven­di­qué, Tony Blair, qui manie d’ailleurs très bien la langue de Molière, a rédigé une pré­face spé­ciale pour l’édition fran­çaise. Quelques pages aux allures de décla­ra­tion d’amour 3 et d’amourette : « Un jour, je suis tombé amou­reux d’une Française. Grâce à elle, j’ai pro­gressé en fran­çais. Elle était pas­sion­née. J’étais un peu… anglais. J’ai cru ne jamais arri­ver à la com­prendre. Elle croyait inutile d’essayer. « Arrête de réflé­chir et apprends à te faire plai­sir », me disait-elle sou­vent en riant. Peut-être avait-elle raison. Ou peut-être avions-nous raison tous les deux. »

Mais si Tony Blair aime la France, cette affec­tion ne semble pas se repor­ter sur les lea­ders poli­tiques fran­çais qu’il a croi­sés, notam­ment Jacques Chirac. Pourtant, l’ancien Premier ministre dément la rumeur : « Un mythe répandu pré­tend que je ne l’aimais pas. J’explique dans ce livre que nous ne par­ta­gions pas tou­jours les mêmes idées, ce qui s’avère bien dif­fé­rent. En réa­lité, j’éprouvais beau­coup de res­pect pour lui et, comme je le raconte, il savait se mon­trer digne et géné­reux, bien plus que la plu­part des diri­geants mon­diaux. On peut penser ce qu’on veut de lui, mais il avait du cou­rage. »

Et his­toire d’enfoncer le clou pour qu’on ne l’accuse pas de prê­cher pour sa paroisse, il égra­tigne Lionel Jospin au sujet de la pré­si­den­tielle de 2002 : « Je n’ai jamais douté que Jacques l’emporterait, et quand on me deman­dait pour­quoi, tout ce que j’avais à répondre est qu’il avait l’allure d’un pré­sident fran­çais alors que Jospin avait l’allure d’un pro­fes­seur de fran­çais ; et les Français veulent que leurs pré­si­dents aient l’air, ma foi, de pré­si­dents. Comme Mitterrand. » Le pro­fes­seur Jospin appré­ciera…

Enfin, Tony Blair consacre quelques lignes inté­res­santes à Nicolas Sarkozy : « Certains jugent qu’il affronte des réformes impo­pu­laires et que, pour être réélu, il devra les édul­co­rer. Je pense pré­ci­sé­ment le contraire. S’il s’éloigne de ses réformes, il perdra. Il a été élu pour le chan­ge­ment. L’opinion lui par­don­nera ou oubliera son pré­tendu train de vie luxueux et les « scan­dales » pré­su­més qui, de toute façon, sont gros­siè­re­ment exa­gé­rés. Elle ne lui par­don­nera pas d’oublier ce pour quoi elle l’a élu. Non parce que c’est un type bien, mais parce que la France veut retrou­ver sa gran­deur. Ce qui n’arrivera qu’à tra­vers le chan­ge­ment. » L’avenir jugera…

Le manuel du réno­va­teur

La pre­mière partie du livre porte sur la conquête du lea­der­ship au sein du Parti tra­vailliste, puis relate les tac­tiques et stra­té­gies mises en place pour le faire évo­luer contre son gré. D’entrée de jeu, ce n’était pas gagné. Tout d’abord parce que Gordon Brown sem­blait le suc­ces­seur dési­gné de John Smith 4 et que Tony Blair a fini par lui forcer la main pour deve­nir le chef à sa place, en s’aidant d’une garde rap­pro­chée dont plu­sieurs membres devien­dront ensuite célèbres, comme David Miliband 5 ou Alastair Campbell 6.

Une fois à la tête de l’opposition bri­tan­nique, réfor­mer son propre parti ne fut pas une tâche aisée : Blair n’avait pas le sou­tien des syn­di­cats et bous­cu­ler les vieux dogmes quand on est un jeune par­le­men­taire n’est jamais quelque chose de facile. Mais fina­le­ment, ce qui aura fait la dif­fé­rence, c’est un mélange de téna­cité et d’arrangements rhé­to­riques. Ainsi, peu après son élec­tion, Tony Blair a réussi à chan­ger la charte du Parti qui datait de 1918 en enle­vant les clauses typi­que­ment socia­listes comme la mise en commun des moyens de pro­duc­tion. Le New Labour était né… et rem­por­tait les élec­tions légis­la­tives trois ans plus tard.

La mort de Lady Diana et la paix en Irlande

Devenu Premier ministre, Tony Blair raconte ses cent pre­miers jours comme une période intense avec de nom­breuses réformes et une opi­nion publique enthou­siaste. Mais sa lune de miel avec le peuple bri­tan­nique est brus­que­ment inter­rompu par le décès acci­den­tel de Lady Diana le 31 août 1997 à Paris. Première crise qu’il eut à gérer alors qu’il était au pou­voir depuis moins de quatre mois, cet épi­sode fut si mar­quant pour lui que l’ancien Premier ministre y dédie un cha­pitre entier, rela­tant notam­ment le fossé entre sa concep­tion de jeune chef d’Etat et les posi­tions de la reine qui n’entend rien chan­ger aux cou­tumes de la monar­chie.

Contre toute attente, c’est fina­le­ment le prince Charles qui ser­vira d’intermédiaire entre les deux : « L’un des pro­blèmes de ma rela­tion avec la reine, c’est que nous n’avions pas vrai­ment de points com­muns : ni l’âge, ni la men­ta­lité, ni le milieu. Je la res­pec­tais, elle m’impressionnait un peu, mais en tant que Premier ministre, je ne la connais­sais pas et j’ignorais si elle accep­te­rait le conseil très direct que le devoir me pous­sait à lui donner. (…) C’est pour­quoi je me suis tourné vers Charles. (…) Nous étions de toute évi­dence com­plè­te­ment d’accord. La reine devait prendre la parole et la famille royale se mon­trer. (…) Le len­de­main, toute incer­ti­tude était levée : la reine pro­non­ce­rait un dis­cours télé­visé. « 7

Autre épi­sode dont Tony Blair tire une grande fierté (à juste titre) : les négo­cia­tions avec les dif­fé­rentes fac­tions irlan­daises pour par­ve­nir à réta­blir la paix en Irlande. Dans un long cha­pitre, celui qui est aujourd’hui l’émissaire du Quartet pour le Moyen-Orient 8 fait un long retour en arrière sur la situa­tion irlan­daise de l’époque : fusillades, muti­la­tions, mas­sacres, atten­tats à la bombe… Ce passé qui semble déjà loin­tain résonne comme un drame contem­po­rain sous la plume de Tony Blair. Et pour cause : c’était hier.

Après nous avoir raconté les négo­cia­tions, les dif­fi­cul­tés ren­con­trées et les solu­tions ima­gi­nées, l’ancien Premier ministre dresse une dizaine de règles pour favo­ri­ser les réso­lu­tions des conflits ter­ri­to­riaux, en pre­nant l’exemple de l’Irlande et en l’appliquant au conflit israélo-pales­ti­nien. On retien­dra par exemple le besoin d’un cadre construit autour de prin­cipes ras­sem­bleurs, la néces­sité d’être ima­gi­na­tif en per­ma­nence et sur­tout, le fait de ne pas oublier que « pour les deux camps, résoudre le conflit est un longue route, un pro­ces­sus, pas un évé­ne­ment. »9 La recette fonc­tion­nera-t-elle au Moyen-Orient ? On ne peut que l’espérer.

Toujours avocat de la guerre en Irak

Erreur majeure de ses mémoires : Tony Blair consacre deux cha­pitres extrê­me­ment fouillés au déclen­che­ment de la guerre d’Irak et à la ges­tion de l’après-Saddam Hussein. Manifestement, l’ancien Premier ministre entend mon­trer qu’il a agi en toute bonne foi… On veut bien le croire, mais de là à sou­te­nir mor­di­cus qu’aucune erreur n’a été com­mise, c’est un peu gros. Comme pour le reste du livre, on trouve quelques intros­pec­tions du type « peut-être aurais-je dû faire ceci » mais elles sont immé­dia­te­ment balayées par les cir­cons­tances et les infor­ma­tions dis­po­nibles à l’instant T.

Que ce soit une construc­tion consciente ou une jus­ti­fi­ca­tion incons­ciente, Blair dévoile une sorte de credo qui permet d’éclairer sa déci­sion : »Je ne sau­rais regret­ter la déci­sion d’entrer en guerre. (…) Sur la base de ce que nous savons vrai­ment main­te­nant, je reste per­suadé que lais­ser Saddam au pou­voir se serait révélé un risque plus impor­tant pour notre sécu­rité que le ren­ver­ser. Malgré les consé­quences ter­ribles de la guerre, la réa­lité d’un pays laissé aux mains de Saddam ou de ses fils aurait été sans doute bien pire. (…) J’ai cru déce­ler un élé­ment plus pro­fond : à un cer­tain niveau, sous-jacente, une alliance pre­nait forme entre Etats voyous et groupes ter­ro­ristes. Ils pos­sé­daient un ennemi commun : l’Occident et ses alliés dans le monde arabe et musul­man. Ils par­ta­geaient la peur de la culture, des opi­nions et des idées occi­den­tales. A juste titre, car l’adoption de ses idées les mena­çait réel­le­ment. (…) J’avais en outre le sen­ti­ment que le Moyen-Orient devait être consi­déré comme une région dont les pro­blèmes, en défi­ni­tive, se trou­vaient liés et dont la pro­blé­ma­tique de base se révé­lait simple : de toute urgence, il fal­lait une moder­ni­sa­tion. (…) Cette fois, nous appor­te­rions la démo­cra­tie et la liberté. Nous ren­drions le pou­voir au peuple. Nous l’aiderions à bâtir un avenir meilleur. » 10 En sub­stance, Tony Blair a sauvé le monde. Rien de moins. Mais à la sauce colo­niale tout de même.

Mais malgré ces affir­ma­tions, lorsqu’il se confronte au bilan de l’opération ira­kienne, Blair ne peut dis­si­mu­ler le doute. Une bou­le­ver­sante anec­dote trahit ses états d’âme : « Je garde tou­jours dans mon bureau la lettre d’une Irakienne venue me voir avant le déclen­che­ment de la guerre. Elle m’avait décrit les morts et les tor­tures effroyables que sa famille avait dû subir pour avoir eu le mal­heur de déplaire à l’un des fils de Saddam. Elle m’avait sup­plié d’intervenir. Après la chute de Saddam, elle est repar­tie en Irak. Quelques mois plus tard, elle a été assas­si­née par des fana­tiques. Que me dirait-elle main­te­nant ? »11.

rédac­teur : Rémi RAHER, Critique à non​fic​tion​.fr
Illustration : flickr​.com

Notes :
1 – Le titre ori­gi­nal du livre est « The Journey »
2 – Pour mettre fin à la contro­verse, Tony Blair a annoncé qu’il rever­se­rait la tota­lité des béné­fices de son auto­bio­gra­phie à une asso­cia­tion cari­ta­tive qui vient en aide aux anciens com­bat­tants bles­sés
3 – » J’adore la France. Et, plus sur­pre­nant peut-être pour un Britannique, j’aime les Français. (…) J’apprécie l’élégance, l’humour, la culture, la cui­sine et, bien entendu, le carac­tère fran­çais. »
4 – Le pré­cé­dent leader du Parti tra­vailliste, décédé en 1994
5 – Député tra­vailliste, il a éga­le­ment été ministre des Affaires étran­gères et il affron­tait récem­ment son frère Ed pour prendre la tête du Parti tra­vailliste ; ayant échoué, il est rede­venu un back­ben­cher.
6 – Ancien jour­na­liste puis direc­teur de la com­mu­ni­ca­tion du 10 Downing Street, il est aujourd’hui écri­vain et mili­tant actif de la recherche contre la leu­cé­mie
7 – Chapitre 5, « La prin­cesse Diana », page 174
8 – Organisme infor­mel sur le dos­sier israélo-pales­ti­nien qui regroupe l’Union euro­péenne, la Russie, les États-Unis et l’ONU ; Tony Blair a la tâche de deve­nir un média­teur entre Israéliens et Palestiniens afin de relan­cer la feuille de route pour avan­cer dans le règle­ment du conflit israélo-pales­ti­nien
9 – Chapitre 6, « Paix en Irlande du Nord », page 221
10 – Chapitre 13, « Irak : compte à rebours avant la guerre » pages 425 à 471
11 – Chapitre 15, « Irak : l’après-guerre », page 542

Titre du livre : Mémoires
Auteur : Tony Blair
Éditeur : Albin Michel
Date de publi­ca­tion : 01/09/10
N° ISBN : 2226206256
Couverture ouvrage

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