Syndicats, mouvements et dynamique d’émancipation : le défi de la nouvelle radicalité

Mis en ligne le 01 avril 2010

Michel Vakaloulis

(Extrait d’un texte paru dans Actuel Marx 2009/2, n° 46)

Depuis ses ori­gines, le mou­ve­ment ouvrier fut confronté soit à des mou­ve­ments sociaux qui se sont déve­lop­pés en son sein, quitte à s’autonomiser pro­gres­si­ve­ment, soit à des mou­ve­ments qui sont nés en dehors de lui, tantôt en conni­vence, tantôt en concur­rence. Chemin fai­sant, il est apparu que si les syn­di­cats consti­tuent le prin­ci­pal pilier de l’émancipation du tra­vail sala­rié, ils ne peuvent pas pré­tendre porter, à eux seuls, le poids de l’émancipation uni­ver­selle. Non seule­ment le rôle du poli­tique est fon­da­men­tal, mais le mou­ve­ment social dans ses confi­gu­ra­tions his­to­riques « excède » constam­ment la forme syn­di­cale. Le fémi­nisme, l’écologie, les mani­fes­ta­tions de recon­nais­sance cultu­relle, et plus proches de nous, les mobi­li­sa­tions de chô­meurs, les col­lec­tifs de sans-papiers ou le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste témoignent de l’émergence d’une radi­ca­lité irré­duc­tible à la pro­blé­ma­tique tra­di­tion­nelle du mou­ve­ment ouvrier.

Il serait inexact de qua­li­fier som­mai­re­ment toutes ces thé­ma­tiques de « sub­ver­sives ». Elles conduisent pour­tant les acteurs sociaux, et beau­coup de syn­di­ca­listes parmi eux, à s’interroger sur les dépla­ce­ments et les réagen­ce­ments des pou­voirs ins­ti­tués. Elles animent la cri­tique sociale et la résis­tance contre les rap­ports de domi­na­tion. Les ana­lyses d’inspiration alter­mon­dia­liste, par exemple, éclairent les pro­ces­sus de « déter­ri­to­ria­li­sa­tion » et de finan­cia­ri­sa­tion des struc­tures éco­no­miques que les mili­tants dans les entre­prises peinent à appré­hen­der et à anti­ci­per. Les luttes de chô­meurs et de pré­caires per­mettent de repla­cer les « marges » au centre de la ques­tion sociale et, par­tant, d’apercevoir la pau­vreté de masse, non pas sous le signe de l’ « exclu­sion » honnie, mais comme un enjeu essen­tiel de la recom­po­si­tion de la classe exploi­tée. Les mobi­li­sa­tions asso­cia­tives pour la défense des liber­tés, des droits sociaux et de la dignité humaine font renaître l’idée que les domi­nés peuvent tou­jours s’attaquer aux ori­gines de l’oppression en créant du col­lec­tif à la place des situa­tions indi­vi­duelles vécues dans la culpa­bi­lité, la honte, la dégra­da­tion. La mise en mou­ve­ment des « exclus » montre que les sans-voix peuvent, eux aussi, avoir une « grande gueule ».

Toutes ces thé­ma­tiques n’interpellent pas de la même manière le syn­di­ca­lisme. Extériorité ne signi­fie pas for­cé­ment mise en concur­rence ni, a for­tiori, hos­ti­lité. Mais elles émergent dou­lou­reu­se­ment, au milieu de ten­sions et de contra­dic­tions, sur­tout lorsque les orga­ni­sa­tions syn­di­cales n’ont pas pu se renou­ve­ler à temps. La per­méa­bi­lité des orga­ni­sa­tions à l’emprise de ces mou­ve­ments de contes­ta­tion « hors tra­vail » varie selon les tra­di­tions syn­di­cales et leur évo­lu­tion à moyen et à long terme [1].

DES QUESTIONS QUI FÂCHENT

De même que le sys­tème des partis n’est pas le pro­prié­taire exclu­sif de l’action poli­tique, le mou­ve­ment syn­di­cal ne sau­rait pré­tendre que la légi­ti­mité du social passe inté­gra­le­ment par son tru­che­ment. Il est évident que, dans plu­sieurs domaines, son apport est rudi­men­taire, sinon inexis­tant. Il est encore plus évident qu’il ne peut pas se déployer sur tous les fronts, faute de moti­va­tion, d’ambition, de pro­jec­tion. Faute de spé­cia­li­sa­tion, aussi. Ou, inver­se­ment, par obli­ga­tion de ne pas diluer sa spé­ci­fi­cité en s’éloignant trop de son péri­mètre d’action.

Par exemple, l’intervention syn­di­cale ne peut viser que cer­taines dimen­sions, certes cru­ciales, de la lutte contre les dis­cri­mi­na­tions sexistes ou raciales, notam­ment dans les domaines de l’emploi et de l’égalité pro­fes­sion­nelle. C’est l’intégration de cette pré­oc­cu­pa­tion dans les prio­ri­tés de l’action syn­di­cale dans l’entreprise qui permet de fécon­der la coopé­ra­tion syn­di­cale (de la copré­sence dans une mani­fes­ta­tion jusqu’au com­pa­gnon­nage mili­tant) avec les orga­ni­sa­tions fémi­nistes ou anti­ra­cistes au sein de l’espace public. Abandonner le combat contre le sexisme ou le racisme aux seules orga­ni­sa­tions « spé­cia­li­sées » serait pra­ti­que­ment le condam­ner à la mar­gi­na­li­sa­tion. Mais cela n’implique en aucune manière que le syn­di­ca­lisme puisse igno­rer ou rem­pla­cer les struc­tures exis­tantes.

Rester à ce niveau de géné­ra­lité ris­que­rait pour­tant d’occulter le fait que l’implication sociale et « socié­tale » des syn­di­cats est très défi­ci­taire. C’est notam­ment le sen­ti­ment d’un très grand nombre de mili­tants asso­cia­tifs. Dans beau­coup de sec­teurs, la bonne volonté syn­di­cale expri­mée à l’égard de cer­taines « causes » n’est pas suivie d’effets. Ou alors il s’agit de purs effets d’annonce. Le pro­blème se com­plique si l’on consi­dère que plu­sieurs struc­tures de lutte (asso­cia­tions, coor­di­na­tions, ini­tia­tives citoyennes, etc.) ont été créées pour com­bler les lacunes et les non-réponses du mou­ve­ment syn­di­cal. La « crise » du syn­di­ca­lisme n’a pas seule­ment laissé der­rière elle un pay­sage dévasté, elle a aussi entraîné dans son sillon des enga­ge­ments qui, par défaut, ont pris la forme asso­cia­tive.

Des voca­tions mili­tantes ont été for­gées dans de nom­breux domaines lais­sés en friche par les orga­ni­sa­tions syn­di­cales. Le silence du syn­di­ca­lisme sur la ques­tion des désaf­fi­lia­tions de masse, ques­tion qui n’incombe pas aux seuls déclas­sés mais inter­pelle la classe exploi­tée dans son ensemble, a ouvert un bou­le­vard à l’action huma­ni­taire et conforté les dis­cours édul­co­rés sur l’ « exclu­sion » [2]. Il ne s’agit pas de contes­ter que les Restos du cœur ou le Secours catho­lique font œuvre utile, mais de poin­ter les res­pon­sa­bi­li­tés propres du syn­di­ca­lisme, qui a déserté ces lieux de lutte comme s’ils consti­tuaient le hors-champ de son projet stra­té­gique. Or, l’intervention concrète sur des élé­ments de soli­da­rité maté­rielle de la vie des tra­vailleurs n’est-il pas une base his­to­rique de la créa­tion du syn­di­ca­lisme, au même titre que la dimen­sion reven­di­ca­tive ?

Une fois ce mou­ve­ment enclen­ché, il est extrê­me­ment dif­fi­cile de reve­nir en arrière pour occu­per le ter­rain perdu. Il faudra sans doute créer et faire vivre des par­te­na­riats avec les col­lec­tifs et les orga­ni­sa­tions du mou­ve­ment social, au lieu de consi­dé­rer que cer­tains motifs reven­di­ca­tifs (le chô­mage, la santé, les trans­ports, etc.) relèvent de la chasse gardée des syn­di­cats. Mais c’est sur ce point que « ça coince ». De part et d’autre, les com­por­te­ments d’incompréhension et de sus­pi­cion sont nom­breux. L’isolationnisme de cer­taines orga­ni­sa­tions est un pro­blème récur­rent qui tend à mini­mi­ser les inter­ac­tions entre les dif­fé­rents mou­ve­ments et uni­vers mili­tants. Par exemple, le syn­di­ca­lisme appa­raît comme l’expert des pro­blèmes du tra­vail, Attac comme le gros­siste primo-arri­vant de l’altermondialisme, Artisans du Monde comme la petite fabrique de com­merce équi­table. Chacun s’occupe de ses propres « affaires », sou­cieux de la pré­ser­va­tion de ce qu’il croit être son péri­mètre d’intervention exclu­sif.

En l’absence de points de jonc­tion trans­ver­saux, chacun entend veiller au grain. On appré­hende les tiraille­ments, les débor­de­ments. On craint que le voisin ne se ren­force et ne « gri­gnote » le ter­ri­toire d’autrui. On le sur­veille donc atten­ti­ve­ment, comme on sur­veille le lait sur le feu. Dans ces condi­tions, il est dif­fi­cile de faire un bout de chemin ensemble, et pas seule­ment pour des rai­sons de riva­lité. En fait, nombre de syn­di­ca­listes voient dans cer­taines com­po­santes « mou­ve­men­tistes » les relais de stra­té­gies poli­tiques qui avan­ce­raient, si l’on peut dire, « mas­quées ». Face à des espèces de partis embryon­naires (ou « proto-partis »), l’impératif de l’indépendance du syn­di­ca­lisme devrait s’appliquer avec la même rigueur que vis-à-vis des for­ma­tions poli­tiques. Il en est de même d’un grand nombre d’ONG, dont la repré­sen­ta­ti­vité, la com­po­si­tion socio­lo­gique pro­pice au recy­clage de caté­go­ries for­te­ment diplô­mées d’origine bour­geoise, l’opacité du finan­ce­ment et les liens de dépen­dance (ou d’instrumentalisation) avec les pou­voirs publics et les grandes entre­prises sont mon­trés du doigt.

D’autres syn­di­ca­listes, tout en étant atten­tifs aux mes­sages véhi­cu­lés par les mou­ve­ments asso­cia­tifs dont ils sont prêts à recon­naître la per­ti­nence thé­ma­tique, insistent sur la logique pure­ment pro­tes­ta­taire de ceux-ci : toute pos­si­bi­lité de com­pro­mis est bannie. D’ailleurs, l’attitude de ces mou­ve­ments à l’égard du combat syn­di­cal est loin d’être claire. En fait, ils ont par­fois une vision injuste, voire cari­ca­tu­rale, du monde du tra­vail, de la façon de pro­duire les normes dans l’entreprise, de défendre les droits sociaux dans la société. Ils ne veulent ou ne peuvent pas com­prendre que les syn­di­cats, quelles que soient les convic­tions intimes des diri­geants, s’adressent en prin­cipe à l’ensemble du sala­riat et non pas à une frac­tion mino­ri­taire, radi­ca­li­sée poli­ti­que­ment. Le pre­mier souci syn­di­cal n’est pas de monter au cré­neau, ni for­cé­ment de se situer à la pointe de la pro­tes­ta­tion, mais d’élargir le front, de faire avan­cer les fron­tières du pos­sible en direc­tion du sou­hai­table.

Cette incom­pré­hen­sion est source de conflits récur­rents. D’une part, les confé­dé­ra­tions regardent sou­vent avec cir­cons­pec­tion le « mou­ve­men­tisme » de cer­taines asso­cia­tions répu­tées culti­ver la contes­ta­tion, les ini­tia­tives média­tiques et les actions mino­ri­taires mais spec­ta­cu­laires. Elles ont par­fois l’impression que ces asso­cia­tions consacrent plus de moyens à occu­per la scène qu’à se battre pour réa­li­ser les objec­tifs qu’elles se donnent. D’autre part, il existe, dans cer­tains sec­teurs du mou­ve­ment social, une forte ten­dance au rejet du mou­ve­ment syn­di­cal, notam­ment confé­dé­ral, accusé d’être passif ou com­plai­sant à l’égard du sys­tème. Cela ne faci­lite pas les échanges et la coopé­ra­tion. Un tra­vail d’explication et de mise en confiance s’avère donc néces­saire.

Certes, les noces du syn­di­ca­lisme et des mou­ve­ments asso­cia­tifs ne pour­raient être exemptes de fric­tions tem­po­raires. La mise en cohé­rence n’est pas une donnée préa­lable mais un work in pro­gress. Elle pré­sup­pose l’existence de nom­breuses inter­faces, requiert l’émergence de pas­se­relles qui font défaut. Aujourd’hui, le seul lieu « ins­ti­tu­tion­nel » de ren­contres trans­ver­sales est celui des forums sociaux. Mais, là encore, le syn­di­ca­lisme confé­déré a beau­coup de mal à inté­grer la culture des réseaux. En dehors de cet espace, c’est la dis­per­sion, l’empilement de posi­tions déve­lop­pées à l’abri de toute confron­ta­tion construc­tive.

De leur côté, des porte-parole asso­cia­tifs regrettent que les ins­ti­tu­tions syn­di­cales confé­dé­rales les ignorent, évitent de les ren­con­trer, les traitent par­fois avec mépris. L’absence d’interlocuteurs dédiés pour assu­rer les liai­sons avec la mou­vance asso­cia­tive est for­te­ment sou­li­gnée. Manifestement, les grands syn­di­cats ont des efforts à faire pour « entendre » les sol­li­ci­ta­tions qui leur sont adres­sées. Au vu de leurs fai­blesses sur les ques­tions de société, ils ont beau­coup à apprendre et à gagner en s’ouvrant au-delà du domaine stric­te­ment « tra­vailliste ». Encore faut-il que cette « ouver­ture » dépasse le petit cercle d’initiés et s’accompagne de mobi­li­sa­tions com­munes. Sans que l’action des uns se sente mena­cée par l’action des autres. Il est impor­tant, par exemple, que les syn­di­ca­listes du sec­teur des trans­ports éta­blissent de solides liens avec les asso­cia­tions d’usagers, que les pro­fes­sions de santé nouent des contacts avec les asso­cia­tions de malades, que les élec­tri­ciens et les gaziers qui défendent le droit à l’énergie pour tous col­la­borent avec des col­lec­tifs citoyens anti­cou­pures [3].

Paradoxalement, ce détour favo­rise le retour du syn­di­ca­lisme au centre du jeu social. L’expérience asso­cia­tive peut effec­ti­ve­ment inci­ter à mieux prendre la mesure de ce que vivent cer­taines caté­go­ries sociales avec les­quelles le syn­di­ca­lisme n’est pas direc­te­ment en contact ni sym­bo­li­que­ment en phase. En ce sens, l’émergence d’un mou­ve­ment asso­cia­tif « spé­cia­lisé » n’abolit pas les fonc­tions de repré­sen­ta­tion syn­di­cale, mais permet de les repo­si­tion­ner dans une appré­cia­tion plus glo­bale de l’intérêt col­lec­tif des sala­riés. Le déve­lop­pe­ment durable du syn­di­ca­lisme passe ainsi, non pas par l’élimination des voix dis­cor­dantes, mais par l’acceptation et la coopé­ra­tion durable avec d’autres com­po­santes du mou­ve­ment social. Par ailleurs, l’efficacité et la légi­ti­mité de l’associatif se ren­for­ce­raient dans l’interaction struc­tu­rante avec le mou­ve­ment syn­di­cal.

SORTIR DU NON¬-DIT

Par un mou­ve­ment de balan­cier de l’histoire, la subor­di­na­tion du social au poli­tique a perdu sa légi­ti­mité d’antan. Le rai­son­ne­ment hié­rar­chi­sant du passé et ses ava­tars dicho­to­miques – les syn­di­cats et les asso­cia­tions s’occupent des reven­di­ca­tions de portée immé­diate, les partis des objec­tifs géné­raux et de la mise en pers­pec­tive de l’ensemble – tombent en désué­tude. Les acteurs sociaux ont suf­fi­sam­ment de res­sources intel­lec­tuelles, de convic­tions démo­cra­tiques et d’estime de soi pour ne pas admettre que le fruit de leur déli­bé­ra­tion col­lec­tive soit rema­nié par une éla­bo­ra­tion exté­rieure. On ne peut pas accep­ter qu’un parti dicte sa ligne de conduite aux syn­di­cats, aux asso­cia­tions, aux mou­ve­ments. L’indépendance à l’égard du poli­tique est reven­di­quée avec force et convic­tion, tout en res­tant un combat quo­ti­dien. Il faut se convaincre qu’il ne s’agit guère d’une atti­tude de fri­lo­sité, mais d’une pos­ture mûrie et exi­geante, en phase avec la nou­velle donne « par­ti­ci­pa­tion­niste » qui refa­çonne les pra­tiques et les moti­va­tions du mili­tan­tisme.

La portée de l’évolution en cours est consi­dé­rable. Même si la démo­cra­tie poli­tique a le der­nier mot dans la défi­ni­tion et la repré­sen­ta­tion de l’intérêt col­lec­tif, le sys­tème des partis n’a pas le mono­pole de la pro­jec­tion poli­tique. La désou­vrié­ri­sa­tion par­ti­sane et la déra­di­ca­li­sa­tion idéo­lo­gique du sys­tème poli­tique rendent encore plus patente cette affir­ma­tion. Le niveau syn­di­cal ne repré­sente pas une cour­roie de trans­mis­sion. Il ne reste d’ailleurs pas grand-chose à trans­mettre pour que la cour­roie puisse fonc­tion­ner effec­ti­ve­ment : le res­pect mutuel de la sou­ve­rai­neté et de l’égale dignité de chaque acteur d’enjeux concrets. L’étagement des trois ins­tances (partis, syn­di­cats, asso­cia­tions) est récusé dans son prin­cipe. Mais com­ment récon­ci­lier ten­dance à l’autonomie et arti­cu­la­tion des dif­fé­rents niveaux ? Les remarques sui­vantes pro­posent de résu­mer pro­vi­soi­re­ment la dis­cus­sion.

Le rap­port du syn­di­ca­lisme et du mou­ve­ment social à la poli­tique reste une ques­tion ouverte qui n’admet pas un équi­libre stable et défi­ni­tif. Du côté des mili­tants syn­di­caux et asso­cia­tifs, sub­siste tou­jours l’appréhension de servir de cau­tion aux poli­tiques, de deve­nir l’alibi social et socié­tal d’une alter­nance, d’être récu­pé­rés et ins­tru­men­ta­li­sés. En défi­ni­tive, de fonc­tion­ner sur un ter­rain qui n’est pas le leur. Le fait que les partis ins­ti­tu­tion­nels soient dans l’incapacité de pro­po­ser un projet pro­gres­siste de trans­for­ma­tion sociale accen­tue la ten­dance à vou­loir fuir la poli­tique à force de ne pas pou­voir s’y recon­naître.

En par­ti­cu­lier, l’ancienne géné­ra­tion de syn­di­ca­listes, qui a vécu des enga­ge­ments poli­tiques forts avec beau­coup de sin­cé­rité, puis avec dés­illu­sion, se sent par­fois obli­gée d’en faire le deuil. La pers­pec­tive de s’associer de manière étroite à une orga­ni­sa­tion poli­tique devient inte­nable. Cela conduit à une cer­taine désaf­fi­lia­tion par­ti­sane (fin de la « double appar­te­nance »), voire à un évi­te­ment sys­té­ma­tique de toute prise de contact avec les partis poli­tiques.

Les acteurs du mou­ve­ment social n’admettent pas que la poli­tique par­ti­sane com­mande comme autre­fois. Le droit de contes­ter en toutes cir­cons­tances un parti ou un gou­ver­ne­ment, fussent-ils bien­veillants à l’égard de la « cause » des tra­vailleurs ou des domi­nés, est un droit inalié­nable. Mais les acteurs sociaux enga­gés constatent aussi que les mili­tants poli­tiques sont de moins en moins pré­sents dans le syn­di­ca­lisme. La crise de socia­li­sa­tion par­ti­sane du mili­tan­tisme risque de refou­ler l’intérêt trans­ver­sal pour des ques­tions de société. D’autres formes de culture poli­tique sont à l’œuvre chez les jeunes géné­ra­tions, mais les effets de sub­sti­tu­tion sont très limi­tés et ne concernent que la frac­tion la mieux sco­la­ri­sée des jeunes sala­riés. Le dés­in­ves­tis­se­ment poli­tique du mili­tan­tisme syn­di­cal com­porte le danger de ren­for­cer la frac­ture poli­tique, de lais­ser le jeu poli­tique se faire et se défaire « entre pairs et experts », dont l’objectif commun est de main­te­nir les dépos­sé­dés dans la ser­vi­tude poli­tique.

Les mili­tants syn­di­caux et asso­cia­tifs sou­haitent vive­ment la reprise du projet poli­tique de trans­for­ma­tion sociale, qui est aujourd’hui en panne. Il est impos­sible de construire l’indépendance syn­di­cale sur les ruines de la cré­di­bi­lité par­ti­sane. Ni de mettre en pers­pec­tive la démarche syn­di­cale dans un pay­sage poli­tique marqué par la dépres­sion pro­jec­tuelle. L’offre poli­tique doit sortir de la rési­gna­tion, reprendre des cou­leurs, occu­per la place qui est la sienne, orga­ni­ser des mises en mou­ve­ment et des confron­ta­tions majeures avec les pou­voirs éco­no­miques domi­nants. Le rôle des syn­di­cats et des asso­cia­tions est d’expliquer aux citoyens le fonc­tion­ne­ment du sys­tème et la manière de le dépas­ser, en amé­lio­rant ce qui est réfor­mable, en iden­ti­fiant les leviers de la trans­for­ma­tion sociale. Il consiste éga­le­ment à éclai­rer les déci­sions de la poli­tique ins­ti­tu­tion­nelle, à mettre les gou­ver­nants (ou ceux qui aspirent à le deve­nir) face à leurs res­pon­sa­bi­li­tés et, sur­tout, face à leurs renon­ce­ments.

Il ne s’agit pas de par­ti­ci­per à la construc­tion poli­tique elle-même (unions de partis, alliances, etc.), mais d’intervenir dans le débat public pour défendre les inté­rêts du monde du tra­vail. Il incombe aux poli­tiques de réa­li­ser la syn­thèse finale dans la confron­ta­tion des inté­rêts par­ti­cu­liers. Toute la dif­fi­culté est de savoir quelle est l’emprise (en termes de struc­tu­ra­tion des rap­ports de force) et l’ampleur (la ligne de démar­ca­tion entre la loi et le contrat) de l’intervention du pou­voir poli­tique dans la défi­ni­tion des com­pro­mis sociaux.

La crise de l’offre par­ti­sane est un obs­tacle majeur au déve­lop­pe­ment du mou­ve­ment social. Inversement, l’état du syn­di­ca­lisme – qui a par­tiel­le­ment cessé de décli­ner, mais qui peine à « décol­ler » –, l’extrême spé­cia­li­sa­tion et la frag­men­ta­tion de la galaxie asso­cia­tive ne donnent aucune prise à la recom­po­si­tion poli­tique. C’est l’un des grands pro­blèmes de la période actuelle : le désar­roi poli­tique gagne le mili­tan­tisme. Dans les syn­di­cats et les milieux asso­cia­tifs, l’internalisation de cer­tains débats qui ne sont pas menés par les partis poli­tiques conduit à une bifur­ca­tion.

La pre­mière ten­ta­tive consiste à faire l’impasse sur le poli­tique, en se recen­trant exclu­si­ve­ment sur la reven­di­ca­tion pro­fes­sion­nelle, en se « libé­ra­li­sant » pour se faire entendre par les domi­nants (quitte à se com­plaire dans une pos­ture avant-gar­diste s’opposant à l’incompréhension des sala­riés), en fonc­tion­nant qua­si­ment comme un groupe de pres­sion. Cela conduit à faire du rap­port aux partis un pur rap­port d’influence, voire une démarche de lob­bying.

La deuxième ten­ta­tion est de faire à la place des poli­tiques. Sans l’assumer com­plè­te­ment, par petites touches, imper­cep­ti­ble­ment. Tantôt dis­crè­te­ment, tantôt mal­adroi­te­ment. Les phé­no­mènes de néo-anar­cho-syn­di­ca­lisme obser­vés au sein du mou­ve­ment social ramènent à ce déno­mi­na­teur commun : prendre acte de l’absence d’une dyna­mique conjointe entre mou­ve­ments et poli­tique ins­ti­tu­tion­nelle, servir de moteur (avec ou contre les partis) à une recom­po­si­tion de la poli­tique « en direct ». C’est une réac­tion com­pré­hen­sible au niveau des affec­ti­vi­tés humaines que de vou­loir se pré­ser­ver contre une situa­tion objec­tive de schi­zo­phré­nie. Tout en vou­lant accé­lé­rer l’avènement du renou­veau, le risque encouru est de se trom­per de lieu de débat et de brouiller la lisi­bi­lité de la démarche enga­gée. Il est vrai que le syn­di­ca­lisme et les mou­ve­ments asso­cia­tifs sont, à leur manière, des acteurs poli­tiques cen­traux. Ils conduisent des mobi­li­sa­tions col­lec­tives dont l’onde de choc et les effets dif­fé­rés dépassent le strict péri­mètre de l’impact ini­tial. Mais ils n’ont pas pour mis­sion de rem­pla­cer les partis, dont la voca­tion, pré­ci­sé­ment, est d’organiser et de diri­ger la société glo­ba­le­ment. Ni de com­bler, par un effet de sub­sti­tu­tion périlleux, le « trou noir » de la poli­tique ins­ti­tu­tion­nelle.

De leur côté, les partis poli­tiques admettent que l’indépendance du mou­ve­ment social vis-à-vis du champ par­ti­san est un acquis mar­quant de la période actuelle. En par­ti­cu­lier, les res­pon­sables poli­tiques de la gauche recon­naissent que les liens avec le mou­ve­ment social sont équi­voques et nour­rissent beau­coup de sus­pi­cions réci­proques. En même temps, ils ont du mal à se faire une idée claire, et sur­tout convain­cante, du nou­veau type de rap­ports qu’il fau­drait construire avec le mou­ve­ment social. Ils se disent, certes, entiè­re­ment débar­ras­sés de la volonté d’instrumentaliser la contes­ta­tion sociale ou de la trai­ter comme une « force d’appui » pour faire valoir la rente élec­to­rale. Mais récu­ser un com­por­te­ment typique d’une ten­ta­tive de contrôle et de main­mise sur les mobi­li­sa­tions est une chose, créer les condi­tions d’une confron­ta­tion pro­lon­gée et construc­tive avec le mou­ve­ment social en vue d’une alter­na­tive poli­tique en est une autre. Les partis de gauche hésitent ainsi, selon les cir­cons­tances, entre une atti­tude d’assimilation/incorporation des démons­tra­tions contes­ta­taires et une atti­tude de rejet pur et simple. De toute façon, leur pos­ture appa­raît indé­cise et contra­dic­toire.

Une illus­tra­tion de la pre­mière atti­tude, assi­mi­la­trice, est celle de la cour­roie de trans­mis­sion à l’envers : faire du couper-coller, en pre­nant, le cas échéant, cer­taines reven­di­ca­tions syn­di­cales ou alter­mon­dia­listes (la sécu­rité sociale pro­fes­sion­nelle pro­po­sée par la CGT ou la taxe Tobin popu­la­ri­sée par Attac) pour les inté­grer, sans modi­fi­ca­tion, dans le pro­gramme poli­tique. Or, ce n’est pas parce qu’un parti reprend cer­taines reven­di­ca­tions du mou­ve­ment social qu’il devient ipso facto plus cré­dible aux yeux des acteurs de ce mou­ve­ment. En l’absence d’un projet com­mu­niste à la hau­teur des défis contem­po­rains, le PCF a payé très cher l’illusion selon laquelle son ali­gne­ment mou­ve­men­tiste confor­te­rait ses posi­tions anti­li­bé­rales et contri­bue­rait, à terme, à le ren­for­cer élec­to­ra­le­ment. Inversement, l’attitude de rejet est illus­trée par l’embarras du gou­ver­ne­ment de la gauche plu­rielle devant le mou­ve­ment social, voire sa réac­tion ouver­te­ment hos­tile à l’agenda de cer­taines actions col­lec­tives, comme les luttes des sans-emploi et des sans-papiers.

Faire de la ques­tion sociale une prio­rité poli­tique : telle est l’idée qui tra­vaille de fond en comble les mobi­li­sa­tions col­lec­tives contem­po­raines. Le pro­blème fon­da­men­tal des forces poli­tiques domi­nantes est qu’elles ont renoncé à chan­ger réel­le­ment le monde, en se rési­gnant à l’aménager. C’est pré­ci­sé­ment la racine pro­fonde de leur crise. En revanche, le mou­ve­ment social a pour idée direc­trice qu’il est pos­sible d’agir pour trans­for­mer le monde qui nous entoure, et cette mobi­li­sa­tion n’est pas seule­ment por­teuse d’espoir, elle consti­tue, éga­le­ment, une tâche réa­liste de réap­pro­pria­tion démo­cra­tique de la vie en commun. D’où la néces­sité pour les acteurs sociaux d’échanger, de se confron­ter, d’acter les accords et les dis­cordes avec les for­ma­tions poli­tiques.

Cependant, les syn­di­ca­listes et les porte-parole asso­cia­tifs rejettent la pers­pec­tive d’une co-éla­bo­ra­tion avec les partis. S’il est sou­hai­table qu’un parti poli­tique puisse s’inspirer des posi­tions et des pro­po­si­tions d’un syn­di­cat ou d’une asso­cia­tion, s’accoler à un projet assi­milé à une construc­tion par­ti­sane ne peut que conduire à la confu­sion. Cela n’interdit pas des inter­ac­tions et des débats croi­sés en amont des pro­ces­sus de prise de déci­sion, ni le tra­vail en commun sus­cep­tible de tisser des liens de confiance dans la confron­ta­tion des posi­tions res­pec­tives, de rela­ter les contra­dic­tions exis­tantes, les points d’entente, les com­pro­mis envi­sa­geables. Mais les acteurs sociaux n’ont pas à s’engager sur un contrat de légis­la­ture ni à servir d’exutoire démo­cra­tique. Encore une fois, la tra­duc­tion poli­tique des enjeux sociaux reste entiè­re­ment à la charge des forces poli­tiques à qui incombe, par ailleurs, la res­pon­sa­bi­lité des déci­sions et la mise en œuvre pro­gram­ma­tique.

La condi­tion sine qua non est que les partis aban­donnent le double lan­gage, mais aussi la pré­ten­tion d’occuper, à eux seuls, l’espace poli­tique selon la vieille concep­tion hié­rar­chique du par­tage des tâches entre forces poli­tiques et acteurs sociaux. Cela pré­sup­pose, sur­tout, que la poli­tique ins­ti­tu­tion­nelle cesse de capi­tu­ler devant le pou­voir éco­no­mique et résiste à son ins­tru­men­ta­li­sa­tion par les pos­sé­dants. En fait, telle qu’elle fonc­tionne actuel­le­ment, elle est de moins en moins le lieu d’arbitrages démo­cra­ti­que­ment arrê­tés et, para­doxa­le­ment, de plus en plus la cour­roie de trans­mis­sion de « contraintes éco­no­miques » liées à la domi­na­tion des mar­chés finan­ciers auprès des popu­la­tions qu’elle est censée repré­sen­ter dans les ins­tances natio­nales ou inter­na­tio­nales.

Or, nous le savons, la poli­tique domi­nante ne marche qu’au rap­port de forces. Pour recons­truire une pers­pec­tive d’émancipation, il faut s’attaquer aux dis­po­si­tifs de dépos­ses­sion poli­tique qui cloi­sonnent ins­ti­tu­tion­nel­le­ment la vie poli­tique et para­lysent la par­ti­ci­pa­tion du grand nombre aux affaires de la cité. On ne sau­rait se conten­ter, dans ce domaine, d’appréciations som­maires, de rafis­to­lages de for­tune. Les concepts qui gou­vernent le monde moderne sont à revi­si­ter. L’apport du mou­ve­ment social dans la repo­li­ti­sa­tion du jeu de la repré­sen­ta­tion n’est pas une pana­cée ; il peut néan­moins servir de ballon d’oxygène pour revi­vi­fier le projet poli­tique. ■

Notes

[1] Cette contri­bu­tion est issue d’une enquête socio­lo­gique sur le syn­di­ca­lisme, les asso­cia­tions mou­ve­men­tistes et les rap­ports au poli­tique, réa­li­sée dans le cadre d’une conven­tion IRES-CGT. La démarche de l’enquête s’est notam­ment appuyée sur la réa­li­sa­tion d’une cin­quan­taine d’entretiens socio­lo­giques semi-direc­tifs avec les pre­miers res­pon­sables des prin­ci­pales orga­ni­sa­tions syn­di­cales (de sala­riés, patro­nales, agri­coles, étu­diantes) et des partis poli­tiques fran­çais, ainsi qu’avec des porte-parole de plu­sieurs asso­cia­tions natio­nales. Le texte est une ver­sion rema­niée et abré­gée du cha­pitre VIII du rap­port de syn­thèse. L’intégralité de l’étude fera l’objet pro­chai­ne­ment d’une publi­ca­tion auto­nome. [2] Pour une cri­tique théo­rique du para­digme de l’exclusion sociale, voir Michel Vakaloulis, « Antagonisme social et action col­lec­tive », in Michel Vakaloulis (dir.), Travail sala­rié et conflit social, Paris, PUF, 1999. [3] Voir Olivier Frachon, Michel Vakaloulis (dir.), Le droit à l’énergie. Modernité d’une exi­gence démo­cra­tique, Paris, Éditions Syllepse, 2002.

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