Intervention de Renée Charest

Suicide au travail, organisation du travail et néolibéralisme

Université d

Par Mis en ligne le 04 septembre 2010

Camus disait il n’y a qu’un pro­blème phi­lo­so­phique qui soit sérieux et c’est le sui­cide. Dans un contexte de domi­na­tion néo­li­bé­rale, le sui­cide est peut-être une des ques­tions socio­po­li­tiques fon­da­men­tales à l’heure actuelle.

Tragédie

Nous avons tous en tête l’exemple de France Télécom, (trente-cinq sui­cides en dix-huit mois) mais hélas, il y en d’autres. Il y a deux semaines, la pré­si­dente du Syndicat des infir­mières du centre hos­pi­ta­lier uni­ver­si­taire de la ville de Québec, expli­quait dans un point de presse qu’une situa­tion tra­gique s’était pro­duite lors des der­niers douze mois dans son syn­di­cat. Cinq de ses membres s’étaient enle­vés la vie. Elle n’était pas en mesure de démon­trer que ce drame était causé par une nou­velle orga­ni­sa­tion du tra­vail axée davan­tage sur l’efficacité mais elle vou­lait quand même sonner l’alarme dans l’espace public et avec raison. La réponse du ser­vice de com­mu­ni­ca­tion de l’hôpital est tout aussi trou­blante : « il n’y a aucune raison de faire un lien entre ce phé­no­mène et l’organisation du tra­vail, puisque les per­sonnes qui se sont sui­ci­dées ne tra­vaillaient pas au moment ou elles ont commis leurs gestes. Elles étaient en arrêt de tra­vail. » Fin de la dis­cus­sion !

Quelles sont les causes ?

Dans un excellent livre inti­tulé Suicide et tra­vail, Christophe Dejours et Florence Bègue ont effec­tué une enquête dans une usine de métal­lur­gie en France dans laquelle, il y a eu, il y trois ans un phé­no­mène impor­tant de sui­cide (9 en un an). Dans un pre­mier temps, ils expliquent qu’il y a trois manières de réagir au sui­cide lorsqu’on dirige une entre­prise :

Une approche par le stress : la per­sonne sui­ci­dée avait une dif­fi­culté à gérer son stress.

Une ana­lyse sur le plan psy­cho­lo­gique indi­vi­duel : la per­sonne a une faille psy­cho­lo­gique. Elle a déjà fait une dépres­sion ner­veuse. (fait à sou­li­gner, on peut effec­tuer aujourd’hui des autop­sies psy­cho­lo­giques pour déter­mi­ner les causes du sui­cide)

Il y a aussi l’explication socio­gé­né­tique : elle sti­pule que le tra­vail et ses contraintes, notam­ment sociales (et pas seule­ment phy­siques, chi­miques ou bio­lo­giques) sont déci­sives. La gou­ver­nance d’entreprise, de mana­ge­ment, l’organisation du tra­vail ont un impact majeur sur la santé men­tale. Malheureusement, cette forme d’explication n’est pas prise en compte par les ges­tion­naires d’entreprises ou d’établissement.

Dejours et Bègue posent la ques­tion fon­da­men­tale : pour­quoi n’y avait-il pas, jadis, de sui­cide sur ces lieux de tra­vail ?

L’organisation du tra­vail à la dérive

Jusqu`à une période récente, se déployaient des stra­té­gies de défense spé­ci­fiques éla­bo­rées col­lec­ti­ve­ment pour lutter contre la souf­france. Lorsque le tra­vailleur souf­frait à un point maxi­mal, les col­lègues com­men­çaient à s’en rendre compte et l’attention et la soli­da­rité pre­naient le dessus. Le sui­cide est donc le signe d’un dys­fonc­tion­ne­ment dans l’organisation du tra­vail. Elle résulte prin­ci­pa­le­ment de l’expérience atroce du silence des autres, de l’abandon par les autres, du refus de témoi­gner des autres. On peut poser l’hypothèse que l’organisation du tra­vail devient folle en quelque sorte. Fait à remar­quer, dans les lieux de tra­vail où il y a des « sui­cides de masse », il y a chan­ge­ment dans la ges­tion de l’entreprise (tous les cadres changent). On change tota­le­ment les règles de ges­tion. Si le tra­vailleur était habi­tué à tra­vailler d’une cer­taine manière, on le change de ser­vice, de lieu de tra­vail. On le sur­veille davan­tage, on effec­tue davan­tage de rap­ports sta­tis­tiques, on chro­no­mètre son tra­vail.

Question d’identité

La nou­velle ges­tion de l’entreprise remet en ques­tion l’identité du tra­vailleur. L’identité est l’armature de la santé men­tale. Selon Bègue et Dejours, plu­sieurs ouvriers ont déclaré avoir assisté à la mort de leur métier, à une déqua­li­fi­ca­tion qui ren­voie à des sen­ti­ments d’inutilité, à la perte de sens. Ils ne se recon­naissent plus dans leur tra­vail. « Il n’y a aucune limite à ce qu’on peut faire. » dit l’un d’entre eux. Il n’y a plus de limite à ce qu’on peut faire ? C’est peut-être la meilleure défi­ni­tion du néo­li­bé­ra­lisme : dépas­ser les limites, trans­gres­ser les fron­tières, trans­gres­ser les liens sociaux. C’est la quin­tes­sence du néo­li­bé­ra­lisme que nous trou­vons dans ces nou­velles formes de gou­ver­nance et de ges­tion choi­sie par le capi­ta­lisme pour subor­don­ner sa force de tra­vail. C’est la quin­tes­sence du néo­li­bé­ra­lisme que nous trou­vons dans ces nou­velles formes de gou­ver­nance et de ges­tion choi­sie par le capi­ta­lisme pour subor­don­ner, pour maî­tri­ser sa force de tra­vail.

La « nou­velle » ges­tion

Christian Laval et Pierre Dardot dans un excellent essai influencé par Marx et Foucault, inti­tulé La nou­velle raison du monde (2009) expliquent que la nou­velle ges­tion publique consiste à faire en sorte :

Que les tra­vailleurs n’agissent plus par simple confor­mité aux règles bureau­cra­tiques, mais recherchent la maxi­mi­sa­tion des résul­tats.

Ce qui sup­pose que les unités admi­nis­tra­tives soient res­pon­sables de leur pro­duc­tion et qu’elles jouissent d’une cer­taine auto­no­mie dans la réa­li­sa­tion de leur projet propre.

Les tech­niques de mana­ge­ment sont fon­dées sur la tryp­tique sui­vante : objec­tifs- éva­lua­tion-sanc­tion.

Et ces méthodes de ges­tion sont de plus en plus déve­lop­pées et moder­ni­sées. Deux prin­cipes sont à l’œuvre :

La mise en com­pé­ti­tion entre les tra­vailleurs et les tra­vailleuses (dans un même sec­teur et aussi en oppo­sant un sec­teur et un autre (public et privé par exemple) puisque la soli­da­rité est impos­sible aux yeux des pen­seurs néo­li­bé­raux. Ce sont des freu­diens pri­maires : l’homme nait méchant et il le demeure. Il pense tou­jours à son profit.

La sur­veillance (the more strictly we are wat­ched, the better we behave). Et cette sur­veillance est bien sûr assu­mée par une méthode de recen­sion sta­tis­tique de haut niveau.

Par-dessus tout, le prin­cipe de l’efficacité est censé « s’accroitre à cause de la pres­sion à la fois constante et objec­ti­vée que l’on fera peser à tous les niveaux sur les tra­vailleurs qu’on appelle les agents publics. » (p. 384) La pré­si­dente du Syndicat des infir­mières du centre hos­pi­ta­lier uni­ver­si­taire de Québec avait donc raison ! Il y a sûre­ment un lien à faire entre le phé­no­mène du sui­cide en milieu du tra­vail et les nou­velles formes d’organisation de tra­vail. L’hypothèse géné­rale est que :

Le néo­li­bé­ra­lisme n’est pas une idéo­lo­gie pas­sa­gère appe­lée à s’évanouir avec la crise finan­cière. (p.5) Il s’agit de la manière dont nous vivons, dont nous sen­tons, dont nous pen­sons. Elle trans­forme l’individu jusqu’à se conce­voir comme une entre­prise.

Le néo­li­bé­ra­lisme est la raison du capi­ta­lisme contem­po­rain. C’est l’ensemble des dis­cours, des pra­tiques, des dis­po­si­tifs qui déter­minent un nou­veau mode de gou­ver­ne­ment selon le prin­cipe uni­ver­sel de la concur­rence

Comment com­battre ?

Dans un contexte syn­di­cal et social, il faut en finir avec le vieux contrat social qui consiste à accor­der un salaire appré­ciable aux tra­vailleurs et tra­vailleuses en échange du droit de gérance. Nous n’avons plus les moyens de lais­ser le droit de gérance, de gou­ver­nance aux patrons sans s’en mêler. On voit bien les consé­quences néfastes que ca peut poser ! Comme disait cer­tains, il nous faut un « nou­veau new deal ».

Je pense qu’il faut trou­ver les moyens maté­riels, éco­no­miques et sur­tout orga­ni­sa­tion­nels pour favo­ri­ser la recherche sociale qui pour­rait per­mettre de déga­ger les élé­ments moins visibles dans les rap­ports sociaux. Et que cette recherche s’unisse au tra­vail des mili­tants pour dis­cu­ter et éla­bo­rer col­lec­ti­ve­ment un ensemble d’analyses et de pro­po­si­tions de pro­grès.

C’est d’un projet de société global dont il faut parler en abor­dant les ques­tions éco­no­miques, poli­tiques, sociales, psy­cho­lo­giques. Certains par­le­ront d’éco-socialisme, et je pense, sans être un spé­cia­liste que l’écosocialisme sou­lève des ques­tions per­ti­nentes pour ce projet de société basés sur les besoins et non sur le profit. L’écosocialisme permet d’aborder le tra­vail et la pro­duc­tion en tenant compte d’une approche glo­bale, en cer­nant les condi­tions envi­ron­ne­men­tales, les condi­tions per­son­nelles et les condi­tions com­munes (c’est-à-dire ins­ti­tu­tion­nelle et éco­no­mique).

Il serait impor­tant de réflé­chir et de poser nos actions en terme de classe sociale, c’est-à-dire en effec­tuant une repré­sen­ta­tion large de ceux et celles qui subissent les foudres du néo­li­bé­ra­lisme et aussi de ceux et celles qui peuvent mener une véri­table lutte de résis­tance. Pensons que les per­sonnes sur l’aide sociale et sur le chô­mage ont subi ces dis­po­si­tifs du néo-libé­ra­lisme, (la mise en com­pé­ti­tion et la sur­veillance), bien avant les tra­vailleurs et les tra­vailleuses des sec­teurs publics et privés.

Mais les condi­tions que je viens d’émettre exigent que nous soyons à l’initiative et sup­por­tions toutes luttes de résis­tance aux dis­po­si­tifs d’aliénation que nous subis­sons car les idées et les ana­lyses res­te­ront lettre morte sans une véri­table mobi­li­sa­tion en faveur d’un de projet de trans­for­ma­tion sociale contre le néo­li­bé­ra­lisme, je le répète, la raison du capi­ta­lisme contem­po­rain.

Intervention lors de l’Université d’été des NCS, août 2010

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