Stratégies des mouvements d’émancipation

Janvier 2016

Par Mis en ligne le 22 août 2016

Stratégies_ÉmancipationNous sommes dans une période de grands bou­le­ver­se­ments et de très fortes incer­ti­tudes. Nous vivons pro­ba­ble­ment un chan­ge­ment de période dans lequel se crispent les anciennes ten­dances et s’amorcent de nou­velles. La cita­tion de Gramsci est d’une grande actua­lité « le vieux monde se meurt ; le nou­veau monde tarde à appa­raître, et dans ce clair-obscur sur­gissent les monstres ». Il faut à la fois lutter contre les monstres et construire le nou­veau monde. Il n’y a pas de fata­lité, ni dans le succès, ni dans l’échec.

La situation mondiale semble désespérante

De 2008 à 2015 s’ouvre une nou­velle séquence dans l’histoire longue de la situa­tion mon­diale. Depuis 2011, des mou­ve­ments mas­sifs, quasi insur­rec­tion­nels, témoignent de l’exaspération des peuples. Les révoltes des peuples répondent à la crise struc­tu­relle offi­ciel­le­ment admise depuis 2008. Elles confirment l’épuisement de cette phase de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste. Les inéga­li­tés sociales, le chô­mage, la pré­ca­ri­sa­tion ont fait bais­ser la consom­ma­tion popu­laire et ouvert une crise de « sur­pro­duc­tion ». Le recours au sur­en­det­te­ment a trouvé ses limites ; par l’extension des mar­chés finan­ciers déri­vés, il a conta­miné tous les mar­chés de valeurs. L’explosion des « sub­primes » a marqué le pas­sage de la dette des ménages à la dette des entre­prises ban­caires. Le sau­ve­tage des banques par les Etats a ouvert la crise des dettes publiques. La réduc­tion des défi­cits par les plans d’austérité est sup­po­sée per­mettre une sortie de crise qui sau­ve­gar­de­rait les pro­fits et main­tien­drait la pré­émi­nence du marché mon­dial des capi­taux et les pri­vi­lèges des action­naires.

A partir de 2013, la situa­tion semble s’être retour­née. Les poli­tiques domi­nantes, d’austérité et d’ajustement struc­tu­rel, sont réaf­fir­mées. L’arrogance néo­li­bé­rale reprend le dessus. La désta­bi­li­sa­tion, les guerres, les répres­sions vio­lentes et l’instrumentalisation du ter­ro­risme s’imposent dans toutes les régions. Des cou­rants idéo­lo­giques réac­tion­naires et des popu­lismes d’extrême-droite sont de plus en plus actifs. Ils prennent des formes spé­ci­fiques comme le néo-conser­va­tisme liber­ta­rien aux Etats-Unis, les extrêmes-droites et les diverses formes de natio­nal-socia­lisme en Europe, l’extrémisme jiha­diste armé, les dic­ta­tures et les monar­chies pétro­lières, l’hindouisme extrême, etc. Mais, dans le moyen terme, rien n’est joué.

Les contradictions majeures restent déterminantes

La situa­tion ne se réduit pas à la montée des posi­tions de droite ; elle est mar­quée par la per­ma­nence des contra­dic­tions. Ce que l’on a convenu d’appeler la crise s’approfondit. La dimen­sion finan­cière, la plus visible, est une consé­quence qui se tra­duit dans les crises ouvertes ali­men­taires, éner­gé­tiques, cli­ma­tiques, moné­taires, etc. La crise struc­tu­relle arti­cule cinq contra­dic­tions majeures(1) : éco­no­miques et sociales, avec les inéga­li­tés sociales et les dis­cri­mi­na­tions ; éco­lo­giques avec la mise en danger de l’écosystème pla­né­taire ; géo­po­li­tiques avec la fin de l’hégémonie des Etats-Unis, la crise du Japon et de l’Europe et la montée de nou­velles puis­sances ; idéo­lo­giques avec l’interpellation de la démo­cra­tie, les pous­sées xéno­phobes et racistes ; poli­tiques avec la fusion du poli­tique et du finan­cier qui nour­rit la méfiance par rap­port au poli­tique et abolit son auto­no­mie.

Dans la construc­tion de l’avenir, trois concep­tions s’affrontent : le ren­for­ce­ment du néo­li­bé­ra­lisme par la finan­cia­ri­sa­tion de la Nature ; un réamé­na­ge­ment du capi­ta­lisme, le Green New Deal, fondé sur une régu­la­tion publique et une moder­ni­sa­tion sociale ; une rup­ture ouvrant sur une tran­si­tion éco­lo­gique, sociale et démo­cra­tique.

La pre­mière concep­tion est celle de la finan­cia­ri­sa­tion de la Nature. Dans cette vision, la sortie de la crise passe par la recherche du « marché illi­mité » néces­saire à la crois­sance. Elle fonde l’élargissement du marché mon­dial, qua­li­fié de marché vert, sur la finan­cia­ri­sa­tion de la Nature, la mar­chan­di­sa­tion du vivant et la géné­ra­li­sa­tion des pri­va­ti­sa­tions., Elle pro­pose de mar­chan­di­ser et de pri­va­ti­ser les ser­vices pro­duits par la Nature et de les confier aux grandes entre­prises mul­ti­na­tio­nales. Il s’agit alors de res­treindre les réfé­rences aux droits fon­da­men­taux qui pour­raient affai­blir la pré­émi­nence des mar­chés et de subor­don­ner le droit inter­na­tio­nal au droit des affaires.

La deuxième concep­tion est celle du Green New Deal, défen­due par d’éminents éco­no­mistes de l’establishment comme Joseph Stiglitz, Paul Krugman, Thomas Piketti et Amartya Sen sou­vent qua­li­fiés de néo-key­né­siens. Elle part de l’« éco­no­mie verte » qu’il s’agit de maî­tri­ser. La pro­po­si­tion est celle d’un réamé­na­ge­ment en pro­fon­deur du capi­ta­lisme à partir d’une régu­la­tion publique et d’une redis­tri­bu­tion des reve­nus. Elle est encore peu audible aujourd’hui car elle implique un affron­te­ment avec la logique domi­nante, celle du marché mon­dial des capi­taux, qui refuse les réfé­rences key­né­siennes et qui n’est pas prêt à accep­ter qu’une quel­conque infla­tion vienne dimi­nuer la reva­lo­ri­sa­tion des pro­fits. Il faut rap­pe­ler que le New Deal adopté en 1933 n’a été appli­qué avec succès qu’en 1945, après la deuxième guerre mon­diale.

La troi­sième concep­tion est celle des mou­ve­ments sociaux et citoyens qui a été expli­ci­tée dans le pro­ces­sus des forums sociaux mon­diaux. Ils pré­co­nisent une rup­ture, celle de la tran­si­tion sociale, éco­lo­gique et démo­cra­tique. Ils mettent en avant de nou­velles concep­tions, de nou­velles manières de pro­duire et de consom­mer. Citons : les biens com­muns et les nou­velles formes de pro­priété, la lutte contre le patriar­cat, le contrôle de la finance, la sortie du sys­tème de la dette, le buen-vivir et la pros­pé­rité sans crois­sance, les relo­ca­li­sa­tions, la jus­tice cli­ma­tique, le refus de l’extractivisme, la réin­ven­tion de la démo­cra­tie, les res­pon­sa­bi­li­tés com­munes et dif­fé­ren­ciées, les ser­vices publics fondés sur les droits et la gra­tuité. Il s’agit de fonder l’organisation des socié­tés et du monde sur l’accès aux droits pour tous et l’égalité des droits.

La stra­té­gie des mou­ve­ments défi­nit les alliances par rap­port à ces ave­nirs pos­sibles. L’urgence est de réunir tous ceux qui refusent la pre­mière concep­tion celle de la finan­cia­ri­sa­tion de la Nature. D’autant que l’imposition du sys­tème domi­nant malgré l’épuisement du néo­li­bé­ra­lisme porte les risques d’un néo-conser­va­tisme de guerre. Dans la durée, et si le danger du néo-conser­va­tisme de guerre peut être évité, la confron­ta­tion posi­tive oppo­sera les tenants du green new deal et ceux du dépas­se­ment du capi­ta­lisme. Les alliances concrètes dépen­dront des situa­tions des pays et des grandes régions.

L’hégémonie culturelle néolibérale a été imposée

Dans de nom­breuses socié­tés et dans le monde, mais pas par­tout dans le monde, les idées de droite, conser­va­trices, réac­tion­naires pro­gressent. Dans chaque société, se retrouvent les idées domi­nantes mon­diales, la réa­lité de l’économie et de la poli­tique mon­diale et le récit du monde, relayé par une action écra­sante de tous les moyens de com­mu­ni­ca­tion comme le récit du seul monde pos­sible.

Cette pous­sée de la droite et de l’extrême droite est le résul­tat d’une offen­sive sys­té­ma­ti­que­ment menée dans plu­sieurs direc­tions. Elle a com­mencé par une offen­sive idéo­lo­gique menée avec constance depuis qua­rante ans, qui a pré­paré le tour­nant néo­li­bé­ral. Cette bataille pour l’hégémonie cultu­relle a porté d’abord sur trois ques­tions : contre les droits et par­ti­cu­liè­re­ment contre l’égalité, les inéga­li­tés sont jus­ti­fiées parce que natu­relles ; contre la soli­da­rité, le racisme et la xéno­pho­bie s’imposent ; contre l’insécurité, l’idéologie sécu­ri­taire serait la seule réponse pos­sible. La deuxième offen­sive est mili­taire et poli­cière ; elle a pris la forme de la désta­bi­li­sa­tion des ter­ri­toires rétifs, de la mul­ti­pli­ca­tion des guerres, de l’instrumentalisation du ter­ro­risme. La troi­sième offen­sive a porté sur le tra­vail, avec la remise en cause de la sécu­rité de l’emploi et la pré­ca­ri­sa­tion géné­ra­li­sée, par la subor­di­na­tion de la science et de la tech­no­lo­gie, notam­ment du numé­rique à la logique de la finan­cia­ri­sa­tion. La qua­trième offen­sive a été menée contre l’Etat social par la finan­cia­ri­sa­tion, la mar­chan­di­sa­tion et la pri­va­ti­sa­tion ; elle a pris la forme de la cor­rup­tion géné­ra­li­sée des classes poli­tiques. La cin­quième offen­sive, dans le pro­lon­ge­ment de la chute du mur de Berlin en 1989, a porté sur la ten­ta­tive de dis­qua­li­fi­ca­tion des pro­jets pro­gres­sistes, socia­listes ou com­mu­nistes.

Les contre tendances sont toujours vivaces

L’offensive de l’oligarchie domi­nante a marqué des points mais elle ne s’est pas impo­sée. Les points de vue qui prônent l’émancipation res­tent forts et il y a même de nou­velles contre-ten­dances. Les mou­ve­ments qui ont com­mencé en 2011 à Tunis res­tent vivaces et se renou­vellent. Les mots d’ordre sont clairs ; il s’agit du refus de la misère sociale et des inéga­li­tés, du res­pect des liber­tés, de la dignité, du rejet des formes de domi­na­tion, de la liai­son entre urgence éco­lo­gique et urgence sociale. D’un mou­ve­ment à l’autre, il y a eu des affi­ne­ments sur la dénon­cia­tion de la cor­rup­tion ; sur la reven­di­ca­tion d’une « démo­cra­tie réelle » ; sur les contraintes éco­lo­giques, l’accaparement des terres et le contrôle des matières pre­mières.
Dans plu­sieurs de ces mou­ve­ments, la gauche clas­sique est battue en brèche et des cou­rants de droite par­viennent, quel­que­fois, à capter la contes­ta­tion de l’ordre domi­nant.

La vio­lence de l’offensive néo­li­bé­rale et réac­tion­naire montre l’ampleur des résis­tances. On entend par­fois parler d’une droi­ti­sa­tion des socié­tés. Mais, il ne faut pas confondre la montée des idées d’extrême droite avec la droi­ti­sa­tion des socié­tés. Les socié­tés résistent et res­tent pro­fon­dé­ment contra­dic­toires. Les idées pro­gres­sistes res­tent vivantes et sont por­tées par les luttes des mou­ve­ments. On peut même esti­mer que la vio­lence des cou­rants réac­tion­naires et conser­va­teurs vient de ce qu’ils sentent que les socié­tés leur échappent. Prenons un exemple. La révo­lu­tion la plus ample, la plus pro­fonde que nous vivons est celle des droits des femmes qui bous­cule des rap­ports mil­lé­naires. De sentir cette partie essen­tielle des socié­tés leur échap­per les rend fous et se tra­duit par une vio­lence inima­gi­nable des états et des sec­teurs retar­da­taires. Toutes les idées nou­velles sont vécues comme des coups de bou­toir contre l’ancien monde ; avec les droits des femmes, l’approfondissement de l’égalité, la liberté de cir­cu­la­tion, les iden­ti­tés mul­tiples, l’écologie et la Nature, …

Nous le voyons aussi avec l’émergence de pen­sées radi­cales qui rompent avec les com­pro­mis de la gauche sociale libé­rale et qui retrouvent droit de cité. Pensons à l’exemple récent de la cam­pagne de Bernie Sanders qui talonne Hillary Clinton dans les pri­maires du parti démo­crate aux Etats-Unis. Il se pré­sente ouver­te­ment comme socia­liste, cible les mul­ti­na­tio­nales et refuse leur finan­ce­ment. La même évo­lu­tion a été remar­quée avec Jeremy Corbyn au Labour en Grande Bretagne. De même, il faut noter la montée en puis­sance d’organisations poli­tiques qui se réfèrent aux nou­veaux mou­ve­ments et qui en sont, en partie, issues. Par exemple,
Podemos en Espagne ou le Parti des gens ordi­naires, l’Aam Admi, à New Delhi. Ce ne sont pas encore com­plè­te­ment des nou­velles formes d’organisation poli­tique, mais elles assument que les partis doivent prendre leur part dans la réin­ven­tion du poli­tique.

Les nouvelles formes d’engagement dessinent des avenirs

L’élément le plus déter­mi­nant est l’émergence des nou­velles formes d’engagement des nou­velles générations(2) . Le chan­ge­ment du rap­port entre indi­vi­duel et col­lec­tif est au cœur de cet enga­ge­ment. Une nou­velle géné­ra­tion s’impose dans l’espace public à tra­vers les mou­ve­ments qui ont consti­tué les forums sociaux mon­diaux et se renou­velle à tra­vers les mou­ve­ments depuis 2011 ; le ren­ver­se­ment des dic­ta­tures, les indi­gnés, les occupy, les carrés rouges, les tak­sims, etc.

Il ne s’agit pas tant de la jeu­nesse défi­nie comme une tranche d’âge que d’une géné­ra­tion cultu­relle qui s’inscrit dans une situa­tion et qui la trans­forme. Cette géné­ra­tion est plus direc­te­ment ins­crite dans l’espace du monde. Elle met en évi­dence les trans­for­ma­tions sociales pro­fondes liée à la sco­la­ri­sa­tion des socié­tés qui se tra­duit d’un côté par l’exode des cer­veaux, de l’autre par les chô­meurs diplô­més. Les migra­tions relient cette géné­ra­tion au monde et à ses contra­dic­tions en termes de consom­ma­tions, de cultures, de valeurs. Elles réduisent l’isolement et l’enfermement des jeu­nesses.

Cette nou­velle géné­ra­tion construit par ses exi­gences et son inven­ti­vité, une nou­velle culture poli­tique. Elle enri­chit la manière de relier les déter­mi­nants des struc­tu­ra­tions sociales : les classes et les couches sociales, les reli­gions, les réfé­rences natio­nales et cultu­relles, les appar­te­nances de genre et d’âge, les migra­tions et les dia­spo­ras, les ter­ri­toires. Elle expé­ri­mente de nou­velles formes d’organisation à tra­vers la maî­trise des réseaux numé­riques et sociaux, l’affirmation de l’auto-organisation et de l’horizontalité. Elle tente de redé­fi­nir, dans les dif­fé­rentes situa­tions, des formes d’autonomie entre les mou­ve­ments et les ins­tances poli­tiques. Elle recherche des manières de lier l’individuel et le col­lec­tif. C’est peut-être à ce niveau que les réseaux sociaux divers portent de nou­velles cultures, à l’instar des col­lec­tifs de logi­ciels libres capables de mener col­lec­ti­ve­ment des luttes offen­sives tout en sau­ve­gar­dant jalou­se­ment l’indépendance des indi­vi­dua­li­tés. La réap­pro­pria­tion de l’espace public est une reven­di­ca­tion de sou­ve­rai­neté popu­laire. Les places renou­vellent les agoras. On occupe et on échange, non pas pour le vote, tou­jours impor­tant mais rare­ment suf­fi­sant. Ce n’est pas un chan­ge­ment du rap­port au poli­tique mais un pro­ces­sus de redé­fi­ni­tion du poli­tique.

Le choix qui a été mis en avant est celui des mou­ve­ments sociaux et citoyens. C’est la manière de concré­ti­ser les dif­fé­rentes notions en dis­cus­sion : les asso­cia­tions, les socié­tés civiles, l’affirmation du non-lucra­tif et du non-gou­ver­ne­men­tal, l’économie sociale, soli­daire et par­ti­ci­pa­tive. Les mou­ve­ments intro­duisent l’idée d’une évo­lu­tion dyna­mique, d’une action poli­tique et d’une conti­nuité his­to­rique. Chaque mou­ve­ment com­bine une affir­ma­tion pro­gram­ma­tique, des bases sociales et des actions de ter­rain, une mobi­li­sa­tion et des luttes, une éla­bo­ra­tion et des pro­po­si­tions.
L’engagement dans un mou­ve­ment relie les pra­tiques et les théo­ries et redé­fini le col­lec­tif. Les rap­ports entre les mou­ve­ments sont fondés sur l’égalité et le res­pect de la diver­sité.

Dans tout enga­ge­ment, il y a une recherche de dépas­se­ment. De dépas­se­ment de soi et du monde. L’engagement conduit natu­rel­le­ment à une réflexion sur la radi­ca­lité. Certains mou­ve­ments sont por­teurs des nou­velles formes de radi­ca­lité, au niveau des thèmes qu’ils mettent en avant, des mots d’ordre, des formes de luttes, de leur com­mu­ni­ca­tion. Par exemple, dans la nou­velle période, on peut citer les indi­gnés, les occupy, les mou­ve­ments pour l’urgence cli­ma­tique, les mou­ve­ments contre les gaz de schistes, les fau­cheurs d’OGM, les fau­cheurs de chaises des banques, les ZAD ou zones à défendre, l’accaparement des terres, l’extractivisme, etc. Certains mou­ve­ments font le lien entre les nou­velles formes de radi­ca­lité et les mou­ve­ments qui com­posent les forums sociaux. Par exemple, La Via Campesina, No Vox, Migreurop, les Forums contre les grands tra­vaux inutiles impo­sés, les mou­ve­ments contre l’urbanisme des grands évé­ne­ments, etc.

Tous ces mou­ve­ments ont en commun, dans leur concep­tion de la radi­ca­lité, le recours à des formes de déso­béis­sance indi­vi­duelle et col­lec­tive, ainsi que des méthodes qui relèvent de la non-vio­lence active. Une des figures de l’engagement radi­cal, qui relie les nou­veaux rap­ports entre indi­vi­duel et col­lec­tif, c’est celui des lan­ceurs d’alerte. Par exemple Snowden qui, dans sa situa­tion, s’engage radi­ca­le­ment dans une pers­pec­tive col­lec­tive. Le col­lec­tif se nour­rit de l’engagement indi­vi­duel.

Une démarche stratégique ancrée sur un projet d’émancipation

Une ques­tion s’impose : Que Faire ? La réponse implique de s’inscrire dans une démarche stra­té­gique. Dans cette démarche il convient d’articuler le court terme et le long terme ; de répondre aux urgences et d’inscrire la réponse à l’urgence dans une pers­pec­tive de long terme.

L’urgence est de résis­ter. De résis­ter aux valeurs mor­ti­fères, à la xéno­pho­bie, aux dis­cri­mi­na­tions et aux racismes ; de résis­ter à la casse sociale et aux inéga­li­tés ; de résis­ter à la guerre, aux ter­ro­rismes et à l’instrumentalisation des ter­ro­rismes ; de résis­ter au désastre éco­lo­gique. Mais résis­ter ne suffit pas. Des pers­pec­tives de long terme sont néces­saires et elles impliquent des rup­tures, et d’abord une rup­ture avec un monde inac­cep­table. Une prise de conscience s’impose ; un projet est indis­pen­sable : un projet de société, un projet d’émancipation. Même pour résis­ter, un projet alter­na­tif et cré­dible est néces­saire.

Un projet d’émancipation ne se pré­pare pas en chambre. Il est pré­paré par des mou­ve­ments qui le portent. Il résulte d’une matu­ra­tion des idées et d’une éla­bo­ra­tion longue qui dégage de nou­velles valeurs. Un projet social alter­na­tif résulte de plu­sieurs impé­ra­tifs dia­lec­ti­que­ment liés. Proposons d’en rete­nir quatre : un pro­gramme de mesures qui défi­nissent des poli­tiques alter­na­tives ; une dyna­mique sociale portée par des mou­ve­ments sociaux et citoyens qui en consti­tuent la base sociale et en déter­minent les alliances ; l’engagement d’une bataille idéo­lo­gique, de long terme et à enga­ger tout de suite, sur les valeurs fon­da­trices d’une nou­velle hégé­mo­nie cultu­relle ; une réflexion sur les leçons his­to­riques des pro­jets alter­na­tifs.

De manière para­doxale, le pro­gramme alter­na­tif est assez bien défini. Ce pro­gramme com­porte une série de mesures recon­nues comme indis­pen­sables et mûries dans les forums sociaux mon­diaux. Le contrôle de la finance et la socia­li­sa­tion des banques, la taxa­tion des tran­sac­tions finan­cières, la remise en cause des dérives du libre-échange et du dum­ping social, fiscal, envi­ron­ne­men­tal et moné­taire, la sup­pres­sion des para­dis fis­caux et juri­diques, etc. Ces mesures sont lar­ge­ment recon­nues mais se heurtent au veto des diri­geants du capi­tal finan­cier et de ses affi­dés poli­tiques. Ce pro­gramme pro­pose ensuite une démarche de long terme, celle de la tran­si­tion éco­lo­gique, sociale, démo­cra­tique et géo­po­li­tique. Elle s’appuie sur des nou­veaux concepts (le bien commun, le buen vivir, la pros­pé­rité sans crois­sance, la jus­tice cli­ma­tique, la relo­ca­li­sa­tion, la démo­cra­ti­sa­tion radi­cale de la démo­cra­tie, …). Affirmer ce pro­gramme, le pré­ci­ser, le par­ta­ger n’est pas suf­fi­sant mais reste néces­saire.

Et pour­tant, ce pro­gramme n’apparaît pas cré­dible à la société dans son ensemble et même à ceux qui devraient le porter. La ques­tion essen­tielle est celle de la dyna­mique sociale capable de le pré­ci­ser et de le porter. La base sociale de ce projet est com­po­sée des mou­ve­ments qui s’engagent dans une orien­ta­tion stra­té­gique, celle des droits pour tous et de l’égalité des droits. La base sociale du projet se construit aussi à partir du projet. Elle regroupe les mou­ve­ments, ou dans chaque mou­ve­ment, ceux qui par­tagent les orien­ta­tions stra­té­giques. La base la plus large est aujourd’hui formée par la conver­gence de tous les mou­ve­ments qui forment le pro­ces­sus des forums sociaux mon­diaux, élar­gis à tous les nou­veaux mouvements(3). Ces mou­ve­ments par­tagent une nou­velle culture poli­tique, de nou­velles formes d’engagement, l’exigence d’un nou­veau rap­port au poli­tique. Les ques­tions des alliances se posent dans les dif­fé­rentes situa­tions et dans les périodes. Il s’agit des alliances sociales avec les pré­ca­ri­sés et les pro­lé­ta­ri­sés, des alliances idéo­lo­giques sur les liber­tés, des alliances poli­tiques avec par exemple les néo­key­né­siens.

Comment se forment les évi­dences qui rendent pos­sibles et néces­saires les chan­ge­ments. L’émergence de nou­velles valeurs s’inscrit dans le temps long. Mais, il y a des périodes de rup­tures pen­dant les­quels des voiles se déchirent. Cette bataille pour l’hégémonie cultu­relle se mène dans la culture, dans l’art, dans les médias. Elle mobi­lise les pra­tiques alter­na­tives et le tra­vail intel­lec­tuel. Dans le même temps, les nou­velles idées, les nou­velles valeurs sont por­tées par les luttes et les résis­tances. Dans cette bataille, la ques­tion de l’égalité et du refus des dis­cri­mi­na­tions, com­bi­née à la conquête des liber­tés est cen­trale.

Un projet alter­na­tif ne tombe pas du ciel. Il ne suffit pas de le vou­loir, même si l’urgence jus­ti­fie l’impatience. Un projet s’inscrit dans le temps his­to­rique qui com­bine le temps long et les rup­tures ; entre la longue matu­ra­tion des idées et l’accélération des périodes révo­lu­tion­naires. La révo­lu­tion de 1789 est pré­cé­dée par les Lumières, les révo­lu­tions des natio­na­li­tés euro­péennes de 1848 sont pré­cé­dées par les mou­ve­ments pour l’autodétermination des peuples, le mani­feste com­mu­niste par l’émergence du pro­lé­ta­riat et les luttes contre l’exploitation, les indé­pen­dances par les luttes pour la déco­lo­ni­sa­tion, l’égalité des genres par l’égalité des droits.

Il n’est pas tou­jours aisé de prendre du recul par rap­port à la pré­gnance du néo­li­bé­ra­lisme secoué mais tou­jours domi­nant. Le temps long des mou­ve­ments donne le recul néces­saire. Le mou­ve­ment ouvrier s’est construit depuis le milieu du 19ème siècle. Il a connu une période d’avancées de 1905 à 1970. Malgré les guerres et les fas­cismes, il a réussi des révo­lu­tions en Russie, en Chine et dans plu­sieurs pays du monde ; à tra­vers son alliance avec les mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale, il a qua­si­ment encer­clé les puis­sances colo­niales et impé­ria­listes ; il a imposé des com­pro­mis sociaux et un « Welfare State » dans les pays du centre capi­ta­liste. Depuis 1970, s’est ouverte une période de qua­rante ans de défaites et de régres­sions du mou­ve­ment social dans les pays déco­lo­ni­sés, dans les pays qui avaient connus des révo­lu­tions et dans les pays indus­tria­li­sés. Les bou­le­ver­se­ments et la crise pour­raient carac­té­ri­ser la fin de cette longue période de régres­sions, sans que l’on puisse défi­nir pré­ci­sé­ment ce qui va suivre. L’avenir est ouvert. Il y aura d’autres batailles . Il y aura pos­si­ble­ment et pro­ba­ble­ment d’autres défaites. Mais, à partir des leçons tirées des défaites, il y aura aussi des résis­tances, des avan­cées et des vic­toires.

(1) Gustave Massiah, in collaboration with Elise Massiah, Strategy for the alternative globalisation, Preface by Immanuel Wallerstein, Black Rose Books, Montreal, New York, London, 2011
(2) Gustave Massiah, Six pistes pour les nouvelles formes d’engagement à la solidarité internationale, IPAM, juillet 2015. http://​www​.europe​-soli​daire​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​36949
(3) Gustave Massiah, Le Forum Social Mondial de Tunis en 2015, éléments de bilan, WSF, avril 2015
(4) Gustave Massiah, La bataille de Grèce, un épisode d’une guerre mondiale prolongée, Attac, août 2015

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