Supportons nos troupes (sic):Yellow-ribbon patriotism, propagande et astroturfing

Mis en ligne le 07 novembre 2007

Alors que l’offensive média­ti­que et publi­ci­taire pour jus­ti­fier l’implication du Canada dans les guer­res impé­ria­lis­tes en Afghanistan et en Irak se pour­suit, quan­tité de véhi­cu­les SUV se sont mis à affi­cher des rubans magné­ti­ques au motif « camou­flage », sem­bla­bles à ceux asso­cié à la cause du VIH/SIDA , mais ornés d’un mes­sage beau­coup moins huma­niste : « Support our troops ». Témoignage de soli­da­rité ou vaste cam­pa­gne de mani­pu­la­tion publi­que ?
Eric Martin

Dès le début de la contes­ta­tion contre la par­ti­ci­pa­tion cana­dienne en Afghanistan, le pre­mier minis­tre Harper cher­che à neu­tra­li­ser la cri­ti­que en assi­mi­lant tout ques­tion­ne­ment sur la légi­ti­mité du néo-mili­ta­risme conser­va­teur à un geste anti-patrio­ti­que et immo­ral vis-à-vis de « NOS trou­pes » héroï­ques (à pro­non­cer à la manière de Radio-Canada).

La manoeu­vre est claire : situer l’adhésion à la guerre au plan émotif et « humain », per­son­na­li­ser, et donc, dépo­li­ti­ser la ques­tion. Ce genre d’entreprise requiert un sacré tra­vail au plan des rela­tions publi­ques. Cet été, d’ailleurs, l’armée n’était pas en restes (humains) : BBQs, piques-niques, faran­do­les et blitzs de recru­te­ment enso­leillés étaient au menu.

Depuis, chacun peut s’émouvoir en lisant la chro­ni­que du capo­ral-cheuf Martin Forgues dans le Journal de Montréal, qui éco­no­mise sur les jour­na­lis­tes (les mieux payés en Amérique du Nord) en faisant…écrire les sol­dats eux-mêmes. Quoi qu’à lire la prose va-t-en-guerre de Richard Latendresse et Christine Saint-Pierre, on y était pres­que. À quand les repor­ta­ges sur Norbourg écrits par Vincent Lacroix ? Et une chro­ni­que Info-crime rédi­gée par le kid­nap­peur de la petite Cédrika Provencher ? Ça, c’est du direct !

Ne man­quait plus que les cana­diens se met­tent à déco­rer leurs VUS d’aimants en faveur des trou­pes pour que l’on puisse dire que l’aliénation totale est en voie d’être par­ache­vée. Grâce à l’intelligence des gens chez CANEX , une divi­sion de L’Agence de sou­tien du per­son­nel des Forces cana­dien­nes (ASPFC) qui « a pour mis­sion d’élaborer et d’exécuter des pro­gram­mes de bien-être et de main­tien du moral pour les mem­bres des Forces cana­dien­nes (FC) et leurs famil­les », c’est main­te­nant chose faite.

L’offensive mar­ke­ting bat son plein : cas­quet­tes, t-shirt, man­teaux et aimants arbo­rant le slogan « Support our troops » sont en vente pour créer un sen­ti­ment d’appartenance et d’identification avec les mili­tai­res chez les cana­diens. Faut-il y voir une démons­tra­tion ano­dine de soli­da­rité, ou plutôt l’expression d’une entre­prise de mani­pu­la­tion et de rela­tions publi­ques issue tout droit du Pentagone ?

L’affaire n’est pas sans rap­pe­ler le film de 1997 Wag the dog (Des hommes d’influence) basé sur le roman American Hero de Larry Beinhart. Robert De Niro y joue un spin doctor chargé de simu­ler dans les médias une guerre en Albanie pour détour­ner l’attention d’un scan­dale sexuel dans lequel est impli­qué le pré­si­dent. Dans le film, De Niro fabri­que un héroï­que pri­son­nier de guerre (Woody Harrelson joue le soldat « Schumann »), un chan­son thème jouée par Willy Nelson et… de petits rubans jaunes à accro­cher aux chau­miè­res.

Ces petits rubans jaunes ont été popu­la­ri­sés aux États-Unis lors de la guerre d’Irak, et sont aujourd’hui l’inspiration der­rière ceux de CANEX. L’histoire de leur ori­gine rap­pelle sur plu­sieurs points le scé­na­rio du film Wag the dog.

En avril 1979, Penne Laingen, dont le mari est un haut diplo­mate amé­ri­cain détenu lors de la « Crise ira­nienne des otages », aurait décidé d’attacher un ruban jaune autour d’un arbre bor­dant sa rési­dence, ins­pi­rée par une vieille chan­son (Tie a ribbon around the old oak tree) qui raconte le retour d’un pri­son­nier à sa femme (en sub­stance : « si le ruban est atta­ché à l’arbre, je saurai que tu m’aimes tou­jours. Sinon, je res­te­rai dans l’autobus »…).

Le 10 décem­bre 1979, un arti­cle de Barbara Parker dans le Washington Post invite les amé­ri­cains enra­gés par l’Iran (suf­fe­ring from Irage (!)) à se défou­ler en priant, en frap­pant vio­lem­ment des balles de tennis, ou encore… en imi­tant Penne Laingen et son ruban. Simultanément, une orga­ni­sa­tion fondée par les famil­les des otages, le Family Liason Action Group (FLAG), en col­la­bo­ra­tion avec l’ONG No Greater Love et les syn­di­cats de l’AFL-CIO (!) dis­tri­bue des épin­glet­tes et rubans à tra­vers les États-Unis, aux trou­pes de scouts et à des célé­bri­tés loca­les, comme les annon­ceurs de la météo.Très vite, tout le monde les porte.

Le mari de Penne Leingen raconte : « My wife deci­ded one day that there needed to be some kind of symbol that would be a way for family mem­bers and the public at home to unite behind some­thing. Rather than be mad at Iran and the stu­dents, she hung up a yellow ribbon – and it became a symbol of caring throu­ghout the crisis, and is today the uni­ver­sal symbol of caring for Americans in dis­tress over­seas » .

En rela­tions publi­ques, ce type de cam­pa­gne de pro­pa­gande se nomme Astroturfing (astro turf : gazon arti­fi­ciel) . Son objec­tif est de donner à un mes­sage publi­ci­taire l’apparence d’une réac­tion spon­ta­née, pro­ve­nant de gens ordi­nai­res, qui « pous­se­rait direc­te­ment du sol » (grass­roots cam­paign). En 2001, par exem­ple, Microsoft aurait envoyé des let­tres aux jour­naux dénon­çant la loi anti­trust sous le cou­vert de deux cor­po­ra­tions écran, Americans for Technology Leadership et Freedom to Innovate Network, uti­li­sant sou­vent l’identité de gens décé­dés.

Il serait bien dif­fi­cile de prou­ver qu’il existe un lien direct entre les ser­vi­ces secrets amé­ri­cain et la cam­pa­gne Yellow-ribbon, comme le sug­gère le film Wag the dog. Tout de même, les mani­pu­la­tions média­ti­ques comme l’affaire incu­ba­teurs ira­kiens, ou les récen­tes cam­pa­gnes men­son­gè­res sur la ségré­ga­tion des Juifs en Iran , sug­gè­rent une pos­si­ble col­lu­sion entre le Pentagone et les orga­nis­mes « indé­pen­dants » qui ont lancé la cam­pa­gne des rubans jaunes, dont le carac­tère spon­tané et buco­li­que prête aisé­ment flanc aux doutes sur son authen­ti­cité. Comme quoi l’adhésion spon­ta­née cache par­fois le spin le plus habile…

Notes :

C’est le ruban du VIH, créé en 1991 par le Visual AIDS Artists Caucus de New York en 1991, qui s’inspire du ruban de la guerre du Golfe, et non l’inverse.
http://​www​.cfpsa​.com/​f​r​/​C​ANEX/
http://​www​.loc​.gov/​f​o​l​k​l​i​f​e​/​r​i​b​b​o​n​s​/​r​i​b​b​o​n​s​.html
http://​www​.usdi​plo​macy​.org/​a​c​c​e​s​s​i​b​i​l​i​t​y​/​t​r​a​n​s​c​r​i​p​t​s​/​l​a​i​n​g​e​n​.html
http://​en​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​A​s​t​r​o​t​u​rfing
http://​en​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​2​0​0​6​_​I​r​a​n​i​a​n​_​s​u​m​p​t​u​a​r​y​_​l​a​w​_​c​o​n​t​r​o​versy

Source : Le Couac

Une réponse à “Supportons nos troupes (sic):Yellow-ribbon patriotism, propagande et astroturfing”

  1. Je me suis vrai­ment délecté de ce texte, merci. Et merci de m’avoir fait connai­tre le Couac !