Témoignage d’un militant Cochabamba, un grand pas pour l’écosocialisme

Mis en ligne le 05 mai 2010

mardi 4 mai 2010, par Roger Rashi

« Avant Cochabamba, l’écosocialisme se limi­tait à un cou­rant intel­lec­tuel parmi des mili­tant-e-s de gauche. Aujourd’hui, il a la pos­si­bi­lité his­to­rique de s’épanouir comme un mou­ve­ment de masse mon­dial. » J’ai assisté au contre-sommet cli­ma­tique de Cochabamba en tant que membre d’une délé­ga­tion de huit mili­tantes et mili­tants du Québec et j’en suis revenu convaincu d’avoir par­ti­cipé à un tour­nant pour le mou­ve­ment éco­lo­giste mon­dial.

Jusqu’à pré­sent, il était très dif­fi­cile de lier exi­gences envi­ron­ne­men­tales et reven­di­ca­tions sociales. Le mou­ve­ment éco­lo­giste établi, appuyé en cela par de nom­breuses ONG, a géné­ra­le­ment évité de lier ces ques­tions esti­mant que le « réa­lisme » lui impo­sait de tra­vailler avec les gou­ver­ne­ments et l’ONU et que seule cette orien­ta­tion pour­rait donner des résul­tats signi­fi­ca­tifs.

Mais comme l’échec spec­ta­cu­laire de la Conférence de Copenhague en décembre der­nier l’a clai­re­ment démon­tré, près de 20 ans de som­mets gou­ver­ne­men­taux et pas moins de 15 confé­rences inter­na­tio­nales n’ont abso­lu­ment rien donné en termes d’accords inter­na­tio­naux contrai­gnants. Le Protocole de Kyoto est en lam­beaux et les émis­sions de gaz à effet de serre aug­mentent dan­ge­reu­se­ment, mena­çant la pla­nète de gra­vis­simes catas­trophes éco­lo­giques d’ici la fin de ce siècle.

Des mil­liers de mili­tant-e-s des mou­ve­ments popu­laires

Face à un tel vide poli­tique, Evo Morales, le pré­sident de gauche autoch­tone de la Bolivie, a décidé d’agir. Il a convo­qué un forum social inter­na­tio­nal inti­tulé « La Conférence des peuples du monde sur les chan­ge­ment cli­ma­tiques et les droits de la Terre Mère. »

Le résul­tat a été rien de moins que spec­ta­cu­laire. Alors que les orga­ni­sa­teurs n’attendaient que 15 000 par­ti­ci­pant-e-s, quelques 35 151 per­sonnes, dont 9 252 de l’extérieur de la Bolivie, se sont pré­sen­tées à ce forum de quatre jours.

Encore plus remar­quable que le haut taux de par­ti­ci­pa­tion a été la com­po­si­tion sociale de ce forum alter­na­tif. Des mil­liers de mili­tants des mou­ve­ments sociaux de Bolivie et d’Amérique latine –pro­ve­nant en grande partie des popu­la­tions autoch­tones et des orga­ni­sa­tions pay­sannes de base – ont donné une colo­ra­tion mili­tante et com­ba­tive aux débats. Ceci s’est reflété dans les posi­tions adop­tées par les 17 groupes de tra­vail et sur­tout dans le texte de la décla­ra­tion finale de la confé­rence. Cet « Accord des peuples » stig­ma­tise le modèle de déve­lop­pe­ment capi­ta­liste et l’impérialisme comme étant les causes struc­tu­relles de la crise cli­ma­tique.

« Les entre­prises et les gou­ver­ne­ments des soi-disant pays « déve­lop­pés », en com­pli­cité avec un sec­teur de la com­mu­nauté scien­ti­fique, réduisent la ques­tion du chan­ge­ment cli­ma­tique à une élé­va­tion de la tem­pé­ra­ture sans en abor­der la cause qui est le sys­tème capi­ta­liste…. Le capi­ta­lisme a besoin d’une puis­sante indus­trie mili­taire pour mener à bien son entre­prise d’accumulation et pour assu­rer le contrôle des ter­ri­toires et des res­sources natu­relles, en usant de répres­sion contre la résis­tance des peuples. Il s’agit d’un sys­tème impé­ria­liste qui colo­nise la pla­nète. L’humanité est aujourd’hui à la croi­sée des che­mins : pour­suivre sur la voie du capi­ta­lisme, de la mise à sac et de la mort ou emprun­ter le chemin de l’harmonie avec la nature et du res­pect de la vie. » [1]

Loin de se limi­ter à des décla­ra­tions reten­tis­santes vides de tout contenu pra­tique, la confé­rence de Cochabamba pro­pose les élé­ments d’un plan d’action à court terme que l’on peut résu­mer comme suit :

Lors de la pro­chaine Conférence sur les chan­ge­ments cli­ma­tiques qui se tien­dra au Mexique à la fin 2010, les oppo­sants devraient reje­ter l’Accord de Copenhague comme illé­gi­time et s’efforcer de modi­fier le Protocole de Kyoto par la fixa­tion d’objectifs ambi­tieux et contrai­gnants pour réduire dras­ti­que­ment des émis­sions de gaz à effet de serre des pays déve­lop­pés (50% du niveau de 1990 à atteindre d’ici 2020).

Forger un « un mou­ve­ment mon­dial des peuples » qui pourra coor­don­ner des actions com­munes dans le monde entier comme une cam­pagne pour un réfé­ren­dum mon­dial ou une consul­ta­tion popu­laire sur le chan­ge­ment cli­ma­tique.

S’opposer à aux fausses solu­tions mar­chandes, comme le marché du car­bone et ses méca­nismes de com­pen­sa­tion, qui ne font que mas­quer l’incapacité des pays indus­tria­li­sés à réduire réel­le­ment les émis­sions de gaz à effet de serre.

Demander la créa­tion d’un « Tribunal inter­na­tio­nal sur la jus­tice cli­ma­tique et envi­ron­ne­men­tale » qui aurait le pou­voir de juger et de sanc­tion­ner les États et les indus­tries qui pol­luent et pro­voquent le chan­ge­ment cli­ma­tique.

Changer le sys­tème, pas le climat !

Un aperçu inté­res­sant sur la signi­fi­ca­tion donnée par les diri­geants boli­viens à la notion de « Terre-Mère » (Pachamama) a été fourni par Alvaro Garcia Linera, le vice-pré­sident de la Bolivie. Au cours d’un grand panel qui fai­sait l’analyse des causes struc­tu­relles des chan­ge­ments cli­ma­tiques, cet ancien gue­rillero et socio­logue mar­xiste, géné­ra­le­ment consi­déré comme le théo­ri­cien du nou­veau régime, a déclaré que :

« Le concept de la Terre Mère n’est pas seule­ment un slogan. Il signi­fie une nou­velle façon de pro­duire, une nou­velle façon de se rap­por­ter à la nature et aux autres. Cette rela­tion est une rela­tion d’égalité et non de domi­na­tion, une rela­tion de dia­logue, du don et du reçu. Ce n’est pas sim­ple­ment une phi­lo­so­phie ou du folk­lore. Il s’agit d’une nou­velle éthique, d’une nou­velle façon de déve­lop­per des tech­no­lo­gies et des modes de pro­duc­tion. »

Rappelant le célèbre slogan de Rosa Luxembourg, « socia­lisme ou bar­ba­rie », Linera a ajouté qu’aujourd’hui, nous pour­rions dire, « Terre-Mère ou bar­ba­rie. » Lors d’une céré­mo­nie de clô­ture aux allures de « fiesta » popu­laire qui a duré plus de six heures dans un stade de soccer bondé à Cochabamba, tous les ora­teurs ont sou­li­gné le mot d’ordre de « chan­ger le sys­tème, pas le climat » qui a carac­té­risé les tra­vaux de cette confé­rence.

Dans un dis­cours enflamé le pré­sident véné­zué­lien Hugo Chavez a pro­posé la dif­fu­sion mas­sive des résul­tats de Cochabamba comme un outil d’éducation popu­laire et de mobi­li­sa­tion dans la lutte contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques. Rappelant un article d’Albert Einstein indi­quant que l’avenir de l’humanité ne pou­vait être garanti que par le socia­lisme, Chavez a ajouté : « Si l’hégémonie du capi­ta­lisme conti­nue sur cette pla­nète, la vie humaine pren­dra fin. »

Dans son dis­cours de clô­ture Morales a exhorté les mou­ve­ments sociaux à prendre l’initiative pour lancer des révo­lu­tions popu­laires afin de pré­ser­ver la Terre et de garan­tir les droits de humains. « Le capi­ta­lisme est l’ennemi numéro un de l’humanité. Il trans­forme tout en mar­chan­dise. Il vise une expan­sion sans fin. Ce sys­tème doit être rem­placé. »

La confé­rence n’était pas dépour­vue de contra­dic­tions, de confu­sion ou de contro­verses [2], mais elle fut néan­moins un évé­ne­ment mobi­li­sant et enthou­sias­mant. Avant Cochabamba, l’écosocialisme se limi­tait à un cou­rant intel­lec­tuel parmi des mili­tant-e-s de gauche. Aujourd’hui, il a la pos­si­bi­lité his­to­rique de s’épanouir comme un mou­ve­ment de masse mon­dial.

Comme le disait le slogan amé­ri­cain des années soixante « Seize the time, seize the hour », il faut saisir l’occasion, saisir le moment.

Montréal, le mer­credi 28 avril 2010

Notes

1. Voir « L’Accord des peuples, Conférence sur les chan­ge­ments cli­ma­tiques et les droits de la Terre Mère » : http://​www​.pres​se​gauche​.org/​s​p​ip.ph…

2. Mesa 18, un ate­lier animé par des mili­tants d’organisations pay­sannes boli­viennes s’est vu refu­ser toute par­ti­ci­pa­tion à la confé­rence. Ces mili­tants enga­gés dans un blocus d’une mine pos­sé­dée par une entre­prise japo­naise dans la région de San Cristobal estiment que le gou­ver­ne­ment fait preuve d’une atti­tude laxiste face aux mul­ti­na­tio­nales minières. Cet ate­lier, qui s’est tenue à la porte de la confé­rence offi­cielle, a obtenu une cou­ver­ture média­tique impor­tante et la sym­pa­thie de nom­breux par­ti­ci­pant-e-s.

Pour une excel­lente cou­ver­ture en anglais des acti­vi­tés de Mesa 18, voir : http://​www​.demo​cra​cy​now​.org/​2​0​10/4/…

http://​www​.demo​cra​cy​now​.org/​2​0​10/4/…

Roger Rashi est membre fon­da­teur de Québec soli­daire où il siège sur la Commission thé­ma­tique sur l’environnement et l’énergie (CTEE). Il abor­dera le thème Écosocialisme ou éco­ca­pi­ta­lisme lors d’une confé­rence publique à Montréal le 11 mai pro­chain. http://​www​.cahiers​du​so​cia​lisme​.org/…

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