Sur la domination

Par Mis en ligne le 28 juillet 2011

Résumé : L’un des thèmes majeurs de la science poli­tique revi­sité au tra­vers de cet ambi­tieux mélange de concep­tua­li­sa­tion et de maté­riau empi­rique varié.

Titre du livre : Anatomie poli­tique de la domination
Auteur : Béatrice Hibou
Éditeur : La Découverte
Date de publi­ca­tion : 14/04/11
N° ISBN : 2707167665
298 pages

L’Anatomie poli­tique de la domi­na­tion est l’ouvrage de syn­thèse (voire un « manuel libre ») qui permet d’en finir avec une lec­ture « excep­tion­na­liste » des régimes auto­ri­taires en même temps qu’avec des sot­tises presque tou­jours pré­sentes lorsque les phé­no­mènes poli­tiques sont décrits. Béatrice Hibou assemble d’une manière humble des études de cas appro­fon­dies, por­tant sur une grande variété de régimes auto­ri­taires et tota­li­taires, et en met au jour les conver­gences théo­riques. Ses propres ana­lyses de la Tunisie de Ben Ali, celles d’A. Lüdtke sur la RDA ou d’A. Tooze sur l’économie de guerre nazie, mais aussi de nom­breuses autres explo­rant le fonc­tion­ne­ment quo­ti­dien du Portugal de Salazar, de l’Union sovié­tique, de l’Italie fas­ciste, etc., viennent ainsi tra­duire mais aussi pro­lon­ger les intui­tions de Foucault, Certeau, Dobry, Veyne et Weber, sur le rap­port ordi­naire au poli­tique et ses consé­quences sur la fabrique de légi­ti­mité. B. Hibou reven­dique « un tra­vail de concep­tua­li­sa­tion des rap­ports et de l’exercice de la domi­na­tion à partir d’expériences tota­le­ment hété­ro­gènes dans le temps et dans l’espace » (p. 10). Elle l’inscrit dans une éco­no­mie poli­tique wébe­rienne au sens large (incluant la « sot­tise humaine », c’est-à-dire la réa­lité non conforme à la théo­rie éco­no­mique), qui s’attache à la dimen­sion éco­no­mique de la vie quo­ti­dienne en même temps qu’aux tech­niques éco­no­miques de domi­na­tion politique.

L’ouvrage défend un parti pris en voie de conso­li­da­tion dans les sciences sociales du poli­tique : ces der­nières doivent nor­ma­li­ser les régimes auto­ri­taires (la caté­go­rie inclut ici les régimes ailleurs dis­tin­gués sous la caté­go­rie tota­li­taire). La nor­ma­lité des régimes « domi­na­teurs » doit être enten­due dans un double sens : d’une part, le fonc­tion­ne­ment de ces régimes est nor­ma­lisé en regard de la réfé­rence démo­cra­tique (ce qui ne signi­fie pas que l’une et les autres sont confon­dus, on y revien­dra) ; d’autre part, ce fonc­tion­ne­ment est ancré dans la bana­lité des vies quo­ti­diennes des gens plus ou moins « ordi­naires » Cet ancrage dans le quo­ti­dien s’appuie sur une hypo­thèse qui, sous ses airs d’évidence, bous­cule beau­coup de cer­ti­tudes notam­ment scien­ti­fiques. « Très majo­ri­tai­re­ment, les gens cherchent à vivre sans heurt, dans les « règles », quelles qu’elles soient, et à ne pas se faire remar­quer » (p. 25). Ils veulent « vivre à l’accoutumée » (B. Hibou tra­duit ici une expres­sion portugaise).

Si c’est ce désir de nor­ma­lité – cet « apo­li­tisme natu­rel » selon l’expression de Veyne – qui pré­do­mine, le rap­port ordi­naire au poli­tique est moins fait d’adhésion sin­cère, de croyance en l’idéologie du régime (ou contre elle), que d’accommodement. Les gens s’arrangent avec la réa­lité d’un pou­voir pour donner les signes d’une adhé­sion. Ils se mettent en confor­mité (en imi­tant et en fai­sant en sorte d’être imités) plus qu’ils ne sont pas­si­ve­ment confor­mistes. L’indifférence et la dis­tan­cia­tion pré­do­minent. B. Hibou ne nie pas qu’il existe des croyants (« beau­coup de gens pre­naient au mot les dis­cours », p. 98), mais s’attarde assez peu sur leur cas – on aime­rait qu’elle le fasse. S’il n’est pas l’unique moteur pos­sible du rap­port au poli­tique, le sou­hait de « vivre à l’accoutumée » est un inva­riant, quasi-uni­ver­sel. Il emprunte même des formes très conver­gentes dans les situa­tions explo­rées par l’auteure. Si le désir de nor­ma­lité est poli­tique, si les régimes auto­ri­taires peuvent en faire une res­source pour leur légi­ti­ma­tion, c’est notam­ment parce qu’il est désir d’ordre, désir d’Etat et désir de moder­nité. La nor­ma­lité inclut le plus sou­vent une attente de bien-être éco­no­mique. Les com­por­te­ments poli­tiques n’en sont pas pour autant ren­voyés à un déter­mi­nant éco­no­mique réduit à l’appât du gain maté­riel. B. Hibou évoque la quête d’une rati­fi­ca­tion plus large tenant notam­ment à la per­cep­tion de soi  . Surtout, de cette recherche de bien-être à son résul­tat poli­tique, il y a loin.

La recherche du bien-être éco­no­mique, aussi uni­ver­selle soit-elle, ne peut ainsi tenir lieu de raison aux régimes auto­ri­taires. B. Hibou mobi­lise ici   de pas­sion­nantes explo­ra­tions des poli­tiques éco­no­miques de l’Allemagne nazie et de la Tunisie de Ben Ali, et cri­tique des faci­li­tés de lec­ture bien ins­tal­lées. Elle montre qu’aucun régime auto­ri­taire ou même tota­li­taire n’a jamais été assez maître de son éco­no­mie, ses marges (l’économie infor­melle) incluses, pour « ache­ter » l’obéissance de sa popu­la­tion. Même très domi­na­teurs, les Etats sont « myopes », et pris dans des inter­ac­tions com­plexes avec des groupes très divers  . La domi­na­tion s’accommode de « com­pli­ca­tions », fran­chit des « zones grises », emprunte des « che­mins buis­son­niers »   qui s’imposent tout autant aux pré­su­més oppo­sants. Même lorsque la domi­na­tion est incon­tes­table, l’ordre est négocié.

Et l’opposition naît tout autant que la confor­mité de cette négo­cia­tion, d’une inter­ac­tion avec le pou­voir. On ne « naît » pas résis­tant ou col­la­bo­ra­teur, le contexte, les inter­ac­tions font qu’on le devient, ou, plus exac­te­ment, qu’on est perçu comme tel (ce qui peut nous amener à le deve­nir plus encore). L’opposant, qui n’est pas tou­jours un croyant, le devient au fur et à mesure que son com­por­te­ment est perçu comme tel. L’absence de contrôle ne fait pas for­cé­ment d’ailleurs, symé­tri­que­ment, la fra­gi­lité des régimes, comme le montre l’exemple de l’Etat sovié­tique finis­sant par jouer des ini­mi­tiés sus­ci­tées par les loge­ments com­mu­nau­taires. En amas­sant les indices empi­riques, B. Hibou bat en brèche de manière effi­cace l’illusion de l’intention et du volon­ta­risme poli­tique, ainsi que son corol­laire, l’approche du poli­tique par ses résul­tats, ou pour le dire comme l’auteure selon une logique du « parce que ». Les auto­ri­tés courent le plus sou­vent après les événements.

Le rap­pro­che­ment de ces diverses expé­riences de négo­cia­tion entre le pou­voir (lui-même conflic­tuel) et une société plu­rielle, permet à B. Hibou de tirer deux consé­quences théo­riques fortes. D’une part, la nor­ma­li­sa­tion des modes de légi­ti­ma­tion des régimes auto­ri­taires implique une redé­fi­ni­tion de l’idéologie : celle-ci n’est plus une pure idée mais un élé­ment du quo­ti­dien qu’il convient de saisir dans les usages qui en sont faits (leur capa­cité à orga­ni­ser des réseaux clien­té­laires, par exemple) davan­tage que pour son contenu ; dans cer­tains cas même (le réfor­misme dans la Tunisie de Ben Ali), l’idéologie n’a pas de contenu, et c’est ce qui fait sa valeur. « Le lan­gage est effi­cace non parce qu’il fait croire, mais parce que les gens agissent en consé­quence » (p. 60).

D’autre part, B. Hibou pro­pose une redé­fi­ni­tion de la légi­ti­mité. Celle-ci « est moins syno­nyme d’adhésion, de sou­tien, de par­ti­ci­pa­tion active que d’accommodement ; elle reflète avant tout un juge­ment rela­tif et inter­mit­tent parce que les indi­vi­dus ne se demandent pas constam­ment si l’Etat ou le gou­ver­ne­ment sont légi­times » et parce qu’ils éva­luent la nor­ma­lité à partir de hié­rar­chies de valeurs dif­fé­rentes voire contra­dic­toires (p. 25). L’analyse par les sciences sociales de la légi­ti­mité ne peut en effet igno­rer le fait que le pou­voir est inter­ac­tion, en négo­cia­tion, avec des groupes divers, du « haut » comme du « bas », des « constel­la­tions d’intérêts » (B. Hibou s’appuie ici sur l’analyse de Weber par M. Dobry) dont on ne peut même pas dire qu’ils sont constants dans leurs « valeurs ». Quoique mue presque tou­jours par des désirs robustes (de nor­ma­lité, d’ordre…), la poli­tique est affaire de contingence.

Ramenés à la réa­lité banale d’ordres tou­jours négo­ciés, les régimes auto­ri­taires se rap­prochent des démo­cra­ties. L’ouvrage d’ailleurs évoque des pas­se­relles concrètes entre les uns et les autres. L’ingénierie inter­na­tio­nale du déve­lop­pe­ment en est une : elle est à la fois une char­nière entre les régimes (et très pro­saï­que­ment un moyen pour les régimes auto­ri­taires de capter des res­sources four­nies par des démo­cra­ties, res­sources qui sont sus­cep­tibles de les contraindre en retour) et l’emblème d’une ten­dance com­mune à la dépo­li­ti­sa­tion, voire au gou­ver­ne­ment « sans le peuple »  . Mais les pages finales du livre démentent cette pos­sible consé­quence. Il semble qu’il y ait bien pour B. Hibou une dif­fé­rence de nature, ou à tout le moins un palier notable, entre démo­cra­ties et régimes auto­ri­taires. La coer­ci­tion n’y est pas de même nature. Les modes concrets d’articulation entre dis­po­si­tifs dif­fèrent (ce qu’illustrent les rela­tions de travail).

Ces deux pistes pour­tant ne suf­fisent pas à répondre à la ques­tion. Le rôle de la vio­lence dans les régimes auto­ri­taires est ailleurs nuancé (et nor­ma­lisé), et le cri­tère des dis­po­si­tifs semble ren­voyer à une dif­fé­rence des cadres juri­diques, qui n’est pas expli­ci­tée. On ne sait pas davan­tage com­ment les uns et les autres s’inscrivent dans l’histoire. On ne sait pas non plus com­ment inter­vient le chan­ge­ment lorsqu’il ne prend pas la forme de petits déca­lages et « fis­sures » d’une logique de domi­na­tion. On ne sait pas, enfin, quel statut est donné à la dif­fé­ren­cia­tion sociale : l’auteure sou­ligne ici et là la plu­ra­lité des groupes (eth­niques, sociaux) en inter­ac­tion, et le poids des logiques sec­to­rielles, mais sans pro­po­ser de sys­té­ma­ti­sa­tion (dans la mesure où il y a « indé­fi­ni­tion des sphères », p. 233). Quoiqu’en dise B. Hibou, en pré­ve­nant sys­té­ma­ti­que­ment le reproche de décon­tex­tua­li­sa­tion, ce sont bien les conver­gences et les conti­nui­tés qui sont sou­li­gnées dans l’ouvrage. Il y a là matière à un second ouvrage – qu’on lira.

Les commentaires sont fermés.