Survol de la conjoncture économique [mai 2009]

Par Mis en ligne le 30 août 2009

Une économie malmenée

Malgré plu­sieurs atouts, l’économie cana­dienne a fini par être empor­tée par la tour­mente éco­no­mico-finan­cière qui balaie la pla­nète. À la dif­fé­rence de l’économie amé­ri­caine, qui a com­mencé à éprou­ver toutes sortes de dif­fi­cul­tés dès la fin de 2007 à la suite de l’éclatement de la crise du crédit, l’économie cana­dienne a résisté jusqu’à l’automne der­nier [1]. Certes, le sec­teur manu­fac­tu­rier chan­ce­lait depuis un bon moment, et l’industrie fores­tière était encore plus mal en point. Mais la soli­dité des autres sec­teurs com­pen­sait. Alors que le com­merce exté­rieur fai­blis­sait, la demande inté­rieure demeu­rait ferme. Au contraire des États-Unis, le sys­tème ban­caire cana­dien résis­tait. Le marché immo­bi­lier se main­te­nait. Ainsi, pen­dant la majeure partie de 2008, l’opinion la plus répan­due vou­lait que l’économie cana­dienne puisse échap­per à la réces­sion. La mise à jour éco­no­mique pré­sen­tée par le gou­ver­ne­ment du Québec au début de novembre, à la veille du déclen­che­ment des élec­tions, et l’énoncé éco­no­mique du gou­ver­ne­ment Harper à la fin de novembre, témoignent du jovia­lisme feint ou sin­cère qui ani­mait nos gou­ver­ne­ment même après la débâcle sans pré­cé­dent des grandes banques d’affaires amé­ri­caines et euro­péennes. En fait, ces dis­cours ou per­cep­tions se trou­vaient déca­lés par rap­port à la réa­lité.

Après avoir stagné en sep­tembre et octobre, le pro­duit inté­rieur brut (PIB) cana­dien a craqué en novembre 2008. Pour le qua­trième tri­mestre de l’année, le PIB réel a dimi­nué de 0,8 %. Cela cor­res­pond à une baisse au rythme annua­lisé de 3,4 %. Le recul est moins pro­noncé qu’aux États-Unis, où l’économie a chuté au rythme annua­lisé de 6,4 % au même moment, et de 6,1 % au pre­mier tri­mestre de 2009. L’éclatement de la bulle spé­cu­la­tive sur le pétrole et les pro­duits de base, qui entre­te­nait l’illusion de pros­pé­rité dans l’ouest cana­dien, mais aussi dans le sec­teur minier, l’affaissement des valeurs immo­bi­lières exces­si­ve­ment gon­flées dans l’ouest, le repli encore plus pro­noncé des expor­ta­tions du fait du ralen­tis­se­ment de la demande inter­na­tio­nale, la crise de l’industrie auto­mo­bile nord-amé­ri­caine, tout cela a pré­ci­pité l’économie cana­dienne dans la réces­sion. La dégrin­go­lade éco­no­mique s’est accé­lé­rée en décembre. Elle se pour­suit tou­jours, mais à un rythme qui semble ralen­tir.

Les pro­vinces les plus tou­chées par le ralen­tis­se­ment sont l’Ontario, l’Alberta et la Colombie Britannique. Malgré ses déboires, l’économie du Québec fait preuve d’une rési­lience remar­quable. Cela se reflète dans les don­nées sur l’emploi. Depuis le sommet d’octobre der­nier, le Québec a perdu 32 000 emplois (- 0,8 %). Le Canada, dans son ensemble, en a perdu 321 000, soit 10 fois plus (- 1,9 %). À elle seule, l’Ontario a perdu 174 000 emplois, une chute de 2,6 %. La place plus impor­tante du sec­teur public dans l’économie du Québec, l’ampleur des inves­tis­se­ments publics en infra­struc­tures et pour le déve­lop­pe­ment hydro-élec­trique, la plus faible pré­sence des indus­tries de l’automobile, des finances et du pétrole, expliquent en bonne partie les inci­dences plus miti­gées de la réces­sion au Québec [2].

Comme l’illustre la varia­tion du taux de chô­mage d’avril 2008 à avril 2009, les régions les plus affec­tées par la réces­sion sont celle de l’Estrie (+3,1 %) l’Abitibi-Témiscamingue (+2,5 %) et de la Côte Nord (+2,5 %). Les régions qui s’en tirent le mieux sont celles de des Laurentides (+0,7 %), du Bas-Saint-Laurent (+0,6 %), de la Capitale-Nationale (+0,6 %), de la Gaspésie Île-de-la-Madeleine (-0,4 %) et de Lanaudière (-0,5 %). Les autres régions pré­sentent des situa­tions inter­mé­diaires. Le taux de chô­mage au Québec se situe à 8,4 % en avril, com­pa­ra­ti­ve­ment à 7,5 % à pareille date l’an der­nier. Fait inusité le taux de chô­mage de l’Ontario, pré­sen­te­ment de 8,7 %, excède celui du Québec depuis le début de l’année.

Par branche d’activité, le recul de l’emploi depuis un an se mani­feste par­ti­cu­liè­re­ment dans l’agriculture et les autres branches du sec­teur pri­maire, dans les trans­ports et l’entreposage, dans la finance et les assu­rances, dans la construc­tion. Les loca­li­tés mono-indus­trielles, qui dépendent sur­tout des indus­tries fores­tières ou minières, comme l’Abitibi, sont par­ti­cu­liè­re­ment affec­tées par la crise.

Pour ce qui est de l’inflation, le rythme a beau­coup ralenti après la flam­bée des prix pétro­liers du milieu de 2008. En avril der­nier, l’IPC Québec enre­gis­trait une pro­gres­sion annuelle de 0,3 %. L’augmentation des prix des ali­ments, de 7,1 % à l’échelle cana­dienne, se pour­suit malgré la réces­sion.

Interventions des gouvernements

À des degrés divers, et par des moyens variés, les auto­ri­tés poli­tiques et moné­taires des États occi­den­taux ont pris des mesures pour réta­blir le fonc­tion­ne­ment du sys­tème finan­cier et pour relan­cer les éco­no­mies. Les ini­tia­tives les plus ambi­tieuses sont celles prises par le nou­veau gou­ver­ne­ment Obama : plan de sti­mu­la­tion fiscal et bud­gé­taire de près de 800 mil­liards et injec­tion de mil­liards de dol­lars de fonds publics pour dépan­ner le sec­teur finan­cier et relan­cer le crédit. Une des consé­quences de ces poli­tiques est de pro­pul­ser le défi­cit du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain à des niveaux record. On se dirige cette année vers un défi­cit de 1 800 mil­liards, soit plus de 13 % du PIB. De son côté, la Réserve fédé­rale a amené son taux direc­teur au plan­cher, le fixant entre 0 % et 0,25 %. Elle s’oriente main­te­nant vers un autre type d’intervention, qua­li­fiée pudi­que­ment d’assouplissement quan­ti­ta­tif, qui consiste essen­tiel­le­ment à faire tour­ner la planche à billets. Tout cela n’a pas encore réussi à ren­ver­ser la vapeur. Au contraire, les com­por­te­ments indé­cents des finan­ciers, qui se sont rempli les poches sans ver­gogne à même les fonds publics, ont sus­cité une vive indi­gna­tion chez nos voi­sins.

Au Canada, après avoir échappé de jus­tesse à son congé­die­ment en novembre der­nier à la suite d’un énoncé éco­no­mique à saveur plutôt idéo­lo­gique, le gou­ver­ne­ment Harper est revenu à la fin de jan­vier avec un budget plus musclé visant la relance de l’économie par de grands tra­vaux d’infrastructures, la réno­va­tion domi­ci­liaire, des aides ciblées aux chô­meurs, cer­tains allè­ge­ments fis­caux et une aide mas­sive à l’industrie auto­mo­bile onta­rienne. La com­bi­nai­son du coût des mesures annon­cées et des inci­dences du ralen­tis­se­ment sur les recettes et les dépenses du gou­ver­ne­ment plon­gera les finances du fédé­ral dans un défi­cit de 34 mil­liards (2,0 % du PIB). Le retour à l’équilibre bud­gé­taire s’étalera sur cinq ans. Voilà du moins le projet bud­gé­taire. Mais déjà, à la fin de mai 2009, le gou­ver­ne­ment a indi­qué que son défi­cit serait bien supé­rieur.

La Banque du Canada a aussi abaissé au plan­cher son taux direc­teur, le fixant à 0,25 % en avril der­nier, tout en annon­çant qu’il serait main­tenu à ce niveau. Cependant, on n’en est pas encore à faire tour­ner la planche à billets, comme aux États-Unis. Le gou­ver­neur de la Banque, mon­sieur Mark Carney, a tou­te­fois indi­qué qu’il pour­rait avoir recours à ce genre de pra­tique si la situa­tion l’exigeait.

L’Ontario, la pro­vince la plus mal­me­née par la crise, a aussi pré­senté pour cette année un budget lour­de­ment défi­ci­taire de 14,1 mil­liards, l’équivalent de 2,4 % du PIB. Ce budget com­prend des mesures de sti­mu­la­tion à hau­teur de 32 mil­liards sur deux ans qui ciblent, comme au fédé­ral, les infra­struc­tures, la réno­va­tion domi­ci­liaire, l’industrie auto­mo­bile. Un effort est aussi consenti pour accroître les dépenses en édu­ca­tion. Compte tenu de l’ampleur de la réces­sion, le retour à l’équilibre bud­gé­taire n’est pas prévu avant 2015-2016, soit dans sept ans. Un examen plus atten­tif de ce budget montre qu’il com­porte un accrois­se­ment impor­tant de dépenses ponc­tuelles, mais qu’il intro­duit aussi d’importantes réduc­tions d’impôts, notam­ment pour les entre­prises. Le finan­ce­ment des ser­vices publics à long terme s’en trouve com­pro­mis.

Au Québec, le gou­ver­ne­ment compte sur­tout sur les effets des inves­tis­se­ments prévus dans les infra­struc­tures (8,9 mil­liards) et les inves­tis­se­ments d’Hydro-Québec (4,9 mil­liards) pour sou­te­nir l’économie. Les inter­ven­tions de novembre 2008, celles de jan­vier, ainsi que le budget de mars der­nier, rajou­te­ront envi­ron un mil­liard en mesures diverses de sti­mu­la­tion éco­no­mique. Dans le budget de mars, le gou­ver­ne­ment a aussi assuré, au mini­mum, la cou­ver­ture des coûts de sys­tème des grands réseaux, sauf dans la fonc­tion publique, où les com­pres­sions se pour­sui­vront. Un défi­cit de 3,9 mil­liards est prévu pour cette année, soit 1,3 % du PIB. Le retour à l’équilibre bud­gé­taire est envi­sagé pour 2013-2014, dans quatre ans, sur la base d’une reprise de l’économie, d’une hausse de 7,5 à 8,5 % du taux de la taxe de vente, de hausses tari­faires, ainsi que d’autres mesures qui res­tent à déter­mi­ner. Les moyens à mettre en œuvre pour res­tau­rer les finances publiques occu­pe­ront vrai­sem­bla­ble­ment une place de pre­mier plan dans les débats sociaux des pro­chaines années.

Quelle que soit leur cou­leur poli­tique, les gou­ver­ne­ments se font plus inter­ven­tion­nistes en ce moment afin de redres­ser des éco­no­mies défaillantes. Par rap­port aux poli­tiques de lais­ser-faire et de désen­ga­ge­ment qui domi­naient aupa­ra­vant, il y a là un virage cer­tain. Mais il ne faut pas croire que cela tra­duit néces­sai­re­ment un chan­ge­ment d’orientation poli­tique par rap­port au rôle de l’État dans l’économie. Dans bien des cas, il s’agit avant tout d’une atti­tude prag­ma­tique en atten­dant de reprendre les mêmes poli­tiques qu’auparavant.

Perspectives et enjeux

Dans ses pré­vi­sions les plus récentes (avril), la Banque du Canada estime que la réces­sion syn­chro­ni­sée à l’échelle du globe est accen­tuée par les retards à mettre en œuvre les mesures visant à res­tau­rer la sta­bi­lité finan­cière dans le monde. En clair, cela revient à dire que le désordre qui règne dans le monde de la finance est en train de faire couler les éco­no­mies. En consé­quence, la Banque estime que le retour à la crois­sance éco­no­mique au Canada sera retardé jusqu’à la fin de 2009 et que la reprise sera gra­duelle. La Banque cen­trale estime aussi que les plans de relance des pays du G-20 por­te­ront plei­ne­ment leurs effets l’an pro­chain. Pour le Canada, la banque pré­voit un recul du PIB réel de 3,0 % cette année, une crois­sance de 2,5 % en 2010 et de 4,7 % en 2011.

Pour le Québec, le gou­ver­ne­ment pré­voyait dans son budget un recul du PIB réel de 1,2 % cette année (stag­na­tion de – 0,1 % du PIB nomi­nal) et une reprise de 1,9 % en 2010 (crois­sance de 3,9 % du PIB nomi­nal) [3]. De son côté, pour citer une source privée, la Banque Royale pré­voyait en mars un recul de l’économie qué­bé­coise de 0,5 % en 2009 et une crois­sance de 2,3 % en 2010, légè­re­ment en deçà de la moyenne cana­dienne.

Le débat poli­tique se concentre main­te­nant sur la boni­fi­ca­tion du régime d’assurance emploi, récla­mée par le Parti libé­ral et les autres partis d’opposition, mais à laquelle le gou­ver­ne­ment conser­va­teur conti­nue à oppo­ser une fin de non rece­voir.

Au-delà de ces aspects plus immé­diats et conjonc­tu­rels, il est clair que la pré­sente crise marque une inflexion, voire une rup­ture, dans la dyna­mique du capi­ta­lisme contem­po­rain. Un cer­tain nombre de res­sorts qui sou­te­naient l’expansion dans la période pré­cé­dente sont brisés.

Il ne faut pas perdre de vue que la crise actuelle est un phé­no­mène mon­dial. L’évolution de notre éco­no­mie est lar­ge­ment tri­bu­taire de ce qui se passe sur la scène inter­na­tio­nale. Ce ne sont pas les banques cana­diennes qui sont en crise. Au contraire, elles se portent plutôt bien. Mais le sys­tème finan­cier inter­na­tio­nal tra­verse une crise pro­fonde dont il ne s’est tou­jours pas réta­bli.

Un cer­tain nombre de bou­clages qui assu­raient le rou­le­ment du sys­tème ont sauté. Par exemple le lien entre l’hyperconsommation des ménages amé­ri­cains et l’appréciation des valeurs immo­bi­lières, ou encore l’emprunt aux Chinois par les amé­ri­cains – sous forme de vente de titres du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain – des dol­lars uti­li­sés pour payer leurs achats de pro­duits manu­fac­tu­rés en Chine. On pour­rait aussi évo­quer les chan­ge­ments dans les pra­tiques finan­cières, comme le recours aux effets de levier sur une échelle gigan­tesque, la méfiance à l’égard des pro­duits déri­vés, la dimi­nu­tion de la titri­sa­tion des créances, le repli des grandes banques sur leur espace natio­nal, etc. Avant même l’introduction de nou­velles régle­men­ta­tions, la crise a modi­fié le fonc­tion­ne­ment des ins­ti­tu­tions finan­cières. Les mesures pru­den­tielles ont repris du galon. On peut se deman­der jusqu’où les gou­ver­ne­ments vou­dront ou pour­ront aller pour mieux régle­men­ter le sys­tème finan­cier, ins­tau­rer des moyens de ges­tion des risques sys­té­miques, assu­rer une coor­di­na­tion inter­na­tio­nale, abolir ou res­treindre les para­dis fis­caux, etc. On ima­gine mal que le fonc­tion­ne­ment du sys­tème puisse reprendre comme aupa­ra­vant, mais jusqu’à quel point sera-t-il trans­formé ? Il y a là des enjeux majeurs.

Les pré­ceptes néo­li­bé­raux du lais­ser-faire et du tout-au-marché se trouvent lar­ge­ment dis­cré­di­tés. La néces­sité d’une meilleure régle­men­ta­tion, le besoin d’un rôle plus actif de l’État en période de crise font consen­sus. Mais il est loin d’être évident qu’on assiste à une réorien­ta­tion du rôle et des fonc­tions de l’État, plutôt qu’à des mou­ve­ments visant sur­tout à limi­ter les dégâts et à socia­li­ser les pertes. Tout cela se jouera dans la pro­chaine période.

Documents joints

Notes

[1] Les États-Unis ont perdu 539 000 emplois en avril, en baisse par rap­port aux pertes de 699 000 emplois en mars. Depuis jan­vier de l’année der­nière, il s’est perdu 5,6 mil­lions d’emplois aux États-Unis. [2] En com­pa­rai­son, du pic du mois d’août 1981 au creux du mois d’août 1982, l’économie du Québec avait perdu 235 000 emplois, soit 8 % de la force ouvrière. En 1990-1991, l’économie du Québec a perdu 160 000 emplois sur une période de deux ans et demi et il a fallu plus de trois ans pour récu­pé­rer ces pertes. [3] Le PIB réel, ou en volume, est le PIB nomi­nal, ou en dol­lars cou­rants, dont on sous­trait l’inflation.

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