Souveraineté poreuse, démocratie murée

A quoi peuvent bien servir, se demande Wendy Brown, les murs que l’on érige partout sur la planète, aux frontières comme à l’intérieur des États, une fois reconnu qu’ils n’arrêtent pas les flux migratoires et les « indésirables » qu’ils prétendent refouler ?

La mondialisation alimente des tensions fondamentales entre l’ouverture et la fermeture, la fusion et la partition, l’effacement et la réinscription des tensions qui se matérialisent, d’un côté, à travers des frontières de plus en plus libéralisées et, de l’autre, par la consécration de fonds, d’énergies et de technologies sans précédent à leur consolidation. La mondialisation recèle également toute une série de tensions, qui sont interconnectées : entre réseaux mondiaux et nationalismes locaux, pouvoir virtuel et pouvoir physique, appropriation privée et source libre, territorialisation et déterritorialisation.

Les nouveaux murs qui sillonnent le globe sont l’un des lieux où ces tensions se cristallisent ; leur construction frénétique était déjà commencée alors même qu’était célébré, dans le monde entier, l’effondrement des vieilles forteresses de la guerre froide et de l’Afrique du Sud de l’Apartheid. Parmi les plus connus, le mur colossal que les États-Unis édifient sur leur frontière sud (s’il est jamais achevé, il sera le plus long de l’histoire mondiale) et le mur israélien qui serpente à travers la Cisjordanie. Les deux projets ont en commun un recours à la technologie et à la sous-traitance, et se réfèrent l’un à l’autre pour ce qui est de leur légitimité1. Mais il y en a bien d’autres. L’Afrique du Sud de l’après-Apartheid offre ainsi au regard un labyrinthe complexe de murs et de postes de contrôle, et maintient une barrière de sécurité électrifiée controversée à sa frontière avec le Zimbabwe. L’Arabie saoudite vient de terminer la construction d’une structure de béton de trois mètres de haut le long de sa frontière avec le Yémen (qui pourrait être suivie, disent les Saoudiens, de l’édification d’un mur tout autour de leur pays), et des murs encore plus longs, quoique plus grossiers, ont été dressés en Inde, à la frontière du Pakistan et du Bangladesh. En 1999, dans un contexte de conflit territorial, mais officiellement au nom de la lutte contre le « terrorisme islamique », l’Ouzbékistan s’est barricadé contre le Kirghizistan. En 2003, le Botswana a commencé la construction d’une clôture électrique sur sa frontière avec le Zimbabwe, soi-disant pour stopper la propagation de l’épidémie de fièvre aphteuse qui touchait le bétail : elle vise en réalité à arrêter les habitants du Zimbabwe. Brunei s’emmure pour se protéger des immigrés et des contrebandiers venant de Limbang. Il y a enfin les murs à l’intérieur des murs : aux États-Unis, des communautés fermées sont apparues un peu partout, principalement dans le Sud-Ouest, près du mur avec le Mexique. Des murs s’élèvent autour des colonies israéliennes de Cisjordanie proches du « mur de sécurité », comme autour du controversé musée de la Tolérance à Jérusalem, niché contre les murs anciens ou nouveaux qui partitionnent la ville. L’Union européenne finance des murs à triple épaisseur autour des enclaves espagnoles au Maroc, et le Maroc lui-même a construit un « talus » destiné à sécuriser les ressources disputées du Sahara occidental. À Padoue, en Italie, afin de prévenir ce que le maire socialiste appelle des « situations à la fran çaise », on a récemment construit le mur de la via Anelli, qui sépare les quartiers de la classe moyenne du « ghetto africain » où vivent la plupart des nouveaux immigrés. Il y a enfin le fameux mur entre l’Égypte et Gaza, que des milliers d’habitants de Gaza ont franchi pendant une semaine l’an passé pour se procurer de la nourriture, du carburant et autres produits de première nécessité.

Ce récent essor de la construction de murs s’ajoute à ceux qui demeurent après les conflits du siècle dernier : les innombrables murs construits par les Britanniques autour desdites « lignes de paix » en Irlande du Nord, la barrière partageant la Corée au niveau du trente-huitième parallèle et la barrière de séparation qui divise encore l’île de Chypre en zone turque et zone grecque le long de la « ligne verte » de 1974. D’autres murs, encore, sont en planification : nonobstant l’enterrement, l’an dernier, du projet de mur autour de Bagdad, l’armée états-unienne espère encore murer le territoire marqué, dans cette ville, par la ligne verte, et a pour le moment érigé des barrières temporaires mais élaborées, barrières de l’intérieur desquelles les correspondants des médias occidentaux projettent le fantasme d’un Irak sûr et vivable. Israà«l espère remplacer la vieille clôture qui fait office de frontière avec l’Égypte dans le désert du Sinaï par une barrière de sécurité, la Thaïlande projette de construire un mur de béton le long de sa frontière avec la Malaisie, les Émirats arabes unis envisagent un mur pour leur frontière avec Oman, le Koweït en veut un dans la zone démilitarisée jouxtant la frontière irakienne, et le Pakistan souhaite murer sa frontière avec l’Afghanistan. Aux États-Unis, enfin, plusieurs propositions sérieuses ont été évoquées pour, après l’achèvement du mur à la frontière mexicaine, en construire un autre le long du Canada.

Des murs partout

Si la dissuasion dont ces murs sont le support n’a pas toujours la même cible (les pauvres, les travailleurs, les demandeurs d’asile, la drogue, les armes, la contrebande de toutes sortes, les enfants kidnappés ou esclaves, le terrorisme, le mélange ethnique ou religieux, la paix ou quelque possibilité d’un autre avenir politique), il y a assurément des dimensions communes qui articulent leur prolifération à ce moment de l’histoire du monde. Nous commencerons par soulever trois paradoxes. 1) Tous les États-nations, riches ou pauvres, y compris ceux qui, à l’intérieur d’un large spectre politique (néolibéraux, citoyens du monde, humanitaires, militants de gauche), prévoient un monde sans frontières, affichent une passion pour l’édification de murs ; 2) malgré le triomphe manifeste, à partir de 1989, de la démocratie comme forme politique universelle, nous voyons se multiplier non seulement les barricades, mais aussi les corridors ayant pour but la ségrégation entre, d’un côté, le trafic commercial haut de gamme et les voyageurs ordinaires et, de l’autre, toutes les personnes essayant d’entrer considérées comme suspectes du fait de leur origine ou de leur apparence ; 3) à une époque disposant de capacités de destruction sans précédent dans l’histoire, de par leur puissance combinée, leur miniaturisation et leur mobilité (des corps chargés d’explosifs aux toxines biochimiques quasi invisibles), on répond à ces puissances incorporelles, de fa çon quelque peu perverse, par la matérialité de simples murs. Apparaissent ainsi simultanément la fermeture et l’ouverture ; l’universalisation, l’exclusion et la stratification ; un pouvoir virtuel de réseau et de grossières barrières physiques.

La souveraineté est le prisme à travers lequel je me propose d’examiner ces paradoxes et l’actuelle prolifération mondiale des murs bâtis par les États-nations. Contre-intuitivement, peut-être, les murs répondent largement à la désolidarisation, postwestphalienne, de l’État et de la souveraineté2. Pour brosser, à partir des théoriciens classiques de la souveraineté moderne (parmi lesquels Bodin, Hobbes et Schmitt), un portrait composite de la souveraineté, il me semble que ses traits fondamentaux sont la suprématie (il n’est pas de pouvoir supérieur), la perpétuité dans le temps (la souveraineté n’a pas de limites temporelles), le décisionnisme (elle n’est pas limitée par la loi), la complétude (il n’existe pas de souveraineté partielle), la non-transférabilité (la souveraineté ne peut être donnée sans s’annuler elle-même) et la juridiction spatiale (territorialité). Si la souveraineté de l’État-nation, dans son aspiration à ces qualités, a toujours eu un aspect fictif, elle a été puissante et a pénétré l’ensemble des relations internes et externes de l’État-nation depuis sa consécration par le traité de Westphalie en 1648. Au cours des cinquante dernières années, cependant, le monopole étatique de ces attributs combinés s’est vu sérieusement compromis par les flux transnationaux croissants de capitaux, de personnes, d’idées, de ressources, de biens, de violences, et de loyautés politiques et religieuses. Ces flux, en même temps qu’ils traversent les frontières, se cristallisent à l’intérieur sous forme de pouvoirs, compromettant ainsi la souveraineté sur ses marges et en son coeur. La souveraineté de l’État-nation a bien sûr été érodée par la rationalité néolibérale, qui ne reconnaît aucune souveraineté sinon celle des décideurs des entreprises (petites et grandes) et qui a remplacé les principes politiques et juridiques démocratiques tels que l’inclusion universelle, l’égalité, la liberté et l’état de droit par les critères du marché ; mais elle a aussi été entamée par un quart de siècle d’affirmations internationales du droit, des droits et de l’autorité, qui défient parfois ouvertement la souveraineté étatique, quand ils ne s’y substituent pas.

Or l’effet de ces évolutions combinées n’a pas été d’éliminer la souveraineté de la carte politique ou de nous faire entrer dans une ère post-souveraine. Bien plutôt, à mesure que s’effa çait la souveraineté étatique, plusieurs caractéristiques de la souveraineté (mais pas sa forme théologique) sont apparues dans deux domaines du pouvoir qui, sans qu’il s’agisse d’une coïncidence, sont ces mêmes pouvoirs que la paix de Westphalie fit naître pour contenir et subordonner le capital et la violence légitimée par la religion. Ainsi, à l’encontre de la thèse de Hardt et de Negri selon laquelle la souveraineté de l’État-nation s’est changée en Empire mondial, et à l’encontre également de celle d’Agamben selon laquelle la souveraineté s’est métamorphosée en une production et un sacrifice de vie humaine à l’échelle globale (la guerre civile mondiale), je pense que les traits fondamentaux de la souveraineté sont passés de l’État-nation à la domination durable du capital, d’un côté, et à la violence politique approuvée par Dieu, de l’autre – qu’elle soit chrétienne, juive ou musulmane. Ni le capital, ni la violence approuvée par Dieu n’obéissent à un autre pouvoir que le leur ; l’un et l’autre sont indifférents au droit national et international, quand ils ne l’instrumentalisent pas à des fins tactiques ; l’un et l’autre se moquent des normes juridiques ; l’un et l’autre récupèrent les promesses de la souveraineté : e pluribus unum.

Mais que peut bien signifier cette idée quant aux nouveaux murs, et comment peut-elle être étendue pour pouvoir les penser ? J’avancerai ici plusieurs thèses.

1) Les murs d’aujourd’hui sont moins, comme certains le suggèrent, une expression résurgente de la souveraineté de l’État-nation dans la modernité tardive que des images de son échec. Ou du moins, dans la mesure où ils sont des emblèmes hyperboliques de la souveraineté étatique, ils ne font que révéler, comme toute hyperbole, un doute, une vulnérabilité, une fragilité, une instabilité qui est au coeur de ce qu’ils cherchent à exprimer – qualités qui sont elles-mêmes contraires à la souveraineté et en constituent donc, au sens propre, la défaite.

2) En dépit leur matérialité frappante et leur aspect inflexible, les nouveaux murs, à bien des égards, fonctionnent de fa çon théâtrale, en projetant un pouvoir et une efficacité qu’ils n’exercent pas réellement. Prendre le mur à la lettre, comme une pure interdiction, occulte le fait qu’il produit, en réaction à son érosion même, une imago de la puissance étatique et qu’il consacre la violation et la corruption des frontières qu’il vise à fortifier. C’est ainsi passer à côté du fait qu’il met en scène une image (fausse) de protection souveraine pour ceux vivant d’un côté du mur et d’agression souveraine pour ceux vivant de l’autre côté : pouvoirs en effet fortement limités par les technologies modernes d’infiltration et par la dépendance des « économies nationales » à l’essentiel de ce que ces murs visent à contenir, en particulier la main-d’oeuvre bon marché. On cache ainsi, en un mot, tout ce que ces nouveaux murs empruntent au Magicien d’Oz, c’est-à -dire la manière dont ils font écho aux niveaux (codés) de menace à la sécurité nationale, lesquels mettent en scène, eux, une certaine image du renseignement et du contrôle d’État face à l’adversité.

3) Les nouveaux murs étatiques, plutôt que d’être des itérations de la souveraineté de l’État-nation, appartiennent à un paysage chaotique et mondial de flux et de barrières figurant au sein même des États, entourant des constellations postnationales et séparant les parties pauvres et riches du globe (le Premier et le Tiers-Monde). Dans son ensemble, ce paysage de flux et de barrières indique l’impossibilité de gouverner par le droit et la politique nombre des pouvoirs engendrés par la mondialisation ; il témoigne du recours au blocus et à la police qui vient pallier cette ingouvernabilité. Dans la mesure où les nouveaux murs, aux frontières des États-nations, s’articulent à d’autres barrières et à d’autres formes de surveillance, privées et publiques, ils indiquent qu’une distinction s’est effondrée entre politique intérieure et politique extérieure, ainsi qu’entre la police et l’armée. Cet effondrement pourrait suggérer à son tour que la distinction entre le dedans et le dehors de la nation elle-même, et pas seulement entre les criminels à l’intérieur et les ennemis à l’extérieur, est de plus en plus floue. Ce brouillage est parfaitement symbolisé par la tendance croissante, aux États-Unis et ailleurs, à criminaliser et emprisonner les travailleurs sans papiers plutôt qu’à les déporter. Ainsi, l’ironie de l’emmurement moderne, c’est que la structure choisie pour marquer et renforcer la distinction entre le dedans et le dehors (la frontière entre « nous » et « eux », entre l’ami et l’ennemi) apparaît précisément comme son contraire, lorsqu’on comprend qu’elle relève d’un ensemble complexe de lignes qui érodent la distinction entre l’État et le citoyen, la police et l’armée, le sujet et la patrie, la loi et l’absence de loi.

Ces thèses, que je développe un peu plus loin, ne reposent pas sur les effets souvent dévastateurs des nouveaux murs sur les communautés, les existences ou les environnements qu’ils traversent – effets qui comprennent la perte de vies, de parents, de vergers, de revenus, d’espoirs et d’avenirs politiques, la division des communautés et la destruction des écosystèmes. Reconnaître ces effets est certes d’une grande importance ; mais cela ne suffit pas pour comprendre la relation entre ces murs et l’effondrement de la souveraineté étatique. Je ne prends pas ici position pour ou contre les murs, et ne propose aucune politique de frontière ; mon analyse aspire plutôt à révéler, à travers le phénomène de l’emmurement de l’État-nation, certains aspects problématiques et épineux de la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui le pouvoir politique.

L’échec souverain

Comme je l’ai déjà avancé, ce qu’il y a de frappant, à première vue, dans la prolifération des murs à l’aube du XXIe siècle, c’est leur empreinte selon toute apparence physique, durable, pré-moderne, dans le contexte d’un monde moderne tardif où le pouvoir est de plus en plus en réseau, virtuel, microphysique et même liquide, et où les personnes sont de plus en plus reliées entre elles, sinon hybridées. Si habitués que nous soyons aux files d’attente et aux postes de contrôle qui émaillent la vie quotidienne (à l’entrée des musées, des concerts, des événements sportifs, devant les écoles, dans les aéroports), il y a un caractère franchement archaïque dans la construction lente et manifeste de murs faits de béton, de briques, de fer, d’acier, de barbelés ou même de mailles synthétiques. Comparés aux traits évanescents, changeants et superficiels de la politique et de la culture de notre modernité, les murs paraissent solides et permanents, et semblent incapables de ruse et de dissimulation. Et si l’on côtoie chaque jour des centaines de murs virtuels (pare-feu et filtres anti-spams de nos ordinateurs, systèmes d’alarme et de verrouillage automatiques de nos voitures, de nos maisons, de nos bureaux, mots de passe omniprésents), le spectacle de ces barrières physiques reste singulier. Leur matérialité les apparente à un vestige d’un autre temps, celui des rois et des forteresses, des douves et des milices, des Guelfes et des Gibelins – loin de l’époque des bombes intelligentes, des boucliers antimissiles, des écrans digitaux, où les personnes et les risques sont littéralement si mouvants et si radicalement métissés qu’une barrière terrestre physique ne peut pas plus les contenir que la pollution de l’air ou une épidémie de grippe.

Par ailleurs, la théorie critique contemporaine nous a sensibilisés à des modes de pouvoir qui sont radicalement étrangers soit à la symbolique soit à la prophylactique des murs. Nous avons appris, en particulier des Fran çais, à garder un oeil sur l’opération discursive du pouvoir, sur son habitus non centralisé, sur son halo intangible. Nous sommes sensibles au caractère disciplinaire du pouvoir moderne, à son réseau, à ses mouvements rhizomiques, irrigants ou circulaires, à ses qualités de légèreté et d’évanescence, alors même qu’il orchestre des effets de domination sans précédent. Les murs semblent au contraire s’enraciner dans un mode de pouvoir souverain, spatialement limité et territorial, un pouvoir à la fois matériel, centralisé, corporel, et qui s’exerce ouvertement par la force, la police, la clôture.

Mais le rapport entretenu par les murs des États-nations avec la dissémination du pouvoir politique dans des corps en réseau et avec les appareils de sécurité de nos maisons, de nos voitures, de nos écoles et de nos aéroports, est le premier indice pour comprendre l’épidémie actuelle de construction de murs. Loin de constituer une défense contre l’invasion d’une autre puissance étatique, les murs du XXIe siècle articulent un complexe enchevêtrement de préoccupations économiques et sécuritaires, en relation avec des acteurs non étatiques et des mouvements massifs de population qui répondent aux guerres, aux persécutions ethniques, à la destruction et au désespoir économiques 3. Le danger que les murs sont censés arrêter, ce n’est pas seulement le candidat potentiel à l’attentat-suicide, mais l’immigration de masse, pas seulement la violence ouverte contre la nation, mais la dilution imaginée de l’identité nationale par le biais d’une nouvelle démographie raciale ou ethnicisée, pas seulement les entrées illégales, mais la pression insoutenable sur une économie nationale qui a cessé d’être nationale ou sur des États-providence qui abandonnent de plus en plus leurs fonctions sociales4. En tant que tels, les nouveaux murs défendent un dedans contre un dehors dans lequel ces termes ne sont plus fixés par l’identité de ou l’allégeance à l’État-nation, c’est-à -dire où l’altérité et la différence n’ont plus de lien avec la juridiction ni avec l’appartenance. Ils articulent une distinction dedans/dehors dans laquelle ce qui reste dehors, ce ne sont ni d’autres nations ni d’autres citoyens, et où les sujets, le pouvoir politique et la violence sont territorialement détachés, des deux côtés, des États et de la souveraineté.

Pour le dire autrement, les nouveaux murs répondent en partie à une absence permanente de loi qui touche les bordures des États en même temps qu’elle les traverse, à une contestation continue de la souveraineté de l’État-nation à laquelle il est remédié par une intensification de l’action policière et militaire (exception) et non par des mesures légales (règle). Au lieu d’émaner de la souveraineté de l’État, ces murs expriment donc le statut conceptuel a priori de la perte de celle-ci – son lien normal à l’autorité légale, à l’unité, à une juridiction établie. On observe aussi cet échec de la souveraineté dans la manière dont les nouveaux murs codifient les conflits auxquels ils répondent comme étant à la fois permanents et impossibles à remporter, ainsi que dans la militarisation permanente dont ils sont l’objet. Cet échec apparaît également dans le fait que plusieurs de ces murs ne font pas que délimiter, mais inventent les sociétés qu’ils dessinent – sociétés qui ne s’identifient pas toujours aux souverains en place ou aux États-nations établis comme tels. Le mur à la frontière sud des États-Unis ne les sépare pas seulement du Mexique, mais de tout l’hémisphère sud. Le mur israélien ne marque pas deux États, ni même un seul, pas plus qu’il n’est l’expression d’un pari cohérent qui serait effectué dans un sens ou dans l’autre ; tout comme les murs de l’Afrique du Sud à l’époque de l’Apartheid et depuis, ou les « lignes de paix » traversant Belfast et Derry, ne visent à diviser ou à unir ces villes ou l’Irlande. Ces murs sont plutôt des monuments à l’insécurité et à l’instabilité de la souveraineté ; ils s’efforcent de répondre à la condition qui, simultanément, les institutionnalise.

Ainsi, les nouveaux murs, loin d’être des signes de souveraineté, sont un symptôme de son érosion, et s’ils représentent un décisionnisme contingent qui excède le droit, il s’agit d’un décisionnisme local, dispersé, qui se détache de l’État, accentue la dissémination du pouvoir étatique et affaiblit encore le lien entre État et souveraineté. Ainsi, si les murs sont en partie des armes contre un ennemi permanent ou contre l’illégalité, à la fois dans les frontières des États-nations et en leur sein, s’ils comptent parmi les nouvelles technologies de pouvoir répondant aux limitations et même à la faillite de l’État de droit dans les États souverains, ils forment aussi une continuité par rapport aux pratiques extra-juridiques apparaissant partout. Cet extra-juridisme ne renvoie pas seulement à la construction de murs qui se substitueraient à la loi, mais également au brouillage des prérogatives de l’armée, de la police et des citoyens à l’oeuvre au pied de ces murs, brouillage qui défie à la fois le juridisme et le monopole de la violence en lesquels est ancrée la souveraineté de l’État.

On trouvera un exemple concret de ce brouillage dans la construction récente d’un morceau du mur frontalier dans une petite ville de l’Arizona, qui est l’oeuvre d’un groupe organisé d’autodéfense, les Minutemen, qui veut stopper l’immigration illégale à la frontière sud des États-Unis. À 100 km d’un point d’entrée sécurisé, dans une propriété privée de cette petite ville, les Minutemen ont entrepris de financer, de concevoir et de bâtir une barrière d’un kilomètre et demi, fait d’un maillage haut de cinq mètres que l’on ne peut ni escalader, ni couper avec une scie ou des tenailles ordinaires. Cet effort semble destiné à montrer comment travailler à un ministère de l’Intérieur (Home Security Department) jugé incompétent et inefficace ; à cet égard, il exprime un certain anti-étatisme ou du moins un certain mépris pour le poids bureaucratique et juridique qui caractérise l’État démocratique libéral. Les Minutemen ont pourtant également pour objectif de renforcer le pouvoir étatique, et l’État lui-même se fait volontiers le partenaire de ce groupe hors la loi : ainsi, au sommet de la clôture, le groupe d’autodéfense a installé des caméras pour filmer les entrants illégaux, caméras qui sont directement reliées aux bureaux de la police des frontières. (Renversant cette relation, le gouverneur du Texas a autorisé début 2007 un projet de 5 millions de dollars destiné à installer des caméras sur des parties du mur construit à la frontière entre le Texas et le Mexique, caméras reliées à un site Internet ouvert à tous, de sorte que « les internautes du monde entier peuvent surveiller la frontière et alerter les autorités s’ils surprennent des mouvements illégaux ».)

En plus de l’activité des groupes d’autodéfense venant compléter et même se combiner à celle de l’État le long de certains murs, le brouillage que nous avons évoqué a fait d’autres apparitions éloquentes sur le Web. On peut citer par exemple le site « usborderpatrol.com », dont le nom, le logo et la maquette ressemblent, au premier regard, au site officiel de la police des frontières. Il est en réalité géré par d’anonymes « supporters de la police des frontières des États-Unis », qui se disent mécontents de l’attention insuffisante portée par l’organisme aux relations publiques, à la mobilisation politique et à l’éducation, et jugent inefficaces les mesures et les technologies des autorités fédérales en matière de sécurisation des frontières 5. La personnification de l’autorité souveraine ne se limite d’ailleurs pas à la maquette et à la conception du site Web. On trouve sur « usborderpatrol.com », entre autres choses, un rappel exhaustif des pratiques et des devoirs de la police des frontières, sur un ton qui n’est pas sans rappeler un certain autoritarisme policier ; le site s’adresse à l’internaute sur ce ton mena çant et sournois propre au pouvoir qui n’a que mépris pour ses sujets, qui aime s’amuser avec eux, et dont le professionnalisme ou la conduite n’est soumis à aucun contrôle – un pouvoir parfaitement con çu pour faire barrière entre le Premier et le Tiers-Monde. Il est intéressant d’observer, toutefois, que si le texte du site s’adresse à un « tu » étranger qui cherche à entrer illégalement aux États-Unis, il est entièrement rédigé en anglais. Il ne semble donc pas aspirer à éduquer ou mettre en garde ce « tu », mais plutôt à exercer ce pouvoir sur les citoyens états-uniens qui pourraient douter de la validité ou de l’efficacité du pouvoir de la police des frontières, et à le faire sur un mode que cette dernière ne pourrait employer ni publiquement ni officiellement. C’est là un parfait exemple d’une nouvelle forme de décisionnisme politique ou d’extra-légalité apparue dans le sillage de la souveraineté étatique, d’une pratique d’autodéfense qui, tout en voulant suppléer au pouvoir défaillant de l’État dans la défense de la nation, détruit sans le vouloir son objectif.

Mise en scène et théâtralité

Si les nouveaux murs proscrivent parfois réellement les corps étrangers réputés dangereux pour ce qu’ils délimitent, ils constituent le plus souvent des gestes et des symboles politiques élaborés, des concessions à certains électorats, des signes de ce qui inquiète sans pouvoir être contenu ; ils sont aussi peu adaptés au projet de sécurité nationale que la fouille scrupuleuse et l’examen minutieux des bagages d’un couple de retraités dans un aéroport. J’en donnerai un exemple. À la frontière entre Tijuana et San Diego, le mur est fait de trois couches d’acier de cinq mètres de haut, ornés de capteurs et de caméras de vidéo surveillance, et contrôlés par des centaines de patrouilleurs en Jeeps et en hélicoptères. Une cinquantaine de kilomètres à l’est, le mur, abondamment troué, ne fait plus qu’une seule épaisseur. Le mur frontalier d’El Paso, au Texas, est du même ordre. Les fortifications ont pour effet d’obliger les candidats à l’immigration, temporaire ou permanente, à un périple plus cher et plus dangereux qu’auparavant, à travers les montagnes et le désert ; ce qui fait naître en retour une industrie de la contrebande plus sophistiquée et plus coûteuse, et augmente la probabilité que les entrants illégaux restent aux États-Unis de fa çon permanente pour ne plus se risquer à des traversées pluriannuelles. En outre, le mur entre les États-Unis et le Mexique, et la barrière entre l’Égypte et Gaza, ont suscité une prolifération des systèmes de tunnels de contrebande ; les éradiquer est presque aussi difficile que d’essayer d’éliminer toutes les taupes d’un pré.

Mais si les murs n’arrêtent pas l’immigration illégale, pourquoi les construire ? La plupart des experts s’accordent à dire que les murs sont « moins une question de dissuasion que de gestion de l’image de la frontière[…].Policer la frontière est une performance rituelle. Quand les échecs de la dissuasion provoquent une crise de la performance, lesperformerssauvent la face en promettant un spectacle encore plus spectaculaire6. » Prenons l’exemple de l’ « opération Gatekeeper », nom donné à la partie du mur construite au début des années 1990 en Californie, au sud de San Diego. Selon Mike Davis, elle a été lancée par l’administration Clinton à l’initiative d’un sénateur démocrate de cet État en vue d’empêcher les conservateurs de s’approprier la question de la frontière. La militarisation de la frontière a été con çue pour montrer que les démocrates n’étaient pas des « mous » en matière d’immigration illégale, et le sénateur de Californie a fréquemment utilisé le mur dans ses conférences de presse. Le triplement du mur sous l’administration Bush a été décidé par un député conservateur du même État pour montrer qu’il avait une position encore plus ferme sur l’immigration7. La même course à qui soutiendra un mur encore plus infranchissable a animé les dernières élections aux États-Unis. Tous les politiciens soutiennent publiquement le mur ; très peu croient en son efficacité.

Les murs ne fournissent pas seulement aux politiciens et aux partis un décor spectaculaire pour faire face au bourbier de l’immigration et des politiques d’amnistie (permettant aussi de cultiver des électorats racialisés de part et d’autre de l’enjeu controversé de l’immigration) ; ils ressuscitent aussi l’image d’un État capable d’assumer le pouvoir de protection et d’autodétermination menacé par les technologies terroristes d’un côté et le capitalisme néolibéral de l’autre. Ce sont des figures de cette protection et de cette autodétermination, et, plus généralement, des symboles de la résolution et de la capacité à agir que l’on identifie généralement à l’autonomie politique issue de la souveraineté. Que cette figure soit une illusion n’enlève rien au rôle important qui est le sien : fournir un baume à des problèmes politiques qui n’ont pas de solution simple. Les murs seront ainsi politiquement d’autant plus démonstratifs qu’ils seront relativement inefficaces. L’économiste indien Jagdish Bhagwati écrit à ce propos : « Si la décision de l’ancien Premier Ministre Indira Gandhi de construire une clôture le long de l’immense frontière entre l’Inde et le Bangladesh s’est avérée inefficace[…],ce n’en fut pas moins une très bonne mesure. Car, même si l’on ne pouvait pas réellement fermer la frontière, laisser penser que l’on ne faisait rien aurait été politiquement explosif[…].Et la construction de la clôture était le moyen le moins périlleux de ne rien faire tout en ayant l’air de faire quelque chose8. »

Il est important d’observer, cependant, que de telles performances ne constituent pas une simple réponse à la xénophobie ou au racisme ambiants, ou une simple exploitation de ceux-ci ; elles ont aussi pour effet, devant de nombreux problèmes politiques et économiques insolubles qui suscitent eux-mêmes des impératifs contradictoires relativement aux frontières, de les produire. En plus de mettre en scène la force et l’intégrité souveraine, les murs fabriquent ainsi, « performativement », une nationalité xénophobe et une souveraineté imaginée. Pour comprendre plus précisément comment opère cette performance, je voudrais examiner le réseau économico-sécuritaire au sein duquel les murs sont mis en scène et auquel ils contribuent.

Le noeud économico-sécuritaire

La croyance traditionnelle en matière de mondialisation néolibérale dit que celle-ci produit des impératifs économiques et sécuritaires contraires : l’économie pousse à l’élimination des barrières, la sécurité à leur renforcement. Aussi, l’effacement des distinctions entre les peuples, les cultures, les États, les monnaies, etc., suscité par l’économie, se voit-il contrarié par une pression sécuritaire en faveur des frontières et de la fermeture. Mais l’aspect mobile, poreux et régulateur des nouveaux murs suggère une réalité plus complexe. En premier lieu, les préoccupations de sécurité que véhicule le récit conventionnel sont souvent les effets de l’économie néolibérale. Ensuite, les préoccupations sécuritaires et économiques ont des impératifs contraires en matière de frontières et de barrières. Enfin, les performances de certaines fonctions économiques et sécuritaires s’alimentent et s’instrumentalisent mutuellement.

Les effets violents de la mondialisation économique et les dilemmes qu’ils produisent concernant la question des frontières sont bien connus : habitants d’Amérique centrale si désespérément pauvres qu’ils sont prêts à risquer leur vie et à ne plus jamais revoir leurs familles pour devenir des journaliers illégaux aux États-Unis, Bangladeshi fuyant vers les bidonvilles de Calcutta à la recherche de jours meilleurs, Nord-Africains traversant l’Égypte pour devenir des travailleurs illégaux en Israà«l, dans une culture qui leur est ouvertement hostile. Aujourd’hui, les relocalisations éclairs des lieux de production, la chute et la hausse rapide des monnaies et des prix, et autres vicissitudes économiques, produisent ce que Hannah Arendt qualifiait il y a cinquante ans de peuples (sans États) réduits à une « vie nue » (bare life), si politiquement disqualifiés et privés d’attaches, si peu imprégnés de ce qui fait notre humanité que les nouveaux murs apparaissent comme une sorte de cage opposée à leur invasion quasi animale 9. Et si les discours humanistes, et notamment démocratiques, selon lesquels l’expression, la reconnaissance, la loi et la liberté sont des marqueurs de ce qui définit l’humanité, gardent encore une certaine pertinence, ces barricades silencieuses dénient ces capacités à la fois aux êtres qu’elles visent à contenir et aux pouvoirs qu’elles représentent, ignorant tacitement l’humanisme universel que ne cesse de promulguer le discours moral, soi-disant mondial, de la démocratie et des droits de l’homme.

Mais si les murs répondent à certains effets violents de la mondialisation néolibérale, ils répètent parfois crûment son schéma régulateur idéal : gouverner les flux de travailleurs et de marchandises tout en autorisant sans restriction les flux de capitaux. Même les murs les plus physiquement mena çants régulent plutôt qu’ils n’empêchent toute immigration illégale ou légale ; on le voit dans l’énorme variation, selon les phases d’expansion et de contraction de l’économie, du nombre d’immigrés mexicains sans papiers aux États-Unis et du nombre d’actions menées contre leurs employeurs. En phase de récession, les sanctions tombent par dizaines de milliers ; en période de boom, elles se réduisent presque à rien et sont remplacées par quelques opérations frappantes à fins publicitaires. De même, les Israéliens, en particulier dans les colonies, mais également dans le reste du territoire, ne cessent d’employer des travailleurs palestiniens illégaux et des travailleurs de Cisjordanie ayant un permis de travail, entretenant ainsi un flux dont dépend l’économie et que décrient les politiques. En bref, les murs aident à produire la liminalité entre le droit et le non-droit qu’exige la flexibilité de la production. Ils facilitent la formation d’une force de travail mondiale qui n’est ni organisée ni protégée, et accroissent le nombre de sujets qui ne sont pas des citoyens et dont on peut à loisir user et disposer.

Mais si les préoccupations économiques et sécuritaires nationales nécessitent à la fois des barrières poreuses et une régulation des flux pouvant les traverser, ces deux ensembles de préoccupations s’interpénètrent en tant que discours de légitimation dans la production et la promotion des murs. Ainsi, même si le mur entre les États-Unis et le Mexique semble avoir pour cible la main-d’oeuvre alléchée par les niveaux de salaire nord-américains et dont a besoin l’économie nord-américaine, les politiques et les groupes citoyens en font souvent la promotion sur fond de sécurité nationale. S’agissant de ce mur, l’un de ces groupes a adopté le slogan : « Les terroristes adorent ouvrir les frontières. Souvenez-vous du 11 Septembre. » Et le site WeNeedAFence.com écrit : « En plus des centaines de milliers d’immigrés illégaux d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud, il y a plusieurs centaines, peut-être des milliers[…]d’étrangers illégaux venus de pays finan çant le terrorisme ou abritant des terroristes qui entrent chaque année aux États-Unis par notre frontière avec le Mexique[…].Ce type de barrière[en Israà«l]a réduit de 95 % les attaques terroristes. » WeNeedAFence.com symbolise la mobilisation des peurs et des préoccupations sécuritaires au nom de peurs et de préoccupations économiques et démographiques. Mais le processus fait aussi apparaître des opérations racistes et de xénophobes, opérations que les murs eux-mêmes mobilisent en mélangeant les deux ordres de préoccupation. Voici l’un des poèmes qui a été publié sur ce site :

« Une frontière ouverte », par Scott Rohter Prends des briques et bâtis un mur Fais le solide, grand et fort. Étends-le du golfe à la mer Pour que nous soyons plus en sécurité chez nous. Fais-le large, d’un bord à l’autre, Que terroristes et contrebandiers ne puissent le franchir ; Fais-le épais, préserve-le des brèches Par où passe la drogue qui ruine nos âmes. Fais barrière au trafic de drogue. Protège-nous des attaques terroristes. Et prions pour qu’il passe l’épreuve du temps Et garde ce pays, le mien, sain et sauf.Réfléchis un peu : c’est ta mission De laisser dehors ceux qui violent et volent ; Tu ne peux te dérober à cette grande cause Quand nous sommes si nombreux à avoir perdu fille et fils. Tu demandes à nos enfants de servir et de se battre ; Ils font confiance à leurs chefs pour faire ce qui est bien. Et ce qui est bien, c’est ça – c’est facile à comprendre, C’est aussi simple qu’un, deux, trois :Si tu veux nous protéger dans la guerre contre la terreur Une frontière ouverte est une fatale erreur.

Il est facile de se moquer de l’ignorance réactionnaire de Rohter, qui mêle dans la même chaîne métonymique le terrorisme, la contrebande, la drogue, le viol, le vol et l’immigration illégale, d’un côté, et la solidité, la force, la grandeur, la foi chrétienne et les enfants justement sacrifiés dans les « guerres pour la liberté », de l’autre. Mais cette métonymie fait également la critique des projets nationalistes et postnationalistes contemporains qui vont des conquêtes militaires états-uniennes depuis le 11 Septembre à l’occupation israélienne de la Palestine, en passant par une Union européenne fermée sur elle-même. Ses oppositions diamétrales et tranchées nous voilent la fusion et la confusion, sur le lieu même des murs, du dedans et du dehors, de l’armée et de la police, du civil et du soldat, du travailleur et de l’insurgé armé, ainsi que les paradoxes de la démocratie murée dont elles sont l’expression. Comme, en Afrique du Sud, les vieux bantoustans qui, physiquement et ontologiquement, séparaient les Blancs de la main-d’oeuvre africaine dont dépendait leur existence, les nouveaux murs organisent cette dépendance tout en exprimant idéologiquement une séparation. Ils inversent visuellement le besoin et la dépendance en ressuscitant les mythes fondateurs de la pureté et de l’autonomie nationales.

Mike Davis observe que les nouveaux murs s’apparentent à des barrages dans la mesure où ils sont construits pour réguler plutôt que pour bloquer des flux 10. Mais la pertinence de la comparaison vaut pour une autre raison : les murs sont les signifiants visuels du pouvoir humain et de la capacité étatique ; en tant que tels, ils ne font pas que récupérer une distinction effacée entre nous et eux, le dedans et le dehors, le droit et le non-droit, mais nous détournent de la réalité de l’interdépendance mondiale au moyen d’images d’autosuffisance et d’autonomie ; ils dissimulent surtout la défaillance de la souveraineté de l’État-nation en en donnant une image de puissance et de rectitude. Les murs empruntent à cet égard une dimension de la souveraineté que Hobbes qualifiait de terrifiante (overawing) et qu’il comparait au pouvoir de Dieu, car ils permettent l’infiltration qu’ils prétendent interdire, et prennent le plus souvent toute leur signification comme régulateurs post-étatiques des flux mondiaux de personnes et de marchandises. Si, substituant la crainte à l’efficacité, l’image à l’obstacle, la force au droit, ils mettent en scène le pouvoir souverain sous sa forme la plus théologique, cela nous rappelle que la souveraineté étatique affaiblie d’aujourd’hui a libéré les pouvoirs jumeaux qu’elle était à l’origine con çue pour endiguer : l’économie politique et la religion. Cela nous rappelle aussi la sensibilité contemporaine de la politique et de ses sujets aux motifs théologiques, une sensibilité qui s’inscrit sur les nouveaux murs eux-mêmes comme visage théologique de la souveraineté. Aussi n’est-ce pas un hasard si le poème de Rohter se présente comme une prière adressée à l’État.

(Traduit par Christophe Jaquet. )

Ce texte est une version revue amendée d’une conférence donnée par Wendy Brown le 16 novembre 2008 à l’École normale supérieure intitulée « Porous Sovereignty, Walled Democracy ». Une autre version, accompagnée d’autres textes, paraîtra à l’automne 2009 aux Prairies ordinaires.

Wendy Brown

Wendy Brown Wendy Brown est professeur de science politique à l’université de Californie (Berkeley), où elle est également rattachée aux programmes doctoraux de « Théorie critique » et « Femmes, genre et sexualité ». Elle a publié de nombreux ouvrages, parmi lesquels Regulating Aversion ; Edgework ; Left Legalism/Left Critique ; Politics Out of History ; States of Injury et Manhood and Politics. Elle travaille actuellement, entre autres, sur la relation entre la critique de la religion chez Marx et sa critique du capitalisme.