Syndicats, mouvements et dynamique d’émancipation : le défi de la nouvelle radicalité

Mis en ligne le 01 avril 2010

Michel Vakaloulis

(Extrait d’un texte paru dans Actuel Marx 2009/2, n° 46)

Depuis ses origines, le mouvement ouvrier fut confronté soit à des mouvements sociaux qui se sont développés en son sein, quitte à s’autonomiser progressivement, soit à des mouvements qui sont nés en dehors de lui, tantôt en connivence, tantôt en concurrence. Chemin faisant, il est apparu que si les syndicats constituent le principal pilier de l’émancipation du travail salarié, ils ne peuvent pas prétendre porter, à eux seuls, le poids de l’émancipation universelle. Non seulement le rôle du politique est fondamental, mais le mouvement social dans ses configurations historiques « excède » constamment la forme syndicale. Le féminisme, l’écologie, les manifestations de reconnaissance culturelle, et plus proches de nous, les mobilisations de chômeurs, les collectifs de sans-papiers ou le mouvement altermondialiste témoignent de l’émergence d’une radicalité irréductible à la problématique traditionnelle du mouvement ouvrier.

Il serait inexact de qualifier sommairement toutes ces thématiques de « subversives ». Elles conduisent pourtant les acteurs sociaux, et beaucoup de syndicalistes parmi eux, à s’interroger sur les déplacements et les réagencements des pouvoirs institués. Elles animent la critique sociale et la résistance contre les rapports de domination. Les analyses d’inspiration altermondialiste, par exemple, éclairent les processus de « déterritorialisation » et de financiarisation des structures économiques que les militants dans les entreprises peinent à appréhender et à anticiper. Les luttes de chômeurs et de précaires permettent de replacer les « marges » au centre de la question sociale et, partant, d’apercevoir la pauvreté de masse, non pas sous le signe de l’ « exclusion » honnie, mais comme un enjeu essentiel de la recomposition de la classe exploitée. Les mobilisations associatives pour la défense des libertés, des droits sociaux et de la dignité humaine font renaître l’idée que les dominés peuvent toujours s’attaquer aux origines de l’oppression en créant du collectif à la place des situations individuelles vécues dans la culpabilité, la honte, la dégradation. La mise en mouvement des « exclus » montre que les sans-voix peuvent, eux aussi, avoir une « grande gueule ».

Toutes ces thématiques n’interpellent pas de la même manière le syndicalisme. Extériorité ne signifie pas forcément mise en concurrence ni, a fortiori, hostilité. Mais elles émergent douloureusement, au milieu de tensions et de contradictions, surtout lorsque les organisations syndicales n’ont pas pu se renouveler à temps. La perméabilité des organisations à l’emprise de ces mouvements de contestation « hors travail » varie selon les traditions syndicales et leur évolution à moyen et à long terme [1].

DES QUESTIONS QUI FÂCHENT

De même que le système des partis n’est pas le propriétaire exclusif de l’action politique, le mouvement syndical ne saurait prétendre que la légitimité du social passe intégralement par son truchement. Il est évident que, dans plusieurs domaines, son apport est rudimentaire, sinon inexistant. Il est encore plus évident qu’il ne peut pas se déployer sur tous les fronts, faute de motivation, d’ambition, de projection. Faute de spécialisation, aussi. Ou, inversement, par obligation de ne pas diluer sa spécificité en s’éloignant trop de son périmètre d’action.

Par exemple, l’intervention syndicale ne peut viser que certaines dimensions, certes cruciales, de la lutte contre les discriminations sexistes ou raciales, notamment dans les domaines de l’emploi et de l’égalité professionnelle. C’est l’intégration de cette préoccupation dans les priorités de l’action syndicale dans l’entreprise qui permet de féconder la coopération syndicale (de la coprésence dans une manifestation jusqu’au compagnonnage militant) avec les organisations féministes ou antiracistes au sein de l’espace public. Abandonner le combat contre le sexisme ou le racisme aux seules organisations « spécialisées » serait pratiquement le condamner à la marginalisation. Mais cela n’implique en aucune manière que le syndicalisme puisse ignorer ou remplacer les structures existantes.

Rester à ce niveau de généralité risquerait pourtant d’occulter le fait que l’implication sociale et « sociétale » des syndicats est très déficitaire. C’est notamment le sentiment d’un très grand nombre de militants associatifs. Dans beaucoup de secteurs, la bonne volonté syndicale exprimée à l’égard de certaines « causes » n’est pas suivie d’effets. Ou alors il s’agit de purs effets d’annonce. Le problème se complique si l’on considère que plusieurs structures de lutte (associations, coordinations, initiatives citoyennes, etc.) ont été créées pour combler les lacunes et les non-réponses du mouvement syndical. La « crise » du syndicalisme n’a pas seulement laissé derrière elle un paysage dévasté, elle a aussi entraîné dans son sillon des engagements qui, par défaut, ont pris la forme associative.

Des vocations militantes ont été forgées dans de nombreux domaines laissés en friche par les organisations syndicales. Le silence du syndicalisme sur la question des désaffiliations de masse, question qui n’incombe pas aux seuls déclassés mais interpelle la classe exploitée dans son ensemble, a ouvert un boulevard à l’action humanitaire et conforté les discours édulcorés sur l’ « exclusion » [2]. Il ne s’agit pas de contester que les Restos du cœur ou le Secours catholique font œuvre utile, mais de pointer les responsabilités propres du syndicalisme, qui a déserté ces lieux de lutte comme s’ils constituaient le hors-champ de son projet stratégique. Or, l’intervention concrète sur des éléments de solidarité matérielle de la vie des travailleurs n’est-il pas une base historique de la création du syndicalisme, au même titre que la dimension revendicative ?

Une fois ce mouvement enclenché, il est extrêmement difficile de revenir en arrière pour occuper le terrain perdu. Il faudra sans doute créer et faire vivre des partenariats avec les collectifs et les organisations du mouvement social, au lieu de considérer que certains motifs revendicatifs (le chômage, la santé, les transports, etc.) relèvent de la chasse gardée des syndicats. Mais c’est sur ce point que « ça coince ». De part et d’autre, les comportements d’incompréhension et de suspicion sont nombreux. L’isolationnisme de certaines organisations est un problème récurrent qui tend à minimiser les interactions entre les différents mouvements et univers militants. Par exemple, le syndicalisme apparaît comme l’expert des problèmes du travail, Attac comme le grossiste primo-arrivant de l’altermondialisme, Artisans du Monde comme la petite fabrique de commerce équitable. Chacun s’occupe de ses propres « affaires », soucieux de la préservation de ce qu’il croit être son périmètre d’intervention exclusif.

En l’absence de points de jonction transversaux, chacun entend veiller au grain. On appréhende les tiraillements, les débordements. On craint que le voisin ne se renforce et ne « grignote » le territoire d’autrui. On le surveille donc attentivement, comme on surveille le lait sur le feu. Dans ces conditions, il est difficile de faire un bout de chemin ensemble, et pas seulement pour des raisons de rivalité. En fait, nombre de syndicalistes voient dans certaines composantes « mouvementistes » les relais de stratégies politiques qui avanceraient, si l’on peut dire, « masquées ». Face à des espèces de partis embryonnaires (ou « proto-partis »), l’impératif de l’indépendance du syndicalisme devrait s’appliquer avec la même rigueur que vis-à-vis des formations politiques. Il en est de même d’un grand nombre d’ONG, dont la représentativité, la composition sociologique propice au recyclage de catégories fortement diplômées d’origine bourgeoise, l’opacité du financement et les liens de dépendance (ou d’instrumentalisation) avec les pouvoirs publics et les grandes entreprises sont montrés du doigt.

D’autres syndicalistes, tout en étant attentifs aux messages véhiculés par les mouvements associatifs dont ils sont prêts à reconnaître la pertinence thématique, insistent sur la logique purement protestataire de ceux-ci : toute possibilité de compromis est bannie. D’ailleurs, l’attitude de ces mouvements à l’égard du combat syndical est loin d’être claire. En fait, ils ont parfois une vision injuste, voire caricaturale, du monde du travail, de la façon de produire les normes dans l’entreprise, de défendre les droits sociaux dans la société. Ils ne veulent ou ne peuvent pas comprendre que les syndicats, quelles que soient les convictions intimes des dirigeants, s’adressent en principe à l’ensemble du salariat et non pas à une fraction minoritaire, radicalisée politiquement. Le premier souci syndical n’est pas de monter au créneau, ni forcément de se situer à la pointe de la protestation, mais d’élargir le front, de faire avancer les frontières du possible en direction du souhaitable.

Cette incompréhension est source de conflits récurrents. D’une part, les confédérations regardent souvent avec circonspection le « mouvementisme » de certaines associations réputées cultiver la contestation, les initiatives médiatiques et les actions minoritaires mais spectaculaires. Elles ont parfois l’impression que ces associations consacrent plus de moyens à occuper la scène qu’à se battre pour réaliser les objectifs qu’elles se donnent. D’autre part, il existe, dans certains secteurs du mouvement social, une forte tendance au rejet du mouvement syndical, notamment confédéral, accusé d’être passif ou complaisant à l’égard du système. Cela ne facilite pas les échanges et la coopération. Un travail d’explication et de mise en confiance s’avère donc nécessaire.

Certes, les noces du syndicalisme et des mouvements associatifs ne pourraient être exemptes de frictions temporaires. La mise en cohérence n’est pas une donnée préalable mais un work in progress. Elle présuppose l’existence de nombreuses interfaces, requiert l’émergence de passerelles qui font défaut. Aujourd’hui, le seul lieu « institutionnel » de rencontres transversales est celui des forums sociaux. Mais, là encore, le syndicalisme confédéré a beaucoup de mal à intégrer la culture des réseaux. En dehors de cet espace, c’est la dispersion, l’empilement de positions développées à l’abri de toute confrontation constructive.

De leur côté, des porte-parole associatifs regrettent que les institutions syndicales confédérales les ignorent, évitent de les rencontrer, les traitent parfois avec mépris. L’absence d’interlocuteurs dédiés pour assurer les liaisons avec la mouvance associative est fortement soulignée. Manifestement, les grands syndicats ont des efforts à faire pour « entendre » les sollicitations qui leur sont adressées. Au vu de leurs faiblesses sur les questions de société, ils ont beaucoup à apprendre et à gagner en s’ouvrant au-delà du domaine strictement « travailliste ». Encore faut-il que cette « ouverture » dépasse le petit cercle d’initiés et s’accompagne de mobilisations communes. Sans que l’action des uns se sente menacée par l’action des autres. Il est important, par exemple, que les syndicalistes du secteur des transports établissent de solides liens avec les associations d’usagers, que les professions de santé nouent des contacts avec les associations de malades, que les électriciens et les gaziers qui défendent le droit à l’énergie pour tous collaborent avec des collectifs citoyens anticoupures [3].

Paradoxalement, ce détour favorise le retour du syndicalisme au centre du jeu social. L’expérience associative peut effectivement inciter à mieux prendre la mesure de ce que vivent certaines catégories sociales avec lesquelles le syndicalisme n’est pas directement en contact ni symboliquement en phase. En ce sens, l’émergence d’un mouvement associatif « spécialisé » n’abolit pas les fonctions de représentation syndicale, mais permet de les repositionner dans une appréciation plus globale de l’intérêt collectif des salariés. Le développement durable du syndicalisme passe ainsi, non pas par l’élimination des voix discordantes, mais par l’acceptation et la coopération durable avec d’autres composantes du mouvement social. Par ailleurs, l’efficacité et la légitimité de l’associatif se renforceraient dans l’interaction structurante avec le mouvement syndical.

SORTIR DU NON¬-DIT

Par un mouvement de balancier de l’histoire, la subordination du social au politique a perdu sa légitimité d’antan. Le raisonnement hiérarchisant du passé et ses avatars dichotomiques – les syndicats et les associations s’occupent des revendications de portée immédiate, les partis des objectifs généraux et de la mise en perspective de l’ensemble – tombent en désuétude. Les acteurs sociaux ont suffisamment de ressources intellectuelles, de convictions démocratiques et d’estime de soi pour ne pas admettre que le fruit de leur délibération collective soit remanié par une élaboration extérieure. On ne peut pas accepter qu’un parti dicte sa ligne de conduite aux syndicats, aux associations, aux mouvements. L’indépendance à l’égard du politique est revendiquée avec force et conviction, tout en restant un combat quotidien. Il faut se convaincre qu’il ne s’agit guère d’une attitude de frilosité, mais d’une posture mûrie et exigeante, en phase avec la nouvelle donne « participationniste » qui refaçonne les pratiques et les motivations du militantisme.

La portée de l’évolution en cours est considérable. Même si la démocratie politique a le dernier mot dans la définition et la représentation de l’intérêt collectif, le système des partis n’a pas le monopole de la projection politique. La désouvriérisation partisane et la déradicalisation idéologique du système politique rendent encore plus patente cette affirmation. Le niveau syndical ne représente pas une courroie de transmission. Il ne reste d’ailleurs pas grand-chose à transmettre pour que la courroie puisse fonctionner effectivement : le respect mutuel de la souveraineté et de l’égale dignité de chaque acteur d’enjeux concrets. L’étagement des trois instances (partis, syndicats, associations) est récusé dans son principe. Mais comment réconcilier tendance à l’autonomie et articulation des différents niveaux ? Les remarques suivantes proposent de résumer provisoirement la discussion.

Le rapport du syndicalisme et du mouvement social à la politique reste une question ouverte qui n’admet pas un équilibre stable et définitif. Du côté des militants syndicaux et associatifs, subsiste toujours l’appréhension de servir de caution aux politiques, de devenir l’alibi social et sociétal d’une alternance, d’être récupérés et instrumentalisés. En définitive, de fonctionner sur un terrain qui n’est pas le leur. Le fait que les partis institutionnels soient dans l’incapacité de proposer un projet progressiste de transformation sociale accentue la tendance à vouloir fuir la politique à force de ne pas pouvoir s’y reconnaître.

En particulier, l’ancienne génération de syndicalistes, qui a vécu des engagements politiques forts avec beaucoup de sincérité, puis avec désillusion, se sent parfois obligée d’en faire le deuil. La perspective de s’associer de manière étroite à une organisation politique devient intenable. Cela conduit à une certaine désaffiliation partisane (fin de la « double appartenance »), voire à un évitement systématique de toute prise de contact avec les partis politiques.

Les acteurs du mouvement social n’admettent pas que la politique partisane commande comme autrefois. Le droit de contester en toutes circonstances un parti ou un gouvernement, fussent-ils bienveillants à l’égard de la « cause » des travailleurs ou des dominés, est un droit inaliénable. Mais les acteurs sociaux engagés constatent aussi que les militants politiques sont de moins en moins présents dans le syndicalisme. La crise de socialisation partisane du militantisme risque de refouler l’intérêt transversal pour des questions de société. D’autres formes de culture politique sont à l’œuvre chez les jeunes générations, mais les effets de substitution sont très limités et ne concernent que la fraction la mieux scolarisée des jeunes salariés. Le désinvestissement politique du militantisme syndical comporte le danger de renforcer la fracture politique, de laisser le jeu politique se faire et se défaire « entre pairs et experts », dont l’objectif commun est de maintenir les dépossédés dans la servitude politique.

Les militants syndicaux et associatifs souhaitent vivement la reprise du projet politique de transformation sociale, qui est aujourd’hui en panne. Il est impossible de construire l’indépendance syndicale sur les ruines de la crédibilité partisane. Ni de mettre en perspective la démarche syndicale dans un paysage politique marqué par la dépression projectuelle. L’offre politique doit sortir de la résignation, reprendre des couleurs, occuper la place qui est la sienne, organiser des mises en mouvement et des confrontations majeures avec les pouvoirs économiques dominants. Le rôle des syndicats et des associations est d’expliquer aux citoyens le fonctionnement du système et la manière de le dépasser, en améliorant ce qui est réformable, en identifiant les leviers de la transformation sociale. Il consiste également à éclairer les décisions de la politique institutionnelle, à mettre les gouvernants (ou ceux qui aspirent à le devenir) face à leurs responsabilités et, surtout, face à leurs renoncements.

Il ne s’agit pas de participer à la construction politique elle-même (unions de partis, alliances, etc.), mais d’intervenir dans le débat public pour défendre les intérêts du monde du travail. Il incombe aux politiques de réaliser la synthèse finale dans la confrontation des intérêts particuliers. Toute la difficulté est de savoir quelle est l’emprise (en termes de structuration des rapports de force) et l’ampleur (la ligne de démarcation entre la loi et le contrat) de l’intervention du pouvoir politique dans la définition des compromis sociaux.

La crise de l’offre partisane est un obstacle majeur au développement du mouvement social. Inversement, l’état du syndicalisme – qui a partiellement cessé de décliner, mais qui peine à « décoller » –, l’extrême spécialisation et la fragmentation de la galaxie associative ne donnent aucune prise à la recomposition politique. C’est l’un des grands problèmes de la période actuelle : le désarroi politique gagne le militantisme. Dans les syndicats et les milieux associatifs, l’internalisation de certains débats qui ne sont pas menés par les partis politiques conduit à une bifurcation.

La première tentative consiste à faire l’impasse sur le politique, en se recentrant exclusivement sur la revendication professionnelle, en se « libéralisant » pour se faire entendre par les dominants (quitte à se complaire dans une posture avant-gardiste s’opposant à l’incompréhension des salariés), en fonctionnant quasiment comme un groupe de pression. Cela conduit à faire du rapport aux partis un pur rapport d’influence, voire une démarche de lobbying.

La deuxième tentation est de faire à la place des politiques. Sans l’assumer complètement, par petites touches, imperceptiblement. Tantôt discrètement, tantôt maladroitement. Les phénomènes de néo-anarcho-syndicalisme observés au sein du mouvement social ramènent à ce dénominateur commun : prendre acte de l’absence d’une dynamique conjointe entre mouvements et politique institutionnelle, servir de moteur (avec ou contre les partis) à une recomposition de la politique « en direct ». C’est une réaction compréhensible au niveau des affectivités humaines que de vouloir se préserver contre une situation objective de schizophrénie. Tout en voulant accélérer l’avènement du renouveau, le risque encouru est de se tromper de lieu de débat et de brouiller la lisibilité de la démarche engagée. Il est vrai que le syndicalisme et les mouvements associatifs sont, à leur manière, des acteurs politiques centraux. Ils conduisent des mobilisations collectives dont l’onde de choc et les effets différés dépassent le strict périmètre de l’impact initial. Mais ils n’ont pas pour mission de remplacer les partis, dont la vocation, précisément, est d’organiser et de diriger la société globalement. Ni de combler, par un effet de substitution périlleux, le « trou noir » de la politique institutionnelle.

De leur côté, les partis politiques admettent que l’indépendance du mouvement social vis-à-vis du champ partisan est un acquis marquant de la période actuelle. En particulier, les responsables politiques de la gauche reconnaissent que les liens avec le mouvement social sont équivoques et nourrissent beaucoup de suspicions réciproques. En même temps, ils ont du mal à se faire une idée claire, et surtout convaincante, du nouveau type de rapports qu’il faudrait construire avec le mouvement social. Ils se disent, certes, entièrement débarrassés de la volonté d’instrumentaliser la contestation sociale ou de la traiter comme une « force d’appui » pour faire valoir la rente électorale. Mais récuser un comportement typique d’une tentative de contrôle et de mainmise sur les mobilisations est une chose, créer les conditions d’une confrontation prolongée et constructive avec le mouvement social en vue d’une alternative politique en est une autre. Les partis de gauche hésitent ainsi, selon les circonstances, entre une attitude d’assimilation/incorporation des démonstrations contestataires et une attitude de rejet pur et simple. De toute façon, leur posture apparaît indécise et contradictoire.

Une illustration de la première attitude, assimilatrice, est celle de la courroie de transmission à l’envers : faire du couper-coller, en prenant, le cas échéant, certaines revendications syndicales ou altermondialistes (la sécurité sociale professionnelle proposée par la CGT ou la taxe Tobin popularisée par Attac) pour les intégrer, sans modification, dans le programme politique. Or, ce n’est pas parce qu’un parti reprend certaines revendications du mouvement social qu’il devient ipso facto plus crédible aux yeux des acteurs de ce mouvement. En l’absence d’un projet communiste à la hauteur des défis contemporains, le PCF a payé très cher l’illusion selon laquelle son alignement mouvementiste conforterait ses positions antilibérales et contribuerait, à terme, à le renforcer électoralement. Inversement, l’attitude de rejet est illustrée par l’embarras du gouvernement de la gauche plurielle devant le mouvement social, voire sa réaction ouvertement hostile à l’agenda de certaines actions collectives, comme les luttes des sans-emploi et des sans-papiers.

Faire de la question sociale une priorité politique : telle est l’idée qui travaille de fond en comble les mobilisations collectives contemporaines. Le problème fondamental des forces politiques dominantes est qu’elles ont renoncé à changer réellement le monde, en se résignant à l’aménager. C’est précisément la racine profonde de leur crise. En revanche, le mouvement social a pour idée directrice qu’il est possible d’agir pour transformer le monde qui nous entoure, et cette mobilisation n’est pas seulement porteuse d’espoir, elle constitue, également, une tâche réaliste de réappropriation démocratique de la vie en commun. D’où la nécessité pour les acteurs sociaux d’échanger, de se confronter, d’acter les accords et les discordes avec les formations politiques.

Cependant, les syndicalistes et les porte-parole associatifs rejettent la perspective d’une co-élaboration avec les partis. S’il est souhaitable qu’un parti politique puisse s’inspirer des positions et des propositions d’un syndicat ou d’une association, s’accoler à un projet assimilé à une construction partisane ne peut que conduire à la confusion. Cela n’interdit pas des interactions et des débats croisés en amont des processus de prise de décision, ni le travail en commun susceptible de tisser des liens de confiance dans la confrontation des positions respectives, de relater les contradictions existantes, les points d’entente, les compromis envisageables. Mais les acteurs sociaux n’ont pas à s’engager sur un contrat de législature ni à servir d’exutoire démocratique. Encore une fois, la traduction politique des enjeux sociaux reste entièrement à la charge des forces politiques à qui incombe, par ailleurs, la responsabilité des décisions et la mise en œuvre programmatique.

La condition sine qua non est que les partis abandonnent le double langage, mais aussi la prétention d’occuper, à eux seuls, l’espace politique selon la vieille conception hiérarchique du partage des tâches entre forces politiques et acteurs sociaux. Cela présuppose, surtout, que la politique institutionnelle cesse de capituler devant le pouvoir économique et résiste à son instrumentalisation par les possédants. En fait, telle qu’elle fonctionne actuellement, elle est de moins en moins le lieu d’arbitrages démocratiquement arrêtés et, paradoxalement, de plus en plus la courroie de transmission de « contraintes économiques » liées à la domination des marchés financiers auprès des populations qu’elle est censée représenter dans les instances nationales ou internationales.

Or, nous le savons, la politique dominante ne marche qu’au rapport de forces. Pour reconstruire une perspective d’émancipation, il faut s’attaquer aux dispositifs de dépossession politique qui cloisonnent institutionnellement la vie politique et paralysent la participation du grand nombre aux affaires de la cité. On ne saurait se contenter, dans ce domaine, d’appréciations sommaires, de rafistolages de fortune. Les concepts qui gouvernent le monde moderne sont à revisiter. L’apport du mouvement social dans la repolitisation du jeu de la représentation n’est pas une panacée ; il peut néanmoins servir de ballon d’oxygène pour revivifier le projet politique. ■

Notes

[1] Cette contribution est issue d’une enquête sociologique sur le syndicalisme, les associations mouvementistes et les rapports au politique, réalisée dans le cadre d’une convention IRES-CGT. La démarche de l’enquête s’est notamment appuyée sur la réalisation d’une cinquantaine d’entretiens sociologiques semi-directifs avec les premiers responsables des principales organisations syndicales (de salariés, patronales, agricoles, étudiantes) et des partis politiques français, ainsi qu’avec des porte-parole de plusieurs associations nationales. Le texte est une version remaniée et abrégée du chapitre VIII du rapport de synthèse. L’intégralité de l’étude fera l’objet prochainement d’une publication autonome.

[2] Pour une critique théorique du paradigme de l’exclusion sociale, voir Michel Vakaloulis, « Antagonisme social et action collective », in Michel Vakaloulis (dir.), Travail salarié et conflit social, Paris, PUF, 1999.

[3] Voir Olivier Frachon, Michel Vakaloulis (dir.), Le droit à l’énergie. Modernité d’une exigence démocratique, Paris, Éditions Syllepse, 2002.

Les commentaires sont fermés.