Tariq Ali : « pour Obama, Yes we can veut dire faire comme avant ! »

Par Mis en ligne le 30 novembre 2010

Pour Tariq Ali, intel­lec­tuel d’extrême gauche engagé depuis les années 1960, Barack Obama n’a pas été à la mesure des espoirs que le monde entier avait placés en lui. A peine élu que déjà il mar­chait sur les traces de Reagan et de Clinton. Économie, rela­tions inter­na­tio­nales, poli­tique… l’auteur de « Obama s’en va-t-en guerre » dresse un sombre bilan de l’action du pré­sident amé­ri­cain.

(Flickr - The U.S. Army - cc)

Christophe Ventura : Selon vous, Barack Obama ins­crit son action dans la tra­di­tion poli­tique de Ronald Reagan et de William Clinton. Qu’entendez-vous par là ?

Tariq Ali : Le consen­sus éla­boré par Ronald Reagan et Margaret Thatcher régit tou­jours les États-Unis et le monde. Il s’agit d’une com­bi­nai­son de néo­li­bé­ra­lisme et de guerre. N’oublions pas que l’un des pre­miers chan­ge­ments de régime orga­nisé au cours des récentes décen­nies fut la guerre de la « Contra » du Nicaragua, sou­te­nue par les États-Unis. Sur le plan inté­rieur, il s’agissait de mener des poli­tiques de pri­va­ti­sa­tion et de dérè­gle­men­ta­tion.

Ce sont ces poli­tiques qu’a conduit Ronald Reagan. L’aboutissement de ce cycle est le krach du sys­tème de Wall Street en 2008. Dans ses dis­cours et ses livres, Barack Obama fait l’éloge de Reagan comme modèle de pré­sident ayant uni le pays. C’était aussi l’objectif d’Obama : le bipar­tisme. Ici, il s’inscrit aussi dans l’héritage direct de Clinton. Mais son triomphe élec­to­ral a coïn­cidé avec l’éclatement de la plus colos­sale crise éco­no­mique depuis la Grande Dépression. En consé­quence, ses propres par­ti­sans ont voulu plus que du bipar­tisme. Quant à ses adver­saires, ils le détestent et ne lui font pas confiance. Le résul­tat des élec­tions de mi-mandat a reflété cette humeur aux États-Unis.

Barack Obama est pré­senté par les médias comme le nou­veau visage des États-Unis, la figure d’un espoir de paci­fi­ca­tion des rela­tions inter­na­tio­nales. Vos cri­tiques à son sujet sont pré­cises : il est un homme poli­tique oppor­tu­niste et habile, « un pré­sident des beaux dis­cours » qui pra­tique « la poli­tique du slogan » et tente « d’unir les contraires ». Qu’est-ce que cela signi­fie-t-il ?

Cela signi­fie qu’il est bon pour les choses sans inté­rêt et faible pour mettre en place les véri­tables poli­tiques qui pour­raient per­mettre d’aider les chô­meurs et les non-pri­vi­lé­giés. Les dis­pa­ri­tés dans l’accès à la santé ont encore aug­menté en 2009. La pre­mière année au pou­voir d’Obama a favo­risé les riches ! Comme en Europe, ce fut l’austérité pour les tra­vailleurs et les pauvres et le luxe pour les riches. La musique d’ambiance a changé à la Maison Blanche. Mais rien de plus. Et la musique d’ambiance n’a aucun effet sur les 15 mil­lions d’Américains sans emploi et la popu­la­tion d’Irak, d’Afghanistan et de Palestine. Pourtant, quelques illu­sions sub­sistent chez les libé­raux amé­ri­cains et ses « grou­pies » euro­péen du centre-gauche. Les Européens pen­saient que s’ils devaient se pros­ter­ner devant la grande puis­sance hégé­mo­nique de l’autre côté de l’océan, mieux valait que ce soit devant cet empe­reur de la Sainte Europe romaine plutôt que devant son cala­mi­teux pré­dé­ces­seur. Pour les élites euro­péennes, le chan­ge­ment de musique d’ambiance compte plus que n’importe quel chan­ge­ment réel.

Dans votre ouvrage, vous défen­dez l’idée que Barack Obama ne serait rien d’autre que « la forme la plus inven­tive que l’Empire ait su donner de lui-même ». Karl Marx esti­mait que par­fois, la bour­geoi­sie a besoin d’un nou­veau diri­geant poli­tique capable de donner l’impression d’un renou­vel­le­ment des rela­tions sociales pour pou­voir repro­duire le sys­tème. Diriez-vous qu’il s’agit là de la fonc­tion de Barack Obama ?

Exactement. Il se pour­rait qu’Obama soit à la veille de son 18 bru­maire. Il est impor­tant de com­prendre qu’en choi­sis­sant Robert Gates comme secré­taire à la défense, Obama envoyait un mes­sage clair : nous conti­nue­rons comme avant dans le monde. Robert Gates est l’homme qui a orga­nisé la « Contra » au Nicaragua ! La guerre en Afghanistan a décré­di­bi­lisé la pré­si­dence d’Obama. La situa­tion sur place empire mais le géné­ral Petraeus n’est pas favo­rable à une stra­té­gie de sortie.

Tariq Ali (Dailymotion - grittv)

Que pensez-vous de la poli­tique de l’administration Obama en Amérique latine aujourd’hui, les États-Unis jouent-elles un rôle concret pour désta­bi­li­ser les gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes au Venezuela, en Équateur ou en Bolivie ? Et quels sont leurs objec­tifs et leur stra­té­gie au Brésil et à Cuba ?

Le coup d’État contre Hugo Chavez était sou­tenu par les États-Unis et l’Espagne. La ridi­cule ten­ta­tive put­schiste contre Rafael Correa en Équateur il y a quelques semaines n’aurait pas pu se faire sans l’approbation de l’ambassade des États-Unis à Quito. Hillary Clinton et Barack Obama, malgré leurs paroles, ont sou­tenu l’armée hon­du­rienne qui a déposé un pré­sident élu. Le « Plan Colombie » est conçu pour désta­bi­li­ser le gou­ver­ne­ment boli­va­rien du Venezuela.

A Cuba, les États-Unis ont un objec­tif : le chan­ge­ment total de régime pour per­mettre le retour au statu quo ante. Ils attendent la dis­pa­ri­tion des frères Castro pour lancer leur offen­sive. Celle-ci sera finan­cière, pas mili­taire. Ils veulent que Cuba devienne comme un nou­veau Las Vegas, une fois qu’ils auront acheté cer­tains géné­raux cubains et des appa­rat­chiks du parti. Beaucoup d’entre eux ont une men­ta­lité qui n’est pas très dif­fé­rente de celle de leur anciens équi­va­lents d’Europe de l’Est. Je connais des cas de vieux res­pon­sables du parti qui demandent de l’argent aux hommes d’affaires occi­den­taux. Mais qui sait ? Peut-être que les diri­geants de l’après-Castro envi­sa­ge­ront une coopé­ra­tion plus étroite avec la Chine et sui­vront le modèle de Pékin.

Au Brésil, le Parti des Travailleurs a refusé de s’aligner sur Washington au niveau inter­na­tio­nal, sauf pen­dant l’intervention en Haïti qui fut d’ailleurs un désastre total. Les illu­sions de Lula sur Obama ont vite dis­paru. Sur le plan interne, le Brésil conserve une approche néo­li­bé­rale sauf pour le pro­gramme « Bolsa fami­lia » qui est posi­tif, mais insuf­fi­sant. L’éducation, le loge­ment et la situa­tion sani­taire appellent des réformes struc­tu­relles.

La tour­née d’Obama en Asie de dix jours a culminé avec le Sommet du G20 à Séoul, où il a notam­ment lancé un appel concer­nant les bonnes rela­tions à éta­blir avec les musul­mans en Indonésie ? Que pensez-vous des conclu­sions du G20 qui n’a pas approuvé les pro­po­si­tions des États-Unis sur les ques­tions moné­taires et com­mer­ciales ?

Les mots aimables ne font pas une poli­tique. De bonnes rela­tions avec l’Islam en Indonésie, mais pas en Afghanistan ou en Palestine ? Le G20 de Séoul a refusé d’accepter la pres­sion des États-Unis pour isoler la Chine. C’est la seule chose inté­res­sante à rete­nir de ce Sommet qui a été par ailleurs inutile comme tou­jours. Cela reflète l’impact de la crise sur les prin­ci­paux acteurs du jeu mon­dial. Ce Sommet n’a rien fait pour l’Afrique et les Brésiliens ont eu raison de ne pas par­ti­ci­per aux réunions de pré­pa­ra­tion. Nous avons besoin de ren­contres conti­nen­tales : Amérique du Sud, Asie cen­trale et du Sud, Asie orien­tale et Afrique, et bien sûr États-Unis et Union euro­péenne.

(Couverture du livre de Tariq Ali « Obama s’en va-t-en guerre»)

Selon vous, quel est le rap­port de forces entre les États-Unis et la Chine ? Que peut faire l’Empire confronté à cette nou­velle puis­sance ?

Sur le plan éco­no­mique, comme nous le savons, la Chine est le nouvel ate­lier du monde. Mais poli­ti­que­ment et mili­tai­re­ment, elle ne peut pas concur­ren­cer les États-Unis. Elle ne mani­feste d’ailleurs aucun signe de vou­loir le faire. Les diri­geants chi­nois défendent leurs inté­rêts natio­naux et ce sont ceux-ci qui déter­minent leurs stra­té­gies. Jusqu’à pré­sent, l’économie chi­noise reste très étroi­te­ment liée à celle des États-Unis. Une longue réces­sion aux États-Unis affec­tera le capi­ta­lisme chi­nois.

Deux ans après sa grande vic­toire popu­laire, Obama semble avoir perdu toute pos­si­bi­lité de refor­mer – si cela était sa volonté – le pays dans un sens plus pro­gres­siste. Après la lourde défaite des démo­crates aux élec­tions de mi-mandat (et bien qu’ils aient conservé la majo­rité au Sénat), peut-on espé­rer un chan­ge­ment dans l’action d’Obama ?
Non. Comme je l’explique dans mon ouvrage, il avait com­mencé à virer à droite avant sa propre vic­toire. Sa « réforme » du sys­tème de santé était, en réa­lité, une capi­tu­la­tion devant les géants de l’industrie phar­ma­ceu­tique et des assu­rances. « Yes we can » signi­fiait en réa­lité « Oui nous pou­vons conti­nuer à faire comme avant ». Le plan de santé publique de Nixon était en fait bien plus radi­cal que celui-ci !

Comment expli­quez-vous la défaite démo­crate et le fait que les élec­teurs démo­crates semblent connaître une grande dés­illu­sion avec Obama ?

Comme je l’ai dit, la défaite trouve sa source dans le fait que beau­coup des élec­teurs d’Obama sont restés à la maison. Cela était joué d’avance. Même George Soros a for­mulé une cri­tique de gauche à Obama en disant, avec Joseph Stiglitz et Paul Krugman, que c’est Wall Street qui décide des poli­tiques éco­no­miques du pays. Les ins­tincts poli­tiques d’Obama sont pathé­tiques. Un récent article de William Galston dans The New Republic révé­lait que, durant le prin­temps 2009, Obama avait approuvé les bonus des ban­quiers sans avoir ima­giné que cela pour­rait indi­gner les gens. Il a sim­ple­ment suivi les avis de Lawrence Summers et Timothy Geithner. Soros, à l’opposé de Geithner, sou­haite davan­tage d’intervention de l’État et le déve­lop­pe­ment de pro­jets d’infrastructures pou­vant relan­cer l’économie. Il a raison. L’Europe, la Grèce et l’Irlande offrent quelques leçons en la matière.

Aujourd’hui, qui est affai­bli, Obama ou l’ Empire ?

C’est Obama. L’Empire a connu des décon­ve­nues, mais rien de trop sérieux. Rappelons qu’après la vic­toire viet­na­mienne en 1975, beau­coup disaient que les États-Unis étaient finis, qu’ils ne pour­raient plus inter­ve­nir mili­tai­re­ment, nulle part. Mais ils l’ont refait, dans la der­nière période et avec le sou­tien des Européens. Aucun pays d’Europe de l’Ouest n’a envoyé des troupes au Vietnam. Le géné­ral de Gaulle était très cri­tique envers cette guerre. Aujourd’hui, les élites euro­péennes, divi­sées sur la ques­tion de l’invasion de l’Irak, ont en revanche sou­tenu son occu­pa­tion. Dans d’autres situa­tions aussi, les Européens ont perdu tout sens de l’indépendance. Ils suivent le Saint empe­reur impé­rial sans se deman­der qui porte la cou­ronne.

Comment les États-Unis, confron­tés à une impor­tante crise et à l’instabilité inter­na­tio­nale, peuvent-ils s’en sortir, par une nou­velle aven­ture guer­rière ?

Peut-être, mais cela ne serait pas le plus facile main­te­nant. Les Israéliens font pres­sion en faveur d’une action de des­truc­tion des réac­teurs nucléaires ira­niens. Il s’agit pour eux de conser­ver leur mono­pole nucléaire dans la région. Pour Washington, accep­ter cette option serait dan­ge­reux pour ses propres inté­rêts.

Le Pentagone reste hos­tile à cette idée. Et pour de bonnes rai­sons. Cela pour­rait signi­fier la fin de la partie en Irak si les partis chiites qui avaient jusqu’ici col­la­boré avec les occu­pants se retour­naient désor­mais contre eux. L’Iran pour­rait en faire autant en Afghanistan et au Liban.

Ainsi, une nou­velle guerre n’est pas aussi évi­dente qu’il y paraît. Bien sûr, Angela Merkel a déjà dit qu’elle la sou­tien­drait, tout comme Nicolas Sarkozy et David Cameron, mais le Pentagone n’est tou­jours pas convaincu par une telle option.

Tariq Ali est l’auteur de « Obama s’en va-t-en guerre », La Fabrique édi­tions, Paris, 2010, 15 euros..

Jeudi 25 Novembre 2010
Propos recueillis par Christophe Ventura

Source :

http://​www​.marian​ne2​.fr

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