Suicide au travail, organisation du travail et néolibéralisme

Camus disait il n’y a qu’un problème philosophique qui soit sérieux et c’est le suicide.  Dans un contexte de domination néolibérale, le suicide est peut-être une des questions sociopolitiques fondamentales à l’heure actuelle.

Tragédie

Nous avons tous en tête l’exemple de France Télécom, (trente-cinq suicides en dix-huit mois) mais hélas, il y en d’autres. Il y a deux semaines, la présidente du Syndicat des infirmières du centre hospitalier universitaire de la ville de Québec, expliquait dans un point de presse qu’une situation tragique s’était produite lors des derniers douze mois dans son syndicat. Cinq de ses membres s’étaient enlevés la vie. Elle n’était pas en mesure de démontrer que ce drame était causé par une nouvelle organisation du travail axée davantage sur l’efficacité mais elle voulait quand même sonner l’alarme dans l’espace public et avec raison. La réponse du service de communication de l’hôpital est tout aussi troublante : « il n’y a aucune raison de faire un lien entre ce phénomène et l’organisation du travail, puisque les personnes qui se sont suicidées ne travaillaient pas au moment ou elles ont commis leurs gestes. Elles étaient en arrêt de travail. » Fin de la discussion !

Quelles sont les causes ?

Dans un excellent livre intitulé Suicide et travail, Christophe Dejours et Florence Bègue ont effectué une enquête dans une usine de métallurgie en France dans laquelle, il y a eu, il y trois ans un phénomène important de suicide (9 en un an). Dans un premier temps, ils expliquent qu’il y a trois manières de réagir au suicide lorsqu’on dirige une entreprise :

Une approche par le stress : la personne suicidée avait une difficulté à gérer son stress.

Une analyse sur le plan psychologique individuel : la personne a une faille psychologique. Elle a déjà fait une dépression nerveuse. (fait à souligner, on peut effectuer aujourd’hui des autopsies psychologiques pour déterminer les causes du suicide)

Il y a aussi l’explication sociogénétique: elle stipule que le travail et ses contraintes, notamment sociales (et pas seulement physiques, chimiques ou biologiques) sont décisives. La gouvernance d’entreprise, de management, l’organisation du travail ont un impact majeur sur la santé mentale. Malheureusement, cette forme d’explication n’est pas prise en compte par les gestionnaires d’entreprises ou d’établissement.

Dejours et Bègue posent la question fondamentale : pourquoi n’y avait-il pas, jadis, de suicide sur ces lieux de travail?

L’organisation du travail à la dérive

Jusqu`à une période récente, se déployaient des stratégies de défense spécifiques élaborées collectivement pour lutter contre la souffrance. Lorsque le travailleur souffrait à un point maximal, les collègues commençaient à s’en rendre compte et l’attention et la solidarité prenaient le dessus. Le suicide est donc le signe d’un dysfonctionnement dans l’organisation du travail. Elle résulte principalement de l’expérience atroce du silence des autres, de l’abandon par les autres, du refus de témoigner des autres. On peut poser l’hypothèse que l’organisation du travail devient folle en quelque sorte. Fait à remarquer, dans les lieux de travail où il y a des « suicides de masse », il y a changement dans la gestion de l’entreprise (tous les cadres changent). On change totalement les règles de gestion. Si le travailleur était habitué à travailler d’une certaine manière, on le change de service, de lieu de travail. On le surveille davantage, on effectue davantage de rapports statistiques, on chronomètre son travail.

Question d’identité

La nouvelle gestion de l’entreprise remet en question l’identité du travailleur. L’identité est l’armature de la santé mentale.  Selon Bègue et Dejours, plusieurs ouvriers ont déclaré avoir assisté à la mort de leur métier, à une déqualification qui renvoie à des sentiments d’inutilité, à la perte de sens. Ils ne se reconnaissent plus dans leur travail. « Il n’y a aucune limite à ce qu’on peut faire. » dit l’un d’entre eux. Il n’y a plus de limite à ce qu’on peut faire ? C’est peut-être la meilleure définition du néolibéralisme : dépasser les limites, transgresser les frontières, transgresser les liens sociaux. C’est la quintessence du néolibéralisme que nous trouvons dans ces nouvelles formes de gouvernance et de gestion choisie par le capitalisme pour subordonner sa force de travail. C’est la quintessence du néolibéralisme que nous trouvons dans ces nouvelles formes de gouvernance et de gestion choisie par le capitalisme pour subordonner, pour maîtriser sa force de travail.

La « nouvelle » gestion

Christian Laval et Pierre Dardot dans un excellent essai influencé par Marx et Foucault, intitulé La nouvelle raison du monde (2009) expliquent que la nouvelle gestion publique consiste à faire en sorte :

Que les travailleurs n’agissent plus par simple conformité aux règles bureaucratiques, mais recherchent la maximisation des résultats.

Ce qui suppose que les unités administratives soient responsables de leur production et qu’elles jouissent d’une certaine autonomie dans la réalisation de leur projet propre.

Les techniques de management sont fondées sur la tryptique suivante : objectifs- évaluation-sanction.

Et ces méthodes de gestion sont de plus en plus développées et modernisées. Deux principes sont à l’œuvre :

La mise en compétition entre les travailleurs et les travailleuses (dans un même secteur et aussi en opposant un secteur et un autre (public et privé par exemple) puisque la solidarité est impossible aux yeux des penseurs néolibéraux. Ce sont des freudiens primaires : l’homme nait méchant et il le demeure. Il pense toujours à son profit.

La surveillance (the more strictly we are watched, the better we behave). Et cette surveillance est bien sûr assumée par une  méthode de recension statistique de haut niveau.

Par-dessus tout,  le principe de l’efficacité est censé  « s’accroitre à cause  de la pression à la fois constante et objectivée que l’on fera peser à tous les niveaux sur les travailleurs qu’on appelle les agents publics.» (p. 384) La présidente du Syndicat des infirmières du centre hospitalier universitaire de Québec avait donc raison ! Il y a sûrement un lien à faire entre le phénomène du suicide en milieu du travail et les nouvelles formes d’organisation de travail. L’hypothèse générale est que :

Le néolibéralisme n’est pas une idéologie passagère appelée à s’évanouir avec la crise financière. (p.5) Il s’agit de la manière dont nous vivons, dont nous sentons, dont nous pensons. Elle transforme l’individu jusqu’à se concevoir comme une entreprise.

Le néolibéralisme est la raison du capitalisme contemporain. C’est l’ensemble des discours, des pratiques, des dispositifs qui déterminent un nouveau mode de gouvernement selon le principe universel de la concurrence

Comment combattre?

Dans un contexte syndical et social, il faut en finir avec le vieux contrat social qui consiste à accorder un salaire appréciable aux travailleurs et travailleuses en échange du droit de gérance. Nous n’avons plus les moyens de laisser le droit de gérance, de gouvernance aux patrons sans s’en mêler. On voit bien les conséquences néfastes que ca peut poser! Comme disait certains, il nous faut un « nouveau new deal ».

Je pense qu’il faut trouver les moyens matériels, économiques et surtout organisationnels pour favoriser la recherche sociale qui pourrait permettre de dégager les éléments moins visibles dans les rapports sociaux. Et que cette recherche s’unisse au travail des militants pour discuter et élaborer collectivement un ensemble d’analyses et de propositions de progrès.

C’est d’un projet de société global dont il faut parler en abordant les questions économiques, politiques, sociales, psychologiques. Certains parleront d’éco-socialisme, et je pense, sans être un spécialiste que l’écosocialisme soulève des questions pertinentes pour ce projet de société basés sur les besoins et non sur le profit. L’écosocialisme permet d’aborder le travail et la production en tenant compte d’une approche globale, en cernant les conditions environnementales, les conditions personnelles et les conditions communes (c’est-à-dire institutionnelle et économique).

Il serait important de réfléchir et de poser nos actions en terme de classe sociale, c’est-à-dire en effectuant une représentation large de ceux et celles qui subissent les foudres du néolibéralisme et aussi de ceux et celles qui peuvent mener une véritable lutte de résistance. Pensons que les personnes sur l’aide sociale et sur le chômage ont subi ces dispositifs du néo-libéralisme,  (la mise en compétition et la surveillance), bien avant les travailleurs et les travailleuses des secteurs publics et privés.

Mais les conditions que je viens d’émettre exigent que nous soyons à l’initiative et supportions toutes luttes de résistance aux dispositifs d’aliénation que nous subissons car les idées et les analyses resteront lettre morte sans une véritable mobilisation en faveur d’un de projet de transformation sociale contre le néolibéralisme, je le répète, la raison du capitalisme contemporain.

Intervention lors de l’Université d’été des NCS, août 2010