Stephen Harper et la militarisation du Canada

Par Mis en ligne le 09 octobre 2010

En jan­vier 2006, les Conservateurs de Harper rem­portent l’élection fédé­rale et forment un gou­ver­ne­ment mino­ri­taire. D’emblée, ils reçoivent en « héri­tage » du gou­ver­ne­ment libé­ral pré­cé­dant une guerre dans le sud de l’Afghanistan, un budget mili­taire en expan­sion rapide et une armée diri­gée par le géné­ral Rick Hillier, un chef d’état-major cha­ris­ma­tique et poli­ti­que­ment puis­sant comme on n’a pas vu depuis très long­temps au Canada. Dès le pre­mier dis­cours du trône, le nou­veau Premier ministre annonce la pour­suite de la guerre et des dépenses addi­tion­nelles de plu­sieurs mil­liards de dol­lars en arme­ments, sans être clair sur les détails par contre. Rapidement cepen­dant, il devient appa­rent que le ren­for­ce­ment de l’armée devient effec­ti­ve­ment la sixième prio­rité offi­cieuse de ce gou­ver­ne­ment. Avec celle-ci se déga­ger une autre prio­rité : chan­ger la per­cep­tion de la popu­la­tion sur le rôle du Canada dans la guerre et le militaire.

L’agression comme stratégie politique

Harper se targue de ne pas cacher sa pensée. Il annonce aussi qu’il ne veut pas gou­ver­ner par com­pro­mis et accom­mo­de­ments, selon une cer­taine tra­di­tion cana­dienne. Il choi­sit une stra­té­gie poli­tique dif­fé­rente : l’agression et la « poli­tique d’intrusion gra­duelle » (Wedge poli­tics). Les stra­tèges conser­va­teurs estiment en effet qu’une mino­rité poli­ti­que­ment unie et bien orga­ni­sée est capable de défaire une majo­rité divi­sée et désor­ga­ni­sée. Dans un jeu d’intimidation, celui qui est le plus déter­miné fera plier un adver­saire moins déter­miné et gagnera l’affrontement. L’agression est récom­pen­sée, et l’utilisation stra­té­gique d’enjeux pour semer la divi­sion dans les rangs de l’adversaire per­met­tra d’avoir le dessus. C’est sur cette voie que s’engage le gou­ver­ne­ment Harper, d’où le choix « logique » de miser sur la guerre en Afghanistan. En effet, il compte uti­li­ser la guerre pour ral­lier sa base, et en même temps, aggra­ver la ziza­nie au sein des partis d’opposition, par­ti­cu­liè­re­ment au sein du Parti libé­ral lui-même.

Tout militaire

Quelques semaines après son intro­ni­sa­tion, Harper visite l’Afghanistan. Il place à la tête du Ministre de la défense natio­nale le géné­ral à la retraite Gordon O’connor, un ancien lob­byiste de l’industrie mili­taire. En même temps, il annonce son refus de déve­lop­per les nou­veaux pro­grammes sociaux promis par les Libéraux, notam­ment le pro­gramme de ser­vices de garde pour enfants et l’Accord de Kelowna avec les Premières nations. Sa prio­rité est claire : aug­men­ter les dépenses mili­taires mas­si­ve­ment de 12,8 mil­liards de dol­lars et ce, sur cinq ans. Lors du pre­mier budget fédé­ral, Harper va encore plus loin en s’engageant à rajou­ter 5,3 mil­liards de plus à ce qui était déjà la plus grosse aug­men­ta­tion de dépenses mili­taires en une géné­ra­tion. Aujourd’hui, les dépenses mili­taires du Canada excèdent les 19 mil­liards par an, clas­sant celui-ci au 6e rang des pays membres de l’OTAN, et au 15e rang mon­dial. Ajustées au taux d’inflation, les dépenses mili­taires cana­diennes sont à leur sommet depuis la Seconde Guerre mon­diale, dépas­sant même les niveaux atteints durant la guerre froide.

En finir avec les Casques bleus

Pour Harper, il faut éga­le­ment conso­li­der la base poli­tique du Parti Conservateur. Or cette base est friande de sol­dats en tenues de camou­flage et de défi­lés « en appui à nos troupes ». Le gou­ver­ne­ment en encou­ra­geant cela ren­force un cer­tain climat, ali­menté de plus par diverses céré­mo­nies et com­mé­mo­ra­tions. Ainsi est pensée une grande opé­ra­tion média­tique pour rap­pe­ler le « glo­rieux épi­sode » de la Crête de Vimy, durant la Première guerre mon­diale. Le but est de glo­ri­fier l’armée et de sou­li­gner l’appui que lui accorde le Parti conser­va­teur. De tout cela, les Conservateurs espèrent construire un nou­veau « nar­ra­tif », une véri­table récri­ture de l’histoire où le Canada devient une « nation guer­rière », et non un « défen­seur de la paix ».

Parallèlement, il faut déni­grer les opé­ra­tions de main­tien de la paix, long­temps asso­ciées aux gou­ver­ne­ments libé­raux et au nom de Lester B. Pearson qui avait, alors qu’il était ministre des affaires étran­gères dans les années 1950 et qu’il avait impulsé les ini­tia­tives de l’ONU (les fameux « Casques bleus »). Cette tra­di­tion s’est par la suite tra­duite en d’autres poli­tiques (sous les gou­ver­ne­ments libé­raux pré­cé­dents), comme diverses ini­tia­tives diplo­ma­tiques, par exemple, la Convention sur l’interdiction des mines anti­per­son­nel (pilo­tée à l’époque par le Ministre Lloyd Axworthy).

Pour les Conservateurs, il est impor­tant de déta­cher l’image que les Canadiens se font d’eux-mêmes de ce passé et de l’ancrer dans de nou­veaux sym­boles mar­qués au sceau du mili­taire. Le Canada affirme Harper, doit en finir avec une poli­tique exté­rieure à « l’eau de rose » et dans le genre « boy-scout ». Dans ce contexte, l’ONU n’est plus une prio­rité. Depuis son arri­vée au pou­voir, le gou­ver­ne­ment Harper n’a cessé de réduire sa contri­bu­tion, notam­ment pour les opé­ra­tions de main­tien de la paix. Depuis 2008, moins de 200 mili­taires cana­diens œuvrent avec les Casques bleus, ce qui place le Canada au 53e rang parmi 119 pays contri­bu­teurs. Mêmes les États-Unis se classent plus haut que le Canada (47e rang). Juste pour donner un ordre de gran­deur, l’ONU en ce moment emploie 88 634 Casques bleus.

Une nouvelle politique extérieure

Sous le gou­ver­ne­ment conser­va­teur, la posi­tion inter­na­tio­nale du Canada doit être fondée sur la pour­suite des « inté­rêts natio­naux », et son influence doit repo­ser une forte puis­sance mili­taire. Harper insiste tou­jours sur les mêmes termes : les inté­rêts d’un Canada « fort, uni, indé­pen­dant et libre » doivent domi­ner. Or pour pro­mou­voir les inté­rêts cana­diens dans un monde com­plexe et par­fois dan­ge­reux, il faut faire preuve d’assurance. Dans cette optique, la prio­rité est d’établir des rela­tions mul­ti­la­té­rales et bila­té­rales plus solides, notam­ment avec les États-Unis, qui est, selon Stephen Harper notre meilleur ami et notre plus grand par­te­naire com­mer­cial. Pour cela, le Canada doit ren­for­cer son appa­reil mili­taire, comme cela est le cas en Afghanistan. Dans ce pays, la « sécu­rité du Canada » est en jeu, car les « ter­ro­ristes » menacent. Le dis­cours est le sui­vant : en Afghanistan en fin de compte, les sol­dats cana­diens défendent les inté­rêts natio­naux. Ils com­battent le ter­ro­risme inter­na­tio­nal et aident « le peuple afghan à repar­tir à neuf dans un pays libre, démo­cra­tique et paisible » .

Avec la pour­suite de la guerre en Afghanistan, la « défense de l’Arctique » est deve­nue l’autre éten­dard des Conservateurs sur la sécu­rité et la sou­ve­rai­neté. Ce ter­rain est contesté, sur­tout que, dans le sillon du réchauf­fe­ment cli­ma­tique, le pas­sage du Nord-Ouest devient de plus en plus acces­sible. Pour Harper, il faut rem­plir la partie cana­dienne de l’Arctique de patrouilles armées et défendre la sou­ve­rai­neté, non seule­ment contre les pré­ten­tions états-uniennes, mais sur­tout contre la nou­velle « menace » mili­taire russe. En fin de compte, tout en per­sé­vé­rant dans des voies déjà amor­cées par les gou­ver­ne­ments libé­raux, Harper fait sa marque. La dif­fé­rence pour­rait être décrite de la manière sui­vante : les Libéraux vou­draient que le Canada soit un bras des États-Unis, tandis que les Conservateurs vou­draient que le Canada soit un clone des États-Unis.

Manipuler l’opinion

D’après les don­nées du gou­ver­ne­ment, les dépenses mili­taires totales ont aug­menté de 30 % par rap­port à 2004. Comment une telle crois­sance est-elle pos­sible ? La réponse est que l’opposition, notam­ment le Parti Libéral, reste incon­sé­quente. Lors du débat sur le renou­vel­le­ment de la mis­sion cana­dienne en Afghanistan en février 2009 Harper a manœu­vré habi­le­ment en confiant à un ancien ministre libé­ral des affaires étran­gères, John Manley, le soin de pro­po­ser la conti­nuité de sa poli­tique et en pro­met­tant de main­te­nir les sol­dats cana­diens sur la ligne de front jusqu’en 2011. Or au bout de la ligne, la majo­rité des dépu­tés du Parti Libéral a voté pour la pro­lon­ga­tion, tandis que le NPD et le Bloc s’y sont oppo­sés. Cette capi­tu­la­tion en fait a révélé l’ambigüité du PLC sur la ques­tion de la guerre en Afghanistan. Il faut se sou­ve­nir que c’est un gou­ver­ne­ment libé­ral qui a décidé de dépla­cer les forces cana­diennes de Kaboul vers la pro­vince en guerre de Kandahar. Autrement, cette déci­sion n’avait été sou­mise à aucun débat par­le­men­taire. Depuis, les Libéraux refusent de s’engager clai­re­ment sur la ques­tion. D’une façon oppor­tu­niste, ils pressent Harper pour qu’il confirme le retrait des troupes prévu pour 2011. Ils font en sorte qu’une coa­li­tion effec­tive avec le NPD et le Bloc ne se mette pas en place.

Entre-temps, l’opinion publique, sur­tout dans le Canada anglais, est divi­sée. De plus en plus de gens par contre se demandent si les pertes sont jus­ti­fiées. Selon le Centre cana­dien des poli­tiques alter­na­tives, le Canada affiche un nombre de pertes pro­por­tion­nel­le­ment plus élevé parmi les pays de l’OTAN. Les troupes cana­diennes sont plus expo­sées au danger que leurs vis-à-vis amé­ri­cains en Iraq. La contro­verse a éclaté éga­le­ment sur la ques­tion des pri­son­niers cap­tu­rés par les troupes cana­diennes et remis aux auto­ri­tés afghanes, aux mains de qui ils subissent la tor­ture. La réponse de Harper a été cin­glante : les partis d’opposition se pré­oc­cupent davan­tage des ter­ro­ristes que des troupes canadiennes.

Big business

L’adhésion de Harper au camp mili­ta­riste et la pro­di­ga­lité des allo­ca­tions de son gou­ver­ne­ment à la défense ont été une vraie béné­dic­tion pour l’industrie mili­taire. En juin 2006, le gou­ver­ne­ment a annoncé 17,1 mil­liards de dépenses éche­lon­nées pour des avions de trans­port de longue et moyenne portée, des héli­co­ptères, des camions, et trois nou­veaux vais­seaux. Plus tard, dans une manœuvre-sur­prise, le gou­ver­ne­ment a annoncé plus d’un mil­liard addi­tion­nel pour des vieux tanks de l’époque de la guerre froide. Depuis, le robi­net des dépenses mili­taires est ouvert. De nou­veaux pro­grammes ont été annon­cés, tota­li­sant des mil­liards addi­tion­nels pour des mises à jour de navires de guerre, des vais­seaux de patrouille dans l’Arctique, des véhi­cules aériens télé­gui­dés, et une plé­thore de nou­veaux pro­grammes d’équipements, comme le pro­gramme des héli­co­ptères et des avions à portée moyenne (coût prévu de 5 milliards).

Dans son énoncé de poli­tique sur la défense (« Le Canada d’abord »), Harper promet des pro­jets tota­li­sant 490 mil­liards de dol­lars étalés sur les 20 pro­chaines années. Selon une autre étude du Centre cana­dien de poli­tiques alter­na­tives, plus de 40 % des contrats de défense en 2006-2007 ont été consi­dé­rés comme « non com­pé­ti­tifs » par le gou­ver­ne­ment, c’est-à-dire qu’il n’y a pas eu d’appels d’offres. Plusieurs des pro­grammes n’exigent même pas une divul­ga­tion publique, si leur coût se situe en des­sous de 100 millions.

Le rôle croissant de l’armée

Dans ce nou­veau climat poli­tique, l’establishment mili­taire ne se gêne plus pour outre­pas­ser sa tra­di­tion de non-par­ti­san­ne­rie. Entre 2005 et 2008, le chef d’état-major Rick Hillier est devenu l’idole des médias de droite au Canada anglais en exploi­tant la guerre. Il a atta­qué les autres fonc­tions du gou­ver­ne­ment (comme la diplo­ma­tie et l’aide) pour leur « incom­pé­tence » et promu l’idée d’une armée inter­ven­tion­niste, devant donner la « direc­tion » à la poli­tique cana­dienne. Hillier a en fait changé la nature des rap­ports civils-mili­taires de mul­tiples façons, sans que ces chan­ge­ments ne soient encore bien visibles.

Parallèlement, le gou­ver­ne­ment Harper ne cesse d’agir en cou­lisse, y com­pris sur la sécu­rité natio­nale. Ainsi, on a appris qu’une force spé­ciale, les com­man­dos ultra­se­crets JTF-2, opère sans super­vi­sion gou­ver­ne­men­tale adé­quate. Au lieu de s’expliquer, le gou­ver­ne­ment dépense des mil­lions en publi­cité et par de dou­teuses inter­ven­tions de rela­tions publiques. C’est ainsi que sont finan­cés des groupes para­vents comme la « Conférence des asso­cia­tions de défense » et d’autres lob­bies plus ou moins obs­curs, sou­vent liés au Parti Conservateur ou aux firmes d’armements.

Texte paru dans le numéro 3 des Nouveaux Cahiers du socia­lisme (Hiver 2010)

Une réponse à “Stephen Harper et la militarisation du Canada”

  1. Justin dit :

    En votant pour Duceppe ont va avoir Harper, meme chose pour Layton. Donc, vive­ment les libe­raux. C’est beau­coup mieux. Le vote doit être plus qu’un geste enfan­tin, nous devont voter pour des gens qui vont appor­ter ce que nous vou­lons. Peut-être jamais assez, mais nous ne sommes mal­heu­reu­se­ment pas seul. En plus que Harper n’est meme pas un conser­va­teur. Il est juste lui, juste … a vous de choisir.