Stratégies, résistances et luttes à l’ère de la mondialisation néolibérale

Par Mis en ligne le 14 janvier 2010

Au début du capi­ta­lisme indus­triel vers le milieu du 19e siècle, un ensem¬ble d’idées a émergé et a cap­tivé l’imagination de la nou­velle classe ouvrière créé par le capi­ta­lisme indus­triel. Ces idées reflé­taient en partie les nou­velles dis­po­si­tions ins­ti­tu­tion­nelles éla­bo­rées par l’urbanisation et l’indus¬trialisation sous le capi­ta­lisme. Elles ont aussi changé le cours du capi­ta­lisme indus­triel. Ces idées ont aidé la classe ouvrière à deve­nir une force qui a hu¬manisé le capi­ta­lisme indus­triel, bien que cette force n’ait pas trans­formé le capi­ta­lisme.

Quelles sont ces idées ? La pre­mière c’était que le nombre crois­sant de per­sonnes qui, du fait des chan­ge­ments dans l’économie, avaient été for­cées de tra­vailler dans les mines et les usines répar­ties à tra­vers l’Europe et les Amériques, que ces per­sonnes, pour­raient avoir – et fini­raient un jour par avoir –du pou­voir. Le pou­voir qu’elles pou­vaient à la fois saisir et créer était ancré dans le sys­tème même qui les oppri­mait : le sys­tème de pro­duc­tion de masse. Les usines, allait leur donner des carac­tères com­muns. Cela allait les sou­mettre à une expé­rience com­mune, les réunir phy­si­que­ment dans les lieux mêmes de la pro­duc­tion de masse, et les expo­ser à la dure rou­tine de la chaîne de mon­tage, à l’autoritarisme des contre­maîtres et des patrons. En les ras­sem­blant, les ins­ti­tu­tions mêmes du capi­ta­lisme indus­triel allaient chan­ger leur conscience poli­tique. Cela leur mon­tre­rait beau­coup de choses à ces gens de vil­lages dis­per­sés, par­lant diffé¬rents dia­lectes ou langues et ils se ren­draient compte qui sont leurs enne­mis com­muns. Ils y gagne­raient éga­le­ment une sorte de com­pré­hen­sion, de vision, de socia­li­sa­tion, ou même de socia­lisme ; cette sorte de socia­lisme limité que la pro­duc­tion de masse créée par le capi­ta­lisme lui-même consti­tuait. Et enfin, et sur­tout, cette expé­rience nou­velle créée par le capi­ta­lisme indus­triel mon¬trerait aux gens qu’ils avaient le pou­voir. Parce qu’ils se ren­draient compte par leur expé­rience des mines et des usines qu’ils jouaient un rôle cru­cial dans le nou­veau sys­tème, qu’ils pou­vaient le blo­quer.

Enfin, il y avait l’idée que, au fur et à mesure que le capi­ta­lisme indus­triel crois­sait, la puis­sance des tra­vailleurs et tra­vailleuses aug­men­te­rait aussi. Leur nombre et leur pou­voir allaient s’accroître. Ces idées ont été le mieux expri­mées dans le Manifeste com­mu­niste. L’idée que la nou­velle classe ouvrière indus­trielle en for¬mation pour­rait avoir du pou­voir et que sa puis­sance – sa puis­sance poten­tielle du moins – était une sorte de résul­tat inévi­table du nou­veau sys­tème de pro¬duction qui était en train de naître, cette idée, cette ana­lyse reflé­tait une réa­lité. Elle a éga­le­ment contri­bué à ren­for­cer le pou­voir de la classe ouvrière qui a fina­le­ment eu un impact sur les condi­tions ins­ti­tu­tion­nelles, même si ce n’était pas l’impact consi­dé­rable que les diri­geants de la classe ouvrière – et que Marx et Engels eux-mêmes – avaient espéré. Cette idée a ali­menté les grèves de masse, les syn­di­cats, les partis ouvriers, qui ont bel et bien eu un impact sur le capi­ta­lisme indus­triel au cours de son déve­lop­pe­ment.

Maintenant, la classe ouvrière indus­trielle est moins impor­tante ; et c’est aussi vrai pour les syndi¬cats, aux États-Unis, au Royaume-Uni, et dans une cer­taine mesure à tra­vers l’Europe, et cer­tai­ne­ment en Amérique latine. Les partis qui ont débuté com¬me partis de la classe ouvrière ne semblent plus être basés sur les classes sociales. Un vaste décou­ra­ge­ment règne quant aux pers­pec­tives de pou­voir de la classe ouvrière. La façon habi­tuelle d’expliquer pour­quoi il en est ainsi, pour­quoi les vieilles pro­messes ne sont pas tenues, se sont éva­po­rées, et pour­quoi nous sommes dans ce bour­bier, est aussi un ensemble d’idées reçues. Un ensemble d’idées qui dans une cer­taine mesure reflète les nou­velles dis­po­si­tions institutionnel¬les ; et éga­le­ment une sorte de dyna­mique qui promet de chan­ger, et a déjà changé ces arran­ge­ments ins­ti­tu­tion­nels. Et ces nou­velles idées reçues res¬semblent à peu près à ceci : « Nous sommes dans une ère nou­velle. Nous l’appelons le néo­li­bé­ra­lisme ou mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, ce qui signi­fie que les mar­chés capi­ta­listes sont désor­mais inter­na­tio­naux. Cela signi­fie aussi que les éco­no­mies natio­nales se restruc­turent et génèrent de la pré­ca­rité, une main-d’œuvre pré­caire, une main-d’œuvre à temps par­tiel, et que ce nou­veau déve­lop­pe­ment est inévi­table, qu’il est le résul­tat du nou­veau cadre institu¬tionnel qui n’est le fait de per­sonne en par­ti­cu­lier. Cela signi­fie enfin que les consé­quences seront énormes pour les condi­tions éco­no­miques de la classe ouvrière, mais sur­tout pour le pou­voir de la classe ouvrière ».

Je tiens à expli­quer pour­quoi ce déve­lop­pe­ment a para­lysé l’émergence d’idées nou­velles sur le néo­li­bé­ra­lisme et sur les réa­li­tés ins­ti­tu­tion­nelles qu’il reflète et exa­gère. Historiquement, il existe en fait deux concep­tions prin­ci­pales du pou­voir des tra­vailleurs. La pre­mière concep­tion est liée à l’idée de démo­cra­tie, de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive élec­to­rale. C’est l’idée selon laquelle, si les tra­vailleurs ont le droit de vote et s’il y a des élec­tions pério­di­que­ment, ils peuvent avoir une cer¬taine influence sur l’État. C’est une idée très basique de la démo­cra­tie ; c’est la manière dont nous conce­vons la démo­cra­tie. En fait, les ins­ti­tu­tions ont été mode­lées pour reflé­ter cette concep­tion : qui a le droit de vote, com­ment voter, le dérou­le­ment des élec­tions, le rôle des partis poli­tiques, etc.

Cette concep­tion de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive élec­to­rale était très pro­met­teuse – et his­to­ri­que­ment, elle a eu beau­coup d’influence sur le socialis¬me – en raison de cette notion selon laquelle le capi­ta­lisme indus­triel devait croître, et donc que le nombre de tra­vailleurs de l’industrie allait aug­men­ter. Les tra­vailleurs indus­triels confron­tés à une expé­rience com­mune allaient en¬suite déve­lop­per une soli­da­rité et une sorte de pers­pec­tive socia­liste. La repré­sen­ta­ti­vité élec­to­rale pour­rait donc deve­nir un véhi­cule pour le pou­voir. Mais il y avait aussi une deuxième théo­rie qui, je crois, a été très influente : la théo­rie du pou­voir du mou­ve­ment ouvrier. Le pou­voir du mou­ve­ment ouvrier se mani­fes­tait essen­tiel­le­ment par la grève. C’est de cela que le Manifeste par­lait. La crois­sance des indus­tries de pro­duc­tion de masse allait de pair avec la crois­sance du mou­ve­ment ouvrier comme force sociale.

Ces deux concep­tions ont eu leur impor­tance dans l’histoire du capi­ta­lisme indus­triel. Le mou­ve­ment ouvrier était impor­tant. C’est l’histoire de l’expan¬sion des droits poli­tiques des gens ordi­naires, des droits du tra­vail, de la pro­tec­tion sociale, de l’État-providence. Et dans cette his­toire, les deux sortes de pou­voir inter­agis­saient. Il était sou­vent très impor­tant que les tra­vailleurs aient un cer­tain pou­voir élec­to­ral parce qu’ils pou­vaient uti­li­ser leurs votes, leurs partis poli­tiques, pour pro­té­ger leur capa­cité à déployer leur force de tra­vail, leur pou­voir de grève, leur pou­voir de « fermer la taule ». Le point de vue conven­tion­nel qui nous a para­ly­sés, qui a été mis en avant par la machine de pro­pa­gande néo­li­bé­rale, c’est que la mon­dia­li­sa­tion affai¬blit les deux types de pou­voir : le pou­voir élec­to­ral et le type d’arrangements ins­ti­tu­tion­nels qui ont fait que des gens ordi­naires pou­vaient avoir une influence sur les auto­ri­tés de l’État. Tout cela serait miné par la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale.

Quelles sont les formes que cela pren­drait ? Tout d’abord, l’autorité natio¬nale serait com­pro­mise par la montée des orga­ni­sa­tions supra­na­tio­nales. En effet, pour que les élec­teurs aient du pou­voir, il faut qu’ils aient du pou­voir sur les auto­ri­tés de l’État qu’ils élisent. Mais que se passe-t-il si ces auto­ri­tés de l’État sont dépouillées de leur pou­voir par la montée des orga­ni­sa­tions supra­na­tio­nales, ou si leur pou­voir est com­pro­mis par la montée de ces orga¬nisations supra­na­tio­nales ? Par exemple, le pou­voir de la classe ouvrière fran¬çaise est com­pro­mis par la montée de l’Union euro­péenne, de l’Organisation mon­diale du com­merce, du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal, etc.

Mais le pou­voir de la classe ouvrière est encore plus gra­ve­ment com­pro­mis selon ce nouvel ensemble d’idées qui a battu en brèche les vieilles idées sur le pou­voir de la classe ouvrière – par la crois­sance du capi­tal mul­ti­na­tio­nal, des socié­tés mul­ti­na­tio­nales qui opèrent beau­coup comme les entre­prises ont opéré aux États Unis depuis la fin du 19e siècle, parce que notre sys­tème de gou­ver­ne­ment des États-Unis est un sys­tème fédé­ral. Dans le cadre du sys­tème fédé­ral, de nom­breux ser­vices, les poli­tiques fis­cales, les poli­tiques d’infrastructure dont les entre­prises – sur­tout les grandes entre­prises – se sou­cient, sont ini­tiées et mises en œuvre au niveau de l’État membre, non au niveau fédé­ral. Comme les entre­prises opèrent de l’Atlantique au Pacifique, elles peuvent prendre les gou­ver­ne­ments des États membres en otage. Cela est vrai aux États-Unis, et cela a été dévas­ta­teur pour le pou­voir démo­cra­tique depuis au moins un siècle. On affirme que main­te­nant cela est vrai dans le monde entier.

Un autre déve­lop­pe­ment a sapé la vieille notion de pou­voir démo­cra­tique, du pou­voir des gens ordi­naires obtenu par leurs votes, par leurs partis lors des élec­tions. La pri­va­ti­sa­tion des ser­vices du gou­ver­ne­ment, ce nou­veau ter­rain de pillage pour les entre­pre­neurs, affai­blit nos syn­di­cats les plus impor­tants dans le sec­teur public. Probablement les plus grands par­ti­sans syn­di­caux du Parti démo­crate – qui n’est pas un parti anti­ca­pi­ta­liste, mais c’est le meilleur que nous ayons en matière de partis poli­tiques – sont les syn­di­cats d’ensei¬gnants. Ce sont les syn­di­cats du sec­teur public, du moins aussi long­temps que les écoles sont publiques. Et l’effort de pri­va­ti­sa­tion de l’éducation publique a comme l’un de ses buts cachés la décon­fi­ture des syn­di­cats d’enseignants.

La pri­va­ti­sa­tion est aussi un nou­veau domaine d’investissement, de profit, de pillage. Il suffit de regar­der com­ment nous avons uti­lisé nos faibles pro¬grammes publics de santé pour ali­men­ter les grands four­nis­seurs privés dans le domaine de la santé d’une manière qui n’est sou­mise à aucune forme de régle­men­ta­tion. Les idées sur la mon­dia­li­sa­tion sont dévas­ta­trices pour la notion de pou­voir du mou­ve­ment ouvrier à cause de la façon dont la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale affai­blit les pro­messes de démo­cra­tie.

Ces idées et cer­taines des réa­li­tés sont dévas­ta­trices pour la vieille notion vou­lant que la force de tra­vail ait le pou­voir de « fermer la taule », car la mon­dia­li­sa­tion signi­fie aussi la délo­ca­li­sa­tion des indus­tries de pro­duc­tion de masse vers l’Asie, le Sud plus géné­ra­le­ment. Et avec ce dépla¬cement de l’investissement vient l’intensification de la concur­rence entre les mar­chan­dises, avec pour consé­quence que les tra­vailleurs – sou­vent des tra¬vailleurs syn­di­qués – dans le monde déve­loppé sont constam­ment confron­tés aux tra­vailleurs de l’hémisphère Sud. Ainsi, la concur­rence accrue aug­mente la pres­sion et fait craindre le pire.

On en vient à croire qu’on ne peut pas faire grève dans ces condi­tions. On ne peut plus faire grève ; on ne peut même plus parler de grève. On ne peut plus parler de cet exer­cice essen­tiel du mou­ve­ment ouvrier, « le pou­voir de fermer la taule ». Donc, cette nou­velle série d’idées reçues est inva­li­dante et paralysan¬te. Mais est-ce toute la vérité ? Il y a clai­re­ment quelque chose de vrai dans ces idées. Cependant, je ne pense pas que ce soit toute la vérité. Je pense que l’idée impli­cite dans la notion de pou­voir du mou­ve­ment ouvrier, dans l’idée que l’on peut « fermer la taule », qu’il y a un pou­voir démo­cra­tique si les gens ont le droit de vote, c’est la pers­pec­tive théo­rique géné­rale qui permet de com¬prendre pour­quoi cer­taines per­sonnes peuvent domi­ner les autres. Et en parti¬culier, impli­cite dans ces deux idées-forces, il y a une notion plus vaste selon laquelle les gens que nous consi­dé­rons habi­tuel­le­ment impuis­sants, désar­més, inévi­ta­ble­ment subor­don­nés, ceux qui n’ont rien des res­sources clas­siques de pou­voir comme l’argent, le contrôle des emplois, le contrôle des armées, ou de bandes de voyous, des gens qui n’ont pas de res­sources, les gens comme les serfs, les pauvres des villes, les tra­vailleurs, ont par­fois du pou­voir.

Historiquement, il y a les cas où les serfs ont eu de l’influence sur les pro¬priétaires fon­ciers, où les popu­la­tions urbaines pauvres ont fait grin­cer les dents des princes, où les tra­vailleurs ont fait céder leurs patrons. Ce type de pou­voir et le pou­voir impli­cite dans la notion que le mou­ve­ment ouvrier peut « fermer la taule », le pou­voir impli­cite des idées démo­cra­tiques, pro­vient, je crois, des modèles de coopé­ra­tion, d’interdépendance, qui consti­tuent notre société. Ce sont des formes de coopé­ra­tion qui impliquent des serfs, qui impli¬quent les pauvres urbains qui doivent coopé­rer – au moins en acquies­çant – et qui impliquent les tra­vailleurs et les tra­vailleuses. Tout le monde joue un rôle dans le fonc­tion­ne­ment normal des ins­ti­tu­tions impor­tantes qui consti­tuent une société coopé­ra­tive.

Ces formes de coopé­ra­tion sont com­plexes et de grande enver­gure. Il existe de nom­breux sys­tèmes ins­ti­tu­tion­nels de coopé­ra­tion (y com­pris les familles, les églises, les sys­tèmes édu­ca­tifs) mais cer­tains sys­tèmes ins­ti­tu­tion­nels sont plus impor­tants que d’autres.

Les ins­ti­tu­tions éco­no­miques sont très impor­tantes, ainsi que les ins­ti­tu­tions poli­tiques qui déter­minent les axes cen­traux qui lient l’État aux popu­la­tions. Et les luttes de pou­voir qui sont ren­dues pos­sibles par les sys­tèmes éco­no­miques et poli­tiques de coopé­ra­tion, ces rela­tions de pou­voir peuvent être très criti¬ques dans la trans­for­ma­tion des socié­tés. Et elles impliquent tout le monde, ou presque tout le monde, parce que les gens sont liés entre eux dans ces acti­vi­tés éco­no­miques et poli­tiques aux­quelles ils par­ti­cipent. Et c’est parce que ces gens sont impor­tants qu’ils peuvent per­tur­ber ces sys­tèmes. Les étu­diants peuvent per­tur­ber les uni­ver­si­tés. Les tra­vailleurs peuvent per­tur­ber la pro­duc­tion. Les pay­sans dans les hauts pla­teaux de Bolivie peuvent pertur¬ber des com­mu­nau­tés entières en blo­quant les routes. Ainsi, la démo­cra­tie re¬présentative élec­to­rale comme les idées por­tant sur le pou­voir des tra­vailleurs sont des expres­sions par­ti­cu­lières d’une notion plus large selon laquelle les rela­tions d’interdépendance créent de l’énergie inter­dé­pen­dante. Or ce pou¬voir inter­dé­pen­dant, contrai­re­ment aux armes et à l’argent, inclut le bas de la société et aug­mente avec la cen­tra­li­sa­tion et la spé­cia­li­sa­tion.

Il en résulte que la mon­dia­li­sa­tion – qu’elle soit néo­li­bé­rale ou non – aug­mente le poten­tiel du « pou­voir d’en bas ». Les moda­li­tés mêmes qui per­mettent aux capi­taux de fuir, d’aller vers des zones à bas salaires et à faibles coûts, créent aussi de nou­velles et fra­giles inter­dé­pen­dances. Tout le monde se plaint de l’externalisation ; on donne aux pauvres d’ailleurs des emplois pour pro­duire des pièces impor­tantes de nos voi­tures ou de nos wa¬gons de che­mins de fer. Mais ces arran­ge­ments créent éga­le­ment de nou­velles inter­dé­pen­dances très fra­giles et com­plexes. L’externalisation a donc un dou¬ble aspect : elle des­serre les liens entre les inves­tis­seurs natio­naux et les tra­vailleurs natio­naux et affai­blit leur pou­voir, mais elle lie les inves­tis­seurs à de nom­breux autres contri­bu­teurs en majo­rité subal­ternes. Je parle par exemple des chaînes de pro­duc­tion éloi­gnées qui dépendent de sys­tèmes com­plexes de trans­port. Elles dépendent aussi de sys­tèmes élec­tro­niques de com­mu­ni­ca­tion qui sont extrê­me­ment vul­né­rables au retrait de la coopé­ra­tion.

Dans l’ancien temps des sys­tèmes de pro­duc­tion for­diste, les gens qui dé¬fendaient le pou­voir des tra­vailleurs essayaient de savoir quels tra­vailleurs ou tra­vailleuses – dans un sys­tème com­plexe (usine ou indus­trie) avec une divi­sion com­plexe du tra­vail – étaient les tra­vailleurs logis­tiques qui, si on par­ve­nait à les orga­ni­ser, pour­raient « fermer la taule ». Maintenant, peut-être, l’idée de tra­vailleurs logis­tiques devient majeure ; peut-être que beau­coup de tra­vailleurs et de tra­vailleuses dans un sys­tème très com­plexe et fra­gile de divi­sion du tra­vail et de coopé­ra­tion, sont des tra¬vailleurs logis­tiques ou des tra­vailleurs poten­tiel­le­ment logis­tiques.

Il y a des pro­blèmes, cepen­dant. Et ces pro­blèmes ont à voir avec le fait que le poten­tiel en éner­gie, créé par un nou­veau sys­tème de rela­tions institutionnel¬les, le poten­tiel d’énergie à la base en par­ti­cu­lier, n’est pas auto­ma­ti­que­ment exprimé. Beaucoup de tra­vail stra­té­gique doit être fait pour déve­lop­per ce pou¬voir. En pre­mier lieu, les per­sonnes qui sont subor­don­nées et qui sont culturelle¬ment étouf­fées, doivent arri­ver à recon­naître qu’elles sont impor­tantes, qu’elles apportent une contri­bu­tion. Alors, elles doivent recon­naître que les élites dépendent d’elles. Elles doivent coor­don­ner leurs actions. Cette ato­mi­sa­tion, qui en un sens a tou­jours été le cas des grands groupes de tra­vailleurs, doit être sur­mon­tée ; les gens doi¬vent agir de concert. L’influence inhi­bi­trice d’autres ins­ti­tu­tions et d’autres rap­ports doit être sur­mon­tée, car les gens n’ont pas seule­ment des rela­tions avec les inves­tis­seurs ou avec les employeurs, ou même avec les auto­ri­tés éta­tiques. Ils ont éga­le­ment des rela­tions avec l’Église qui a été si impor­tante dans la montée de la droite aux États-Unis. Ils ont des liens fami­liaux, ils sont par­fois inté­grés dans des orga­ni­sa­tions, des orga­ni­sa­tions mal­saines d’ex¬trême-droite.

* Frances Fox Piven est pro­fes­seure aux uni­ver­si­tés de Boston et de New York, et éga­le­ment une mili­tante syn­di­cale et com­mu­nau­taire aux États-Unis. Ce texte est extrait d’une com­mu­ni­ca­tion qu’elle a pré­sen­tée à la confé­rence « Classes dans le contexte de la crise » orga­ni­sée par la Fondation Rosa Luxembourg en juin 2009.

Une réponse à “Stratégies, résistances et luttes à l’ère de la mondialisation néolibérale”

  1. :-: dit :

    Une époque nou­velle implique aussi des outils nou­veaux et des manières de penser nou­velles. Lutter contre les réseaux hégé­mo­niques sup­pose de les car­to­gra­phier, ce qui permet de penser ensuite aux alter­na­tives poli­tiques : http://​yan​ni​ckrum​pala​.word​press​.com/​2​0​0​9​/​0​1​/​0​4​/​c​a​r​t​o​g​r​a​p​h​i​e​r​-​l​e​-​c​o​n​t​e​m​p​o​rain/