Surdiagnostic et surtraitement de la détresse psychologique

Jean-Claude St-Onge

Une épidémie ?

Plus de 14 % des adultes québécois assurés par le régime public ont eu recours aux antidépresseurs en 20091; 46 % des travailleuses et des travailleurs des centres d’appels consomment régulièrement des psychotropes2; près de 13 % des élèves du secondaire ont reçu un diagnostic de trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) confirmé par un médecin3, et les QuébécoisEs qui représentent 22,3 % de la population canadienne consomment 35 % des médicaments contre le TDAH4. Une étude récente estimait que 82,5 % des jeunes AméricainEs recevront un diagnostic de trouble mental avant l’âge de 21 ans5.

Le nombre de diagnostics inscrits au Manuel statistique et diagnostic des troubles mentaux6, alias la « bible » des psychiatres, est passé de 106 en 1952 à environ 400 en 2013. Serions-nous devenus quatre fois plus fous que nos ancêtres immédiats ? Ou assistons-nous à la réalisation du rêve dément d’un ancien PDG de Merck, Henry Gadsden, qui voulait vendre des médicaments « aux malades comme aux bien-portants » ?7

Ces quelques données suffisent pour comprendre que la « maladie mentale » est devenue un véritable eldorado pour les sociétés pharmaceutiques. En 26 ans, les revenus des ventes d’antidépresseurs et d’antipsychotiques ont augmenté en effet de 4800 % chez nos voisins du Sud8.

Vendre des maladies et des psychotropes

Depuis quelques années, nous assistons à la multiplication des campagnes de sensibilisation (lire marketing) aux troubles mentaux dans lesquelles les vedettes de la télé et du sport sont mises à contribution; le gouvernement du Québec parraine une campagne « La dépression touche tout le monde »; des brochures sont distribuées dans les écoles pour aider les enseignants et les enseignantes à repérer les troubles mentaux de leurs élèves; des sites en ligne proposent de vous autodiagnostiquer pour la dépression, le TDAH et toute une série d’autres affections. Quelle que soit la réponse que vous donnez à chacune des questions de ces quiz bidon, le verdict est très souvent « TDAH probable », « ceux qui ont répondu comme vous étaient atteints de dépression », « consultez votre médecin », etc.

Une « maladie » comme les autres ?

La biopsychiatrie conçoit la détresse psychologique sur le modèle biomédical. Comme le diabète de type 1 est causé par une dysfonction du pancréas, les troubles mentaux seraient purement organiques et causés par des anomalies du cerveau, plus précisément par une dysfonction des neurotransmetteurs (sérotonine, noradrénaline, glutamate, etc.), ces substances chimiques qui permettent aux neurones de communiquer. Autrement dit, le cerveau est en quelque sorte cassé et les médicaments sont prescrits pour le réparer.

C’est ainsi que la dépression serait causée par un déficit de sérotonine. Un scientifique de Lilly qui a contribué à la mise au point du Prozac déclarait pourtant à la télévision britannique qu’il n’y a aucune preuve que la dépression résulte d’un déséquilibre des neurotransmetteurs9. En fait, les antidépresseurs, loin de régler un déséquilibre, le créent.

La théorie soutenant que la dépression résulterait d’un déficit de la sérotonine n’a jamais été validée. Son créateur, le psychiatre écossais George Ashcroft, l’a abandonnée dès les années 1970, après plusieurs années de recherches infructueuses10. Un des pionniers de la psychiatrie biologique, Eric Nestler, écrivait en 2013 que les « 20 dernières années ont été très frustrantes »; nous n’avons pu utiliser l’information tirée des études animales pour « mettre au point de nouveaux tests diagnostiques (biomarqueurs) ou de meilleurs médicaments pour la maladie mentale »11.

Cela dit, la détresse psychologique existe et elle est en augmentation dans une société livrée à l’individualisme libéral, à l’hypercompétition et au culte de la performance. La vie est dure. Il serait donc faux de dire que les personnes qui éprouvent de la détresse psychologique ne souffrent pas et qu’elles n’ont pas besoin d’aide. Mais, elles n’ont pas pour autant le cerveau déréglé.

L’ampleur du surdiagnostic et du surtraitement

On commence à mieux comprendre l’ampleur du surdiagnostic et du surtraitement en médecine générale. Aux États-Unis, le projet Choosing Wisely, qui recouvre 25 spécialités médicales, a identifié plus de 130 tests et traitements dont les bénéficiaires ne sont pas susceptibles de retirer quelque bénéfice que ce soit alors que ceux-ci peuvent par contre causer des préjudices12. Le réputé Journal de l’Association médicale américaine (JAMA), spécialisé en médecine interne, publie, dans cette optique, une chronique régulière intitulée « Moins, c’est plus » (Less is More).

Comme les soins de santé sont devenus une marchandise au même titre que n’importe quelle autre, ils obéissent à la logique du « toujours plus ! ». Or, contrairement à ce que préconise cette devise, dans plusieurs circonstances, il vaut mieux s’abstenir d’intervenir plutôt que d’administrer un traitement ou un test inutile et potentiellement dangereux. Par exemple, un scan (tomographie par ordinateur) doit répondre à un besoin essentiel, car cette procédure serait responsable de 2 % des cancers aux États-Unis13.

En médecine générale, on parle de surdiagnostic quand on recourt à des moyens disproportionnés pour identifier une anomalie bénigne qui ne causera pas de problèmes ni de mortalité précoce. Dans le domaine de la santé mentale, le surdiagnostic résulte de la transformation des réactions normales aux difficultés de l’existence en présumés troubles mentaux. Il se produit également quand on attribue plusieurs diagnostics à la même personne, lesquels entraînent la prescription de deux, trois ou quatre médicaments. Par exemple, il est courant que des patientEs soient affubléEs de trois diagnostics différents : dépression, anxiété généralisée et phobie sociale, ou TDAH, anxiété de séparation et trouble oppositionnel. Est-ce que ce sont trois « maladies » différentes ou trois formes d’expression de la même souffrance ?

Le grand patron du DSM-IV14, Allen Frances, a ainsi sorti l’artillerie lourde contre le DSM-5 et l’industrie pharmaceutique qu’il a accusée de médicaliser la détresse quotidienne15. En effet, il est normal de ressentir de la tristesse quand on a été victime d’une catastrophe naturelle, d’une peine d’amour, d’un conjoint violent; il est normal pour un enfant d’être inattentif ou anxieux quand il arrive en classe le ventre vide et il faut s’attendre à ce qu’une personne flanche quand les conditions de travail sont abominables et aliénantes.

Surdiagnostic et surtraitement en psychiatrie : quelques exemples

L’évaluation approfondie, au moyen de l’entrevue structurée du DSM-IV (SCID)16, de 5639 patientEs presque tous sous médication, ayant été identifiés comme déprimés en clinique, signale que 61,4 % ne remplissent pas les critères diagnostiques de la dépression majeure17.

Zimmerman et ses collègues ont utilisé l’entrevue structurée du DSM-IV pour évaluer 145 personnes ayant reçu un diagnostic de bipolarité. La majorité de celles-ci, soit 56,6 % de celles ayant reçu l’étiquette, ne répondaient pas aux critères de la maladie 18.

La Floride a mis sur pied un programme exigeant que les ordonnances d’antipsychotiques de deuxième génération (Zyprexa, Risperdal, Seroquel, etc.) prescrits aux enfants de moins de six ans soient réévaluées par un psychiatre indépendant. Résultat: leur nombre a chuté de 75 %19. Il n’existe par ailleurs aucune preuve que ces produits extrêmement puissants sont efficaces et sécuritaires pour les enfants, particulièrement à cet âge. Trois pédiatres sur quatre (72 %) prescrivent des psychotropes, et 8 % seulement estiment qu’ils possèdent la formation nécessaire pour le faire 20.

En 2005, David Graham de la Food and Drug Administration (FDA) évaluait que ces prescriptions non nécessaires, particulièrement destinées aux segments les plus vulnérables, enfants et vieillards atteints de démence, étaient à l’origine de 62 000 décès21. La même année, les analyses de la FDA dévoilaient que les essais cliniques des sociétés pharmaceutiques font augmenter de 60 % à 70 % le taux de mortalité des résidantEs des maisons de retraite souffrant de démence par rapport au groupe placebo22. Au Canada, environ 30 % des pensionnaires des maisons de retraite se voient prescrire ces médicaments et en Colombie-Britannique, ce taux grimpe à 50 %23

Aux États-Unis, près de quatre millions d’ordonnances d’antipsychotiques de deuxième génération ont été distribuées en 2007-2008 pour traiter ce qu’on appelle la dépression réfractaire résistante aux antidépresseurs. Certaines directives émanant de groupes d’experts, dont la plupart reçoivent de l’argent des entreprises mondiales du médicament, demandaient alors d’ajouter à ces derniers un antipsychotique. Cet ajout se traduisit par une réduction des symptômes de faible à modérée, ne s’accompagnant d’aucun bénéfice en ce qui a trait à la qualité de vie et au fonctionnement des patientEs, et les preuves d’effets indésirables redoutables furent nombreuses (voir plus loin) bien que les essais aient été de courte durée et n’étaient pas conçus pour être codifiés 24. Par ailleurs, si l’antidépresseur n’était pas efficace, n’aurait-il pas été plus sage de le retirer, puisque les effets indésirables augmentent, on le sait, avec la multiplication du nombre de médicaments ?

Le DSM-III établissait la prévalence du TDAH à 3 % en 1980 et l’édition révisée du DSM-IV à 7 % en 2000. Selon les dernières évaluations des Centers for Disease Control, 11 % des enfants reçoivent maintenant l’étiquette. À mesure que la définition du TDAH s’élargissait au fil des annéespassant de huit à six critères dans le DSM-IV en 1994on assistait à une inflation de diagnostics, et le marché américain pour les médicaments contre le TDAH explosait, passant de 15 millions de dollars avant le DSM-IV à 9 milliards en 201225. Le DSM-5 poursuit dans cette lancée en reportant à 12 ans plutôt qu’à 7 ans, l’âge avant lequel les symptômes doivent être présents pour poser un diagnostic de TDAH.

La Classification internationale des maladies de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), dont les critères diagnostiques sont plus exigeants, enregistre des taux variant entre 0,4 % et 4,2 %, alors que les DSM font état de taux de 2,5 à 13 fois plus élevés26. La Haute autorité de santé établit la prévalence du TDAH en France à 2 %27. Nos cousins n’utilisent pas le DSM, mais la Classification française des troubles mentaux de l’enfant et de l’adolescent.

De la validité des critères du DSM pour le TDAH

Selon le DSM-5, un trouble déficitaire de l’attention requiert l’identification chez les sujets de six critères sur neuf (moins chez les adultes et les adolescents de 17 ans et plus). En voici quelques-uns :

  • ne parvient pas à prêter attention aux détails;
  • a du mal à soutenir son attention au travail ou dans les jeux;
  • semble ne pas écouter quand on lui parle;
  • se laisse facilement distraire par des stimulus externes;
  • a du mal à organiser ses travaux ou ses activités.

Avez-vous lu attentivement ? C’est essentiellement le même critère qui est repris sous un vocable différent, ce qui donne au diagnostic un semblant de validité.

Deux études américaines ont observé que chez les 5-6 ans, les plus jeunes de leur classe qui peuvent avoir près d’un an de différence avec les plus vieux, sont 60 % plus susceptibles de recevoir le diagnostic, ce qui représente un potentiel de faux positifs de plus d’un million d’enfants28. On a enregistré des taux comparables en Islande mais, par contre, ils étaient plus bas en Colombie-Britannique, notamment parce que les populations évaluées étaient plus âgées. Présentant davantage de maturité, les élèves étaient moins susceptibles de recevoir le diagnostic.

Plusieurs études ont lié les problèmes d’inattention à divers troubles du sommeil (apnée, amygdales)29 et l’étude de Sroufe estime que les enfants des quartiers défavorisés sont 70 % plus à risque que la moyenne de recevoir le diagnostic30.

Comme certains enfants connaissent un processus de maturation plus lent, le TDAH peut facilement être confondu avec un problème du développement comme la dyslexie. À l’Hôpital de Rivière-des-Prairies, 60 % des enfants et des adolescentEs se voient ainsi retirer leur diagnostic de TDAH31. Environ 80 % sont l’objet de plus de deux diagnostics et un grand nombre cumulent trois et quatre étiquettes : trouble anxieux, trouble des conduites, trouble oppositionnel, dépression, « bipolarité ».

L’art de créer des pathologies

La multiplication des diagnostics inscrits au DSM et son inévitable corollaire, l’avalanche de prescriptions qu’elle entraîne, ont été rendus possibles :

  • par la redéfinition des « maladies » : en 1980, le DSM-III abolissait la distinction entre dépression endogène et dépression exogène pour les regrouper sous le même parapluie : la dépression majeure. La première était une forme de dépression très rare et grave qu’on appelait la dépression mélancolique et la deuxième, qualifiée de dépression situationnelle, survenait à la suite d’une peine d’amour, une catastrophe naturelle, un coup dur. En général, on estimait que la dépression situationnelle évoluait naturellement vers la guérison et on hésitait à prescrire les antidépresseurs de première génération, mortels en surdose. L’arrivée du Prozac en 1988 a changé la donne. Considérés plus sécuritairesce qui est matière à débat que les antidépresseurs de première génération, les inhibiteurs dits sélectifs de la recapture de la sérotonine ou ISRS, (Prozac, Paxil, Zoloft, Celexa, etc.) sont maintenant distribués comme des bonbons et la dépression est considérée comme un phénomène répandu et chronique (voir plus loin).
  • par l’invention de nouvelles maladies : la timidité a été transformée en phobie sociale ou trouble de l’anxiété sociale. GlaxoSmithKline (GSK), le fabricant du Paxil, approuvé expressément pour cette indication, a financé une vaste campagne menée par une grosse agence de publicité, Cohn and Wolfe, pour implanter la validité de ce diagnostic dans la tête de la population avec des slogans tels que : « vous n’êtes pas timide, vous êtes malade », « imaginez être allergique aux gens », etc. L’Anxiety Disorders Association formée de l’American Psychiatric Association (APA) et du groupe Freedom from Fear, a fait la promotion du soi-disant trouble mental avant même l’approbation du Paxil pour le traiter. Or, l’APA reçoit une partie de son financement de l’industrie pharmaceutique (30 % en 2006) et le fameux Freedom from Fear était une organisation bidon mise sur pied et financée par GSK. Il est aussi important de vendre la maladie que la pilule, de préférence par la bouche d’un tiers prétendument indépendant32.
  • par la transformation des étapes normales de la vie en maladie : il est normal d’oublier des choses en vieillissant. Avec le DSM-5, sorti en 2013, c’est devenu un « trouble neurocognitif léger », sorte d’antichambre de la maladie d’Alzheimer. Ce fameux « trouble » s’accompagne d’un « déclin cognitif léger » qui « n’affecte en rien le fonctionnement » des personnes ! Une publicité d’un fabricant d’anxiolytiques montre une jeune fille faisant son entrée à l’université. On lit sur l’affiche : « Tout un nouveau monde…d’anxiété s’ouvre à vous ». Le message est clair.
  • par l’abaissement des seuils qui entraînent un diagnostic : nous l’avons vu dans le cas du TDAH et cela s’est également produit dans les cas de l’anxiété généralisée, du syndrome de stress post-traumatique33, etc.
  • par l’inscription de nouveaux troubles au DSM : les « experts » considéraient que le syndrome d’Asperger (faisant maintenant partie du spectre du trouble de l’autisme) était une condition rare. En l’incluant au manuel, on a assisté à une frénésie de nouveaux diagnostics qui ont augmenté de 2000 %.

Efficacité et effets indésirables des psychotropes

Les antidépresseurs de la génération Prozac font gagner 1,8 point sur 51, sur une échelle qui mesure la sévérité de la dépression. Ils ne sont pas plus efficaces que les placebos pour la dépression légère à modérée. Dans les cas de dépression sévère, ils peuvent faire une différence34.

Sur 74 études soumises à la FDA pour analyser la situation, 38 montraient que l’antidépresseur était plus efficace que le placebo, alors que 36 études démontraient le contraire. Or, 37 des 38 études positives ont été publiées. La plupart des études négatives sont demeurées dans les classeurs, mais un certain nombre d’entre elles considérées comme négatives par la FDA furent publiées après qu’on leur ait donné une allure positive, grâce aux bons soins de scribes chèrement payés par l’industrie. En considérant les seules études positives, l’antidépresseur présentait un avantage de 94 %; en prenant en compte les études négatives, cet avantage se réduisait à 51 %. Comble d’ironie, une note de service de la FDA suggérait de ne pas informer les médecins et les utilisateurs de l’existence des études négatives de crainte qu’ils ne s’affolent35.

Depuis 2004, les antidépresseurs de la génération Prozac comportent un avertissement à l’effet qu’ils peuvent induire des idées et des comportements suicidaires chez les moins de 25 ans. Le Physician’s Desk Reference, le grand livre des effets indésirables utilisé par les médecins américains, souligne qu’ils peuvent produire ces mêmes effets chez les adultes. Les recherches estiment que cela est lié à la capacité plus ou moins grande de les métaboliser chez 3 % à 10 % des utilisateurs.

En outre, on évalue que jusqu’à 62 % des consommateurs et des consommatrices vivent une baisse importante de la libido36 et un grand nombre connaissent des difficultés au moment du sevrage, certains éprouvant des effets intolérables : décharges électriques, nausées et vertiges intenses. Ils peuvent causer des complications chez le nouveau-né : irritabilité, détresse respiratoire, convulsions. Le Paxil a été associé à des malformations cardiaques chez le fœtus. La liste des effets secondaires est beaucoup trop longue pour les énumérer tous ici. La monographie du Paxil les décrit en 20 pages37.

Les psychostimulants, dérivés des amphétamines, peuvent causer la dépendance chez au moins 10 % des usagers et des usagères et les symptômes reviennent avec davantage d’intensité au moment du sevrage. Appelées « kiddy coke », ces substances sont réglementées dans la plupart des pays. Qui dira que nos voisins du Sud n’ont pas le sens de l’humour quand on lit sur la boîte de Ritalin : « Garder hors de portée des enfants » ?

Sur une période de 10 ans, Santé Canada a reçu près de 600 avertissements concernant des effets secondaires sérieux, les médicaments contre le TDAH étant en tête de liste; on estime que de 1 % à 10 % de ces effets sont signalés. Parmi les problèmes signalés : 7 suicides, 76 tentatives de suicide, 24 convulsions, 48 hallucinations, 28 problèmes cardiaques, 23 atteintes au foie. Interrogé par le Toronto Star, un porte-parole de Santé Canada, censée nous protéger, eut cette remarque : « C’est principalement la responsabilité [de la compagnie pharmaceutique] de surveiller l’utilisation sécuritaire de ses produits »38.

Par tranches d’âge, le tableau 1 résume l’accroissement du nombre de visites à l’urgence suite à l’absorption d’un médicament contre le TDAH entre 2005 (en foncé) et 2010 aux États-Unis.

Tableau 1 : Augmentation du nombre de visites à l’urgence suite à l’absorption d’un médicament contre le TDAH en 2005 et 2010 aux États-Unis selon les tranches d’âge

Source : 2005 et 2010 SAMHSA Drug Abuse Warning Network (DAMN).

Les antipsychotiques, majoritairement autorisés pour traiter les cas les plus lourds39 essentiellement schizophrénie et bipolarité chez les adultes sont de plus en plus prescrits hors indication pour traiter le TDAH, la colère, la dépression, l’anxiété, l’insomnie, les nausées.

Un essai clinique indépendant sur les schizophrènes montre qu’après deux ans, 78 % des utilisateurs et des utilisatrices abandonnent leur médication pour cause d’effets intolérables et manque d’efficacité, et signale que les 22 % restants ne se sont pas améliorés 40. Pour les mêmes raisons, 88 % des enfants avaient abandonné leur médicament après un an41. Si les médicaments réussissent, dans certains cas, à réduire les symptômes (pensées désorganisées, délires paranoïaques, idées de grandeur, etc.), ils s’accompagnent d’effets secondaires redoutables : symptômes semblables à ceux de la maladie de Parkinson, mouvements involontaires de la partie supérieure du corps (dyskinésie dans le jargon), agitation extrême (akathisie dans le jargon), augmentation substantielle du poids, du taux de sucre, du cholestérol, des triglycérides, du diabète, du risque cardiaque, d’AVC et quantité d’autres.

Les médicaments contre le TDAH ont fait la preuve qu’ils augmentent l’attention, la prise de notes, le parachèvement des devoirs dans des expériences à court terme commanditées par les fabricants. À partir de ces données fragmentaires, la publicité des multinationales du médicament concluait qu’ils amélioraient les résultats scolaires et le comportement. En 2008, la FDA demandait à cinq fabricants de retirer ces publicités fausses et trompeuses42.

Plusieurs études indépendantes au long cours ont démontré le contraire. Une étude récente a suivi des enfants du Canada et du Québec durant 14 ans. Les sujets médicamentés connaissent davantage de redoublements, éprouvent une détérioration des relations avec leurs parents, une augmentation de la dépression, de l’anxiété et de la tristesse, surtout chez les filles43. Une étude commanditée par le gouvernement d’Australie occidentale, ayant suivi des enfants pendant huit ans, en arrivait essentiellement aux mêmes conclusions. En outre, elle révélait que les sujets médicamentés sur une base régulière présentaient une tension diastolique de 10,79 mm Hg plus élevée que les participants non médicamentés44.

De certaines alternatives

Pour la dépression légère à modérée, l’activité physique a prouvé son utilité; pour la dépression saisonnière, les bénéfices de la thérapie lumineuse ont été confirmés. L’examen de 1000 documents par l’Institut national de santé et de recherche médicale en France (INSERM) montre que les thérapies sont aussi efficaces que les médicaments; mieux, elles coupent les taux de rechute en deux.

« Schizophrène un jour, schizophrène toujours ». En effet, dans la pratique, ces derniers sont souvent médicamentés la vie durant. L’étude indépendante de Harrow et Jobe, ayant suivi des sujets durant 20 ans, montrait qu’après avoir été stabilisées sous antipsychotiques, les personnes victimes de psychose ayant interrompu leur médication s’en tiraient beaucoup mieux que celles qui étaient toujours médicamentées. Ces conclusions furent confirmées dans une étude récente publiée dans le JAMA Psychiatry de septembre 2013 : après 7 ans, 40,4 % des participantEs ayant interrompu leur médication étaient en rémission par comparaison à 17,6 % de celles et ceux ayant continué leur médication45.

En Finlande, le projet Open Dialogue a mis en œuvre un programme combinant visites à domicile, mobilisation de l’entourage et utilisation minimale d’antipsychotiques. Résultat : après cinq ans, 89 % des sujets étaient de retour sur le marché du travail ou aux études; un total de 29 % avaient utilisé des antipsychotiques dont 14 % étaient toujours médicamentés46. Le « 388 »47 de Québec obtient des résultats encourageants grâce à la thérapie psychodynamique et en faisant une utilisation sélective des antipsychotiques. Des groupes communautaires, comme le Pavois, créés sur le modèle des « entendeurs de voix », apprennent à ces personnes à composer avec leurs voix, voire à les faire taire.

La formation des parents et les interventions psychosociales ont donné des résultats positifs chez les enfants présentant des problèmes d’inattention et d’hyperactivité.

Épilogue

Dans les cas les plus lourds (anxiété extrême et paralysante, schizophrénies, tentations suicidaires, etc.) et en période de crise aiguë, les psychotropes peuvent soulager les symptômes, voire être essentiels. Cependant, leur utilisation doit être sélective, prudente et parcimonieuse. Une fois que la personne est stabilisée, les alternatives doivent prendre la relève.

Quant à leur utilisation au long cours, compte tenu :

  • qu’ils ne guérissent pas et ne règlent pas le mécanisme présumé à la base des symptômes,
  • de leur efficacité grossièrement exagérée,
  • de leurs effets indésirables redoutables et très souvent occultés,
  • des alternatives existantes,

leur profil bénéfice/risque est sans doute défavorable.

Les médicaments, lorsque bien employés, ont sauvé des millions de vies. Pensons aux antibiotiques et aux antirétroviraux. Mais, considérons que « dans plus de 90 % des cas, ils sont efficaces chez 30 % à 50 % des gens ». Cette citation ne provient pas d’un site d’adeptes de la théorie du complot. Ce verdict a été prononcé en 2003 par Allen Roses, vice-président de GSK48.

1 Conseil du médicament, Portrait de l’usage des antidépresseurs chez les adultes assurés par le régime public d’assurance médicaments du Québec, Québec, Gouvernement du Québec, janvier 2011, <www.inesss.qc.ca/fileadmin/doc/CDM/Etudes/CdM-Portrait-antidepresseurs-201101.pdf>.

2 Gabrielle Duchaine, « L’enfer des centres d’appels », La Presse, 18 janvier 2014.

3 Institut de la statistique du Québec, L’Enquête québécoise sur la santé des jeunes du secondaire 2010-2011, Tome 2. Le visage des jeunes d’aujourd’hui : leur santé mentale et leur adaptation sociale, Québec, Gouvernement du Québec, 2013.

4 Selon la firme IMS Brogan, cité par Sébastien Ménard, « Une dynamique de dopage », Le Journal de Montréal, 14 juin 2011, <http://fr.canoe.ca/infos/quebeccanada/education/archives/2011/06/20110614-035228.html>.

5 William Copeland, Lilly Shanahan, Jane Costello et Adrian Angold, « Cumulative prevalence of psychiatric disorders by young adulthood. A prospective cohort analysis from the Great Smoky Mountain study », Journal of the American Academy Child and Adolescent Psychiatry, 26 janvier 2011, <www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3049293/>.

6 Ce manuel est également désigné par le sigle DSM, abréviation de l’anglais Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, publié par la Société américaine de psychiatrie (APA). (NdR)

7 Voir Jean-Claude St-Onge, L’Envers de la pilule, Montréal, Écosociété, 2008, p. 187.

8 Voir Jean-Claude St-Onge, Tous fous ? L’influence de l’industrie pharmaceutique sur la psychiatrie, Montréal, Écosociété, 2013, p. 33.

9 Joanna Moncrieff, The Open Paradigm Project, 6 octobre 2013, <www.youtube.com/watch?v=FjTisLX4q1Y>.

10 5 Reasons to Think Twice Before Taking Antidepressants, septembre 2013, <http://debutinfotech.com/empowertotalhealth/2013/09/page/25/>.

11 Eric J. Nestler, « The origins of molecular psychiatry », Journal of Molecular Psychiatry, vol. 1, n° 3, 2013.

12 Plus de 50 spécialités médicales se sont depuis jointes au projet. Voir : <www.choosingwisely.org/>. S’inspirant de ce projet, le Canada vient de publier sa propre liste.

13 Carina Storrs, « How much do CT scans increase the risk of cancer ? », Scientific American, vol. 309, n° 1, 18 juin 2013, <www.scientificamerican.com/article/how-much-ct-scans-increase-risk-cancer/>.

14 4e édition du DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) et le DSM-5, sorti en 2013, en est la 5e édition. (NdR)

15 Fabienne Papin, « N’achetez pas le DSM-5, recommande le Dr Allen Frances, père du DSM-IV », L’actualité médicale, 30 septembre 2013.

16 SCID : sigle de Structured Clinical Interview for DSM. Il s’agit d’une entrevue servant à établir des diagnostics basés sur le DSM-IV. Elle comporte plusieurs modules détaillés évaluant plusieurs items et se base sur le principe de l’arbre décisionnel où le diagnostic se précise progressivement à travers l’entrevue. (NdR)

17 Ramin J. Mojtabai, « Clinician-identified depression in community settings: concordance with structured-interview diagnoses », Psychotherapy and Psychosomatics, vol. 82, n° 3, mars 2013, <www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/23548817>.

18 Mark Zimmerman, Camilo J. Ruggero, Iwona Chelminski et Diane Young, « Is bipolar disorder overdiagnosed ? », Journal of Clinical Psychiatry, vol. 69, n° 6, juin 2008, <www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/18466044>.

19 St-Onge, 2013, op. cit., p. 98.

20 Sharna Olfman et Brent Dean Robbins (dir.), Drugging Our Children. How Profiteers Are Pushing Antipsychotics on Our Youngest, and What We Can Do to Stop It, Santa Barbara (Californie), Praeger, 2012, p. 19.

21 Alliance for Human Research Protection (AHRP), 2005, <www.ahrp.org/info-mail/05/11/17.php>.

22 Food and Drug Administration (FDA), Public Health Advisory: Deaths with Antipsychotics in Elderly Patients with Behavioral Disturbances, 11 avril 2005, <www.fda.gov/Drugs/DrugSafety/PostmarketDrugSafetyInformationforPatientsandProviders/DrugSafetyInformationforHeathcareProfessionals/PublicHealthAdvisories/ucm053171.htm>.

23 Wendy Stueck, « Half of elderly in residential care on anti-psychotic drugs », The Globe and Mail, 15 janvier 2012, <www.theglobeandmail.com/life/health-and-fitness/half-of-elderly-in-residential-care-on-anti-psychotic-drugs/article1358558/>.

24 Glen. I. Spielmans, Margit I. Berman, Eftihia Linardatos, Nicholas Z. Rosenlicht, Angela Perry et Alexander C. Tsai, « Adjunctive atypical antipsychotic treatment for major depressive disorder. A meta-analysis of depression, quality of life and safety outcomes », Plos Medicine, 12 mars 2013, <www.plosmedicine.org/article/info%3Adoi%2F10.1371%2Fjournal.pmed.1001403>.

25 Allen Frances, Conférence à l’Hôpital général juif de Montréal, automne 2013.

26 Haute Autorité de Santé (HAS), Conduite à tenir devant un enfant ou un adolescent ayant un déficit de l’attention et/ou un problème d’agitation, décembre 2012, p. 12, <www.afpssu.com/wp-content/uploads/2013/07/trouble-de-lattention-de-lenfant_note_de_cadrage.pdf>.

27 Ibid.

28 William N. Evans, Melinda S. Morrill et Stephen T. Parente, Measuring Inappropriate Medical Diagnosis and Treatment in Survey Data: The Case of ADHD among School-Age Children, 4 août 2010, <www4.ncsu.edu/~msmorril/EvansMorrill_ADHD.pdf> ; voir également, Liz Szabo, « Youngest in class get ADHD label », USA Today, 17 août 2010, <http://usatoday30.usatoday.com/news/health/2010-08-17-1Aadhd17_ST_N.htm>.

29 Vatsal G. Thakar, « Diagnosing the Wrong Deficit », The New York Times Sunday Review, 27 avril 2013, <www.nytimes.com/2013/04/28/opinion/sunday/diagnosing-the-wrong-deficit.html?_r=0>.

30 Alan Sroufe, « Ritalin Gone Wrong », The New York Times Sunday Review, 28 janvier 2012, <www.nytimes.com/2012/01/29/opinion/sunday/childrens-add-drugs-dont-work-long-term.html?pagewanted=all&_r=0>.

31 Communication personnelle de Joël Monzée, docteur en neurosciences et thérapeute.

32 Pour plus de détails, voir St-Onge, 2013, op.cit., chapitre 4.

33 Ibid.

34 Irving Kirsch, The Emperor’s New Drugs. Exploding the Antidepressant Myth, New York, Basic Books, 2010.

35 Ibid., chapitre 9.

36 John Read et coll., « Adverse emotional and interpersonal effects reported by 1829 New Zealanders while taking antidepressants », Psychiatry Research, 2014, <http://dx.doi.org/10.1016/j.psychres.2014.01.042>.

37 Pour des détails, voir St-Onge, 2013, op. cit., chapitre 9.

38 Ibid., p. 78.

39 Aux États-Unis, un petit nombre a reçu une autorisation limitée pour traiter la schizophrénie et la bipolarité chez les adolescentEs et les enfants souffrant d’autisme. Au Canada, un seul a été approuvé chez les 16 ans et plus.

40 Hua Jin et coll., « Comparison of longer-term safety and effectiveness of 4 atypical antipsychotics in patients over age 40. A trial using equipoise stratified randomisation », Journal of Clinical Psychiatry, 27 novembre 2012, <http://article.psychiatrist.com/dao_1-login.asp?ID=10008114&RSID=1773274968040>. Cette étude vient confirmer l’étude CATIE, réalisée en 2005, dont le chercheur principal est l’actuel président de l’APA.

41 Robert L. Finding et coll., « Double-blind maintenance safety and effectiveness findings from the treatment of early-onset schizophrenia spectrum study (TEOSS) », Journal of the American Academy of Child and Adolescent Psychiatry, vol. 49, n° 6, juin 2010.

42 Jeffrey R. Lacasse et Jonathan Leo, « Consumer advertisements for psychostimulants in the United States », Psychiatric Times, 26 février 2009, <www.psychiatrictimes.com/articles/consumer-advertisements-psychostimulants-united-states#sthash.KvrXbxMy.dpuf>.

43 Janet Currie, Mark Stabile et Lauren E. Jones, Do stimulant medications improve educational and behavioral outcomes in children with ADHD ?, juin 2013, <www.mcgill.ca/socialstatistics/files/socialstatistics/mark_stabile_oct_2_2013.pdf>.

44 Grant Smith et coll., Raine ADHD Study: Long-term outcomes associated with stimulant medication in the treatment of ADHD in children, Gouvernement de l’Australie occidentale, Département de la santé, 2010.

45 Lex Wunderink et coll., « Recovery in remitted first-episode psychosis at 7 years of follow-up of an early dose reduction/discontinuation or maintenance treatment strategy : long-term follow-up of a 2-year randomized clinical trial», JAMA Psychiatry, vol. 70, n° 9, septembre 2013, <www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/23824214>.

46 Jakko Seikkula et coll., « Five-year experience of first-episode non affective psychosis in open-dialogue approach. Treatment principles, follow-up outcomes, and two case studies », Psychotherapy Research, vol. 16, n° 2, mars 2006, <http://psychrights.org/research/Digest/Effective/fiveyarocpsychotherapyresearch.pdf>.

47 Numéro civique, le « 388 » est un centre de traitement psychanalytique de jeunes adultes psychotiques.

48 Terence Young, Mourir sur ordonnance. Un père enquête sur l’industrie pharmaceutique, Montréal, Écosociété, 2011, p. 227.