Stuart Hall : « Pour ceux qui en ont le désir, tout reste à accomplir »

Par Mis en ligne le 02 mars 2014
Stuart Hall (1932-2014), paran­gon la nou­velle gauche bri­tan­nique, vient de nous quit­ter à l’âge de 82 ans. Longtemps inconnu en France, ses tra­vaux ont gagné en audience notam­ment à la suite de l’effort de tra­duc­tion réa­lisé par les édi­tions Amsterdam à partir de 2007. Hall a pour­tant joué un rôle pion­nier, tant d’un point de vue théo­rique que poli­tique, dans l’histoire du mar­xisme anglo­phone.

Dès la fin des années 1950, il se lance dans le projet qui verra naître, en 1960, la New Left Review. Il contri­bue ainsi à l’élaboration d’un espace de débat et de confron­ta­tion théo­rique mar­xiste, dont la rési­lience et la richesse n’ont jamais fait défaut jusqu’à aujourd’hui. En 1968, Stuart Hall prend la direc­tion du Center for Contemporary Cultural Studies de Birmingham. Son pro­gramme de recherche pro­pulse alors une géné­ra­tion de jeunes mar­xistes autour d’une pro­blé­ma­tique neuve et ori­gi­nale, asso­ciant la socio­lo­gie des médias et de la culture, l’analyse poli­tique néo-gram­scienne et une métho­do­lo­gie ins­pi­rée des meilleures pro­duc­tions de l’althussérisme fran­çais (Louis Althusser et Nicos Poulantzas en par­ti­cu­lier).

Loin de toute affi­lia­tion dog­ma­tique, Hall déve­loppe un cadre théo­rique nou­veau pour abor­der la ques­tion raciale et le racisme des années 1970, afin de saisir les nou­veaux phé­no­mènes à l’œuvre dans la pro­gres­sion des droites radi­cales et des mou­ve­ments anti-immi­gra­tion en Grande-Bretagne. Il pro­pose une théo­ri­sa­tion inédite de l’idéologie, saisie à la fois comme expé­rience pra­tique, moda­lité à tra­vers laquelle la classe est habi­tée, co-construite, inves­tie par les agents sociaux, mais aussi comme ciment des rap­ports sociaux, reflé­tant ces der­niers tout en les légi­ti­mant, leur don­nant une appa­rence d’éternité.

Fidèle à un héri­tage néo-gram­scien, Hall a tou­jours été tra­vaillé par la ques­tion poli­tique et stra­té­gique. Au début des années 1980, armé des concepts et des outils théo­riques qu’il a lui-même forgés dans la décen­nie pré­cé­dente, il pro­duit une inter­ven­tion déci­sive dans les colonnes de Marxism Today, à l’époque revue du Parti com­mu­niste de Grande-Bretagne, dans laquelle ont écrits d’autres figures comme Eric Hobsbawm. Dans des textes qui feront date, il éla­bore la notion de that­ché­risme, enjoi­gnant la gauche radi­cale à com­prendre la nou­veauté du phé­no­mène Thatcher, son ori­gi­na­lité par delà les stra­té­gies clas­siques du parti conser­va­teur et des classes domi­nantes. Par là, il assu­mait une rup­ture avec la gauche du parti tra­vailliste, à laquelle il repro­chait de demeu­rer impuis­sante face à l’ampleur du that­ché­risme et à l’incapacité du mou­ve­ment ouvrier à appor­ter une réponse syn­di­cale clas­sique aux offen­sives néo­li­bé­rales. Cette prise de dis­tance polé­mique lui a été beau­coup repro­chée, par­fois pour le meilleur quand elle a sus­cité des débats stra­té­giques sur les pers­pec­tives du mou­ve­ment ouvrier en Grande-Bretagne, et pour le pire quand les com­men­ta­teurs ont voulu faire injus­te­ment de Hall un pré­cur­seur du New Labour et du blai­risme.

Si Stuart Hall a pu déve­lop­per un cadre d’analyse théo­rique en dis­so­nance avec le mar­xisme, intro­dui­sant une métho­do­lo­gie plu­ra­liste que d’aucuns qua­li­fie­ront de post­marxiste, son tra­vail lais­sera sur­tout la trace d’une recherche menée sur le long terme autour d’objets délais­sés par le mar­xisme clas­sique : la com­mu­ni­ca­tion média­tique dans sa maté­ria­lité et son éco­no­mie, la culture popu­laire comme ter­rain de la luttes d’hégémonies, la race et l’ethnicité en tant que for­ma­tions sociales semi-auto­nomes et his­to­ri­que­ment spé­ci­fiées.

Pour rendre hom­mage à cet effort d’une vie, nous repu­blions un extrait, « Race, arti­cu­la­tion et socié­tés struc­tu­rées « ‘à domi­nante' », tiré de Identités et cultures 2 (Maxime Cervulle, dir.) paru en 2013 aux édi­tions Amsterdam.

J’ai essayé, dans cet article, de rendre compte de l’émergence d’un nou­veau para­digme théo­rique qui, tout en pre­nant pour orien­ta­tion fon­da­men­tale la pro­blé­ma­tique mar­xiste, cherche par le biais de divers moyens théo­riques à sur­mon­ter plu­sieurs limi­ta­tions ren­con­trées par cer­taines des appro­pria­tions les plus tra­di­tion­nelles du mar­xisme – l’économisme, le réduc­tion­nisme, l’« aprio­risme », l’absence de spé­ci­fi­cité his­to­rique, etc. –, des limi­ta­tions qui conti­nuent à miner la portée de cer­taines réflexions par ailleurs très puis­santes, qui ont rendu le mar­xisme vul­né­rable en lui fai­sant prêter le flanc à des cri­tiques jus­ti­fiées de la part des diverses variantes du monisme éco­no­mique et du plu­ra­lisme socio­lo­gique. Je me suis contenté ici d’un rapide survol de ce ter­rain émergent, et je n’ai pas du tout la pré­ten­tion d’en avoir fait un compte rendu cri­tique exhaus­tif.

Il va de soi que le bien-fondé des solu­tions que j’ai pré­sen­tées n’a pas été suf­fi­sam­ment démon­tré, qu’elles ne sont pas ici pré­sen­tées sous une forme déve­lop­pée et adé­quate, et que, par consé­quent, il est encore pos­sible qu’elles contiennent de sérieuses fai­blesses ou des lacunes. Cette manière de poser les pro­blèmes a par ailleurs jusqu’ici été fort peu appli­quée aux for­ma­tions sociales racia­le­ment struc­tu­rées. Ainsi, tout ce que j’ai pu faire ici a été d’indiquer un cer­tain nombre de points de départ stra­té­giques et un cer­tain nombre de pro­to­coles théo­riques pour arpen­ter au mieux ce ter­rain d’application poten­tiel. Et, plus pré­ci­sé­ment, il n’existe pas encore de théo­rie adé­quate du racisme, de théo­rie capable de rendre compte à la fois des carac­té­ris­tiques super­struc­tu­relles et éco­no­miques de ce type de socié­tés, tout en ren­dant compte des divers aspects raciaux d’une manière his­to­ri­que­ment concrète et socio­lo­gi­que­ment spé­ci­fique. Un tel récit – c’est-à-dire un récit qui serait suf­fi­sant pour rem­pla­cer une fois pour toutes les théo­ries inadé­quates qui dominent ce champ – reste à faire. Néanmoins, et avec l’espoir de contri­buer à pro­mou­voir un tel déve­lop­pe­ment, je conclu­rai en esquis­sant rapi­de­ment cer­tains des pro­to­coles théo­riques qui peuvent – ou plutôt, selon moi, qui doivent – guider ces recherches à venir.

Le pre­mier de ces pro­to­coles serait une appli­ca­tion rigou­reuse de ce que j’ai appelé le prin­cipe de spé­ci­fi­cité his­to­rique. Ainsi, il ne nous faut pas trai­ter le racisme comme une carac­té­ris­tique géné­rale des socié­tés humaines, mais le consi­dé­rer à chaque fois dans sa spé­ci­fi­cité his­to­rique. Il nous faut partir de l’hypothèse de la dif­fé­rence et de la spé­ci­fi­cité plutôt que de celle d’une « struc­ture » unique, trans­his­to­rique et uni­ver­selle du racisme. Il ne s’agit pas de nier que nous pour­rions bien décou­vrir des traits com­muns aux divers sys­tèmes sociaux que l’on peut à bon droit qua­li­fier de « racia­le­ment struc­tu­rés ».

Mais – comme Marx l’a remar­qué à propos de la nature « chao­tique » de toutes les abs­trac­tions qui fonc­tionnent exclu­si­ve­ment au niveau géné­ral –, une telle théo­rie géné­rale du racisme ne consti­tue pas le meilleur point de départ pour l’investigation et le déve­lop­pe­ment d’une théo­rie adé­quate : « Mais, s’il est vrai que les langues les plus évo­luées ont en commun avec les moins évo­luées cer­taines lois et déter­mi­na­tions, ce qui consti­tue leur évo­lu­tion, c’est pré­ci­sé­ment ce qui les dif­fé­ren­cie de ces carac­tères géné­raux et com­muns ; aussi faut-il bien dis­tin­guer les déter­mi­na­tions qui valent pour la pro­duc­tion en géné­ral, afin que l’unité – qui découle déjà du fait que le sujet, l’humanité, et l’objet, la nature, sont iden­tiques – ne fasse pas oublier la dif­fé­rence essen­tielle1. » Le racisme en géné­ral « est une abs­trac­tion, mais une abs­trac­tion ration­nelle, dans la mesure où, sou­li­gnant et pré­ci­sant bien les traits com­muns, elle nous évite la répé­ti­tion2 ».

Voilà qui peut nous aider à dis­tin­guer les carac­té­ris­tiques sociales qui fixent les dif­fé­rentes posi­tions des groupes sociaux et des classes sur la base d’une assi­gna­tion raciale (défi­nie socio­lo­gi­que­ment ou bio­lo­gi­que­ment) des autres sys­tèmes qui rem­plissent une fonc­tion sociale simi­laire. Cependant, « cer­tains de ces carac­tères appar­tiennent à toutes les époques, d’autres sont com­muns à quelques-unes seule­ment. Certaines de ces déter­mi­na­tions appa­raî­tront com­munes à l’époque la plus moderne comme à la plus ancienne3 ».

Nous voilà mis en garde contre la ten­ta­tion d’extrapoler une struc­ture com­mune et uni­ver­selle du racisme, qui res­te­rait tou­jours la même, abs­trac­tion faite de sa situa­tion his­to­rique spé­ci­fique. C’est seule­ment dans la mesure où les dif­fé­rents racismes sont spé­ci­fiés his­to­ri­que­ment – dans leur dif­fé­rence – qu’ils peuvent être adé­qua­te­ment saisis comme le « pro­duit de condi­tions his­to­riques » qui « ne res­tent plei­ne­ment valables que pour ces condi­tions et dans le cadre de celles-ci4 ». Il s’ensuit qu’il pour­rait se révé­ler fort ins­truc­tif de tra­vailler à la dis­tinc­tion de ce qui semble être pour le sens commun de simples variantes de la même chose : par exemple, aux États-Unis, dis­tin­guer le racisme anti-esclaves du Sud du racisme visant l’insertion des Noirs dans les « formes libres » du déve­lop­pe­ment indus­triel-capi­ta­liste qu’a connu le Nord de l’après-guerre ; ou dis­tin­guer le racisme des socié­tés cari­béennes escla­va­gistes de celui des socié­tés métro­po­li­taines qui, comme la Grande-Bretagne, ont absorbé les ouvriers noirs dans la pro­duc­tion indus­trielle du xxe siècle.

Nous ne pou­vons faire autre­ment pour la bonne raison, entre autres, qu’il est impos­sible d’expliquer le racisme en fai­sant abs­trac­tion des autres rap­ports sociaux – pas plus d’ailleurs qu’on ne peut expli­quer le racisme en le rédui­sant à ces autres rap­ports. On a pu affir­mer que cer­taines formes de racisme sont par­ti­cu­liè­re­ment flo­ris­santes dans les for­ma­tions sociales pré­ca­pi­ta­listes. Cela ne signi­fie qu’une seule chose : quand nous ana­ly­sons des for­ma­tions sociales plus récentes, nous devons néces­sai­re­ment mon­trer la manière dont le racisme a été direc­te­ment réor­ga­nisé et réar­ti­culé par les nou­veaux modes de pro­duc­tion. Le racisme des socié­tés escla­va­gistes de plan­ta­tion dans la phase mar­chande du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste mon­dial pos­sède une place, une fonc­tion, des moyens et des méca­nismes qui lui sont spé­ci­fiques et qui ont leur propre effi­ca­cité, et qui ne peuvent qu’être super­fi­ciel­le­ment expli­qués si on les « tra­duit » de leur contexte his­to­rique spé­ci­fique vers un autre contexte tota­le­ment dif­fé­rent.

Finley, Davis et d’autres5 ont sou­tenu que même si l’esclavage dans l’Ancien Monde était arti­culé par une clas­si­fi­ca­tion néga­tive qui dis­tin­guait maîtres et esclaves, cette clas­si­fi­ca­tion ne se fon­dait pas néces­sai­re­ment sur des caté­go­ries raciales, contrai­re­ment à celle qui a presque tou­jours été en vigueur dans le sys­tème des plan­ta­tions. Ainsi, il n’est pas pos­sible de sup­po­ser une coïn­ci­dence néces­saire entre le racisme et l’esclavage en tant que tel. Et c’est pré­ci­sé­ment les dif­fé­rents rôles que l’esclavage a joués au cours de ces diverses époques et dans ces diverses for­ma­tions sociales qui nous per­mettent d’identifier ce que cette coïn­ci­dence spé­ci­fique entre escla­vage et racisme est capable de pro­duire. Par consé­quent, là où cette coïn­ci­dence existe, les méca­nismes et les effets de son fonc­tion­ne­ment – dont son arti­cu­la­tion aux autres rap­ports sociaux – doivent être démon­trés et non pré­sup­po­sés.

Encore une fois, il faut remettre en ques­tion l’hypothèse com­mu­né­ment par­ta­gée selon laquelle ce sont des com­por­te­ments de supé­rio­rité raciale qui sont à l’origine du sys­tème escla­va­giste des plan­ta­tions. Il pour­rait même se révé­ler plus inté­res­sant de partir du point de vue opposé, c’est-à-dire com­prendre com­ment l’esclavage – le pro­duit de pro­blèmes spé­ci­fiques liés au manque de main-d’œuvre ainsi qu’à l’organisation par­ti­cu­lière des plan­ta­tions agri­coles, aux­quels on répon­dit d’abord en fai­sant appel à une main-d’œuvre indi­gène non noire, puis à des tra­vailleurs blancs sous contrat – a pro­duit cette forme de racisme juri­dique carac­té­ris­tique de l’époque de l’esclavage des plan­ta­tions.

L’élaboration de la forme juri­dique de l’esclavage, de la pro­priété de l’esclave, en tant qu’elle forme une enclave au sein de laquelle exis­taient d’autres formes juri­diques de pro­priété, néces­site à elle seule un tra­vail idéo­lo­gique spé­ci­fique et éla­boré, comme en témoigne d’ailleurs avec élo­quence l’histoire de l’esclavage et de son abo­li­tion. Et on pour­rait affir­mer exac­te­ment la même chose de toutes les expli­ca­tions qui attri­buent le « racisme en géné­ral » à un quel­conque méca­nisme uni­ver­sel de la psy­cho­lo­gie indi­vi­duelle – l’« ins­tinct de race » ou l’« obses­sion raciale » –, ou qui ana­lysent son appa­ri­tion en ayant recours à une psy­cho­lo­gie géné­rale des pré­ju­gés. La ques­tion n’est pas de savoir si l’homme-en-général per­çoit dis­tinc­te­ment les groupes dotés de carac­té­ris­tiques raciales ou eth­niques dif­fé­rentes, mais bien plutôt de com­prendre quelles sont les condi­tions spé­ci­fiques qui rendent cette forme de dis­tinc­tion socia­le­ment per­ti­nente et his­to­ri­que­ment active. Qu’est-ce qui confère son effec­ti­vité, en tant que force maté­rielle concrète, à cette poten­tia­lité humaine abs­traite ?

On pour­rait dire, par exemple, que la longue hégé­mo­nie impé­riale de la Grande-Bretagne ainsi que l’étroitesse de la rela­tion asso­ciant le déve­lop­pe­ment capi­ta­liste dans la métro­pole et les conquêtes colo­niales outre-mer ont laissé les traces d’un racisme actif dans la conscience popu­laire bri­tan­nique. Néanmoins, cette raison seule ne suffit pas à expli­quer la forme que le racisme a adop­tée et le rôle qu’il a joué à l’époque de l’« impé­ria­lisme popu­laire », c’est-à-dire au pic des riva­li­tés impé­ria­listes, à la fin du xixe siècle, ou encore les formes très dif­fé­rentes du racisme « indi­gène » qui a péné­tré si pro­fon­dé­ment dans les couches popu­laires, et qui a été l’une des carac­té­ris­tiques émer­gente du contact entre les tra­vailleurs noirs et blancs lors des migra­tions d’après-guerre. Les his­toires de ces dif­fé­rents racismes ne peuvent pas être écrites comme une « his­toire géné­rale », et les appels à la « nature humaine » ne sont jamais des expli­ca­tions, mais tout au plus des alibis6.

Par consé­quent, nous devons partir du tra­vail his­to­rique concret qu’opère le racisme dans des condi­tions his­to­riques spé­ci­fiques – c’est-à-dire qu’il faut com­prendre le racisme comme un ensemble de pra­tiques éco­no­miques, poli­tiques et idéo­lo­giques d’un genre par­ti­cu­lier et concrè­te­ment arti­culé à d’autres pra­tiques au sein d’une for­ma­tion sociale donnée. Ces pra­tiques attri­buent une posi­tion aux dif­fé­rents groupes sociaux confor­mé­ment aux struc­tures élé­men­taires de la société ; elles fixent et attri­buent ces posi­tions via des pra­tiques sociales ; et, enfin, elles légi­ti­ment les posi­tions qu’elles ont ainsi attri­buées. En un mot, ce sont des pra­tiques qui garan­tissent l’hégémonie d’un groupe domi­nant sur une série de groupes subor­don­nés, mais de manière à ce qu’il domine l’ensemble de la for­ma­tion sociale sous une forme favo­rable au déve­lop­pe­ment de sa base éco­no­mique pro­duc­tive sur le long terme.

Bien que les aspects éco­no­miques soient évi­dem­ment cru­ciaux, cette forme d’hégémonie ne peut être com­prise comme un simple pro­ces­sus de coer­ci­tion éco­no­mique. Le racisme, si actif à ce niveau – le « noyau éco­no­mique » – que Gramsci consi­dé­rait comme le pre­mier à devoir être sécu­risé, pos­sède éga­le­ment des rela­tions avec les autres ins­tances – poli­tiques, cultu­relles et idéo­lo­giques. Toujours est-il que, même for­mulé ainsi (c’est-à-dire d’une manière tout à fait juste), cette affir­ma­tion reste trop a priori. De quelle manière, pré­ci­sé­ment, ces méca­nismes opèrent-ils ? De quelles autres déter­mi­na­tions avons-nous besoin ? En effet, il est clair que le racisme n’est pas pré­sent dans toutes les for­ma­tions capi­ta­listes sous la même forme et au même degré. Il est clair aussi qu’il n’est pas néces­saire au fonc­tion­ne­ment concret de tous les capi­ta­lismes. Il s’agit donc de mon­trer pour­quoi et com­ment le racisme s’est vu sur­dé­ter­miné par – et arti­culé à – cer­tains capi­ta­lismes à dif­fé­rents stades de leur déve­lop­pe­ment. Nous ne pou­vons défi­ni­ti­ve­ment pas admettre pour hypo­thèse que le racisme adop­te­rait une seule et unique forme ou devrait néces­sai­re­ment suivre une logique ou un chemin pavé de dif­fé­rentes étapes néces­saires.

Ceci néces­site alors que nous met­tions au jour l’articulation du racisme avec les dif­fé­rentes struc­tures d’une for­ma­tion sociale. Par exemple, la posi­tion de l’esclave dans les socié­tés de plan­ta­tion d’avant l’émancipation n’était pas exclu­si­ve­ment attri­buée par la race. En effet, cette posi­tion était avant tout garan­tie par les rela­tions de pro­duc­tion spé­ci­fiques de l’agriculture fondée sur l’esclavage, ainsi que par le statut de pro­priété de l’esclave (en tant que mar­chan­dise) et de sa force de tra­vail (unie certes à son « exé­cu­tant », mais dont ce der­nier n’était pas pro­prié­taire), le tout en asso­cia­tion avec des sys­tèmes juri­diques, poli­tiques et idéo­lo­giques qui ancraient cette rela­tion dans l’attribution raciale.

Cette asso­cia­tion a sans doute fourni une logique et un cadre tout prêts aux struc­tures du « racisme infor­mel » qui se sont épa­nouies quand la main-d’œuvre noire « libé­rée » a migré vers le Nord des États-Unis ou vers les « vil­lages libres7 » des Caraïbes d’après l’émancipation. Toujours est-il que cette « asso­cia­tion » s’est alors trans­for­mée et a opéré son propre tra­vail idéo­lo­gique, comme on peut le voir dans les « lois Jim Crow » des années 1880 et 18908. Un racisme trans­formé garan­tit évi­dem­ment la repro­duc­tion du statut infé­rieur de la main-d’œuvre noire, en tant que frac­tion spé­ci­fique des classes tra­vaillant « libre­ment » au sein du capi­ta­lisme indus­triel, mais d’autres méca­nismes entraient éga­le­ment en jeu, qui engen­drèrent de nou­velles manières de fixer sa posi­tion struc­tu­rée vis-à-vis des nou­velles formes du capi­tal. Dans le cas des Caraïbes, des luttes se sont déve­lop­pées en exploi­tant un para­doxe : elles ont direc­te­ment tra­vaillé sur les contra­dic­tions posées par l’attribution raciale consi­dé­rée en même temps que l’idéologie offi­cielle de « l’égalité des chances », une éga­lité qui n’était évi­dem­ment pas acces­sible pour les esclaves noirs des plan­ta­tions. Et nous trai­tons ces dif­fé­rences comme étant « essen­tiel­le­ment la même chose » de manière incon­si­dé­rée. D’un autre côté, si ici le capi­ta­lisme déve­loppé fonc­tionne avant tout sur la base du « tra­vail libre », il ne s’ensuit pas que les aspects raciaux des rela­tions sociales puissent être assi­mi­lés à toutes fins pra­tiques à ses rela­tions typiques de classes9.

La race conti­nue à faire une dif­fé­rence entre les dif­fé­rentes frac­tions des classes de tra­vailleurs dans leur rap­port au capi­tal, créant des formes spé­ci­fiques de frac­ture et de frag­men­ta­tion qui sont très impor­tantes pour la manière dont elles entre­croisent les rap­ports de classe, et, au pas­sage, dont elles divisent de l’intérieur la lutte des classes. Politiquement et cultu­rel­le­ment, ces rela­tions com­bi­nées et inégales entre la race et la classe sont his­to­ri­que­ment plus per­ti­nentes que leur simple cor­res­pon­dance.

Au niveau éco­no­mique, il est clair que l’on doit accor­der à la race sa propre effec­ti­vité, une effec­ti­vité « rela­ti­ve­ment auto­nome ». Cela ne signi­fie pas que le niveau éco­no­mique serait suf­fi­sant pour fonder une expli­ca­tion de la manière dont ces rela­tions fonc­tionnent concrè­te­ment. Il est néces­saire de com­prendre la manière dont les dif­fé­rents groupes raciaux et eth­niques ont été poli­ti­que­ment insé­rés, ainsi que les rela­tions entre ces dif­fé­rents groupes qui ont eu ten­dance à trans­for­mer, éroder, ou au contraire pré­ser­ver ces dis­tinc­tions à tra­vers le temps – non seule­ment comme des traces ou des rési­dus des modes pré­cé­dents, mais éga­le­ment comme des prin­cipes actifs et struc­tu­rants de l’organisation actuelle de la société. Les caté­go­ries raciales sont inca­pables à elles seules de rendre compte de ce phé­no­mène. Quelles sont les dif­fé­rentes formes qu’ont adop­tées ces frac­tions raciales sous le capi­tal ? Et quelles sont les dif­fé­rentes rela­tions que ces der­nières ont com­bi­nées ? Est-ce qu’elles entre­tiennent des rela­tions fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rentes au capi­tal ? Comment s’articulent-elles aux dif­fé­rents modes de pro­duc­tion ? Quelles rela­tions de conservation/​dissolution ces frac­tions raciales entre­tiennent-elles ? Quelles sont les fonc­tions que rem­plissent les modes domi­nants de pro­duc­tion dans la repro­duc­tion du mode domi­nant ?

Ces fonc­tions sont-elles reliées à la repro­duc­tion du mode domi­nant grâce à la repro­duc­tion locale d’une force de tra­vail « en des­sous de sa valeur », la dis­po­ni­bi­lité d’une main-d’œuvre bon marché, la régu­la­tion d’une « armée de réserve de tra­vailleurs », l’approvisionnement en matière pre­mière, l’agriculture de sub­sis­tance, ou encore les coûts cachés de la repro­duc­tion sociale ? Sur ces points, les « éco­no­mies natu­relles » autoch­tones d’Amérique latine et les formes de pro­duc­tion semi-locale des socié­tés cari­béennes dif­fèrent de manière signi­fi­ca­tive. D’ailleurs, dès l’instant où des frac­tions eth­niques dif­fé­rentes entre­tiennent le même ensemble de rela­tions au capi­tal, des dif­fé­rences appa­raissent. Ainsi, la main-d’œuvre noire dans le Nord indus­tria­lisé des États-Unis et la migra­tion noire dans la Grande-Bretagne d’après-guerre suivent des modèles raciaux radi­ca­le­ment dif­fé­rents. Toutefois, ces situa­tions ne peuvent être expli­quées si l’on fait l’économie du concept d’« armée de réserve de tra­vailleurs ». Il est clair que les Noirs ne sont pas le seul « régi­ment » de cette « armée de réserve », puisque la race n’est pas le seul méca­nisme régu­lant la taille et la com­po­si­tion de cette armée. Aux États-Unis, cette armée com­prend éga­le­ment les immi­grants blancs (euro­péens et mexi­cains) et les femmes, tandis qu’en Grande-Bretagne, ce sont les Noirs, les femmes et les Irlandais qui four­nissent le gros des troupes10.

Par consé­quent, les « alter­na­tives » que nous avons exa­mi­nées au début de cet article sont sérieu­se­ment han­di­ca­pées au niveau théo­rique par la ques­tion de savoir si les for­ma­tions dis­cu­tées sont « métro­po­li­taines » ou « satel­lites », ainsi que celle de savoir si elles appar­tiennent au passé ou sont contem­po­raines. J’ai récem­ment sou­tenu11 que les struc­tures à tra­vers les­quelles la main-d’œuvre noire est repro­duite – des struc­tures qui peuvent être propres au capi­tal à un cer­tain stade de son déve­lop­pe­ment, indé­pen­dam­ment de la com­po­si­tion raciale de la main-d’œuvre – ne sont pas sim­ple­ment « colo­rées » par la race : elles œuvrent à tra­vers la race. Les rap­ports propres au capi­ta­lisme peuvent être pensés comme arti­cu­lant les classes de dif­fé­rentes façons à chacun des niveaux ou à cha­cune des ins­tances de la for­ma­tion sociale – éco­no­mique, poli­tique et idéo­lo­gique. Ces niveaux sont les « effets » des struc­tures de la pro­duc­tion capi­ta­liste moderne.

Chaque niveau de la for­ma­tion sociale néces­site ses propres « moyens de repré­sen­ta­tion » indé­pen­dants – ces moyens grâce aux­quels les modes de pro­duc­tion struc­tu­rés par la classe font leur appa­ri­tion et acquièrent leur effi­ca­cité aux niveaux éco­no­mique, poli­tique et idéo­lo­gique de la lutte des classes. La race est intrin­sèque à la manière dont les classes labo­rieuses noires se sont consti­tuées de façon com­plexe à chacun de ces niveaux, et inter­vient dans la manière dont la main-d’œuvre noire, mas­cu­line comme fémi­nine, est dis­tri­buée en tant qu’agent éco­no­mique au niveau des pra­tiques éco­no­miques, ainsi que dans les luttes sociales qui résultent de cette dis­tri­bu­tion ; elle inter­vient éga­le­ment dans la manière dont cer­taines frac­tions des classes labo­rieuses noires se recons­ti­tuent, par le biais de la repré­sen­ta­tion poli­tique (qu’il s’agisse de partis, d’organisations, de centres d’actions com­mu­nau­taires, de publi­ca­tions ou de cam­pagnes poli­tiques), en forces poli­tiques, en acteurs du « théâtre de la poli­tique », et, par consé­quent, elle joue un rôle impor­tant dans les luttes poli­tiques qui s’ensuivent.

La race inter­vient enfin dans la manière dont la classe est arti­cu­lée en tant que « sujet » col­lec­tif et agré­gat de « sujets » indi­vi­duels des idéo­lo­gies émer­gentes – et donc dans les luttes se dérou­lant sur le ter­rain de l’idéologie, de la culture et de la conscience. Voici la maté­ria­lité de la dimen­sion de la race et du racisme, une maté­ria­lité dotée d’une cen­tra­lité aussi bien théo­rique que pra­tique pour tous les rap­ports sociaux qui affectent la main-d’œuvre noire. La consti­tu­tion de cette frac­tion comme classe et les rap­ports de classes qui en découlent fonc­tionnent comme des rap­ports de race. La race est ainsi éga­le­ment la moda­lité par laquelle la classe est « vécue », le médium à tra­vers lequel les rap­ports de classe sont expé­ri­men­tés, la forme sous laquelle la classe est adop­tée. Ceci a des consé­quences pour l’ensemble de la classe et pas seule­ment pour son seg­ment « racia­le­ment défini », dans la mesure où cette manière de vivre la classe entraîne une divi­sion et une frag­men­ta­tion interne de la classe ouvrière, cette der­nière étant en partie arti­cu­lée par la race.

Il n’existe pas ici de conspi­ra­tion raciste qui aurait agi de l’extérieur : le racisme est éga­le­ment l’un des prin­ci­paux moyens de repré­sen­ta­tion idéo­lo­gique à tra­vers les­quels les frac­tions blanches de la classe en viennent à « vivre » leurs rela­tions aux autres frac­tions, et, à tra­vers elles, leur rela­tion au capi­tal lui-même. Ceux qui cherchent à décons­truire, par­fois avec succès, cer­taines des vieilles syn­taxes de la lutte des classes (encore qu’il s’agisse géné­ra­le­ment de syn­taxes cor­po­ra­tistes ou réfor­mistes) tout en réar­ti­cu­lant l’expérience de la classe à tra­vers les inter­pel­la­tions d’une syn­taxe idéo­lo­gique raciste, sont évi­dem­ment des acteurs majeurs de cette entre­prise de trans­for­ma­tion idéo­lo­gique – c’est là la lutte des classes idéo­lo­gique qui se pour­suit pré­ci­sé­ment à tra­vers l’exploitation des classes domi­nées par le capi­tal via l’articulation des contra­dic­tions internes aux expé­riences de la classe avec le racisme. En Grande-Bretagne, ce pro­ces­sus s’est géné­ra­lisé à un degré encore rare­ment atteint. Mais s’ils réus­sissent, ce n’est que dans la mesure où, s’appuyant sur des contra­dic­tions réelles au sein de la classe, ils tra­vaillent sur les effets réels de la struc­ture (même si ces effets sont « mal recon­nus » par le racisme), et non parce qu’ils seraient doués pour conju­rer des démons, bran­dir des croix gam­mées ou lire Mein Kampf.

Par consé­quent, le racisme n’est pas seule­ment un pro­blème pour les Noirs qui en font les frais, ni ne concerne seule­ment les sec­tions de la classe ouvrière blanche et les orga­ni­sa­tions souillées par son empreinte. Il ne peut pas non plus être sur­monté tel un virus qui infec­te­rait le corps social, en lui injec­tant une dose mas­sive de libé­ra­lisme poli­tique. Le capi­tal repro­duit la classe comme un tout, y com­pris ses contra­dic­tions internes – comme un tout struc­turé par la race. Il domine en partie ces classes divi­sées grâce à ces divi­sions internes dont le racisme est l’un des effets. Il contient et désa­morce les ins­ti­tu­tions de repré­sen­ta­tion des classes, en les neu­tra­li­sant, c’est-à-dire en les confi­nant à des stra­té­gies et à des luttes axées sur la race et en les ren­dant inca­pables de sur­mon­ter les bar­rières raciales.

Le racisme rend le capi­tal capable de briser toute ten­ta­tive de construire des moyens alter­na­tifs de repré­sen­ta­tion qui pour­raient être capables de repré­sen­ter plus adé­qua­te­ment la classe en tant que tout – contre le capi­ta­lisme, et contre le racisme. Les luttes sec­to­rielles arti­cu­lées par la race conti­nuent au contraire d’apparaître comme les seules luttes défen­sives pos­sibles pour une classe divi­sée en elle-même, dans son face-à-face avec le capi­tal. Ces luttes sont donc éga­le­ment le ter­rain à partir duquel se déploie l’hégémonie du capi­tal. Je pré­cise qu’il ne s’agit abso­lu­ment pas de dire que le racisme serait sim­ple­ment le pro­duit d’un tour de passe-passe idéo­lo­gique.

Une telle ana­lyse doit néan­moins être com­plé­tée par celle des formes spé­ci­fiques adop­tées par le racisme dans son fonc­tion­ne­ment idéo­lo­gique. Nous devons com­men­cer à enquê­ter sur les diverses manières dont les idéo­lo­gies racistes ont été construites et ren­dues opé­ra­toires dans dif­fé­rentes condi­tions his­to­riques : les racismes du capi­ta­lisme mar­chand et de l’esclavage dans lequel les esclaves sont des mar­chan­dises ; celui des conquêtes et du colo­nia­lisme ; celui du com­merce et du « haut impé­ria­lisme », de l’« impé­ria­lisme popu­laire » et du pré­tendu « post-impé­ria­lisme ». Dans chaque cas, et pour chaque for­ma­tion sociale spé­ci­fique, le racisme en tant que confi­gu­ra­tion idéo­lo­gique a été recons­ti­tué par les rela­tions de la classe domi­nante et pro­fon­dé­ment retra­vaillé.

S’il a effec­ti­ve­ment joué le rôle de ciment idéo­lo­gique garan­tis­sant la domi­na­tion d’une classe sur l’ensemble de la for­ma­tion sociale, ce qui dif­fé­ren­cie le racisme des autres idéo­lo­gies hégé­mo­niques mérite d’être ana­lysé en détail. Si, dans ce rôle, le racisme se révèle par­ti­cu­liè­re­ment puis­sant et son ins­crip­tion dans la conscience popu­laire par­ti­cu­liè­re­ment pro­fonde, c’est que, grâce aux carac­té­ris­tiques comme la cou­leur de peau, les ori­gines eth­niques ou les ori­gines géo­gra­phiques, il a « décou­vert » ce que les autres idéo­lo­gies ont été obli­gées de construire : un fon­de­ment en appa­rence « natu­rel » et uni­ver­sel, ins­crit dans la nature même. Mais, il a beau être appa­rem­ment fondé sur un donné bio­lo­gique, le racisme a des effets sur les autres for­ma­tions idéo­lo­giques d’une société, et son déve­lop­pe­ment entraîne la trans­for­ma­tion de l’ensemble du champ idéo­lo­gique sur lequel il opère. Il peut ainsi exploi­ter d’autres dis­cours idéo­lo­giques – il s’articule par exemple très bien à la struc­ture eux/​nous de la conscience de classe cor­po­ra­tive – grâce au méca­nisme de la conden­sa­tion conno­ta­tive dont nous avons parlé plus haut.

Ses effets sont simi­laires à ceux d’autres idéo­lo­gies dont il doit être dis­tin­gué : les racismes, eux aussi, déshis­to­ri­cisent, c’est-à-dire tra­duisent des struc­tures his­to­ri­que­ment spé­ci­fiques dans la langue intem­po­relle de la « nature » ; ils décom­posent eux aussi la classe en indi­vi­dus pour les recom­po­ser en ces nou­veaux « sujets » idéo­lo­giques d’une grande cohé­rence : tra­duisent les « classes » en « Noirs » et « Blancs », les groupes éco­no­miques en « peuples », et les forces maté­rielles en « races ». Ce pro­ces­sus consti­tue de nou­veaux « sujets his­to­riques » des dis­cours idéo­lo­giques – c’est-à-dire, comme nous l’avons déjà vu, crée de nou­velles struc­tures d’interpellation. Ce pro­ces­sus pro­duit les « sujets racistes » natu­ra­li­sés, en tant qu’ils sont les « auteurs » d’une forme spon­ta­née de per­cep­tion raciale. Il ne s’agit donc pas d’une fonc­tion externe du racisme : il n’agit pas que sur ses vic­times, ceux qu’il est censé désar­ti­cu­ler, c’est-à-dire réduire au silence.

Ceci est éga­le­ment impor­tant pour les sujets domi­nés – les « races » ou groupes eth­niques subor­don­nés qui vivent leurs rela­tions à leurs condi­tions réelles d’existence ainsi qu’à la domi­na­tion des classes domi­nantes dans et à tra­vers les repré­sen­ta­tions ima­gi­naires de l’interpellation raciste, et qui en viennent à s’expérimenter eux-mêmes comme les infé­rieurs, comme les autres12Et, pour­tant, ces pro­ces­sus ne sont eux-mêmes jamais indemnes de la lutte des classes idéo­lo­gique. En effet, les inter­pel­la­tions racistes peuvent elles-mêmes deve­nir les sites et les enjeux de la lutte idéo­lo­gique, elles peuvent être occu­pées et redé­fi­nies pour deve­nir les formes élé­men­taires d’une for­ma­tion d’opposition – là où, par exemple, les inver­sions sym­bo­liques du « black power » contestent vio­lem­ment le « racisme blanc ». Les idéo­lo­gies du racisme res­tent donc des struc­tures contra­dic­toires qui peuvent à la fois fonc­tion­ner comme les véhi­cules de l’imposition des idéo­lo­gies domi­nantes et comme les formes élé­men­taires de cultures de la résis­tance. Toute ten­ta­tive de cir­cons­crire les poli­tiques et les idéo­lo­gies du racisme qui omet­trait ces luttes et ces contra­dic­tions est condam­née, si elle veut donner l’illusion de son adé­qua­tion, à embras­ser un réduc­tion­nisme des­truc­teur.

Dans ce champ d’étude, la « théo­rie socio­lo­gique » doit encore trou­ver sa voie, et, en un dif­fi­cile effort de cla­ri­fi­ca­tion théo­rique, elle doit par­ve­nir à navi­guer entre la Scylla d’un réduc­tion­nisme qui s’empresse de nier la quasi-tota­lité du réel pour expli­quer la moindre chose et la Charybde d’un plu­ra­lisme tel­le­ment fas­ciné par « tout » qu’il en devient inca­pable d’expliquer quoi que ce soit. Pour ceux qui en ont le désir, tout reste à accom­plir.

Traduction : Aurélien Blanchard

  • 1. Karl Marx, « Introduction», in Introduction à la cri­tique de l’économie poli­tiqueop. cit.
  • 2. Ibid.
  • 3. Ibid.
  • 4. Ibid.
  • 5. Moses Finley, « The Idea of Slavery », et David Brion Davis, « Comparative Approach to American History : Slavery », tous deux in Eugene Genovese et Eric Foner (dir.), Slavery in the New World, Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1969.
  • 6. Stuart Hall, « Pluralism, Race and Class in Caribbean Society », art. cit., et Stuart Hall et al.Policing the Crisis, Londres, Macmillan, 1978.
  • 7. NdT: Les « vil­lages libres» (« free vil­lages») étaient des colo­nies indé­pen­dantes du contrôle des pro­prié­taires de plan­ta­tions. Elles furent fon­dées dans les Caraïbes, et sur­tout à la Jamaïque, dans les années 1840 et 1850. L’idée de l’abolitionniste quaker Joseph Sturge était de per­mettre aux Noirs d’accéder à la pro­priété.
  • 8. Comer Vann Woodward, The Strange Career of Jim Crow, Londres, Oxford University Press, 1957. NdT: Les « lois Jim Crow» est le surnom donné à toute une série d’arrêtés et de règle­ments pro­mul­gués géné­ra­le­ment dans les muni­ci­pa­li­tés ou les États du Sud des États-Unis entre 1876 et 1964. Ces lois, qui consti­tuaient l’un des prin­ci­paux élé­ments de la ségré­ga­tion raciale aux États-Unis, dis­tin­guaient les citoyens selon leur appar­te­nance « raciale» et, tout en admet­tant leur éga­lité de droit, elles impo­sèrent une ségré­ga­tion de jure dans tous les lieux et ser­vices publics.
  • 9. Ainsi que le fait Oliver Cox, malgré toutes ses obser­va­tions per­ti­nentes, dans Caste, Class and Race, New York, Monthly Press Review, 1970.
  • 10. Voir à ce sujet Harry Braverman, Labour and Monopoly Capital, New York, Monthly Review Press, 1975; ainsi que Stephen Castle et Godula Kosack, Immigrant Workers and Class Structure in Western Europe, Londres, Oxford University Press, 1973.
  • 11. Stuart Hall et al.Policing the Crisisop. cit.
  • 12. NdT: En fran­çais dans le texte.
date : 13/02/2014

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