Bilan des luttes

Soutien ou animation : quel rôle pour une association de circonscription d’un parti politique comme Québec solidaire ?

Par Mis en ligne le 25 septembre 2018

De nos jours, la joute poli­tique se joue beau­coup autour de la per­son­na­lité des chefs de parti et de leur capa­cité de placer quelques « lignes » dans les médias. L’information en continu et les réseaux sociaux ne font qu’accentuer cette ten­dance. Or, dans cer­taines cir­cons­crip­tions où les résul­tats sont serrés, la force d’une asso­cia­tion de cir­cons­crip­tion peut peser suf­fi­sam­ment lourd pour faire pen­cher la balance lors d’un scru­tin géné­ral. Pour un parti en émer­gence ne béné­fi­ciant pas du sou­tien de l’élite média­tique ou finan­cière, la base mili­tante est sou­vent la seule res­source sur laquelle comp­ter. Ce fut et c’est encore le cas pour Québec soli­daire (QS), un parti qui se réclame des urnes et de la rue. Dans le pré­sent texte, nous ana­ly­se­rons le cas de l’association de QS dans Hochelaga-Maisonneuve (QSHM) à Montréal pour com­prendre à l’intérieur de quelles balises elle situe son action poli­tique en dehors d’une cam­pagne élec­to­rale.

Une asso­cia­tion locale a essen­tiel­le­ment deux man­dats : par­ti­ci­per à la vie démo­cra­tique du parti et pré­pa­rer le ter­rain pour les élec­tions. Elle doit donc convo­quer des assem­blées géné­rales pour tra­vailler sur le pro­gramme. Ce n’est pas une mince affaire dans un parti très démo­cra­tique comme QS. Beaucoup de temps doit aussi être consa­cré aux dif­fé­rentes cam­pagnes de finan­ce­ment du parti. La plu­part des asso­cia­tions rem­plissent dif­fi­ci­le­ment ces deux man­dats, mais c’est davan­tage un défi de trou­ver des béné­voles pour faire du finan­ce­ment que pour dis­cu­ter de poli­tique.

Le développement de QSHM

L’association de QS dans Hochelaga-Maisonneuve est une des pre­mières mises sur pied après le congrès de fon­da­tion du parti en février 2006, mais elle com­mence son véri­table déve­lop­pe­ment après le début du der­nier mandat de Jean Charest en 2008. Lors du scru­tin de 2012, les mili­tantes et mili­tants d’Hochelaga-Maisonneuve constatent l’importance insoup­çon­née des enjeux locaux. Bien que le parti soit doté d’une pla­te­forme détaillée sur plu­sieurs sujets d’intérêt natio­nal, l’association n’a pas un argu­men­taire local très déve­loppé. Pour pal­lier ce pro­blème et mieux connaître les besoins de notre milieu, un comité « pré­sence locale » est mis sur pied.

En 2014, il manque quelques cen­taines de voix pour rem­por­ter l’élection locale. Les attentes sont donc fortes envers l’équipe du « futur député », qui peine à assu­rer une pré­sence sur le ter­rain simi­laire à celle d’une équipe béné­fi­ciant de res­sources par­le­men­taires. De plus, les mili­tantes et mili­tantes de QSHM sont très actifs dans d’autres milieux (syn­di­cats, groupes com­mu­nau­taires, etc.). Cependant, l’association est assez solide pour assu­mer la par­ti­ci­pa­tion à la vie démo­cra­tique du parti et l’organisation pré­élec­to­rale, sans comp­ter l’action poli­tique locale.

Deux pôles d’action politique

Notre expé­rience dans QSHM nous amène à ana­ly­ser l’action poli­tique d’une asso­cia­tion locale à tra­vers deux approches : le sou­tien et l’animation.

Le rôle de sou­tien vise essen­tiel­le­ment à publi­ci­ser et à par­ti­ci­per à des actions déjà orga­ni­sées par des groupes ou des regrou­pe­ments citoyens. Ce rôle requiert peu d’énergie en matière d’organisation mais il ne permet pas de mettre de l’avant le parti. Le rôle d’animation, quant à lui, permet à une asso­cia­tion d’organiser une action poli­tique sur ses propres bases et de pou­voir par la suite en récol­ter les fruits. Ainsi, l’association construit sa cré­di­bi­lité envers les groupes et les citoyens de son quar­tier ou de sa région. En d’autres mots, elle anime son milieu de vie.

QSHM, tout comme la majo­rité des asso­cia­tions locales, valse entre ces deux pôles. Elle a cepen­dant à com­po­ser avec une par­ti­cu­la­rité propre à Hochelaga-Maisonneuve, à savoir la pré­sence de très nom­breux groupes com­mu­nau­taires et citoyens au fort his­to­rique de mobi­li­sa­tion. En consé­quence, il devient dif­fi­cile de prendre des ini­tia­tives sur plu­sieurs dos­siers sans empié­ter direc­te­ment sur la mis­sion de ces groupes. Impossible, par exemple, d’organiser quelque chose sur la sécu­rité ali­men­taire sans empié­ter sur le Chic Resto Pop ou la Cuisine col­lec­tive, pour ne nommer que ceux-là. Quel serait l’intérêt d’organiser seul une action sur le loge­ment social alors que le comité BAILS occupe très bien ce ter­rain ? Nous vous pro­po­sons d’explorer notre modèle d’analyse à tra­vers ce tour d’horizon de quelques exemples où QSHM s’est impli­quée poli­ti­que­ment, soit en sou­tien ou en ani­ma­tion.

Soutien

En 2007, la plus récente ver­sion du projet de trans­for­ma­tion de la rue Notre-Dame en auto­route est rendue publique. Cette vision ne prend pas en compte les désirs de la popu­la­tion locale, qui n’a d’ailleurs pas été consul­tée. Plusieurs groupes se mobi­lisent et QSHM par­ti­cipe aux dif­fé­rentes acti­vi­tés en plus de coré­di­ger un mémoire en défa­veur du projet.

En 2009, l’archevêché de Montréal annonce qu’il ferme l’église Très-Saint-Nom-de-Jésus car le bâti­ment requiert de sérieuses réno­va­tions. Il laisse éga­le­ment entendre qu’il pour­rait vendre le mer­veilleux orgue Casavant qui s’y trouve depuis des décen­nies. Des rumeurs de démo­li­tion pour faire place à des condo­mi­niums se font éga­le­ment entendre. La com­mu­nauté se mobi­lise et QSHM prend publi­que­ment posi­tion tout en appe­lant ses membres à se joindre à un ras­sem­ble­ment orga­nisé devant l’église afin de sau­ve­gar­der ce patri­moine bâti.

En 2011, la direc­tion de la Régie des ins­tal­la­tions olym­piques (RIO) orga­nise des consul­ta­tions citoyennes sur la mise en valeur du Stade olym­pique et de ses espaces envi­ron­nants. QSHM envoie deux équipes par­ti­ci­per aux visites gui­dées et aux consul­ta­tions en plus de pro­duire un mémoire.

En 2013, des dizaines d’artistes qui habitent et créent au sein des lofts Moreau reçoivent un avis d’expulsion suite à une visite du Service de sécu­rité incen­die de Montréal. Pris entre la Ville qui doit faire res­pec­ter ses normes et le pro­prié­taire qui n’a pas fait les tra­vaux néces­saires, les artistes s’organisent et réclament la soli­da­rité du quar­tier. QSHM prend posi­tion publi­que­ment et appelle ses membres à par­ti­ci­per aux dif­fé­rentes actions de soli­da­rité.

En 2015, le mou­ve­ment #Jesoutiensmonécolepublique fait beau­coup parler de lui. Organisant de nom­breuses chaînes humaines devant les écoles pri­maires et secon­daires du Québec, il a été un des pre­miers mou­ve­ments citoyens à ripos­ter à l’austérité libé­rale. Comme les autres asso­cia­tions locales du parti, QSHM par­ti­cipe avec enthou­siasme aux chaînes humaines tout en invi­tant les citoyennes et les citoyens à conti­nuer à com­battre l’austérité dans les autres domaines de l’État (santé, culture, etc.).

En 2012 et 2016, les usines Mabe (élec­tro­mé­na­gers) et Mondelez (bis­cui­te­rie) annoncent leur fer­me­ture. Dans les deux cas, QSHM se coor­donne avec le ser­vice des com­mu­ni­ca­tions du parti pour mettre de l’avant des pro­po­si­tions issues du pro­gramme en matière de relance des usines ren­tables en mode coopé­ra­tif.

En 2017, la mairie d’arrondissement révèle ses plans concer­nant une éven­tuelle Cité de la logis­tique. Malgré des inquié­tudes concer­nant d’importants cham­bar­de­ments pour les rési­dentes et les rési­dents habi­tant près du site de ce projet, le maire d’arrondissement Réal Ménard refuse de pro­cé­der à des consul­ta­tions élar­gies par crainte de ralen­tir le projet. Des citoyens s’organisent pour col­lec­ter les 6000 signa­tures requises afin d’obliger l’Office de consul­ta­tion publique de Montréal à se saisir du dos­sier. Plusieurs membres de QSHM s’impliquent dans cette action poli­tique et par­ti­cipent à l’impressionnante récolte de signa­tures dans un temps record. L’association prend posi­tion en faveur d’une consul­ta­tion en bonne et due forme.

Animation

Lors de la cam­pagne élec­to­rale de 2012, l’équipe de QSHM prend acte des plaintes sur la fré­quence insuf­fi­sante du ser­vice d’autobus de deux lignes de la Société du trans­port de Montréal (STM), la 125 Ontario et la 34 Sainte-Catherine. Constatant qu’aucun groupe ne joue sur ce ter­rain, QSHM lance une péti­tion en 2013 qui recueillera des cen­taines de noms. L’association obtient une ren­contre avec la STM. Lorsque la péti­tion est dépo­sée au conseil d’administration public de l’organisme, nous appre­nons que l’offre de ser­vice des deux lignes sera boni­fiée comme le demande la péti­tion.

Pour un parti sou­ve­rai­niste, il est facile de pré­voir des acti­vi­tés pour la Fête natio­nale du 24 juin. Il n’en va pas de même pour le 1er juillet, fête de la Confédération, mais éga­le­ment grande jour­née de démé­na­ge­ment. Inspirés par une idée appli­quée dans un quar­tier voisin, des membres de l’association dis­tri­buent de la limo­nade aux per­sonnes en train d’emménager dans le quar­tier. C’était une manière de sou­hai­ter la bien­ve­nue aux nou­veaux rési­dents et nou­velles rési­dentes et de leur parler de la vision soli­daire que nous met­tons de l’avant pour notre milieu de vie.

Une situation délicate

Il arrive par­fois que l’association veuille jouer un rôle d’animation malgré que l’on tente de la can­ton­ner dans un rôle de sou­tien. L’association a vécu cette situa­tion dans le dos­sier des trois écoles de la rue Adam fer­mées en 2012 pour cause de moi­sis­sures. Très tôt, le quar­tier se mobi­lise pour une solu­tion rapide face à ces fer­me­tures. QSHM désire jouer un rôle, mais cer­taines per­sonnes très impli­quées dans la coor­di­na­tion de cette mobi­li­sa­tion nous demandent de rester dis­crets. Elles craignent que notre pré­sence dans le dos­sier froisse la dépu­tée péquiste locale et ralen­tisse la pro­gres­sion de celle-ci au sein du gou­ver­ne­ment Marois. Elles vont même jusqu’à nous deman­der de ne pas venir à une marche orga­ni­sée dans le quar­tier. Nous fai­sons alors face à une ten­ta­tive de mar­gi­na­li­sa­tion com­plè­te­ment impro­duc­tive, car elle lais­se­rait le champ libre au parti au pou­voir, alors qu’il doit au contraire être talonné sans relâche par l’« oppo­si­tion offi­cielle » dans le quar­tier. Nous crai­gnons éga­le­ment de donner l’impression de ne pas nous être inté­res­sés au dos­sier, alors qu’il est prio­ri­taire pour nous. En gar­dant tous les canaux de com­mu­ni­ca­tion ouverts avec la coor­di­na­tion citoyenne du mou­ve­ment, QSHM décide alors d’organiser ses propres inter­ven­tions média­tiques. Nous sommes convain­cus qu’en ayant été actifs de manière paral­lèle sur ce dos­sier, nous avons appli­qué une pres­sion effi­cace sur le gou­ver­ne­ment pour qu’il accé­lère la recons­truc­tion des écoles.

Une expérience toute en nuances

Finalement, cette valse entre rôle de sou­tien et rôle d’animation se trans­pose au niveau natio­nal. La rela­tion entre un parti poli­tique de gauche et les mou­ve­ments sociaux a été maintes fois étu­diée. Le parti doit-il se limi­ter à accom­pa­gner les mou­ve­ments sociaux en repre­nant telles quelles leurs reven­di­ca­tions dans son pro­gramme ? Doit-il, au contraire, main­te­nir une saine dis­tance avec les mou­ve­ments sociaux, et tenter d’incarner une syn­thèse ins­pi­rante et mobi­li­sante de leurs dif­fé­rentes aspi­ra­tions et inté­rêts ?

L’expérience locale de QSHM est inté­res­sante dans la mesure où elle offre une lec­ture nuan­cée de cette dua­lité. Pour répondre aux besoins et attentes des dif­fé­rents mili­tants et mili­tantes, il faut entre­te­nir un heu­reux mélange d’activités internes du parti et d’activités locales. Alors que cer­tains pré­fèrent la rigueur des assem­blées, conseils natio­naux et congrès, d’autres pré­fèrent le contact humain d’une action de mobi­li­sa­tion. Le déve­lop­pe­ment de QSHM s’est d’ailleurs accé­léré lorsque nous avons été en mesure d’offrir les deux types d’activités. Tout le monde pou­vait alors y trou­ver son compte et se sentir utile au sein de l’association. Cela a permis d’intéresser sur le moyen et long terme des membres que l’association aurait autre­ment revus beau­coup moins sou­vent.

Pour les adeptes d’actions de mobi­li­sa­tion, l’atteinte d’un équi­libre entre les pôles de sou­tien et d’animation est déli­cate, par­ti­cu­liè­re­ment dans un quar­tier très poli­tisé qui héberge beau­coup de groupes com­mu­nau­taires comme Hochelaga-Maisonneuve. Pour occu­per une place impor­tante dans la cir­cons­crip­tion, l’association doit avoir le cou­rage de jouer un rôle d’animation même si, pour cela, elle n’aura par­fois pas les mêmes inté­rêts que des groupes déjà exis­tants. Identifier, assu­mer et tem­pé­rer ses diver­gences fera de l’association une actrice utile à son milieu.

Alexandre Leduc est conseiller syndical à la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ). Il s’implique au sein de Québec solidaire depuis sa fondation et dans l’association de QSHM depuis l’élection de 2008. Il y sera candidat pour la troisième fois à l’élection d’octobre 2018.

Les commentaires sont fermés.