Souveraineté poreuse, démocratie murée

Par Mis en ligne le 17 janvier 2010

A quoi peuvent bien servir, se demande Wendy Brown, les murs que l’on érige par­tout sur la pla­nète, aux fron­tières comme à l’intérieur des États, une fois reconnu qu’ils n’arrêtent pas les flux migra­toires et les « indé­si­rables » qu’ils pré­tendent refou­ler ?

La mon­dia­li­sa­tion ali­mente des ten­sions fon­da­men­tales entre l’ouverture et la fer­me­ture, la fusion et la par­ti­tion, l’effacement et la réins­crip­tion des ten­sions qui se maté­ria­lisent, d’un côté, à tra­vers des fron­tières de plus en plus libé­ra­li­sées et, de l’autre, par la consé­cra­tion de fonds, d’énergies et de tech­no­lo­gies sans pré­cé­dent à leur conso­li­da­tion. La mon­dia­li­sa­tion recèle éga­le­ment toute une série de ten­sions, qui sont inter­con­nec­tées : entre réseaux mon­diaux et natio­na­lismes locaux, pou­voir vir­tuel et pou­voir phy­sique, appro­pria­tion privée et source libre, ter­ri­to­ria­li­sa­tion et déter­ri­to­ria­li­sa­tion.

Les nou­veaux murs qui sillonnent le globe sont l’un des lieux où ces ten­sions se cris­tal­lisent ; leur construc­tion fré­né­tique était déjà com­men­cée alors même qu’était célé­bré, dans le monde entier, l’effondrement des vieilles for­te­resses de la guerre froide et de l’Afrique du Sud de l’Apartheid. Parmi les plus connus, le mur colos­sal que les États-Unis édi­fient sur leur fron­tière sud (s’il est jamais achevé, il sera le plus long de l’histoire mon­diale) et le mur israé­lien qui ser­pente à tra­vers la Cisjordanie. Les deux pro­jets ont en commun un recours à la tech­no­lo­gie et à la sous-trai­tance, et se réfèrent l’un à l’autre pour ce qui est de leur légi­ti­mi­té1. Mais il y en a bien d’autres. L’Afrique du Sud de l’après-Apartheid offre ainsi au regard un laby­rinthe com­plexe de murs et de postes de contrôle, et main­tient une bar­rière de sécu­rité élec­tri­fiée contro­ver­sée à sa fron­tière avec le Zimbabwe. L’Arabie saou­dite vient de ter­mi­ner la construc­tion d’une struc­ture de béton de trois mètres de haut le long de sa fron­tière avec le Yémen (qui pour­rait être suivie, disent les Saoudiens, de l’édification d’un mur tout autour de leur pays), et des murs encore plus longs, quoique plus gros­siers, ont été dres­sés en Inde, à la fron­tière du Pakistan et du Bangladesh. En 1999, dans un contexte de conflit ter­ri­to­rial, mais offi­ciel­le­ment au nom de la lutte contre le « ter­ro­risme isla­mique », l’Ouzbékistan s’est bar­ri­cadé contre le Kirghizistan. En 2003, le Botswana a com­mencé la construc­tion d’une clô­ture élec­trique sur sa fron­tière avec le Zimbabwe, soi-disant pour stop­per la pro­pa­ga­tion de l’épidémie de fièvre aph­teuse qui tou­chait le bétail : elle vise en réa­lité à arrê­ter les habi­tants du Zimbabwe. Brunei s’emmure pour se pro­té­ger des immi­grés et des contre­ban­diers venant de Limbang. Il y a enfin les murs à l’intérieur des murs : aux États-Unis, des com­mu­nau­tés fer­mées sont appa­rues un peu par­tout, prin­ci­pa­le­ment dans le Sud-Ouest, près du mur avec le Mexique. Des murs s’élèvent autour des colo­nies israé­liennes de Cisjordanie proches du « mur de sécu­rité », comme autour du contro­versé musée de la Tolérance à Jérusalem, niché contre les murs anciens ou nou­veaux qui par­ti­tionnent la ville. L’Union euro­péenne finance des murs à triple épais­seur autour des enclaves espa­gnoles au Maroc, et le Maroc lui-même a construit un « talus » des­tiné à sécu­ri­ser les res­sources dis­pu­tées du Sahara occi­den­tal. À Padoue, en Italie, afin de pré­ve­nir ce que le maire socia­liste appelle des « situa­tions à la fran çaise », on a récem­ment construit le mur de la via Anelli, qui sépare les quar­tiers de la classe moyenne du « ghetto afri­cain » où vivent la plu­part des nou­veaux immi­grés. Il y a enfin le fameux mur entre l’Égypte et Gaza, que des mil­liers d’habitants de Gaza ont fran­chi pen­dant une semaine l’an passé pour se pro­cu­rer de la nour­ri­ture, du car­bu­rant et autres pro­duits de pre­mière néces­sité.

Ce récent essor de la construc­tion de murs s’ajoute à ceux qui demeurent après les conflits du siècle der­nier : les innom­brables murs construits par les Britanniques autour des­dites « lignes de paix » en Irlande du Nord, la bar­rière par­ta­geant la Corée au niveau du trente-hui­tième paral­lèle et la bar­rière de sépa­ra­tion qui divise encore l’île de Chypre en zone turque et zone grecque le long de la « ligne verte » de 1974. D’autres murs, encore, sont en pla­ni­fi­ca­tion : non­obs­tant l’enterrement, l’an der­nier, du projet de mur autour de Bagdad, l’armée états-unienne espère encore murer le ter­ri­toire marqué, dans cette ville, par la ligne verte, et a pour le moment érigé des bar­rières tem­po­raires mais éla­bo­rées, bar­rières de l’intérieur des­quelles les cor­res­pon­dants des médias occi­den­taux pro­jettent le fan­tasme d’un Irak sûr et vivable. Israà«l espère rem­pla­cer la vieille clô­ture qui fait office de fron­tière avec l’Égypte dans le désert du Sinaï par une bar­rière de sécu­rité, la Thaïlande pro­jette de construire un mur de béton le long de sa fron­tière avec la Malaisie, les Émirats arabes unis envi­sagent un mur pour leur fron­tière avec Oman, le Koweït en veut un dans la zone démi­li­ta­ri­sée joux­tant la fron­tière ira­kienne, et le Pakistan sou­haite murer sa fron­tière avec l’Afghanistan. Aux États-Unis, enfin, plu­sieurs pro­po­si­tions sérieuses ont été évo­quées pour, après l’achèvement du mur à la fron­tière mexi­caine, en construire un autre le long du Canada.

Des murs par­tout

Si la dis­sua­sion dont ces murs sont le sup­port n’a pas tou­jours la même cible (les pauvres, les tra­vailleurs, les deman­deurs d’asile, la drogue, les armes, la contre­bande de toutes sortes, les enfants kid­nap­pés ou esclaves, le ter­ro­risme, le mélange eth­nique ou reli­gieux, la paix ou quelque pos­si­bi­lité d’un autre avenir poli­tique), il y a assu­ré­ment des dimen­sions com­munes qui arti­culent leur pro­li­fé­ra­tion à ce moment de l’histoire du monde. Nous com­men­ce­rons par sou­le­ver trois para­doxes. 1) Tous les États-nations, riches ou pauvres, y com­pris ceux qui, à l’intérieur d’un large spectre poli­tique (néo­li­bé­raux, citoyens du monde, huma­ni­taires, mili­tants de gauche), pré­voient un monde sans fron­tières, affichent une pas­sion pour l’édification de murs ; 2) malgré le triomphe mani­feste, à partir de 1989, de la démo­cra­tie comme forme poli­tique uni­ver­selle, nous voyons se mul­ti­plier non seule­ment les bar­ri­cades, mais aussi les cor­ri­dors ayant pour but la ségré­ga­tion entre, d’un côté, le trafic com­mer­cial haut de gamme et les voya­geurs ordi­naires et, de l’autre, toutes les per­sonnes essayant d’entrer consi­dé­rées comme sus­pectes du fait de leur ori­gine ou de leur appa­rence ; 3) à une époque dis­po­sant de capa­ci­tés de des­truc­tion sans pré­cé­dent dans l’histoire, de par leur puis­sance com­bi­née, leur minia­tu­ri­sa­tion et leur mobi­lité (des corps char­gés d’explosifs aux toxines bio­chi­miques quasi invi­sibles), on répond à ces puis­sances incor­po­relles, de fa çon quelque peu per­verse, par la maté­ria­lité de simples murs. Apparaissent ainsi simul­ta­né­ment la fer­me­ture et l’ouverture ; l’universalisation, l’exclusion et la stra­ti­fi­ca­tion ; un pou­voir vir­tuel de réseau et de gros­sières bar­rières phy­siques.

La sou­ve­rai­neté est le prisme à tra­vers lequel je me pro­pose d’examiner ces para­doxes et l’actuelle pro­li­fé­ra­tion mon­diale des murs bâtis par les États-nations. Contre-intui­ti­ve­ment, peut-être, les murs répondent lar­ge­ment à la déso­li­da­ri­sa­tion, post­west­pha­lienne, de l’État et de la sou­ve­rai­ne­té2. Pour bros­ser, à partir des théo­ri­ciens clas­siques de la sou­ve­rai­neté moderne (parmi les­quels Bodin, Hobbes et Schmitt), un por­trait com­po­site de la sou­ve­rai­neté, il me semble que ses traits fon­da­men­taux sont la supré­ma­tie (il n’est pas de pou­voir supé­rieur), la per­pé­tuité dans le temps (la sou­ve­rai­neté n’a pas de limites tem­po­relles), le déci­sion­nisme (elle n’est pas limi­tée par la loi), la com­plé­tude (il n’existe pas de sou­ve­rai­neté par­tielle), la non-trans­fé­ra­bi­lité (la sou­ve­rai­neté ne peut être donnée sans s’annuler elle-même) et la juri­dic­tion spa­tiale (ter­ri­to­ria­lité). Si la sou­ve­rai­neté de l’État-nation, dans son aspi­ra­tion à ces qua­li­tés, a tou­jours eu un aspect fictif, elle a été puis­sante et a péné­tré l’ensemble des rela­tions internes et externes de l’État-nation depuis sa consé­cra­tion par le traité de Westphalie en 1648. Au cours des cin­quante der­nières années, cepen­dant, le mono­pole éta­tique de ces attri­buts com­bi­nés s’est vu sérieu­se­ment com­pro­mis par les flux trans­na­tio­naux crois­sants de capi­taux, de per­sonnes, d’idées, de res­sources, de biens, de vio­lences, et de loyau­tés poli­tiques et reli­gieuses. Ces flux, en même temps qu’ils tra­versent les fron­tières, se cris­tal­lisent à l’intérieur sous forme de pou­voirs, com­pro­met­tant ainsi la sou­ve­rai­neté sur ses marges et en son coeur. La sou­ve­rai­neté de l’État-nation a bien sûr été érodée par la ratio­na­lité néo­li­bé­rale, qui ne recon­naît aucune sou­ve­rai­neté sinon celle des déci­deurs des entre­prises (petites et grandes) et qui a rem­placé les prin­cipes poli­tiques et juri­diques démo­cra­tiques tels que l’inclusion uni­ver­selle, l’égalité, la liberté et l’état de droit par les cri­tères du marché ; mais elle a aussi été enta­mée par un quart de siècle d’affirmations inter­na­tio­nales du droit, des droits et de l’autorité, qui défient par­fois ouver­te­ment la sou­ve­rai­neté éta­tique, quand ils ne s’y sub­sti­tuent pas.

Or l’effet de ces évo­lu­tions com­bi­nées n’a pas été d’éliminer la sou­ve­rai­neté de la carte poli­tique ou de nous faire entrer dans une ère post-sou­ve­raine. Bien plutôt, à mesure que s’effa çait la sou­ve­rai­neté éta­tique, plu­sieurs carac­té­ris­tiques de la sou­ve­rai­neté (mais pas sa forme théo­lo­gique) sont appa­rues dans deux domaines du pou­voir qui, sans qu’il s’agisse d’une coïn­ci­dence, sont ces mêmes pou­voirs que la paix de Westphalie fit naître pour conte­nir et subor­don­ner le capi­tal et la vio­lence légi­ti­mée par la reli­gion. Ainsi, à l’encontre de la thèse de Hardt et de Negri selon laquelle la sou­ve­rai­neté de l’État-nation s’est chan­gée en Empire mon­dial, et à l’encontre éga­le­ment de celle d’Agamben selon laquelle la sou­ve­rai­neté s’est méta­mor­pho­sée en une pro­duc­tion et un sacri­fice de vie humaine à l’échelle glo­bale (la guerre civile mon­diale), je pense que les traits fon­da­men­taux de la sou­ve­rai­neté sont passés de l’État-nation à la domi­na­tion durable du capi­tal, d’un côté, et à la vio­lence poli­tique approu­vée par Dieu, de l’autre – qu’elle soit chré­tienne, juive ou musul­mane. Ni le capi­tal, ni la vio­lence approu­vée par Dieu n’obéissent à un autre pou­voir que le leur ; l’un et l’autre sont indif­fé­rents au droit natio­nal et inter­na­tio­nal, quand ils ne l’instrumentalisent pas à des fins tac­tiques ; l’un et l’autre se moquent des normes juri­diques ; l’un et l’autre récu­pèrent les pro­messes de la sou­ve­rai­neté : e plu­ri­bus unum.

Mais que peut bien signi­fier cette idée quant aux nou­veaux murs, et com­ment peut-elle être éten­due pour pou­voir les penser ? J’avancerai ici plu­sieurs thèses.

1) Les murs d’aujourd’hui sont moins, comme cer­tains le sug­gèrent, une expres­sion résur­gente de la sou­ve­rai­neté de l’État-nation dans la moder­nité tar­dive que des images de son échec. Ou du moins, dans la mesure où ils sont des emblèmes hyper­bo­liques de la sou­ve­rai­neté éta­tique, ils ne font que révé­ler, comme toute hyper­bole, un doute, une vul­né­ra­bi­lité, une fra­gi­lité, une insta­bi­lité qui est au coeur de ce qu’ils cherchent à expri­mer – qua­li­tés qui sont elles-mêmes contraires à la sou­ve­rai­neté et en consti­tuent donc, au sens propre, la défaite.

2) En dépit leur maté­ria­lité frap­pante et leur aspect inflexible, les nou­veaux murs, à bien des égards, fonc­tionnent de fa çon théâ­trale, en pro­je­tant un pou­voir et une effi­ca­cité qu’ils n’exercent pas réel­le­ment. Prendre le mur à la lettre, comme une pure inter­dic­tion, occulte le fait qu’il pro­duit, en réac­tion à son éro­sion même, une imago de la puis­sance éta­tique et qu’il consacre la vio­la­tion et la cor­rup­tion des fron­tières qu’il vise à for­ti­fier. C’est ainsi passer à côté du fait qu’il met en scène une image (fausse) de pro­tec­tion sou­ve­raine pour ceux vivant d’un côté du mur et d’agression sou­ve­raine pour ceux vivant de l’autre côté : pou­voirs en effet for­te­ment limi­tés par les tech­no­lo­gies modernes d’infiltration et par la dépen­dance des « éco­no­mies natio­nales » à l’essentiel de ce que ces murs visent à conte­nir, en par­ti­cu­lier la main-d’oeuvre bon marché. On cache ainsi, en un mot, tout ce que ces nou­veaux murs empruntent au Magicien d’Oz, c’est-à -dire la manière dont ils font écho aux niveaux (codés) de menace à la sécu­rité natio­nale, les­quels mettent en scène, eux, une cer­taine image du ren­sei­gne­ment et du contrôle d’État face à l’adversité.

3) Les nou­veaux murs éta­tiques, plutôt que d’être des ité­ra­tions de la sou­ve­rai­neté de l’État-nation, appar­tiennent à un pay­sage chao­tique et mon­dial de flux et de bar­rières figu­rant au sein même des États, entou­rant des constel­la­tions post­na­tio­nales et sépa­rant les par­ties pauvres et riches du globe (le Premier et le Tiers-Monde). Dans son ensemble, ce pay­sage de flux et de bar­rières indique l’impossibilité de gou­ver­ner par le droit et la poli­tique nombre des pou­voirs engen­drés par la mon­dia­li­sa­tion ; il témoigne du recours au blocus et à la police qui vient pal­lier cette ingou­ver­na­bi­lité. Dans la mesure où les nou­veaux murs, aux fron­tières des États-nations, s’articulent à d’autres bar­rières et à d’autres formes de sur­veillance, pri­vées et publiques, ils indiquent qu’une dis­tinc­tion s’est effon­drée entre poli­tique inté­rieure et poli­tique exté­rieure, ainsi qu’entre la police et l’armée. Cet effon­dre­ment pour­rait sug­gé­rer à son tour que la dis­tinc­tion entre le dedans et le dehors de la nation elle-même, et pas seule­ment entre les cri­mi­nels à l’intérieur et les enne­mis à l’extérieur, est de plus en plus floue. Ce brouillage est par­fai­te­ment sym­bo­lisé par la ten­dance crois­sante, aux États-Unis et ailleurs, à cri­mi­na­li­ser et empri­son­ner les tra­vailleurs sans papiers plutôt qu’à les dépor­ter. Ainsi, l’ironie de l’emmurement moderne, c’est que la struc­ture choi­sie pour mar­quer et ren­for­cer la dis­tinc­tion entre le dedans et le dehors (la fron­tière entre « nous » et « eux », entre l’ami et l’ennemi) appa­raît pré­ci­sé­ment comme son contraire, lorsqu’on com­prend qu’elle relève d’un ensemble com­plexe de lignes qui érodent la dis­tinc­tion entre l’État et le citoyen, la police et l’armée, le sujet et la patrie, la loi et l’absence de loi.

Ces thèses, que je déve­loppe un peu plus loin, ne reposent pas sur les effets sou­vent dévas­ta­teurs des nou­veaux murs sur les com­mu­nau­tés, les exis­tences ou les envi­ron­ne­ments qu’ils tra­versent – effets qui com­prennent la perte de vies, de parents, de ver­gers, de reve­nus, d’espoirs et d’avenirs poli­tiques, la divi­sion des com­mu­nau­tés et la des­truc­tion des éco­sys­tèmes. Reconnaître ces effets est certes d’une grande impor­tance ; mais cela ne suffit pas pour com­prendre la rela­tion entre ces murs et l’effondrement de la sou­ve­rai­neté éta­tique. Je ne prends pas ici posi­tion pour ou contre les murs, et ne pro­pose aucune poli­tique de fron­tière ; mon ana­lyse aspire plutôt à révé­ler, à tra­vers le phé­no­mène de l’emmurement de l’État-nation, cer­tains aspects pro­blé­ma­tiques et épi­neux de la situa­tion dans laquelle se trouve aujourd’hui le pou­voir poli­tique.

L’échec sou­ve­rain

Comme je l’ai déjà avancé, ce qu’il y a de frap­pant, à pre­mière vue, dans la pro­li­fé­ra­tion des murs à l’aube du XXIe siècle, c’est leur empreinte selon toute appa­rence phy­sique, durable, pré-moderne, dans le contexte d’un monde moderne tardif où le pou­voir est de plus en plus en réseau, vir­tuel, micro­phy­sique et même liquide, et où les per­sonnes sont de plus en plus reliées entre elles, sinon hybri­dées. Si habi­tués que nous soyons aux files d’attente et aux postes de contrôle qui émaillent la vie quo­ti­dienne (à l’entrée des musées, des concerts, des évé­ne­ments spor­tifs, devant les écoles, dans les aéro­ports), il y a un carac­tère fran­che­ment archaïque dans la construc­tion lente et mani­feste de murs faits de béton, de briques, de fer, d’acier, de bar­be­lés ou même de mailles syn­thé­tiques. Comparés aux traits éva­nes­cents, chan­geants et super­fi­ciels de la poli­tique et de la culture de notre moder­nité, les murs paraissent solides et per­ma­nents, et semblent inca­pables de ruse et de dis­si­mu­la­tion. Et si l’on côtoie chaque jour des cen­taines de murs vir­tuels (pare-feu et filtres anti-spams de nos ordi­na­teurs, sys­tèmes d’alarme et de ver­rouillage auto­ma­tiques de nos voi­tures, de nos mai­sons, de nos bureaux, mots de passe omni­pré­sents), le spec­tacle de ces bar­rières phy­siques reste sin­gu­lier. Leur maté­ria­lité les appa­rente à un ves­tige d’un autre temps, celui des rois et des for­te­resses, des douves et des milices, des Guelfes et des Gibelins – loin de l’époque des bombes intel­li­gentes, des bou­cliers anti­mis­siles, des écrans digi­taux, où les per­sonnes et les risques sont lit­té­ra­le­ment si mou­vants et si radi­ca­le­ment métis­sés qu’une bar­rière ter­restre phy­sique ne peut pas plus les conte­nir que la pol­lu­tion de l’air ou une épi­dé­mie de grippe.

Par ailleurs, la théo­rie cri­tique contem­po­raine nous a sen­si­bi­li­sés à des modes de pou­voir qui sont radi­ca­le­ment étran­gers soit à la sym­bo­lique soit à la pro­phy­lac­tique des murs. Nous avons appris, en par­ti­cu­lier des Fran çais, à garder un oeil sur l’opération dis­cur­sive du pou­voir, sur son habi­tus non cen­tra­lisé, sur son halo intan­gible. Nous sommes sen­sibles au carac­tère dis­ci­pli­naire du pou­voir moderne, à son réseau, à ses mou­ve­ments rhi­zo­miques, irri­gants ou cir­cu­laires, à ses qua­li­tés de légè­reté et d’évanescence, alors même qu’il orchestre des effets de domi­na­tion sans pré­cé­dent. Les murs semblent au contraire s’enraciner dans un mode de pou­voir sou­ve­rain, spa­tia­le­ment limité et ter­ri­to­rial, un pou­voir à la fois maté­riel, cen­tra­lisé, cor­po­rel, et qui s’exerce ouver­te­ment par la force, la police, la clô­ture.

Mais le rap­port entre­tenu par les murs des États-nations avec la dis­sé­mi­na­tion du pou­voir poli­tique dans des corps en réseau et avec les appa­reils de sécu­rité de nos mai­sons, de nos voi­tures, de nos écoles et de nos aéro­ports, est le pre­mier indice pour com­prendre l’épidémie actuelle de construc­tion de murs. Loin de consti­tuer une défense contre l’invasion d’une autre puis­sance éta­tique, les murs du XXIe siècle arti­culent un com­plexe enche­vê­tre­ment de pré­oc­cu­pa­tions éco­no­miques et sécu­ri­taires, en rela­tion avec des acteurs non éta­tiques et des mou­ve­ments mas­sifs de popu­la­tion qui répondent aux guerres, aux per­sé­cu­tions eth­niques, à la des­truc­tion et au déses­poir éco­no­miques 3. Le danger que les murs sont censés arrê­ter, ce n’est pas seule­ment le can­di­dat poten­tiel à l’attentat-suicide, mais l’immigration de masse, pas seule­ment la vio­lence ouverte contre la nation, mais la dilu­tion ima­gi­née de l’identité natio­nale par le biais d’une nou­velle démo­gra­phie raciale ou eth­ni­ci­sée, pas seule­ment les entrées illé­gales, mais la pres­sion insou­te­nable sur une éco­no­mie natio­nale qui a cessé d’être natio­nale ou sur des États-pro­vi­dence qui aban­donnent de plus en plus leurs fonc­tions socia­les4. En tant que tels, les nou­veaux murs défendent un dedans contre un dehors dans lequel ces termes ne sont plus fixés par l’identité de ou l’allégeance à l’État-nation, c’est-à -dire où l’altérité et la dif­fé­rence n’ont plus de lien avec la juri­dic­tion ni avec l’appartenance. Ils arti­culent une dis­tinc­tion dedans/​dehors dans laquelle ce qui reste dehors, ce ne sont ni d’autres nations ni d’autres citoyens, et où les sujets, le pou­voir poli­tique et la vio­lence sont ter­ri­to­ria­le­ment déta­chés, des deux côtés, des États et de la sou­ve­rai­neté.

Pour le dire autre­ment, les nou­veaux murs répondent en partie à une absence per­ma­nente de loi qui touche les bor­dures des États en même temps qu’elle les tra­verse, à une contes­ta­tion conti­nue de la sou­ve­rai­neté de l’État-nation à laquelle il est remé­dié par une inten­si­fi­ca­tion de l’action poli­cière et mili­taire (excep­tion) et non par des mesures légales (règle). Au lieu d’émaner de la sou­ve­rai­neté de l’État, ces murs expriment donc le statut concep­tuel a priori de la perte de celle-ci – son lien normal à l’autorité légale, à l’unité, à une juri­dic­tion éta­blie. On observe aussi cet échec de la sou­ve­rai­neté dans la manière dont les nou­veaux murs codi­fient les conflits aux­quels ils répondent comme étant à la fois per­ma­nents et impos­sibles à rem­por­ter, ainsi que dans la mili­ta­ri­sa­tion per­ma­nente dont ils sont l’objet. Cet échec appa­raît éga­le­ment dans le fait que plu­sieurs de ces murs ne font pas que déli­mi­ter, mais inventent les socié­tés qu’ils des­sinent – socié­tés qui ne s’identifient pas tou­jours aux sou­ve­rains en place ou aux États-nations éta­blis comme tels. Le mur à la fron­tière sud des États-Unis ne les sépare pas seule­ment du Mexique, mais de tout l’hémisphère sud. Le mur israé­lien ne marque pas deux États, ni même un seul, pas plus qu’il n’est l’expression d’un pari cohé­rent qui serait effec­tué dans un sens ou dans l’autre ; tout comme les murs de l’Afrique du Sud à l’époque de l’Apartheid et depuis, ou les « lignes de paix » tra­ver­sant Belfast et Derry, ne visent à divi­ser ou à unir ces villes ou l’Irlande. Ces murs sont plutôt des monu­ments à l’insécurité et à l’instabilité de la sou­ve­rai­neté ; ils s’efforcent de répondre à la condi­tion qui, simul­ta­né­ment, les ins­ti­tu­tion­na­lise.

Ainsi, les nou­veaux murs, loin d’être des signes de sou­ve­rai­neté, sont un symp­tôme de son éro­sion, et s’ils repré­sentent un déci­sion­nisme contin­gent qui excède le droit, il s’agit d’un déci­sion­nisme local, dis­persé, qui se détache de l’État, accen­tue la dis­sé­mi­na­tion du pou­voir éta­tique et affai­blit encore le lien entre État et sou­ve­rai­neté. Ainsi, si les murs sont en partie des armes contre un ennemi per­ma­nent ou contre l’illégalité, à la fois dans les fron­tières des États-nations et en leur sein, s’ils comptent parmi les nou­velles tech­no­lo­gies de pou­voir répon­dant aux limi­ta­tions et même à la faillite de l’État de droit dans les États sou­ve­rains, ils forment aussi une conti­nuité par rap­port aux pra­tiques extra-juri­diques appa­rais­sant par­tout. Cet extra-juri­disme ne ren­voie pas seule­ment à la construc­tion de murs qui se sub­sti­tue­raient à la loi, mais éga­le­ment au brouillage des pré­ro­ga­tives de l’armée, de la police et des citoyens à l’oeuvre au pied de ces murs, brouillage qui défie à la fois le juri­disme et le mono­pole de la vio­lence en les­quels est ancrée la sou­ve­rai­neté de l’État.

On trou­vera un exemple concret de ce brouillage dans la construc­tion récente d’un mor­ceau du mur fron­ta­lier dans une petite ville de l’Arizona, qui est l’oeuvre d’un groupe orga­nisé d’autodéfense, les Minutemen, qui veut stop­per l’immigration illé­gale à la fron­tière sud des États-Unis. À 100 km d’un point d’entrée sécu­risé, dans une pro­priété privée de cette petite ville, les Minutemen ont entre­pris de finan­cer, de conce­voir et de bâtir une bar­rière d’un kilo­mètre et demi, fait d’un maillage haut de cinq mètres que l’on ne peut ni esca­la­der, ni couper avec une scie ou des tenailles ordi­naires. Cet effort semble des­tiné à mon­trer com­ment tra­vailler à un minis­tère de l’Intérieur (Home Security Department) jugé incom­pé­tent et inef­fi­cace ; à cet égard, il exprime un cer­tain anti-éta­tisme ou du moins un cer­tain mépris pour le poids bureau­cra­tique et juri­dique qui carac­té­rise l’État démo­cra­tique libé­ral. Les Minutemen ont pour­tant éga­le­ment pour objec­tif de ren­for­cer le pou­voir éta­tique, et l’État lui-même se fait volon­tiers le par­te­naire de ce groupe hors la loi : ainsi, au sommet de la clô­ture, le groupe d’autodéfense a ins­tallé des camé­ras pour filmer les entrants illé­gaux, camé­ras qui sont direc­te­ment reliées aux bureaux de la police des fron­tières. (Renversant cette rela­tion, le gou­ver­neur du Texas a auto­risé début 2007 un projet de 5 mil­lions de dol­lars des­tiné à ins­tal­ler des camé­ras sur des par­ties du mur construit à la fron­tière entre le Texas et le Mexique, camé­ras reliées à un site Internet ouvert à tous, de sorte que « les inter­nautes du monde entier peuvent sur­veiller la fron­tière et aler­ter les auto­ri­tés s’ils sur­prennent des mou­ve­ments illé­gaux ».)

En plus de l’activité des groupes d’autodéfense venant com­plé­ter et même se com­bi­ner à celle de l’État le long de cer­tains murs, le brouillage que nous avons évoqué a fait d’autres appa­ri­tions élo­quentes sur le Web. On peut citer par exemple le site « usbor​der​pa​trol​.com », dont le nom, le logo et la maquette res­semblent, au pre­mier regard, au site offi­ciel de la police des fron­tières. Il est en réa­lité géré par d’anonymes « sup­por­ters de la police des fron­tières des États-Unis », qui se disent mécon­tents de l’attention insuf­fi­sante portée par l’organisme aux rela­tions publiques, à la mobi­li­sa­tion poli­tique et à l’éducation, et jugent inef­fi­caces les mesures et les tech­no­lo­gies des auto­ri­tés fédé­rales en matière de sécu­ri­sa­tion des fron­tières 5. La per­son­ni­fi­ca­tion de l’autorité sou­ve­raine ne se limite d’ailleurs pas à la maquette et à la concep­tion du site Web. On trouve sur « usbor​der​pa​trol​.com », entre autres choses, un rappel exhaus­tif des pra­tiques et des devoirs de la police des fron­tières, sur un ton qui n’est pas sans rap­pe­ler un cer­tain auto­ri­ta­risme poli­cier ; le site s’adresse à l’internaute sur ce ton mena çant et sour­nois propre au pou­voir qui n’a que mépris pour ses sujets, qui aime s’amuser avec eux, et dont le pro­fes­sion­na­lisme ou la conduite n’est soumis à aucun contrôle – un pou­voir par­fai­te­ment con çu pour faire bar­rière entre le Premier et le Tiers-Monde. Il est inté­res­sant d’observer, tou­te­fois, que si le texte du site s’adresse à un « tu » étran­ger qui cherche à entrer illé­ga­le­ment aux États-Unis, il est entiè­re­ment rédigé en anglais. Il ne semble donc pas aspi­rer à édu­quer ou mettre en garde ce « tu », mais plutôt à exer­cer ce pou­voir sur les citoyens états-uniens qui pour­raient douter de la vali­dité ou de l’efficacité du pou­voir de la police des fron­tières, et à le faire sur un mode que cette der­nière ne pour­rait employer ni publi­que­ment ni offi­ciel­le­ment. C’est là un par­fait exemple d’une nou­velle forme de déci­sion­nisme poli­tique ou d’extra-légalité appa­rue dans le sillage de la sou­ve­rai­neté éta­tique, d’une pra­tique d’autodéfense qui, tout en vou­lant sup­pléer au pou­voir défaillant de l’État dans la défense de la nation, détruit sans le vou­loir son objec­tif.

Mise en scène et théâ­tra­lité

Si les nou­veaux murs pros­crivent par­fois réel­le­ment les corps étran­gers répu­tés dan­ge­reux pour ce qu’ils déli­mitent, ils consti­tuent le plus sou­vent des gestes et des sym­boles poli­tiques éla­bo­rés, des conces­sions à cer­tains élec­to­rats, des signes de ce qui inquiète sans pou­voir être contenu ; ils sont aussi peu adap­tés au projet de sécu­rité natio­nale que la fouille scru­pu­leuse et l’examen minu­tieux des bagages d’un couple de retrai­tés dans un aéro­port. J’en don­ne­rai un exemple. À la fron­tière entre Tijuana et San Diego, le mur est fait de trois couches d’acier de cinq mètres de haut, ornés de cap­teurs et de camé­ras de vidéo sur­veillance, et contrô­lés par des cen­taines de patrouilleurs en Jeeps et en héli­co­ptères. Une cin­quan­taine de kilo­mètres à l’est, le mur, abon­dam­ment troué, ne fait plus qu’une seule épais­seur. Le mur fron­ta­lier d’El Paso, au Texas, est du même ordre. Les for­ti­fi­ca­tions ont pour effet d’obliger les can­di­dats à l’immigration, tem­po­raire ou per­ma­nente, à un périple plus cher et plus dan­ge­reux qu’auparavant, à tra­vers les mon­tagnes et le désert ; ce qui fait naître en retour une indus­trie de la contre­bande plus sophis­ti­quée et plus coû­teuse, et aug­mente la pro­ba­bi­lité que les entrants illé­gaux res­tent aux États-Unis de fa çon per­ma­nente pour ne plus se ris­quer à des tra­ver­sées plu­ri­an­nuelles. En outre, le mur entre les États-Unis et le Mexique, et la bar­rière entre l’Égypte et Gaza, ont sus­cité une pro­li­fé­ra­tion des sys­tèmes de tun­nels de contre­bande ; les éra­di­quer est presque aussi dif­fi­cile que d’essayer d’éliminer toutes les taupes d’un pré.

Mais si les murs n’arrêtent pas l’immigration illé­gale, pour­quoi les construire ? La plu­part des experts s’accordent à dire que les murs sont « moins une ques­tion de dis­sua­sion que de ges­tion de l’image de la frontière[…].Policer la fron­tière est une per­for­mance rituelle. Quand les échecs de la dis­sua­sion pro­voquent une crise de la per­for­mance, les­per­for­mers­sauvent la face en pro­met­tant un spec­tacle encore plus spec­ta­cu­lai­re6. » Prenons l’exemple de l’ « opé­ra­tion Gatekeeper », nom donné à la partie du mur construite au début des années 1990 en Californie, au sud de San Diego. Selon Mike Davis, elle a été lancée par l’administration Clinton à l’initiative d’un séna­teur démo­crate de cet État en vue d’empêcher les conser­va­teurs de s’approprier la ques­tion de la fron­tière. La mili­ta­ri­sa­tion de la fron­tière a été con çue pour mon­trer que les démo­crates n’étaient pas des « mous » en matière d’immigration illé­gale, et le séna­teur de Californie a fré­quem­ment uti­lisé le mur dans ses confé­rences de presse. Le tri­ple­ment du mur sous l’administration Bush a été décidé par un député conser­va­teur du même État pour mon­trer qu’il avait une posi­tion encore plus ferme sur l’immigration7. La même course à qui sou­tien­dra un mur encore plus infran­chis­sable a animé les der­nières élec­tions aux États-Unis. Tous les poli­ti­ciens sou­tiennent publi­que­ment le mur ; très peu croient en son effi­ca­cité.

Les murs ne four­nissent pas seule­ment aux poli­ti­ciens et aux partis un décor spec­ta­cu­laire pour faire face au bour­bier de l’immigration et des poli­tiques d’amnistie (per­met­tant aussi de culti­ver des élec­to­rats racia­li­sés de part et d’autre de l’enjeu contro­versé de l’immigration) ; ils res­sus­citent aussi l’image d’un État capable d’assumer le pou­voir de pro­tec­tion et d’autodétermination menacé par les tech­no­lo­gies ter­ro­ristes d’un côté et le capi­ta­lisme néo­li­bé­ral de l’autre. Ce sont des figures de cette pro­tec­tion et de cette auto­dé­ter­mi­na­tion, et, plus géné­ra­le­ment, des sym­boles de la réso­lu­tion et de la capa­cité à agir que l’on iden­ti­fie géné­ra­le­ment à l’autonomie poli­tique issue de la sou­ve­rai­neté. Que cette figure soit une illu­sion n’enlève rien au rôle impor­tant qui est le sien : four­nir un baume à des pro­blèmes poli­tiques qui n’ont pas de solu­tion simple. Les murs seront ainsi poli­ti­que­ment d’autant plus démons­tra­tifs qu’ils seront rela­ti­ve­ment inef­fi­caces. L’économiste indien Jagdish Bhagwati écrit à ce propos : « Si la déci­sion de l’ancien Premier Ministre Indira Gandhi de construire une clô­ture le long de l’immense fron­tière entre l’Inde et le Bangladesh s’est avérée inefficace[…],ce n’en fut pas moins une très bonne mesure. Car, même si l’on ne pou­vait pas réel­le­ment fermer la fron­tière, lais­ser penser que l’on ne fai­sait rien aurait été poli­ti­que­ment explosif[…].Et la construc­tion de la clô­ture était le moyen le moins périlleux de ne rien faire tout en ayant l’air de faire quelque chose8. »

Il est impor­tant d’observer, cepen­dant, que de telles per­for­mances ne consti­tuent pas une simple réponse à la xéno­pho­bie ou au racisme ambiants, ou une simple exploi­ta­tion de ceux-ci ; elles ont aussi pour effet, devant de nom­breux pro­blèmes poli­tiques et éco­no­miques inso­lubles qui sus­citent eux-mêmes des impé­ra­tifs contra­dic­toires rela­ti­ve­ment aux fron­tières, de les pro­duire. En plus de mettre en scène la force et l’intégrité sou­ve­raine, les murs fabriquent ainsi, « per­for­ma­ti­ve­ment », une natio­na­lité xéno­phobe et une sou­ve­rai­neté ima­gi­née. Pour com­prendre plus pré­ci­sé­ment com­ment opère cette per­for­mance, je vou­drais exa­mi­ner le réseau éco­no­mico-sécu­ri­taire au sein duquel les murs sont mis en scène et auquel ils contri­buent.

Le noeud éco­no­mico-sécu­ri­taire

La croyance tra­di­tion­nelle en matière de mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale dit que celle-ci pro­duit des impé­ra­tifs éco­no­miques et sécu­ri­taires contraires : l’économie pousse à l’élimination des bar­rières, la sécu­rité à leur ren­for­ce­ment. Aussi, l’effacement des dis­tinc­tions entre les peuples, les cultures, les États, les mon­naies, etc., sus­cité par l’économie, se voit-il contra­rié par une pres­sion sécu­ri­taire en faveur des fron­tières et de la fer­me­ture. Mais l’aspect mobile, poreux et régu­la­teur des nou­veaux murs sug­gère une réa­lité plus com­plexe. En pre­mier lieu, les pré­oc­cu­pa­tions de sécu­rité que véhi­cule le récit conven­tion­nel sont sou­vent les effets de l’économie néo­li­bé­rale. Ensuite, les pré­oc­cu­pa­tions sécu­ri­taires et éco­no­miques ont des impé­ra­tifs contraires en matière de fron­tières et de bar­rières. Enfin, les per­for­mances de cer­taines fonc­tions éco­no­miques et sécu­ri­taires s’alimentent et s’instrumentalisent mutuel­le­ment.

Les effets vio­lents de la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique et les dilemmes qu’ils pro­duisent concer­nant la ques­tion des fron­tières sont bien connus : habi­tants d’Amérique cen­trale si déses­pé­ré­ment pauvres qu’ils sont prêts à ris­quer leur vie et à ne plus jamais revoir leurs familles pour deve­nir des jour­na­liers illé­gaux aux États-Unis, Bangladeshi fuyant vers les bidon­villes de Calcutta à la recherche de jours meilleurs, Nord-Africains tra­ver­sant l’Égypte pour deve­nir des tra­vailleurs illé­gaux en Israà«l, dans une culture qui leur est ouver­te­ment hos­tile. Aujourd’hui, les relo­ca­li­sa­tions éclairs des lieux de pro­duc­tion, la chute et la hausse rapide des mon­naies et des prix, et autres vicis­si­tudes éco­no­miques, pro­duisent ce que Hannah Arendt qua­li­fiait il y a cin­quante ans de peuples (sans États) réduits à une « vie nue » (bare life), si poli­ti­que­ment dis­qua­li­fiés et privés d’attaches, si peu impré­gnés de ce qui fait notre huma­nité que les nou­veaux murs appa­raissent comme une sorte de cage oppo­sée à leur inva­sion quasi ani­male 9. Et si les dis­cours huma­nistes, et notam­ment démo­cra­tiques, selon les­quels l’expression, la recon­nais­sance, la loi et la liberté sont des mar­queurs de ce qui défi­nit l’humanité, gardent encore une cer­taine per­ti­nence, ces bar­ri­cades silen­cieuses dénient ces capa­ci­tés à la fois aux êtres qu’elles visent à conte­nir et aux pou­voirs qu’elles repré­sentent, igno­rant taci­te­ment l’humanisme uni­ver­sel que ne cesse de pro­mul­guer le dis­cours moral, soi-disant mon­dial, de la démo­cra­tie et des droits de l’homme.

Mais si les murs répondent à cer­tains effets vio­lents de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, ils répètent par­fois crû­ment son schéma régu­la­teur idéal : gou­ver­ner les flux de tra­vailleurs et de mar­chan­dises tout en auto­ri­sant sans res­tric­tion les flux de capi­taux. Même les murs les plus phy­si­que­ment mena çants régulent plutôt qu’ils n’empêchent toute immi­gra­tion illé­gale ou légale ; on le voit dans l’énorme varia­tion, selon les phases d’expansion et de contrac­tion de l’économie, du nombre d’immigrés mexi­cains sans papiers aux États-Unis et du nombre d’actions menées contre leurs employeurs. En phase de réces­sion, les sanc­tions tombent par dizaines de mil­liers ; en période de boom, elles se réduisent presque à rien et sont rem­pla­cées par quelques opé­ra­tions frap­pantes à fins publi­ci­taires. De même, les Israéliens, en par­ti­cu­lier dans les colo­nies, mais éga­le­ment dans le reste du ter­ri­toire, ne cessent d’employer des tra­vailleurs pales­ti­niens illé­gaux et des tra­vailleurs de Cisjordanie ayant un permis de tra­vail, entre­te­nant ainsi un flux dont dépend l’économie et que décrient les poli­tiques. En bref, les murs aident à pro­duire la limi­na­lité entre le droit et le non-droit qu’exige la flexi­bi­lité de la pro­duc­tion. Ils faci­litent la for­ma­tion d’une force de tra­vail mon­diale qui n’est ni orga­ni­sée ni pro­té­gée, et accroissent le nombre de sujets qui ne sont pas des citoyens et dont on peut à loisir user et dis­po­ser.

Mais si les pré­oc­cu­pa­tions éco­no­miques et sécu­ri­taires natio­nales néces­sitent à la fois des bar­rières poreuses et une régu­la­tion des flux pou­vant les tra­ver­ser, ces deux ensembles de pré­oc­cu­pa­tions s’interpénètrent en tant que dis­cours de légi­ti­ma­tion dans la pro­duc­tion et la pro­mo­tion des murs. Ainsi, même si le mur entre les États-Unis et le Mexique semble avoir pour cible la main-d’oeuvre allé­chée par les niveaux de salaire nord-amé­ri­cains et dont a besoin l’économie nord-amé­ri­caine, les poli­tiques et les groupes citoyens en font sou­vent la pro­mo­tion sur fond de sécu­rité natio­nale. S’agissant de ce mur, l’un de ces groupes a adopté le slogan : « Les ter­ro­ristes adorent ouvrir les fron­tières. Souvenez-vous du 11 Septembre. » Et le site WeNeedAFence​.com écrit : « En plus des cen­taines de mil­liers d’immigrés illé­gaux d’Amérique cen­trale et d’Amérique du Sud, il y a plu­sieurs cen­taines, peut-être des milliers[…]d’étrangers illé­gaux venus de pays finan çant le ter­ro­risme ou abri­tant des ter­ro­ristes qui entrent chaque année aux États-Unis par notre fron­tière avec le Mexique[…].Ce type de barrière[en Israà«l]a réduit de 95 % les attaques ter­ro­ristes. » WeNeedAFence​.com sym­bo­lise la mobi­li­sa­tion des peurs et des pré­oc­cu­pa­tions sécu­ri­taires au nom de peurs et de pré­oc­cu­pa­tions éco­no­miques et démo­gra­phiques. Mais le pro­ces­sus fait aussi appa­raître des opé­ra­tions racistes et de xéno­phobes, opé­ra­tions que les murs eux-mêmes mobi­lisent en mélan­geant les deux ordres de pré­oc­cu­pa­tion. Voici l’un des poèmes qui a été publié sur ce site :

« Une fron­tière ouverte », par Scott Rohter Prends des briques et bâtis un mur Fais le solide, grand et fort. Étends-le du golfe à la mer Pour que nous soyons plus en sécu­rité chez nous. Fais-le large, d’un bord à l’autre, Que ter­ro­ristes et contre­ban­diers ne puissent le fran­chir ; Fais-le épais, pré­serve-le des brèches Par où passe la drogue qui ruine nos âmes. Fais bar­rière au trafic de drogue. Protège-nous des attaques ter­ro­ristes. Et prions pour qu’il passe l’épreuve du temps Et garde ce pays, le mien, sain et sauf.Réfléchis un peu : c’est ta mis­sion De lais­ser dehors ceux qui violent et volent ; Tu ne peux te déro­ber à cette grande cause Quand nous sommes si nom­breux à avoir perdu fille et fils. Tu demandes à nos enfants de servir et de se battre ; Ils font confiance à leurs chefs pour faire ce qui est bien. Et ce qui est bien, c’est ça – c’est facile à com­prendre, C’est aussi simple qu’un, deux, trois :Si tu veux nous pro­té­ger dans la guerre contre la ter­reur Une fron­tière ouverte est une fatale erreur.

Il est facile de se moquer de l’ignorance réac­tion­naire de Rohter, qui mêle dans la même chaîne méto­ny­mique le ter­ro­risme, la contre­bande, la drogue, le viol, le vol et l’immigration illé­gale, d’un côté, et la soli­dité, la force, la gran­deur, la foi chré­tienne et les enfants jus­te­ment sacri­fiés dans les « guerres pour la liberté », de l’autre. Mais cette méto­ny­mie fait éga­le­ment la cri­tique des pro­jets natio­na­listes et post­na­tio­na­listes contem­po­rains qui vont des conquêtes mili­taires états-uniennes depuis le 11 Septembre à l’occupation israé­lienne de la Palestine, en pas­sant par une Union euro­péenne fermée sur elle-même. Ses oppo­si­tions dia­mé­trales et tran­chées nous voilent la fusion et la confu­sion, sur le lieu même des murs, du dedans et du dehors, de l’armée et de la police, du civil et du soldat, du tra­vailleur et de l’insurgé armé, ainsi que les para­doxes de la démo­cra­tie murée dont elles sont l’expression. Comme, en Afrique du Sud, les vieux ban­tous­tans qui, phy­si­que­ment et onto­lo­gi­que­ment, sépa­raient les Blancs de la main-d’oeuvre afri­caine dont dépen­dait leur exis­tence, les nou­veaux murs orga­nisent cette dépen­dance tout en expri­mant idéo­lo­gi­que­ment une sépa­ra­tion. Ils inversent visuel­le­ment le besoin et la dépen­dance en res­sus­ci­tant les mythes fon­da­teurs de la pureté et de l’autonomie natio­nales.

Mike Davis observe que les nou­veaux murs s’apparentent à des bar­rages dans la mesure où ils sont construits pour régu­ler plutôt que pour blo­quer des flux 10. Mais la per­ti­nence de la com­pa­rai­son vaut pour une autre raison : les murs sont les signi­fiants visuels du pou­voir humain et de la capa­cité éta­tique ; en tant que tels, ils ne font pas que récu­pé­rer une dis­tinc­tion effa­cée entre nous et eux, le dedans et le dehors, le droit et le non-droit, mais nous détournent de la réa­lité de l’interdépendance mon­diale au moyen d’images d’autosuffisance et d’autonomie ; ils dis­si­mulent sur­tout la défaillance de la sou­ve­rai­neté de l’État-nation en en don­nant une image de puis­sance et de rec­ti­tude. Les murs empruntent à cet égard une dimen­sion de la sou­ve­rai­neté que Hobbes qua­li­fiait de ter­ri­fiante (ove­ra­wing) et qu’il com­pa­rait au pou­voir de Dieu, car ils per­mettent l’infiltration qu’ils pré­tendent inter­dire, et prennent le plus sou­vent toute leur signi­fi­ca­tion comme régu­la­teurs post-éta­tiques des flux mon­diaux de per­sonnes et de mar­chan­dises. Si, sub­sti­tuant la crainte à l’efficacité, l’image à l’obstacle, la force au droit, ils mettent en scène le pou­voir sou­ve­rain sous sa forme la plus théo­lo­gique, cela nous rap­pelle que la sou­ve­rai­neté éta­tique affai­blie d’aujourd’hui a libéré les pou­voirs jumeaux qu’elle était à l’origine con çue pour endi­guer : l’économie poli­tique et la reli­gion. Cela nous rap­pelle aussi la sen­si­bi­lité contem­po­raine de la poli­tique et de ses sujets aux motifs théo­lo­giques, une sen­si­bi­lité qui s’inscrit sur les nou­veaux murs eux-mêmes comme visage théo­lo­gique de la sou­ve­rai­neté. Aussi n’est-ce pas un hasard si le poème de Rohter se pré­sente comme une prière adres­sée à l’État.

(Traduit par Christophe Jaquet. )

Ce texte est une ver­sion revue amen­dée d’une confé­rence donnée par Wendy Brown le 16 novembre 2008 à l’École nor­male supé­rieure inti­tu­lée « Porous Sovereignty, Walled Democracy ». Une autre ver­sion, accom­pa­gnée d’autres textes, paraî­tra à l’automne 2009 aux Prairies ordi­naires.

Wendy Brown

Wendy Brown Wendy Brown est pro­fes­seur de science poli­tique à l’université de Californie (Berkeley), où elle est éga­le­ment rat­ta­chée aux pro­grammes doc­to­raux de « Théorie cri­tique » et « Femmes, genre et sexua­lité ». Elle a publié de nom­breux ouvrages, parmi les­quels Regulating Aversion ; Edgework ; Left Legalism/​Left Critique ; Politics Out of History ; States of Injury et Manhood and Politics. Elle tra­vaille actuel­le­ment, entre autres, sur la rela­tion entre la cri­tique de la reli­gion chez Marx et sa cri­tique du capi­ta­lisme.

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