Le mouvement féministe et la construction du mouvement populaire au Québec

Cette table-ronde a été animée par Isabelle Bouchard avec les contributions de Francine Descarries (professeure de sociologie à l’UQAM et directrice scientifique du Réseau québécois en études féministes (RéQEF), de Délice Mugabo (co-porte-parole des États généraux sur l’action et la réflexion féministe) et d’une vingtaine de participant-e-s membres et ami-es des NCS.

Quelques jalons [1]

Dans les années 1970 surgit au Québec un féminisme radical. Il va plus loin que le mouvement des femmes des années précédentes qui était socio-politique, et qui proposait une approche égalitariste, pour l’égalité des droits, contre la discrimination. Le féminisme radical affirme que la question de l’inégalité n’est pas la cause, mais la conséquence du problème. Ce problème est systémique, c’est le patriarcat.

Le problème, c’est le système (Nancy Fraser)

« La domination masculine est intrinsèque au capitalisme classique, et non accidentelle, car la structure institutionnelle de cette formation sociale est réalisée au moyen de rôles genrés. Il s’ensuit qu’on ne peut comprendre correctement les formes de la domination masculine en jeu ici si on les considère comme des formes d’inégalités de statut prémoderne qui persisteraient. Elles sont au contraire intrinsèquement modernes, au sens de Habermas, puisqu’elles reposent sur la distinction entre travail rémunéré et l’État d’une part, et les travaux domestiques et la tâche d’élever les enfants d’autre part. Il s’ensuit en outre qu’une théorie critique des sociétés capitalistes requiert des catégories sensibles au genre. »[2]

Pour le féminisme radical qui surgit alors, il faut s’attaquer à la racine. Comme dans le paradigme marxiste, il faut renverser ce système, développer les luttes et abattre le pouvoir. Les rapports de sexe sont alors pensés comme des rapports sociaux en tension, des rapports de pouvoir, d’oppression, de résistance. Le pouvoir n’est pas simplement une « idéologie », des « valeurs », mais une structuration du réel, des conditions matérielles d’un pouvoir de classe. Le patriarcat, comme le capitalisme, divise la société  en classe.

Les femmes sont l’équivalent d’une classe, elles occupent une position subordonnée dans un système. Plus tard dans les années 1980-1990, l’analyse se raffine. Dans les luttes des femmes contre le patriarcat, des hiérarchies deviennent apparentes. La « classe des femmes » ne peut plus être considérée comme « homogène, elle est diversifiée par différents statuts, néanmoins, il reste une homologie de positions. De ces débats se développent de nouvelles grammaires pour penser les rapports de sexe. Le mouvement des femmes devient présent partout au Québec (1500-2000 groupes). Le féminisme militant se déploie à travers la Fédération des femmes du Québec (FFQ) qui organise la Marche du pain et des roses (1995) et la Marche mondiale des femmes (2000).

Aujourd’hui, le mouvement des femmes est incroyablement plus fort et plus riche, en même temps il est fragmenté entre plusieurs courants se distribuant sur un continuum allant du féminisme « solidaire » au  féminisme individualiste en passant par le féminisme égalitariste. Pour le féminisme solidaire, l’oppression des femmes s’inscrit dans une bataille ample contre le capitalisme, le patriarcat et le racisme pour ne nommer que ces trois systèmes d’oppression sur la base du principe qu’aucun rapport social n’est dominant tout le temps de la même façon. Deux concepts théoriques issus du féminisme solidaire, du féminisme radical et du « black feminism »  font l’objet d’exploration : intersectionnalité et consubstantialité. Du point de vue de la thèse de la consubstantialité, qui postule l’intersection des rapports sociaux,  tous les rapports se pénètrent, se coproduisent, sont interdépendants, mais en même temps ont chacun leur espace.

Qu’est-ce que la consubstantialité ? (Danièle Kergoat) 

Dire que les rapports sociaux sont consubstantiels revient à affirmer (et à démontrer) que les rapports sociaux se co-construisent : le genre construit la classe et la race, la race construit la classe et le genre, la classe construit le genre et la race. L’analyse de la dynamique de ce processus permet de prendre en compte les pratiques sociales réelles dans toute leur complexité (elles sont ambiguës, ambivalentes, contradictoires…), sans chercher à les unifier artificiellement à partir d’un unique rapport social (…) Le terme a l’immense mérite de renvoyer sans équivoque possible à l’unité et à l’identité de nature des rapports sociaux, rapports par lesquels se crée et se recrée la société (…)   La consubstantialité permet de mieux comprendre cette dialectique diversité / unité et de mieux la faire fonctionner dans le cadre des mouvements sociaux. Prendre en compte la diversité, la pluralité des groupes au sein de chaque mouvement social ne conduit pas à diluer les revendications dans un vaste chaudron revendicatif (…). Une telle conceptualisation fait le lien entre la théorie et le mouvement social et amène plutôt à la question : dans quelle mesure la pluralité d’un mouvement a-t-il des effets sur le contenu des revendications ? Au niveau de l’action, il faut apprendre à identifier nos différences, à les reconnaître, puis à les prendre en compte de telle manière qu’elles enrichissent le mouvement social.[3]

Si dans leurs acceptions les plus fréquemment évoquées, des distinctions entre les approches de la consubstantialité et de l’intersectionnalité méritent d’être soulignées, il convient aussi de relever la convergence des lectures que l’une et l’autre veulent mettre de l’avant dans les interprétations féministes de la réalité sociale.

Qu’est-ce que l’intersectionnalité ?

Le concept d’intersectionnalité origine de la réflexion de Patricia H. Collins (1990) qui introduit le concept de « matrice des oppressions » ou encore celui de « systèmes d’oppressions entrecroisées » pour désigner les effets multiples et imbriqués du racisme, du sexisme et du « classisme », auxquels elle greffe d’autres facteurs de discrimination tels que l’hétérosexisme, l’âge, etc. Dans un texte publié en 1991, la juriste Kimberlé W. Crenshaw propose le concept d’intersectionnalité (qui devient) un outil d’analyse pertinent, d’une part, pour comprendre et répondre aux multiples façons dont les rapports de sexe entrent en interrelation avec d’autres aspects de l’identité sociale et, d’autre part, pour voir comment ces intersections mettent en place des expériences particulières d’oppression et de privilège. (…) L’intersectionnalité désigne non pas un point d’ancrage fixe où les oppressions vécues s’accumulent et s’enchaînent mais plutôt une position sociale en mouvance où les effets interactifs des systèmes discriminants modèlent la personnalité d’un individu unique et complexe.[4]

En fin de compte, intersectionnalité comme consubstantialité  permettent de penser des rapports sociaux imbriqués les uns dans les autres, entre les femmes, entre femmes et hommes, entre les humains et le système capitaliste. Il conduit à des choix politiques, des choix de solidarité, des choix de convergences, des choix de situation. Ces concepts appréhendent le féminisme comme un mouvement social, par définition pluraliste, qui chercher à créer des convergences. Cette construction des convergences n’est jamais acquise d’avance, elle est un construit. Parfois elle se produit (les droits reproductifs), parfois elle trébuche (prostitution/travail du sexe). Elle se fait par la recherche d’un consensus sur l’agencement des priorités.

L’articulation des luttes[5]

Le débat sur le mouvement des femmes a été relancé à l’occasion des États généraux sur l’action et l’analyse féministes. De sérieux apprentissages se sont produits permettant le dialogue entre plusieurs expériences, plusieurs abordages. D’emblée, l’exercice s’est avéré très différent de la précédente tenue des États généraux en 1992 et où la question fondamentale était de réagir aux attaques de la droite néolibérale. Il faut souligner également que le clivage entre les femmes immigrantes et de couleur d’une part et les femmes blanches et « de souche » d’autre part, avait pris une assez grande importance, notamment à la suite des interventions contestées de la « présidente d’honneur » des États généraux de 1992, Lise Payette[6].

Les États généraux de 2011-2013 se sont produits dans un autre contexte et une autre démarche. Ils s’inscrivent par exemple dans une série de moments historiques importants qui ont eu lieu dans le mouvement dans les 20 dernières années, notamment l’établissement d’un pacte de solidarité entre la FFQ et Femmes autochtones du Québec (FAQ) en 2005. La question de la solidarité entre les femmes au-delà de leurs origines a été posée au cœur du débat, en partie à cause de l’organisation croissante des femmes immigrées, des femmes racisées et des femmes autochtones.

Ce changement a été impulsé également par l’irruption d’une nouvelle génération de féministes (le Mouvement RebElles, un réseau national de collectifs féministes et de jeunes féministes). Les États généraux de 2011-2013 ont également fait partie d’un autre contexte, celui des Carrés rouges, d’Idle no more, où sont apparues, en plus des femmes organisées, membres de divers réseaux, les individus, les citoyennes, capables de prendre la parole, capables d’intervenir, y compris sur les terrains ardus de la nation, de la nationalité, de l’identité. L’histoire nationale, ou la question nationale québécoise, a été rediscutée à la lumière de l’histoire coloniale, telle que vue par les autochtones.

La force du mouvement actuel, c’est sa capacité d’amener beaucoup de femmes dans la réflexion. Les États généraux en fait ont été lancés en 2011 et ont fait à plusieurs étapes de consultations et de recherches, impliquant des groupes mais aussi des individus. L’approche intersectionnelle a permis de prendre en compte les diverses oppressions, à les décortiquer, à gérer les tensions qui en découlent. Un « cahier de la participante a rendu accessible la substance de ces réflexions autour de plusieurs grands thèmes :

  • La lutte pour le bien-être des femmes : santé globale, conditions de travail, environnement.
  • La nécessité d’un virage vert : penser l’économie autrement, penser la décroissance.
  • Renforcement des solidarités, au Québec et à l’international. Sortir de l’impérialisme et du colonialisme.
  • La lutte contre le contrôle politique, économique, social, et religieux.

Toute analyse féministe ne peut ignorer les inégalités entre les femmes elles-mêmes, dues aux discriminations croisées, et notamment celles qui sont liées à l’oppression patriarcale, au néo-colonialisme et au racisme. Le croisement des discriminations entraîne pour les femmes issues de communautés racisées des situations de vulnérabilité et d’exclusion encore plus importantes. Par ailleurs, l’augmentation des fondamentalismes religieux ici et ailleurs nécessite une action de la part des féministes.[7]

Aujourd’hui, le mouvement est plus fort. Il dispose de davantage de relais. Il réfléchit plus en profondeur. La qualité des interventions lors des États-généraux, la quantité et la diversité des intervenantes, le ton globalement anticapitaliste, la grande place faite aux femmes autochtones, la capacité d’écouter e de dialoguer de manière conviviale et inclusive, ont frappé l’imagination de la plupart des militantes qui étaient présentes. Pour autant, les obstacles demeurent immenses.

  • La marchandisation des services publics conduit à la cooptation et l’instrumentation de plusieurs initiatives communautaires qui se trouvent à gérer la misère et l’exclusion, ce qui est difficile de faire tout en menant la bataille contre le système.
  • Les pouvoirs dominants intensifient la criminalisation de la dissidence et de l’action politique. Ils procèdent au profilage  et au ciblage des populations marginalisées, immigrantes, racisées, autochtones.

Également, le mouvement doit combattre dans ses propres rangs :

  • Repenser la façon de se solidariser, comprendre les liens, ne pas se mobiliser sur une chose à la fois.
  • Confronter l’individualisme qui inhibe le tissu social et qui se constitue en un mouvement organisé, de droite, antiféministe.
  • Réconcilier l’institutionnalité et la radicalité, se donner de moyens sans perdre son âme.
  • Résister à ceux et celles qui veulent diviser le mouvement et donner des droits à des femmes sur le dos d’autres femmes (PDFQ).

Créer des espaces de solidarité La démarche des États généraux a permis de constater que le mouvement manque d’outils concrets lui permettant d’appliquer quotidiennement et de manière soutenue l’analyse intersectionnelle dans ses réflexions, ses stratégies et ses pratiques au quotidien. Il serait nécessaire de développer ces outils afin de favoriser leur large appropriation par les différentes composantes du mouvement et de repenser de manière créative les structures de représentation et nos modes de fonctionnement pour faire en sorte que toutes les femmes aient une voix. Accepter le débat dans nos espaces féministes, construire un dialogue permanent, accorder une place à la nuance, comprendre les résistances, laisser une place au doute solidaire, accepter de faire notre propre autocritique, sont des moyens qui nous permettraient de sortir de la polarisation de nos idées et de créer des espaces de solidarité au sein du mouvement,  sans pour autant être en accord sur tout.[8]

Quelques points saillants des recommandations issues des États généraux Système économique, travail des femmes et place de l’écologie

  • Se donner les moyens de rompre avec le système capitaliste et néolibéral actuel en développant une vision tournée vers une économie des soins et des besoins pour assurer la vie sur terre et le bien-être des communautés au Nord comme au Sud. Faire de l’écologie un véritable enjeu féministe en accordant la priorité à la préservation des ressources naturelles et au bien-être des personnes, des peuples et de la biodiversité.

Autodétermination et solidarité avec les femmes autochtones

  • Respecter et promouvoir le droit à l’autodétermination des femmes et des peuples autochtones. Déconstruire la relation asymétrique instaurée par le colonialisme entre peuples autochtones et non-autochtones (de type « prestataire-bénéficiaire ») en construisant des relations de solidarité, d’égales à égales, de nation à nation entre femmes québécoises et femmes autochtones. Rompre avec le rapport inégalitaire et les préjugés qui découlent du système colonial en adoptant une démarche de « décolonisation de nos esprits » (apprendre à être sur leur terrain, à travailler avec elles à partir de leurs façons de fonctionner, à se laisser bousculer dans nos idées et façons de voir le monde et les rapports de pouvoir, etc.).

Démocratie, rôle de l’État et espaces politiques et médiatiques

  • Développer une vision féministe progressiste de la démocratie participative, directe et populaire afin de promouvoir une démocratie qui repose sur la définition collective des valeurs, des enjeux, des orientations et des politiques et qui accorde une place importante aux débats et à la diversité des points de vue et investir les espaces de cette démocratie. Développer un modèle socio-juridique qui décriminalise les femmes (les personnes) dans la prostitution ; leur procure des alternatives économiques et du soutien social (incluant par et pour) pour prévenir l’entrée dans la prostitution ainsi que pour celles qui souhaitent en sortir ou en sont déjà sorties, mais vivent avec les conséquences dans leur vie ; qui responsabilise et criminalise les clients prostitueurs et les proxénètes dans une perspective de défense des droits des femmes à ne pas être prostituées

Inégalités entre les femmes, justice pour toutes et intersection des oppressions

  • S’engager à prendre le temps de comprendre, d’apprendre et d’échanger sur les systèmes d’oppression et les différentes réalités des femmes et s’engager à combattre tous les systèmes d’oppression à l’œuvre dans la vie des femmes puisque ceux-ci alimentent le patriarcat et définissent la façon dont il affecte chacune d’entre nous ;
  • Revoir les espaces de concertation et d’organisation du mouvement afin d’assurer une représentation plus importantes des femmes pouvant témoigner et analyser la réalité des femmes sous l’angle de l’intersection des oppressions. Reconnaître que ces inégalités liées aux divers systèmes d’oppression sont également produites et reproduites au sein du mouvement féministe et qu’elles doivent être déconstruites en se dotant d’outils pour identifier ces rapports sociaux inégaux entre femmes, réduire les obstacles inhérents à ces dynamiques et permettre à toutes une pleine participation à tout processus dans le mouvement et dans la société.

Féminisme, nationalisme et colonialisme

  • Contrer l’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes et nationalistes, notamment au sein même du mouvement féministe. Contrer le développement de terreaux fertiles pour les fondamentalismes religieux et toute autre forme de fondamentalisme. Lutter contre toute forme de contrôle politique, social, religieux, idéologique du corps des femmes et défendre le droit à l’autodétermination des femmes, entre autres, par la voie d’actions solidaires en faveur des femmes autochtones, immigrantes et racisées. Développer des visions alternatives pour apporter de nouvelles perspectives au débat actuel sur les enjeux de l’identité nationale et du nationalisme. Prendre connaissance de l’analyse féministe anticoloniale et postcoloniale afin de mieux réfléchir à la situation actuelle du Québec, de déployer une approche féministe “décolonisée” ou anticoloniale et de développer un nouveau langage plus adapté aux réflexions et préoccupations féministes dans ces débats. Développer un discours critique sur le nationalisme ethnique ou identitaire. Porter un regard critique et dénoncer les discours qui tendent à indiquer que les immigrantEs ou les personnes racisées seraient porteuses de valeurs rétrogrades notamment au plan de l’égalité entre les femmes et les hommes, laissant sous-entendre que le Québec serait exempt d’inégalités dans les rapports sociaux de sexe.

[1] Cette partie du rapport est principalement basée sur la présentation de Francine Descarries.

[2] Nancy Fraser, Le féminisme en mouvements. Des années 1960 à l’ère néolibérale, La Découverte, “Politique & société”, 2012, p. 56
[4] Christine Corbeil et Isabelle Marchand, L’intervention féministe intersectionnelle, 2007Voir également, Élizabeth Harper, L’intersectionnalité, Centre de recherche sur la violence familiale et la violence faite aux femmes, Collection Études et Analyses, Numéro 44, mai 2012
[5] Cette partie de la discussion a surtout été alimentée par Délice Mugabo.
[6] Elle venait de produire un documentaire, « Disparaître », dans lequel elle suggérait que la nation québécoise était menacée par l’immigration.
[7] Cahier des participantes, Section 7, Féminisme, nationalisme et colonialisme
[8] Extrait de la section 6 du cahier des participantes, Inégalités entre les femmes, justice pour toutes et intersections des oppressions