Éducation supérieure - Culture, marchandise et résiatance

Susan George, Leurs crises, nos solutions, Paris, Albin Michel, 2010

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 16 mars 2020

Membre d’ATTAC (France) et du Transnational Institute (Pays-Bas), Susan George, mili­tante alter­mon­dia­liste de longue date, signe ici un nouvel ouvrage contri­buant à construire une alter­na­tive à la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale dans laquelle nous vivons. Après Un autre monde est pos­sible si… (Fayard, 2004), qui visait la conso­li­da­tion du mou­ve­ment pour une autre mon­dia­li­sa­tion, Leurs crises, nos solu­tions a pour objec­tif de four­nir des pistes concrètes afin de sortir du néo­li­bé­ra­lisme qui, avec la pro­fonde crise qui nous affecte, vient une nou­velle fois de prou­ver son carac­tère socia­le­ment et humai­ne­ment des­truc­teur. L’ouvrage est acces­sible et l’auteure arrive habi­le­ment, avec nombre d’exemples, chiffres et com­pa­rai­sons, à décrire sim­ple­ment les phé­no­mènes com­plexes, notam­ment finan­ciers, qui sous-tendent la mon­dia­li­sa­tion telle qu’elle se confi­gure actuel­le­ment. L’ouvrage se pré­sente aussi, de même que bon nombre de publi­ca­tions d’ATTAC, comme un outil de sen­si­bi­li­sa­tion et de mobi­li­sa­tion. Il est, en soi, une arme de com­pré­hen­sion mas­sive qui contri­bue à lutter contre l’inertie qui faci­lite la repro­duc­tion des élites et du sys­tème en place, en démon­trant qu’un autre monde est non seule­ment pos­sible et néces­saire, mais sur­tout réa­li­sable. Ne manque que la volonté poli­tique d’opérer de vrais chan­ge­ments.

Les quatre pre­miers cha­pitres de l’ouvrage décrivent les méca­nismes par les- quels nos socié­tés mon­dia­li­sées se sont fait piéger par l’oligarchie finan­cière, que l’auteure nomme aussi la classe de Davos. Cette classe dirige nos prin­cipa- les ins­ti­tu­tions, dont les médias, s’assurant ainsi le mono­pole de l’argent, du pou­voir et des idées. C’est elle qui, depuis les années 1970, s’affaire à dif­fu­ser l’idéologie néo­li­bé­rale fondée sur « la liberté d’innovation finan­cière où qu’elle puisse conduire, sur la pri­va­ti­sa­tion, la déré­gle­men­ta­tion, la crois­sance illi­mi­tée, le libre marché, censé s’autoréguler, et le libre échange » (p. 21). Nous sommes en crise, car nous sommes pri­son­niers d’un sys­tème social construit par la classe de Davos, qui sert ses inté­rêts par­ti­cu­liers au détri­ment de ceux de l’ensemble de l’humanité. Ce sys­tème car­cé­ral a mis l’humanité entre quatre murs : la finance, la pau­vreté et l’inégalité, l’alimentation et l’eau, et fina­le­ment le conflit.

Le monde de la finance a entiè­re­ment refa­çonné nos socié­tés en fonc­tion de ses inté­rêts, notam­ment en s’attaquant aux fon­de­ments de l’État pro­vi­dence. L’auteure cite quelques chiffres révé­la­teurs. Observant l’évolution de la fis­ca­lité aux États-Unis depuis la Seconde Guerre mon­diale, Susan George note que le modèle de répar­ti­tion a été pro­fon­dé­ment rema­nié. Alors que dans les années 1950 la tranche la plus élevée des reve­nus était taxée à 90 %, elle ne l’était plus, en 2009, qu’à 35 %. Non seule­ment les riches paient de moins en moins d’impôts, mais ils peuvent aussi, avec la libé­ra­tion du capi­tal que sup­pose la mon­dia­li­sa­tion, inves­tir dans les pays où les salaires sont bas et les droits éco­no­miques

et sociaux inexis­tants. Nous assis­tons ainsi à la dés­in­dus­tria­li­sa­tion des nations jadis consi­dé­rées comme déve­lop­pées, mais aussi à un pro­ces­sus plus insi­dieux selon lequel la valeur ajou­tée de l’activité éco­no­mique est de plus en plus acca­pa­rée par les pro­prié­taires du capi­tal au détri­ment du monde du tra­vail. Le modèle for­diste dis­pa­raît et les inté­rêts de la classe de Davos se trouvent pro­gres­si­ve­ment décon­nec­tés de leur ancrage natio­nal.

Cette montée en puis­sance du monde de la finance a conduit à une concen­tra­tion de la richesse qui a pour consé­quence directe un appro­fon­dis­se­ment des inéga­li­tés et de la pau­vreté. Et les chiffres qu’elle invoque parlent d’eux-mêmes :

« Parmi les habi­tants adultes de la pla­nète, les 10 % les plus riches pos­sèdent 85 % du patri­moine mon­dial des ménages et, parmi eux, les 2 % les plus riches en captent plus de la moitié. La moitié la plus pauvre de la popu­la­tion mon­diale en dis­pose d’à peine 1 % » (p. 113). Et la ten­dance ne va pas en s’améliorant, car l’auteure démontre que depuis le début de l’emprise du régime néo­li­bé­ral sur les pays domi­nants (États-Unis, Europe), les plus nantis ne cessent de concen- trer la richesse entre leurs mains : « Quand Ronald Reagan a été élu pré­sident en 1980, le 1% supé­rieur des Américains rece­vait 9 % du revenu [natio­nal]. Trente ans plus tard, il en reçoit 22 % » (p. 115). Cette concen­tra­tion de la richesse engendre logi­que­ment un appro­fon­dis­se­ment de l’écart des reve­nus. Là encore les chiffres sont élo­quents : « Dans les États-Unis des années 1960, l’écart sala- rial entre le PDG et le tra­vailleur moyen d’une grande entre­prise attei­gnait 60 à 70 contre 1 […]. Aujourd’hui, l’écart est de 450 à 500 contre 1 » (p. 137). Alors que les riches sont de plus en plus riches et paient de moins en moins d’impôts, les classes moyennes dis­pa­raissent et le chô­mage struc­tu­rel s’installe dans les éco­no­mies dites déve­lop­pées. Il tou­chait en 2009 près de 50 mil­lions de per­sonnes dans l’Union euro­péenne, soit une aug­men­ta­tion de 60 % en deux ans.

Nous sommes loin de la « mon­dia­li­sa­tion heu­reuse » louan­gée par les chantres du néo­li­bé­ra­lisme dans les années 1990. Et le tableau s’assombrit davan­tage lorsque l’auteure traite de la crise des res­sources (ali­men­ta­tion et eau). Car si au Nord, les gens craignent pour leur emploi et leur bien-être, dans les pays du Sud, ils craignent pour leur survie. 2008 fut l’année de la crise éco­no­mique et finan­cière, elle fut aussi celle de la crise ali­men­taire durant laquelle plus d’un mil­liard de per­sonnes ont souf­fert de la faim dans le monde, déclen­chant des émeutes dans plus de trente pays. Là encore, Susan George voit le résul­tat de trente ans de poli­tiques néo­li­bé­rales. Cela se tra­duit aujourd’hui par un double phé­no­mène qui n’est para­doxal qu’en appa­rence. D’une part, nous assis­tons à la pre­mière crise ali­men­taire de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, d’autre part, les pro­fits des trois prin­ci­pales com­pa­gnies trans­na­tio­nales de céréales (Archer Daniels Midland, Cargill et Bunge) ont explosé (une hausse allant de 55 % à 189 % selon les entre­prises). Certes, les mono­poles et la spé­cu­la­tion ne sont pas les seules causes de la crise ali­men­taire, mais il est clair que le déve­lop­pe­ment de l’agrobusiness mon­dia­lisé ne va pas dans le sens d’une plus grande sou­ve­rai­neté ali­men­taire des peuples d’ailleurs, comme d’ici.

Finalement, l’auteure aborde le der­nier mur de notre prison col­lec­tive, celui des conflits. Cette ques­tion est aujourd’hui d’une brû­lante actua­lité, car dans l’histoire le réflexe le plus cou­rant pour sortir d’une crise éco­no­mique a été de faire la guerre. Or, l’augmentation actuelle des bud­gets consa­crés à la défense dans la plu­part des pays n’est pas pour nous ras­su­rer. Susan George nous rap­pelle qu’au niveau global, ce sont 1 500 mil­liards qui sont consa­crés chaque année aux armées. Outre cette nou­velle course aux arme­ments, Susan George iden­ti­fie quatre autres sources des conflits à venir. Tout d’abord, l’accroissement des inéga­li­tés qui, au niveau mon­dial, exa­cerbe le res­sen­ti­ment et crée un climat de vio­lence latente qui n’attend qu’un pré­texte pour explo­ser. Pensons aux révoltes arabes, bien sûr, mais aussi aux émeutes urbaines dans les ban­lieues fran­çaises et, désor­mais, en Angleterre. Ensuite, les pres­sions à venir que vont exer­cer les réfu­giées cli­ma­tiques, qui sont esti­més par l’ONU à envi­ron 200 à 250 mil­lions à l’ho- rizon 2050. Face à cette recon­fi­gu­ra­tion de la pro­blé­ma­tique migra­toire, l’attitude adop­tée par l’Union euro­péenne consti­tue une autre source des conflits à venir. Plutôt que de tra­vailler sur les causes éco­no­miques et envi­ron­ne­men­tales des migra­tions, l’Europe, tout comme l’Amérique du Nord d’ailleurs, se replie dans une obses­sion sécu­ri­taire et construit une Europe for­te­resse. Finalement, la der­nière source de conflit, qui est reliée à toutes les autres, ce sont les poli­tiques mises en œuvres par les ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales dans les pays endet­tés. Les fameux pro­grammes d’ajustements struc­tu­rels conti­nuent à s’appliquer et à trans­for­mer les struc­tures éco­no­miques et pro­duc­tives des pays pour les rendre conformes aux impé­ra­tifs du capi­ta­lisme mon­dia­lisé, sans aucune consi­dé­ra­tion pour le bien-être des popu­la­tions et le res­pect de l’environnement.

Le der­nier cha­pitre de l’ouvrage est consa­cré aux solu­tions concrètes pour chan­ger réel­le­ment notre monde et nous redon­ner espoir, plutôt que de som­brer dans la peur, la colère et le sen­ti­ment d’impuissance. Que faire donc ? Trois grands chan­tiers s’ouvrent à nous selon Susan George : contrô­ler la finance, mettre l’économie au vert et mieux taxer le capi­tal.

La pre­mière chose à faire donc est de s’attaquer à la racine du pro­blème actuel : la finance. Il convient de la régle­men­ter pour conte­nir ses excès. Plusieurs outils sont dis­po­nibles : placer les banques sous contrôle citoyen, sépa­rer les banques de dépôt des banques d’affaires, natio­na­li­ser les agences de nota­tion, pla­fon­ner les salaires des ban­quiers et les primes des cour­tiers, réorien­ter le crédit vers l’économie réelle et non la spé­cu­la­tion finan­cière et bour­sière. Autant de mesures assez simples pour­tant, mais que les puis­sants de ce monde rechignent à mettre en œuvre car cela contre­vien­drait trop direc­te­ment à leurs inté­rêts. En témoignent les réunions du nou­veau direc­toire de la pla­nète, le G20, que ce soit à Washing- ton, Londres, Pittsburg, Toronto, Séoul et bien­tôt Cannes : chaque fois, la mon­tagne accouche d’une souris, et rien n’est fait pour contrô­ler la finance.

Le second grand chan­tier pour Susan George est le « New Deal vert », ou encore le « key­né­sia­nisme envi­ron­ne­men­tal », qui vise à recon­ver­tir nos éco­no­mies et notre mode de pro­duc­tion dans une pers­pec­tive beau­coup plus éco­lo­gique. Des inves­tis­se­ments publics mas­sifs sont néces­saires, et ce à tous les paliers de gou­ver­ne­ments, du local au natio­nal, afin d’encourager les éner­gies alter­na­tives, les trans­ports publics propres et effi­caces, l’industrie du bâti­ment vert, etc. C’est, en somme, tout un nou­veau sec­teur d’activité éco­no­mique éco­lo­gi­que­ment res­pon­sable qu’il faut sub­sti­tuer au vieux mode de pro­duc­tion indus­triel pol­luant fondé sur l’exploitation des res­sources non renou­ve­lables.

Pour finan­cer cette poli­tique de grands tra­vaux, Susan George pro­pose un troi­sième chan­tier : une nou­velle manière de conce­voir la fis­ca­lité. S’inspirant des tra­vaux de l’économiste anglais Arthur Cecil Pigou, l’auteure sug­gère de « taxer moins ce dont on veut plus, [et de] taxer plus ce dont on veut moins » (p. 317). En somme, nous sou­hai­tons plus d’emplois, alors ne taxons plus le tra­vail, nous sou­hai­tons moins de spé­cu­la­tion finan­cière et moins de pol­lu­tion, alors taxons les tran­sac­tions finan­cières et les entre­prises pol­luantes. Il s’agit d’un rai­sonne- ment simple que nous pei­nons à appli­quer. Susan George rap­pelle aussi une autre pro­po­si­tion plus connue, celle de la taxe Tobin, cette taxe sur les tran­sac­tions finan­cières qui avait été pensée à la fin des années 1970 pour limi­ter la spé­cu­la­tion sur le marché moné­taire. En 2007, les tran­sac­tions finan­cières s’élevaient à 3200 mil­liards de dol­lars par jour. Taxer ces tran­sac­tions à 0,01 % ou même à 0,001 % per­met­trait de déga­ger des sommes consi­dé­rables pour finan­cer la recon­ver­sion de notre sys­tème éco­no­mique et frei­ner les attaques spé­cu­la­tives sur les mon­naies. Finalement, il convient d’abolir les para­dis fis­caux. Ces zones pro­té­gées abri­te­raient, selon le Tax Justice Network, « au moins 12 000 à 13 000 mil- liards de dol­lars de dépôts ban­caires de par­ti­cu­liers ou d’entreprises, et privent ainsi les États d’au moins 250 mil­liards de dol­lars par an de recette » (p. 326).

Susan George conclut son ouvrage sur une note d’espoir, ten­tant de gal­va­ni­ser ses lec­teurs et lec­trices afin de les mobi­li­ser dans la lutte pour un monde dif­fé­rent. Que chacun soit un grain de sable dans l’engrenage du sys­tème et que l’individuel et le local se rejoignent pour influen­cer le global. C’est dans le quo­ti­dien et à partir de la base que nous chan­ge­rons le monde. « Nous avons le nombre pour nous, les idées aussi et, col­lec­ti­ve­ment, l’argent néces­saire. Ce qui nous manque pour réus­sir, c’est la confiance en nous qui convient, ancrée dans la conscience com­mune de notre force et de notre apti­tude consi­dé­rable, his­to­ri­que­ment prou­vée, à impul­ser un chan­ge­ment posi­tif » (p. 264). L’histoire de l’émancipation humaine n’est donc pas ter­mi­née.


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