Luttes, oppressions, rapports sociaux de sexe

Présentation du Numéro 4

Par , Mis en ligne le 02 septembre 2010

Socialismes, féminismes et émancipation humaine


S’il y a, chez les socia­listes, des tra­di­tions en faveur de l’émancipation des femmes1, il n’en reste pas moins qu’elles ont connu une éclipse avec la social-démo­cra­ti­sa­tion des orga­ni­sa­tions du mou­ve­ment ouvrier (adap­ta­tion au capi­ta­lisme2) et la bureau­cra­ti­sa­tion du « com­mu­nisme ». La deuxième vague fémi­niste3 des années 1960-1970 a changé cela, bien que plu­sieurs groupes aient été, à l’époque, réfrac­taires à ce mou­ve­ment. Aujourd’hui, la gauche et les mou­ve­ments alter­na­tifs se réclament pra­ti­que­ment tous de l’émancipation des femmes, ce qui n’était pas le cas voici 30 ans.

Néanmoins, le fémi­nisme sus­cite encore de nom­breuses contro­verses et subit les contre­coups de la pro­pa­ga­tion ful­gu­rante des poli­tiques conser­va­trices et des inté­grismes reli­gieux. La résis­tance réac­tion­naire mas­cu­li­niste jouit d’un appui jour­na­lis­tique et d’une cou­ver­ture média­tique sans com­mune mesure avec sa force mili­tante. Le dis­cours domi­nant occulte l’oppression et ses vio­lences sous le cou­vert de valeurs dites uni­ver­selles, mais qui s’avèrent mas­cu­lines4. Les fémi­nistes sont appe­lées à conti­nuel­le­ment se jus­ti­fier et à réaf­fir­mer la néces­sité d’une ana­lyse en termes de rap­ports sociaux de sexe. Bien que la gauche et les mou­ve­ments sociaux qué­bé­cois aient géné­ra­le­ment inté­gré dans leurs pro­grammes des reven­di­ca­tions qui visent à lutter contre l’oppression spé­ci­fique des femmes, plu­sieurs les oublient lors de l’élaboration des dis­cours, des pla­te­formes et des prises de déci­sion. C’est ce que met en évi­dence l’article publié dans ce numéro de Flavie Achard qui exa­mine le « non dis­cours » sur les femmes du Front commun inter­syn­di­cal qué­bé­cois, com­posé pour­tant de 74 % de femmes5.

Sous les argu­ments fal­la­cieux d’une ins­crip­tion dans la moder­nité et d’une « éman­ci­pa­tion » pro­cu­rée par une par­ti­ci­pa­tion à l’économie mar­chande offi­cielle et à la consom­ma­tion, les femmes sont prises dans un agenda – du soi-disant empo­werment jusqu’au micro­cré­dit – qui ren­force la logique patriar­cale et capi­ta­liste6. « Ce ne sont donc pas néces­sai­re­ment les constats concer­nant les situa­tions dis­cri­mi­na­toires vécues par les femmes qui manquent. Ce qui fait pro­blème est plutôt l’univocité et les biais du regard éco­no­mi­ciste et andro­centrique qui est adopté pour ana­ly­ser et redres­ser les situa­tions obser­vées ; la variable sexe n’étant trop sou­vent recon­nue qu’à titre de variable de caté­go­ri­sa­tion ou de com­pa­rai­son. Une telle situa­tion ren­voie, il va sans dire, à la dif­fi­culté de faire recon­naître une réflexion et des stra­té­gies fémi­nistes qui amè­ne­raient à penser et à contes­ter col­lec­ti­ve­ment les effets d’imbrication, de copro­duc­tion du patriar­cat7 » et du capi­ta­lisme dans une dyna­mique d’appropriation et de domi­na­tion qui s’actualise, notam­ment, dans la mar­chan­di­sa­tion du corps des femmes, l’apparition de nou­velles formes d’exploitation sexuelle et de vio­lence, le main­tien de la divi­sion sexuelle du tra­vail, tout par­ti­cu­liè­re­ment dans la sphère domes­tique, la dif­fé­ren­cia­tion des res­pon­sa­bi­li­tés hié­rar­chiques et des rému­né­ra­tions.

Les ques­tions de l’oppression et des luttes des femmes de même que des rap­ports sociaux de sexe dans leur évo­lu­tion s’avèrent ainsi déci­sives pour éla­bo­rer un réel projet d’émancipation humaine. Ce numéro de la revue vise en consé­quence, non seule­ment à appor­ter une contri­bu­tion à l’analyse de cer­tains aspects de l’oppression des femmes, de leurs résis­tances et de leurs luttes, mais aussi à sus­ci­ter un moment de réflexion théo­rique et poli­tique afin de poser les bases d’une défi­ni­tion d’un projet de société global éman­ci­pa­teur.

Socialisme et oppression des femmes

À l’origine, le socia­lisme mar­xiste a eu le mérite de dénon­cer la subor­di­na­tion des femmes pen­dant que d’autres socia­listes prô­naient son aggra­va­tion au nom de la mater­nité. En outre, Karl Marx et Friedrich Engels his­to­ri­ci­saient l’oppression des femmes : elle n’était donc pas un inva­riant de l’histoire, mais le pro­duit d’une for­ma­tion sociale ; elle n’était pas natu­relle ou bio­lo­gique, mais sociale.

Dans son der­nier ouvrage, L’origine de la famille, de la pro­priété privée et de l’État 8 , Engels dis­tingue, à la suite de Lewis Morgan, trois grandes périodes dans l’histoire des femmes : les socié­tés sans classes où les femmes auraient occupé une posi­tion avan­ta­geuse (ce qu’Engels à la suite de Johann Jakob Bachofen nom­mait le « matriar­cat ori­gi­nel »); les socié­tés de classes pré­ca­pi­ta­listes, où les femmes auraient été vouées à la repro­duc­tion domes­tique ; la société capi­ta­liste qui réin­té­gre­rait les femmes dans la pro­duc­tion sociale offrant ainsi une base objec­tive à leur éman­ci­pa­tion. Cette pério­di­sa­tion pose de nom­breux pro­blèmes. Car des socié­tés sans pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion et sans État, où les rap­ports sociaux s’exprimaient en termes de parenté, oppri­maient les femmes9. Limité par les décou­vertes eth­no­lo­giques de son époque, Engels a amal­gamé deux réa­li­tés dis­tinctes : la matri­li­néa­rité et le matriar­cat (dont l’existence n’a, par ailleurs, jamais été démon­trée). Plusieurs socié­tés pri­mi­tives connues ont fonc­tionné selon un mode de des­cen­dance matri­li­néaire, néan­moins ce sys­tème pou­vait confé­rer le pou­voir à l’oncle mater­nel. Selon que le mari rési­dait dans le clan de la femme (matri­lo­ca­lité) ou la femme dans le sien (patri­lo­ca­lité), les rap­ports sociaux de sexes étaient très dif­fé­rents10. La patri­lo­ca­lité a marqué sans doute « la pre­mière défaite his­to­rique du sexe fémi­nin11 ». Elle a été suivie par une autre qui a aggravé sa condi­tion : l’apparition des socié­tés de classe, de l’État et de la famille patriar­cale.

Engels carac­té­rise la deuxième période de l’histoire des femmes par leur exclu­sion de la pro­duc­tion. De l’esclavage à la manu­fac­ture, les femmes auraient avant tout été vouées à la repro­duc­tion domes­tique. « La femme devint la pre­mière ser­vante, elle fut écar­tée de la par­ti­ci­pa­tion à la pro­duc­tion sociale. C’est seule­ment la grande indus­trie qui a rou­vert – et seule­ment à la femme pro­lé­taire – la voie de la pro­duc­tion sociale12. » Même si elle met le doigt sur un phé­no­mène impor­tant, cette thèse est irre­ce­vable parce qu’elle pos­tule une sépa­ra­tion tran­chée entre la sphère de la pro­duc­tion et celle de la repro­duc­tion, alors même que que toutes les for­ma­tions sociales connues dans l’histoire ont béné­fi­cié de la force de tra­vail des femmes des classes subor­don­nées dans la pro­duc­tion.

Par ailleurs, on ne trouve pas chez Marx ou Engels d’apologie du tra­vail domes­tique ou de la mater­nité ; cela est d’autant plus remar­quable que les d’autres socia­listes récla­maient l’exclusion des femmes de la pro­duc­tion sociale au nom de la fonc­tion mater­nelle13. Pour Engels, « la famille conju­gale moderne est fondée sur l’esclavage domes­tique avoué ou voilé de la femme14 ».

Marx et Engels ont déve­loppé les linéa­ments d’une théo­rie de la famille mono­ga­mique en met­tant en évi­dence son carac­tère oppres­sif : « Même à la maison, ce fut l’homme qui prit en main le gou­ver­nail ; la femme fut dégra­dée, asser­vie, elle devint esclave du plai­sir de l’homme et simple ins­tru­ment de repro­duction15. » « Dans la famille, déclare encore Engels, l’homme est le bour­geois ; la femme joue le rôle du pro­lé­ta­riat16. » Quand Engels parle de l’homme comme d’un bour­geois, ce n’est pas qu’une simple méta­phore. Il fait réfé­rence ici aux hommes qui concentrent entre leurs mains les richesses qu’ils entendent trans­mettre à leur des­cen­dance ; les femmes, elles, étant com­plè­te­ment dépen­dantes éco­no­mi­que­ment d’eux et rava­lées au rang de por­teuses et d’éleveuses de leurs enfants. Chez Engels, la famille mono­ga­mique est cen­trée pour l’essentiel sur le rôle de la trans­mis­sion de l’héritage à des enfants légi­times et de l’enrichissement grâce à la dot de la femme ; cela serait la source his­to­rique de la domi­na­tion mas­cu­line. Si l’héritage joue un rôle déter­mi­nant dans la cir­cu­la­tion des richesses au sein de la classe domi­nante17, il est évident que, pour la majo­rité de la popu­la­tion, ce n’est pas la fonc­tion prin­ci­pale de la famille. Elle n’en reste pas moins patriar­cale, donc ins­ti­tu­tion d’oppression.

Dans le capi­ta­lisme, la com­po­si­tion du salaire est dif­fé­rente pour les hommes et les femmes. Pour Marx, « [l]a valeur de la force de tra­vail était déter­mi­née par les frais d’entretien de l’ouvrier et de sa famille18 ». Historiquement, le salaire fémi­nin a été amputé de la partie que les hommes reçoivent pour entre­te­nir leur famille, en plus d’eux-mêmes, comme s’il ne pou­vait être, du point de vue capi­ta­liste patriar­cal, qu’un salaire d’appoint. D’où la sur­ex­ploi­ta­tion du tra­vail des femmes qui se tra­duit par un dif­fé­ren­tiel de rému­né­ra­tion sys­té­mique. On constate que l’inégalité pro­fes­sion­nelle entre les sexes est la règle à tous les niveaux de la pyra­mide sociale19. Tout indique que la déva­lo­ri­sa­tion du tra­vail fémi­nin est consub­stan­tielle au sys­tème. Cette sur­ex­ploi­ta­tion tire son bien-fondé de la « natu­ra­li­sa­tion » des tâches exé­cu­tées par les femmes au sein de la famille, une ins­ti­tu­tion appa­rem­ment exté­rieure aux rap­ports de pro­duc­tion.

Les luttes du mou­ve­ment des femmes et de leurs par­te­naires syn­di­caux ont réussi à réduire les écarts impor­tants de salaire entre hommes et femmes, mais la dyna­mique capi­ta­liste a fait que la valeur du salaire « fami­lial mas­cu­lin » a reculé au cours des 30 der­nières années for­çant les sala­riéEs à tra­vailler plus pour gagner moins ou à comp­ter sur un double revenu fami­lial pour arri­ver à main­te­nir leur ancien niveau de vie. En 2005, selon Statistique Canada, les familles comp­tant sur un seul revenu d’emploi avaient cinq fois plus de chances de se retrou­ver parmi les unités fami­liales à faible revenu que les familles comp­tant plus d’un revenu d’emploi. C’est donc dire que la repro­duc­tion fami­liale, pour la majo­rité, peut de moins en moins être assu­rée par un seul salaire.

Le tra­vail domes­tique appa­raît chez les épi­gones du mar­xisme comme du non tra­vail, parce que non pro­duc­teur de valeurs d’échange20, ce qui est d’ailleurs contra­dic­toire avec la for­mule d’Engels sur l’esclavage domes­tique. Ce tra­vail est pro­duc­teur de valeurs d’usage, mais parce que non pro­duc­teur de mar­chan­dises, il n’acquiert pas de valeur d’échange (valeur mar­chande ou valeur pro­pre­ment dite). S’il en acquiert, c’est uni­que­ment lorsque le capi­ta­lisme com­mer­cia­lise les tra­vaux réa­li­sés aupa­ra­vant dans un cadre fami­lial. Dès la pre­mière révo­lu­tion indus­trielle dis­pa­raît dans les villes la pro­duc­tion fami­liale des ali­ments de base alors que les vête­ments sont pro­gres­si­ve­ment ache­tés sur le marché. Au fur et à mesure de son déve­lop­pe­ment, le capi­ta­lisme étend à de larges sec­teurs de la repro­duc­tion le règne de la mar­chan­dise (pro­gres­sion reten­tis­sante du marché du prêt-à-porter, des plats pré­pa­rés, des buan­de­ries, des net­toyeurs à sec, des ser­vices domes­tiques rému­né­rés, etc.).

Marx et Engels ont su employer des termes beau­coup plus vigou­reux que cer­tains de leurs suc­ces­seurs qui ont minoré l’oppression des femmes au nom de l’unité du pro­lé­ta­riat ou de modèles socia­listes irréel­le­ment exis­tants. « La [famille] contient en minia­ture tous les anta­go­nismes qui, par la suite, se déve­lop­pe­ront lar­ge­ment dans la société et dans son État21 »; « [le mariage conju­gal] appa­raît comme l’assujettissement d’un sexe par l’autre, comme la pro­cla­ma­tion d’un conflit des deux sexes » ; « [l]a pre­mière oppo­si­tion de classe qui se mani­feste dans l’histoire coïn­cide avec le déve­lop­pe­ment de l’antagonisme entre l’homme et la femme dans le mariage conju­gal, et la pre­mière oppres­sion de classe, avec l’oppression du sexe fémi­nin par le sexe mas­cu­lin22. » La divi­sion sexuelle du tra­vail dans la société bour­geoise23, à la base de la sépa­ra­tion radi­cale du privé et du public, leur appa­raît néces­saire à éli­mi­ner au moyen de la socia­li­sa­tion du tra­vail domes­tique et du tra­vail des femmes dans la pro­duc­tion sociale24.

August Bebel a dénoncé dans son livre, La femme, dans le passé, le pré­sent, l’avenir, les socia­listes hos­tiles à la libé­ra­tion des femmes : « Il est des socia­listes qui ne se montrent pas moins anti­pa­thiques à l’émancipation de la femme que ne le sont les capi­ta­listes au socia­lisme […] Mais il arrive dans bien des cas qu’il [le socia­liste] ne sent pas à quel point la femme est dépen­dante de l’homme, parce que son propre et cher moi en vien­drait à être mis en ques­tion. C’est la ten­dance à sau­ve­gar­der des inté­rêts, réels ou sup­po­sés, qui alors sont tou­jours pri­mor­diaux et sacrés […] qui rend les hommes aveugles de la sorte25. » C’est pour­quoi les femmes doivent comp­ter sur leurs propres forces et non sur l’aide des hommes : « Les hommes se com­plaisent volon­tiers dans cette situa­tion et en retirent tous les avan­tages. Il plait à leur orgueil, à leur égoïsme, à leur inté­rêt, de jouer le rôle du plus fort et du maître, et, comme tous les des­potes, ils se laissent dif­fi­ci­le­ment influen­cer par des motifs puisés dans la raison. L’intérêt qu’ont les femmes à s’agiter pour arri­ver à un état de choses qui les délivre d’une situa­tion indigne d’elles n’en est que plus évident. Elles n’ont pas plus à comp­ter sur les hommes que les tra­vailleurs n’ont à comp­ter sur la bour­geoi­sie26. »

L’oppression des femmes par les hommes des classes domi­nées peut-elle être ana­ly­sée comme une simple consé­quence de la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion qu’il s’agirait d’abolir pour régler la ques­tion ? Les fémi­nistes des années 1970 ont répondu néga­ti­ve­ment à cette ques­tion, quelles que soient par ailleurs leurs diver­gences sur les liens entre la lutte des femmes et la lutte des classes. Leur refus de mettre entre paren­thèses l’oppression des femmes dans les classes exploi­tées les a d’ailleurs opposé aux dif­fé­rentes orga­ni­sa­tions sta­li­niennes (pro-Moscou, pro-Beijing ou pro-Tirana) qui, au nom de la défense d’une unité fac­tice du pro­lé­ta­riat, dénon­çaient le mou­ve­ment des femmes (ainsi que d’autres mou­ve­ments de lutte) comme une entre­prise de divi­sion petite-bour­geoise ou bour­geoise.

Contrairement à Engels, qui idéa­lise l’amour sexuel « véri­table » des classes domi­nées, puisque les ques­tions de pro­prié­tés ne joue­raient aucun rôle dans la dyna­mique conju­gale et que la double morale27 n’y aurait pas cours, ce qui est faux, Bebel fait des pri­vi­lèges mas­cu­lins, y com­pris dans les classes domi­nées, un for­mi­dable obs­tacle à l’émancipation des femmes, laquelle sera l’œuvre des femmes elles-mêmes. Ce qui pose la néces­sité de l’organisation auto­nome des femmes que les socia­listes doivent, et pas uni­que­ment les fémi­nistes, défendre et pro­mou­voir.

Bref, malgré plu­sieurs avan­cées ana­ly­tiques, théo­riques et éthiques, les socia­listes mar­xistes ont insuf­fi­sam­ment réflé­chi à l’importance fon­da­trice dans le sys­tème capi­ta­liste des rap­ports sociaux de sexe. Pour cela, il a fallu attendre la deuxième vague fémi­niste et la prise de dis­tance des fémi­nistes radi­cales maté­ria­listes (France, Québec… ) et socia­listes (États-Unis, Grande-Bretagne, Canada… ) qui pro­po­se­ront une théo­rie de l’histoire écrite en termes de domi­nation des hommes sur les femmes.

Cependant, entre-temps, le socia­lisme mar­xiste connais­sait un pro­fond recul non seule­ment en ce qui concerne les ana­lyses de l’oppression des femmes, mais éga­le­ment en ce qui a trait à leur statut et aux reven­di­ca­tions en faveur de leur éman­ci­pa­tion.

L’émancipation trahie

La révo­lu­tion russe a donné une impul­sion consi­dé­rable à la lutte pour l’émancipation. En octobre 1919, lors de son second anni­ver­saire, Lénine a déclaré non sans fierté : « En deux ans de pou­voir des soviets, dans un des pays les plus arrié­rés de l’Europe, on a plus fait pour l’émancipation des femmes, pour les rendre égales au “sexe fort”, que ce qui a été fait depuis 130 ans par toutes les répu­bliques avan­cées, éclai­rées et “démo­cra­tiques” du monde entier28. » L’œuvre légis­la­tive a été en effet impres­sion­nante : le mariage civil est ins­ti­tué, l’égalité entre les hommes et les femmes pro­cla­mée, la loi ne fait plus de dif­fé­rence entre les enfants illé­gi­times et légi­times, le divorce par consen­te­ment mutuel est offi­cia­lisé (ou à la demande d’un seul conjoint sans besoin de preuve ou de témoin). À l’époque, la Russie est le seul pays où existe un droit du divorce aussi com­plet. Les nou­velles lois offrent la pos­si­bi­lité de choi­sir le nom de famille (celui de la femme, celui de l’homme ou les deux) et sera au nombre des quelques pays qui, à la fin de la Première Guerre mon­diale, en 1918, accor­dera le droit de vote aux femmes29. Le nou­veau Code du tra­vail com­prend des congés de mater­nité, le salaire égal et l’égalité pro­fes­sion­nelle (ainsi que des mesures sur le tra­vail des femmes et leur pro­tec­tion), la jour­née de huit heures et la semaine de 48 heures, les assu­rances sociales sont créées. L’adultère comme l’homosexualité sont sup­primés du Code pénal, de même que l’autorité du chef de famille dis­pa­raît du Code civil. En 1920, l’avortement est léga­lisé (il n’existe nulle part ailleurs). La pre­mière consti­tu­tion de l’État sovié­tique recon­naît l’utilité sociale du tra­vail domes­tique. Le pro­gramme du parti adopté en 1919 pré­voit la socia­li­sa­tion du tra­vail domes­tique via des équi­pe­ments com­mu­nau­taires30. Selon Lénine : « Le tra­vail ména­ger écrase, étrangle, rabaisse et dégrade la femme ; il l’enchaîne à la cui­sine et à la chambre des enfants […] Cantines publiques, crèches, jar­dins d’enfants : voilà quelques exemples de ce qui est indis­pen­sable, voilà les moyens simples et quo­ti­diens, sans grande pompe ni déco­rum, qui peuvent vrai­ment résor­ber et abolir l’inégalité entre hommes et femmes dans le domaine de la pro­duction sociale et de la vie publique31. »

Pour Léon Trotski, « la révo­lu­tion a tenté héroï­que­ment de détruire l’ancien “foyer fami­lial” crou­pis­sant, ins­ti­tu­tion archaïque, rou­ti­nière, étouf­fante, dans laquelle la femme des classes labo­rieuses est vouée aux tra­vaux forcés, de l’enfance jusqu’à la mort. À la famille, consi­dé­rée comme une petite entre­prise fermée, devait se sub­sti­tuer, dans l’esprit des révo­lu­tion­naires, un sys­tème achevé de ser­vices sociaux : mater­ni­tés, crèches, jar­dins d’enfants, res­tau­rants, blan­chis­se­ries, dis­pen­saires, hôpi­taux, sana­to­riums, orga­ni­sa­tions spor­tives, ciné­mas, théâtres, etc. » Mais, note-t-il, « on n’avait pas réussi à prendre d’assaut l’ancienne famille […] La société se révéla trop pauvre et trop peu civi­li­sée. Les res­sources réelles del’État ne cor­res­pon­daient pas aux plans et aux inten­tions du parti com­mu­niste. La famille ne peut pas être abolie : il faut la rem­pla­cer. L’émancipation véri­table de la femme est impos­sible sur le ter­rain de la “misère socia­li­sée” 32 ».

C’est pré­ci­sé­ment sur la base de la « misère socia­li­sée » que s’est déve­lop­pée une couche sociale para­si­taire, la bureau­cra­tie. Sa prise du pou­voir a entraîné une régres­sion des droits des femmes. En 1934, l’homosexualité rede­vient un crime pas­sible de huit ans de prison, tandis qu’une large cam­pagne est lancée contre la liberté sexuelle, l’adultère, les mariages trop rapides. En 1936, l’avortement est de nou­veau inter­dit, sauf en cas de mala­die ou de danger de mort, tandis que les divorces sont sanc­tion­nés par des amendes. Cette réac­tion avec son cor­tège de louanges en faveur de la famille (rebap­ti­sée pour l’occasion « pro­lé­ta­rienne ») et du bon­heur pour la mère d’avoir une ribam­belle d’enfants s’installe comme la nou­velle morale sovié­tique. Un sys­tème de médailles et de récom­penses est mis en place pour les mères ayant au moins cinq enfants. À tra­vers le monde, les partis com­mu­nistes reprennent dans leur pro­gramme des élé­ments réac­tion­naires de cette poli­tique bureau­cra­tique qui va tota­le­ment à l’encontre du projet d’émancipation des femmes.

Et, si les femmes ont eu rapi­de­ment eu accès à l’éducation, aux sports et à tout type d’emploi sala­rié, même dans les sec­teurs tra­di­tion­nel­le­ment mas­cu­lins, au cours de la période sta­li­nienne, c’est une concep­tion ins­tru­men­tale patriar­cale des femmes qui a dominé. Elles ont conti­nué de subir la double jour­née de tra­vail, laquelle a été aggra­vée avec les pénu­ries de biens de consom­ma­tion, alors que leur place est restée secon­daire dans la société. L’égalité juri­dique ins­ti­tuée par la révo­lu­tion russe s’est donc avérée insuf­fisante pour éra­di­quer l’oppression des femmes en l’absence de moyens éco­nomiques pour socia­li­ser les tâches domes­tiques. Toutefois, ce qu’elle avait réa­lisé dans un court laps de temps (avant la contre-révo­lu­tion sta­li­nienne), malgré des condi­tions extrê­me­ment dif­fi­ciles, le mou­ve­ment des femmes saura à son tour l’imposer dans la plu­part des pays capi­ta­listes occi­den­taux au cours de la deuxième moitié du xxe siècle. Cependant, malgré ces gains impor­tants, fémi­nistes et socia­listes sont peu nom­breux à pré­tendre que le patriar­cat est un sys­tème en voie de dis­pa­ri­tion : l’obtention des droits for­mels ne suf­fi­sant pas à contrer les causes pro­fondes de l’oppression des femmes qui prennent leurs racines dans un sys­tème anté­rieur au capi­ta­lisme. Dans beau­coup de pays, cette oppres­sion a certes été amoin­drie sur plu­sieurs aspects, mais, sans contre­dit, comme nous le montrent les articles de ce numéro, même dans les pays les plus pro­gres­sistes du point de vue de l’égalité entre les sexes, cer­tains des acquis sont fra­giles, tandis que, sur d’autres aspects, l’oppression se voit renou­ve­lée si ce n’est ren­for­cée.

Débats et enjeux

La deuxième vague fémi­niste a gagné, en par­ti­cu­lier dans la plu­part des socié­tés libé­rales démo­cra­tiques des pays capi­ta­listes domi­nants, l’égalité juri­dique pleine et entière des femmes dans tous les domaines, leur droit à dis­po­ser libre­ment de leur corps (droit aupa­ra­vant dévolu aux hommes, à l’Église et aux méde­cins), tout comme la recon­nais­sance du bien-fondé de leurs luttes contre toutes les formes de dis­cri­mi­na­tion et contre les vio­lences mas­cu­lines. Les femmes de ces pays peuvent déci­der ou non d’avoir des enfants. L’accès à l’éducation, notam­ment à l’éducation supé­rieure, est un fait acquis. Les métiers se trans­forment, et ce qui était des ghet­tos mas­cu­lins aupa­ra­vant, comme la méde­cine, le génie et les sciences exactes, ont été inves­tis par les femmes. Les femmes sont désor­mais des citoyennes à part entière : droit de vote, par­ti­ci­pa­tion poli­tique, etc. Le mou­ve­ment des femmes a influencé de nom­breuses organisa­tions, dont des syn­di­cats, des orga­ni­sa­tions com­mu­nau­taires, des partis poli­tiques

– plu­sieurs se réclament aujourd’hui du fémi­nisme –, des gou­ver­ne­ments et des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales, bien que les rela­tions, pour cer­taines étroites, pour d’autres conflic­tuelles, sont tou­jours à rené­go­cier et à ravi­ver33.

Au fil des ans et des luttes cepen­dant, d’une pers­pec­tive rela­ti­ve­ment uni­fiée axée sur l’égalité de droits, les pro­po­si­tions, reven­di­ca­tions et prises de posi­tions fémi­nistes vont se diver­si­fier et les concep­tions de l’égalité et de la libé­ra­tion mises de l’avant, se mul­ti­plier, se « com­plexi­fier34», voire s’opposer sur cer­tains dos­siers. Non seule­ment faut-il en voir la cause dans les cri­tiques for­mu­lées par de nom­breux groupes ou col­lec­tifs de femmes (fémi­nistes afro-amé­ri­caines, col­lec­tifs de femmes immi­grantes ou autoch­tones, les­biennes ou acti­vistes des pays du Sud, femmes han­di­ca­pées… ) qui trouvent dif­fi­ciles de se recon­naître dans un projet qu’elles consi­dèrent pensé en dehors de leurs propres réa­li­tés et expé­riences. Mais encore, faut-il réa­li­ser qu’au fur et à mesure que cer­tains groupes de femmes voient leur statut dans l’espace public pro­gres­ser ou connaissent une amé­lio­ra­tion de leur situa­tion éco­no­mique ou pro­fes­sion­nelle, le mou­ve­ment des femmes se voit davan­tage inter­pellé par les dif­fé­rents cli­vages et conflits poten­tiels que génèrent la diver­sité des allé­geances poli­tiques et idéo­logiques, tout comme celle des sta­tuts éco­no­mique et socio-pro­fes­sion­nel. Ce qui, dans cer­tains cas, se tra­duit par une perte au niveau de son pou­voir de mobi­li­sa­tion ou de ral­lie­ment. L’actuelle pola­ri­sa­tion des débats au Québec autour de la pros­ti­tu­tion versus le tra­vail du sexe, ou encore de la place à faire aux accom­mo­de­ments rai­son­nables en sont des révé­la­teurs35.

Les fémi­nistes – tout comme les socia­listes36 – sont en effet par­ta­géEs quant à l’analyse de la pros­ti­tu­tion et, par consé­quent, de la traite à des fins de prostitu­tion. Si le mou­ve­ment des femmes dans son ensemble se pro­nonce en faveur de la décri­mi­na­li­sa­tion des per­sonnes pros­ti­tuées et s’insurge contre leur stigma­tisation sociale, des inter­pré­ta­tions diver­gentes quant à la nature même du phé­no­mène et du trai­te­ment à réser­ver aux autres acteurs de la pros­ti­tu­tion – proxé­nètes et clients pros­ti­tueurs – divisent le mou­ve­ment des femmes en deux camps. Pour l’un, la pros­ti­tu­tion repré­sente une forme d’exploitation des femmes et de vio­lence ins­ti­tuée37 qui doit être éra­di­quée. Pour l’autre, elle est une acti­vité pro­fes­sion­nelle exer­cée par des femmes ven­dant des ser­vices sexuels. Dans le pre­mier cas, les per­sonnes pros­ti­tuées sont consi­dé­rées comme des vic­times du sys­tème proxé­nète, dans le second, comme des tra­vailleuses du sexe exer­çant un tra­vail comme un autre rele­vant d’un choix indi­vi­duel lié à l’« auto­no­mie » des femmes. Les tenantes d’une telle posi­tion sont favo­rables à la décri­mi­na­li­sa­tion des proxé­nètes et s’opposent à la péna­li­sa­tion des pros­ti­tueurs.

Le mou­ve­ments des femmes, ici comme ailleurs, est éga­le­ment divisé sur la ques­tion des « accom­mo­de­ments rai­son­nables », qui se limite sou­vent à une dis­cus­sion sur le port du voile/​foulard dans les espaces publics, mais à laquelle se greffent éga­le­ment des débats concer­nant la place de la reli­gion dans la société civile, la com­pré­hen­sion ana­ly­tique et stra­té­gique de la « caté­go­rie-femmes » ou encore les para­mètres du « non-négo­ciable » des prin­cipes fémi­nistes.

Si, tant de l’interne que de l’externe, des cri­tiques se font entendre38 pour repro­cher au mou­ve­ment des femmes son inap­ti­tude à pro­po­ser une ana­lyse mul­ti­fac­to­rielle, inap­ti­tude qu’il par­tage avec les autres mou­ve­ments sociaux, la néces­sité d’entrecroiser les variables expli­ca­tives de classe, de sexe et d’ethnie imprègne doré­na­vant l’essentiel de son dis­cours et de son agir poli­tique de manière à mieux saisir ce que chaque sys­tème d’oppression apporte à l’autre39 et à « inté­grer […] la diver­sité interne des situa­tions qui pro­pulsent régu­liè­re­ment des femmes dans la posi­tion de l’Autre, de cette femme géné­rique qui n’existe pas plus que l’Homme géné­rique40 », sans pour autant igno­rer que le Nous-femmes, en tant que caté­go­rie socia­le­ment construite, consti­tue le sujet même du fémi­nisme.

Acquis, reculs, luttes à venir

Dans les socié­tés occi­den­tales, malgré quelques excep­tions et des régres­sions récentes, depuis deux géné­ra­tions, il est indé­niable que la condi­tion des femmes a spec­ta­cu­lai­re­ment pro­gressé. Les luttes ont donc été fruc­tueuses. Plusieurs ana­lystes diront que les chan­ge­ments entraî­nés par le mou­ve­ment des femmes au cours du xxe siècle ont été les plus déter­mi­nants en ce qui concerne la struc­ture des rap­ports sociaux. Pourtant, dans ces mêmes socié­tés, la dif­fé­ren­cia­tion des res­pon­sa­bi­li­tés hié­rar­chiques et des rému­né­ra­tions, malgré des luttes impor­tantes, demeure, bien que les écarts aient été rétré­cis41. Les confré­ries et les réseaux mas­cu­lins tissent les fils du pla­fond dit de verre, lequel est un obs­tacle à la pro­gres­sion des femmes. Dans de nom­breuses socié­tés (Allemagne, Autriche et Espagne, par exemple), des mesures sociales conti­nuent d’inciter les mères à élever leurs enfants en res­tant à la maison, au détri­ment de la mise en place d’un réseau de gar­de­ries adé­quat et à un prix abor­dable.

Des écarts impor­tants sub­sistent entre les femmes et les hommes en termes de rému­né­ra­tion. Ainsi, au Québec, pour­tant l’une des socié­tés les plus ouvertes à la pro­mo­tion des femmes, leur revenu total repré­sente 63 % de celui des hommes, leur revenu d’emploi 76 % alors qu’elles détiennent 59,5 % des emplois au salaire mini­mum42. Précarité, flexi­bi­lité, pau­vreté (en partie liée à la mono­pa­ren­ta­lité) sont le lot des femmes (et de leurs enfants) qui, ici comme ailleurs, ont subi de plein fouet les trans­for­ma­tions du tra­vail engen­drées par les poli­tiques néo­li­bé­rales43. Les femmes ne sont certes pas les seules à avoir subi de telles poli­tiques, mais elles ont été par­ti­cu­liè­re­ment tou­chées.

Violences dites domes­tiques ou conju­gales, agres­sions sexuelles, meurtres44, fémi­ni­cide comme à Ciudad Juárez, les femmes sont les prin­ci­pales cibles des vio­lences mas­cu­lines. D’après Statistique Canada, une Canadienne sur quatre sera agres­sée sexuel­le­ment au cours de sa vie, la moitié de ces agres­sions sera per­pé­trée contre des filles de moins de 16 ans. Une étude menée par l’Organisation mon­diale de la santé, basée sur des inter­views de 24 000 per­sonnes dans 10 pays dif­fé­rents, montre une pré­va­lence de vio­lence conju­gale mas­cu­line qui affecte de 15 à 70 % des femmes inter­ro­gées selon le pays45. Ce n’est donc pas sans raison que le mou­ve­ment auto­nome des femmes a mis beau­coup d’énergie sur les luttes contre la vio­lence mas­cu­line46.

On a assisté au cours des deux der­nières décen­nies au retour en force de la femme-objet. Outre la mar­chan­di­sa­tion de la sexua­lité (ainsi que de la mater­nité), le diktat des appa­rences (beauté asso­ciée à l’obligation du tou­jours-jeune), la sexua­lité per­for­ma­tive, les trans­for­ma­tions cor­po­relles (chi­rur­gie plas­tique, entre autres), etc., posent des ques­tions non seule­ment sur les rap­ports sociaux de sexe, mais éga­le­ment sur le rap­port au corps47. Sans comp­ter les phé­no­mènes d’hypersexualisation et de sexua­li­sa­tion pré­coce48 qui font des jeunes filles des objets sexuels à convoi­ter dans une société où, para­doxa­le­ment, la pédo­phi­lie reste l’un des der­niers tabous. De ce point de vue, quel est le bilan de la « libéra­lisation sexuelle » ? N’a-t-on pas assisté à une contre-révo­lu­tion sexuelle ?

Pornographie, pros­ti­tu­tion, traite à des fins d’exploitation sexuelle, tou­risme de pros­ti­tu­tion ont d’ailleurs connu une crois­sance sans pré­cé­dent à l’échelle mon­diale depuis la décen­nie 1990. Les femmes et les fillettes, qui consti­tuent 98 % des cas de la traite à des fins d’exploitation sexuelle, sont les proies et les hommes les béné­fi­ciaires (pros­ti­tueurs et proxé­nètes). Tous les hommes ? D’une cer­taine façon oui, comme groupe domi­nant ; d’une autre non49, cer­tains s’identifiant à la lutte pour l’égalité des femmes remettent en cause des facettes de la « mas­cu­li­nité hégé­mo­nique50 ». Cependant, tous, d’une façon ou d’une autre, ont des pri­vi­lèges liés à la domi­na­tion patriar­cale et à la per­pé­tua­tion de la divi­sion sexuelle du tra­vail.

Bref, en Occident, le tableau est contrasté. Aux avan­cées, juri­diques et poli­tiques, aux gains dans l’éducation et au tra­vail, se couplent des reculs sociaux, qui se sont tra­duits, entre autres, par une mar­chan­di­sa­tion et une objec­ti­va­tion accen­tuées du corps des femmes.

Parallèlement, on a éga­le­ment assisté à une « pro­fes­sion­na­li­sa­tion » de l’in­tervention fémi­niste51, laquelle est liée aux sub­ven­tions gou­ver­ne­men­tales, ce qui la fra­gi­lise lorsque des gou­ver­ne­ments comme celui de Stephen Harper pro­cèdent à des coupes sombres dans les sub­sides. Cette « pro­fes­sion­na­li­sa­tion » connaî­tra-t-elle le même sort que celle qui a conduit à la bureau­cra­ti­sa­tion des orga­ni­sa­tions du mou­ve­ment ouvrier et à leur adap­ta­tion au sys­tème qu’elles devaient pour­tant abattre ?

Ailleurs, dans les pays du Sud, la souf­france d’être pauvre, mal nourri, illet­tré, sur­ex­ploité est le lot de plus de la moitié de l’humanité. Naître femme aggrave cette souf­france. Dans cer­tains pays, elles sont juri­di­que­ment infé­rieures. Elles sont sou­mises, vio­lées, ache­tées et ven­dues, répu­diées, exci­sées, lapi­dées, tuées pour l’honneur… Victimes de la traite à des fins d’exploitation sexuelle – des mil­lions de vic­times par année – et de la traite à des fins de mariage forcé, notam­ment dans les pays comme l’Inde et la Chine où les pra­tiques patriar­cales ont créé un défi­cit de femmes à marier. Bref, elles sont vic­times d’une « écono­mie vagi­nale » indus­tria­li­sée et mon­dia­li­sée. Le trafic des femmes à des fins d’ex­ploitation domes­tique et de tra­vail forcé, y com­pris au Canada – ce qui est bien docu­menté dans le cas des Philippines –, permet aux États d’origine d’engran­ger des devises fortes ser­vant à payer leur dette. La mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste actuelle se carac­té­rise pré­ci­sé­ment par une fémi­ni­sa­tion des migra­tions (48 %), due en partie à la traite des femmes et au trafic des migrantes52. L’effondrement des socié­tés bureau­cra­tiques de l’Est a généré une véri­table pau­pé­ri­sa­tion des femmes de ces pays qui, désor­mais, sont un chep­tel pour les indus­tries mondia­lisées du sexe.

Toutefois, le bilan est là aussi contrasté. En Chine et en Inde ainsi qu’ailleurs, des femmes ont un meilleur accès à l’éducation et à l’emploi, s’impliquent socia­le­ment davan­tage, etc. Les liens entre classes, castes, eth­nies et rap­ports sociaux de sexe sont impor­tants à appro­fon­dir pour saisir dans toute sa com­plexité un tel bilan. Là aussi, le fémi­nisme a fait des avan­cées non négli­geables.

Les femmes sont tou­chées de manière dif­fé­rente des hommes par la mondia­lisation néo­li­bé­rale Elles demeurent, par ailleurs, sous-repré­sen­tées au sein des ins­tances où s’élaborent et se décident les grandes orien­ta­tions des ententes com­mer­ciales contem­po­raines qui s’appuient sur les fon­de­ments mêmes du patriar­cat pour garan­tir leur réa­li­sa­tion. Les rap­ports sociaux de sexe font partie inté­grale des fon­da­tions et de l’agencement du capi­ta­lisme, lequel a exa­cerbé au cours des der­nières décen­nies la divi­sion sexuelle du tra­vail.

Faut-il rap­pe­ler à cet égard que les femmes sont à la fois une main-d’œuvre capi­tale tant pour le tra­vail sala­rié que pour celui qui est non rému­néré, une source for­mi­dable de pro­fits pour les entre­prises et de tra­vail gra­tuit pour la société dans son ensemble et pour les hommes en par­ti­cu­lier. Parce qu’elles sont aussi sources de plai­sir, elles sont objec­ti­vées sexuel­le­ment et com­mer­cia­li­sées de dif­fé­rentes façons. En même temps, à cause de cette posi­tion subor­don­née dans la société et de la sur­ex­ploi­ta­tion qui en découle, les femmes consti­tuent un groupe socia­le­ment impli­qué dans l’analyse du monde actuel de même que dans les luttes pour l’égalité sociale et la mise en place d’alternatives.

Dès lors, la prise en consi­dé­ra­tion des rap­ports sociaux de sexe permet de mieux saisir des phé­no­mènes inter­na­tio­naux aussi impor­tant que la mar­chan­di­sa­tion du vivant, les mou­ve­ments migra­toires, les nou­velles pau­vre­tés, les hié­rar­chies sociales (caste, classe, groupes racia­li­sés et eth­ni­ci­sés), les vio­lences, etc. Sans cette pers­pec­tive ana­ly­tique, tout reste obscur.

Partout dans le monde, à des degrés divers, il y a eu le déve­lop­pe­ment d’une nou­velle géné­ra­tion de luttes, de résis­tances, de mou­ve­ments qui agissent comme cata­ly­seurs et qui se sont inter­na­tio­na­li­sés comme la Marche mon­diale des femmes. Ce qui débouche sur d’autres acquis et permet le ques­tion­ne­ment sur les luttes et les théo­ries favo­rables à la trans­for­ma­tion sociale ; cela indique éga­le­ment que le socia­lisme ne peut être réel­le­ment socia­liste qu’à la condi­tion d’être fémi­niste… Autrement dit, on ne peut ima­gi­ner penser et construire une alter­na­tive au capi­ta­lisme sans s’attaquer au patriar­cat.

Le pré­sent dos­sier sur les rap­ports sociaux de sexe est divisé en quatre par­ties. La pre­mière se penche sur dif­fé­rents enjeux poli­tiques et théo­riques, tant par rap­port aux socia­lismes mar­xistes qu’aux fémi­nismes. La deuxième concerne quelques enjeux qué­bé­cois : la lutte du Front commun inter­syn­di­cal, l’impact des poli­tiques néo­li­bé­rales sur la main-d’œuvre fémi­nine, les effets de ces poli­tiques dans les domaines de la santé et de l’éducation en rap­port avec la dégra­dation de la condi­tion des femmes et la ques­tion des dif­fé­rences sala­riales et la lutte pour l’équité sala­riale. La troi­sième exa­mine la domi­na­tion mas­cu­line et la vio­lence qui en découle, ainsi que de la « nor­ma­lité » de cette suprématie/​hégé­mo­nie et des pri­vi­lèges qui lui sont atta­chés. Occultée, cette domi­na­tion n’en appa­raît pas moins, à cer­tains égards, équi­voque ; c’est ce que montre la dis­cus­sion sur les clients pros­ti­tueurs et sur les non clients. La qua­trième se penche sur le mou­ve­ment des femmes, tant dans ses orga­ni­sa­tions auto­nomes que dans celles qui sont mixtes. Elle tire éga­le­ment des leçons de la Marche mon­diale des femmes ainsi que de la lutte contre la sexua­li­sa­tion sociale tout en dis­cu­tant de cer­tains obs­tacles aux­quelles elles sont confron­tées.

Enfin, si le fémi­nisme est un aspect fon­da­men­tal et incon­tour­nable de la lutte pour l’émancipation humaine, d’autres aspects doivent éga­le­ment être dis­cu­tés. Il s’agit, entre autres, des liens entre démo­cra­tie et éco­no­mie. La rubrique « pers­pec­tive » com­porte un texte de Catherine Samary sur l’autogestion « socia­liste » à la lumière de la révo­lu­tion en Yougoslavie et une dis­cus­sion entre Jean-Marc Piotte et Louis Favreau sur l’économie sociale au Québec. Enfin, après l’arraisonnement d’une flot­tille par un com­mando israé­lien et le meurtre d’humanitaires appor­tant de l’aide aux Palestiniens pri­son­niers d’un sévère blocus à Gaza, il nous a semblé impor­tant d’examiner l’état des mou­ve­ments sociaux pales­ti­niens, au moyen d’une entre­vue avec Refaat Sabbah.

* * *

Ce numéro des Nouveaux Cahiers du socia­lisme n’a pas pu trai­ter de toutes les facettes de l’oppression des femmes et de leurs luttes, par­ti­cu­liè­re­ment dans les pays du Sud et de l’Est. Ce n’est que partie remise.

Notes

  1. Entre autres, Friedrich Engels, Auguste Bebel, Clara Zetkin, Alexandra Kollontaï, Inès Armand et bien d’autres.
  2. Sur la tra­jec­toire de la social-démo­cra­tie alle­mande par rap­port à l’émancipation des femmes, voir Annik Mahaim, « Les femmes et la social-démo­cra­tie alle­mande », dans Annik Mahaim, Alix Holt et Jacqueline Heinen, Femmes et mou­ve­ment ouvrier, Paris, La Brèche, 1979, p. 13-85.
  3. La pre­mière vague a lutté pour la pleine recon­nais­sance citoyenne des femmes (suffra­gettes) et pour l’abolition de la pros­ti­tu­tion en bor­dels et du proxé­né­tisme ainsi que de la traite des femmes, appe­lée à l’époque traite des blanches.
  4. Ce que met en évi­dence, dans le cas des vio­lences mas­cu­lines, l’article dans ce numéro de Patrizia Romito, « Du silence au bruit : l’occultation des vio­lences mas­cu­lines contre les femmes ».
  5. Flavie Achard, « La négo­cia­tion du sec­teur public et la ques­tion des femmes ».
  6. Voir l’article de Diane Lamoureux, « Un État capi­ta­liste certes, mais éga­le­ment sexiste et raciste ».
  7. Francine Descarries, « De la néces­sité de l’analyse de l’interaction entre patriar­cat et capi­ta­lisme mon­dial », com­mu­ni­ca­tion, Colloque inter­na­tio­nal L’accès des femmes à l’éco­nomie à l’heure de l’intégration des Amériques : quelle éco­no­mie ? Montréal, Université Concordia et UQAM, 24 avril 2003.
  8. Friedrich Engels, L’origine de la famille, de la pro­priété privée et de l’État, Paris Éditions sociales, 1972 [1884].
  9. Voir à ce sujet l’étude de Christophe Darmangeat, Le com­mu­nisme pri­mi­tif n’est plus ce qu’il était… Aux ori­gines de l’oppression des femmes, Paris, Smolny, 2009 ; voir éga­lement Maurice Godelier, La pro­duc­tion des grands hommes, Paris, Fayard, 1982, ainsi que Nicole Chevillard et Sébastien Leconte (dir.), Travail des femmes et pou­voir des hom­mes. Aux ori­gines de l’oppression des femmes, Paris, La Brèche, 1987.
  10. Voir Maurice Godelier, L’idéel et le maté­riel : pensée, éco­no­mies, socié­tés, Paris, Fayard, 1989 ; voir éga­le­ment Josette Trat, « Engels et l’émancipation des femmes », dans Geor­ges Labica et Mireille Delbraccio (dir.), Friedrich Engels, savant et révo­lu­tion­naire, Paris, PUF, 1997, p. 175-192.
  11. Frédérique Vinteuil, « Marxisme et fémi­nisme », Critiques socia­listes, n° 1, 1986, p. 17-40.
  12. Engels, op. cit., p. 82.
  13. Pour les prou­dho­niens membres de la Première Internationale, il fal­lait condam­ner le tra­vail des femmes parce qu’il était consi­déré comme « une des causes les plus actives de la dégé­né­res­cence de l’espèce humaine ». Or, l’Internationale s’est pro­non­cée, en 1866, en faveur du tra­vail des femmes et de leur indé­pen­dance éco­no­mique. Christian Labrande (dir.), La Première Internationale, antho­lo­gie, Paris, UGE, 10/18, 1976, p. 119.
  14. Engels, op. cit., p. 82.
  15. Ibid., p. 65.
  16. Ibid., p. 82.
  17. Dans la grande bour­geoi­sie fran­çaise, la « famille est au cœur de la repro­duc­tion sociale car c’est elle qui condi­tionne le pas­sage du relais à la géné­ra­tion sui­vante. D’où la soli­dité de l’institution du mariage. Le concu­bi­nage n’est pas bien perçu. Le divorce est évité. Alors que le nombre d’enfants moyen par ménage est de 1,9 en France, il atteint 3,9 pour les couples figu­rant dans le Bottin mon­dain. La grande bour­geoi­sie paraît se tenir à l’écart des pro­ces­sus de dés­in­té­gra­tion de la cel­lule fami­liale tra­di­tion­nelle qui conduisent aux familles mono­pa­ren­tales ou recom­po­sées. » Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Les ghet­tos du Gotha. Au cœur de la grande bour­geoi­sie, Paris, Seuil, 2010 [2007], p. 318.
  18. Karl Marx, Le Capital, livre pre­mier, tome II, Paris, Éditions sociales, 1973 [1867], p. 79. Cette pre­mière défi­ni­tion sera par la suite com­plexi­fiée. Elle concerne la valeur de la force de tra­vail simple qui n’a pas, contrai­re­ment à la force de tra­vail com­plexe, un temps de for­ma­tion qui lui confère une spé­cia­li­sa­tion et aug­mente sa valeur. Enfin, deux autres élé­ments seront intro­duits : le poids de la réserve de la main-d’œuvre (chô­mage) et les luttes pour amé­lio­rer les condi­tions de tra­vail et sala­riales. Bref, la déter­mination de la valeur de la force de tra­vail et de son prix sur le marché (salaire) repose sur des fac­teurs per­met­tant la repro­duc­tion quo­ti­dienne, géné­ra­tion­nelle (famille) et sociale (édu­ca­tion) de la force de tra­vail ainsi que par les luttes sociales, condi­tion­nées, entre autres, par le poids du chô­mage.
  19. Voir les articles de Marie-Pierre Boucher et de Yanick Noiseux, « L’impact de la libéra­lisation sur la main-d’œuvre fémi­nine au Québec » et de Jennifer Beeman, « L’équité sala­riale au Québec : défi au patriar­cat et ren­for­ce­ment des rap­ports de classe ».
  20. Voir l’article de Mélissa Blais et Isabelle Courcy, « “Prolétaires de tous les pays, qui lave vos chaus­settes ?” Dialogue entre Delphy, Marx et les mar­xistes ».
  21. Karl Marx cité par Engels, op. cit., p. 66.
  22. Ibid., p. 74.
  23. Plus géné­ra­le­ment, la cri­tique de la divi­sion sociale du tra­vail tra­verse et fonde la pen­sée de Marx. Cette divi­sion repré­sente « l’expression éco­no­mique du carac­tère social du tra­vail dans le cadre de l’aliénation » (Manuscrits de 1844, Paris, Éditions sociales, 1972 [1844], p. 111). Cette cri­tique s’inscrit éga­le­ment sur les dif­fé­rentes formes d’opposition telles que ville et cam­pagne, tra­vail manuel et tra­vail intel­lec­tuel, hommes et femmes, sala­riat et bour­geoi­sie.
  24. « La République démo­cra­tique ne sup­prime pas l’antagonisme entre les deux classes au contraire […] De même le carac­tère par­ti­cu­lier de la pré­do­mi­nance de l’homme sur la femme dans la famille moderne, ainsi que la néces­sité et la manière d’établir une véri­table éga­lité sociale des deux sexes, ne se mon­tre­ront en pleine lumière qu’une fois que l’homme et la femme auront juri­di­que­ment des droits abso­lu­ment égaux. On verra alors que l’affranchissement de la femme a pour condi­tion pre­mière la ren­trée de tout le sexe fémi­nin dans l’industrie publique et que cette condi­tion exige à son tour la sup­pression de la famille conju­gale en tant qu’unité éco­no­mique de la société. » Engels, op. cit., p. 82.
  25. Auguste Bebel, La femme, dans le passé, le pré­sent, l’avenir, Paris et Genève, Ressources, 1979 [1891], p. 160. Pour Lénine, « [p]armi nos cama­rades, il y en a encore beau­coup dont on peut dire mal­heu­reu­se­ment : “grat­tez un peu le com­mu­niste et vous trou­ve­rez le phi­lis­tin”. Certes, il faut grat­ter à l’endroit sen­sible : sa men­ta­lité à l’égard de la femme. » Vladimir I. Lénine, Sur l’ éman­ci­pa­tion de la femme, Moscou, Éditions du pro­grès, 1973, p. 119.
  26. Bebel, op. cit., p. 101-102.
  27. Engels stig­ma­tise l’hypocrisie des mariages « d’arrangement », typiques de la bourgeoi­sie, fondés offi­ciel­le­ment sur la fidé­lité réci­proque des époux et le carac­tère indis­so­luble des liens du mariage alors même que la liberté des hommes est garan­tie par la cou­tume et la loi ; ceux-ci peuvent ainsi pra­ti­quer l’adultère ou recou­rir à la pros­ti­tu­tion, alors que le moindre écart des femmes est lour­de­ment sanc­tionné.
  28. Cité par Tony Cliff, Class Struggle and Women’s Liberation, 1640 to the Present Day, London, Bookmarks, 1987, p. 139.
  29. En 1917, ce droit est accordé aux Canadiennes au niveau fédé­ral. À cette époque, seuls la Nouvelle-Zélande (1893), l’Australie (1902), la Finlande (1906), la Norvège (1913), le Danemark (1915) et les Pays-Bas (1917) avaient passé des légis­la­tions à cet effet.
  30. Sur cette période, voir Alix Holt, « Les bol­che­viks et l’oppression des femmes », dans Annik Mahaim et al., op. cit., p. 89-132.
  31. Lénine, op. cit., p. 67 et 120.
  32. Léon Trotski, La révo­lu­tion trahie [1936], < http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​t​r​o​tsky/ livres/revtrahie/frodcp7.htm > ; voir éga­le­ment Wilhelm Reich (La révo­lu­tion sexuelle, Paris, UGE, 10/18, 1970 [1936]) qui montre com­ment la misère socia­li­sée a repré­senté un pro­di­gieux obs­tacle à la révo­lu­tion sexuelle en URSS et un sou­bas­se­ment à la res­tauration ou au ren­for­ce­ment de la famille auto­ri­taire.
  33. Voir l’article de Véronique Brouillette, Nathalie Guay et Flavie Achard, « Portrait des luttes fémi­nistes menées dans les orga­ni­sa­tions mixtes ».
  34. Huguette Dagenais (dir.), Science, conscience et action. 25 ans de recherche fémi­niste au Québec, Montréal, Remue-ménage, 1996.
  35. Voir Geneviève Szczepanik, Francine Descarries, Mélissa Blais et Sandrine Ricci, « Penser le nous-fémi­nistes : le fémi­nisme soli­daire » ; Isabelle Courcy, « Le mou­ve­ment des femmes qué­bé­cois : entre­vue col­lec­tive de trois fémi­nistes ». Voir éga­le­ment, Josette Trat, « Entre néo­li­bé­ra­lisme et ordre moral, les fémi­nistes divi­sées », dans Josette Trat, Diane Lamoureux, Roland Pfefferkorn (dir.), L’autonomie des femmes en ques­tion. Antiféminismes et résis­tances en Amérique et en Europe, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 214-237.
  36. Le mou­ve­ment ouvrier, influencé par la pre­mière vague fémi­niste, était traditionnelle­ment abo­li­tion­niste, consi­dé­rant la pros­ti­tu­tion comme une ins­ti­tu­tion d’exploitation sexuelle et les bor­dels comme des lieux d’enfermement et de contrôle des femmes. Ce n’est que tout récem­ment, au cours des deux der­nières décen­nies, que la social-démo­cra­tie en Allemagne, aux Pays-Bas, en Suisse, en Australie et en Nouvelle-Zélande, alliée dans cer­tains cas aux Verts, est deve­nue régle­men­ta­riste et a par­ti­cipé à l’institutionnalisation d’une indus­trie vouée au plai­sir mas­cu­lin et basée sur l’inégalité entre les hommes et les femmes.
  37. Voir l’article de Richard Poulin, « Violence, pou­voir mas­cu­lin et pros­ti­tu­tion ».
  38. Voir Catharine A. MacKinnon, « Fémisme, mar­xisme et post­mo­der­nité » et Sheila Jef­freys, « Ce cher vieux ball­room dan­cing, quand le queer s’entiche du genre ».
  39. Sur cette ques­tion, on lira avec inté­rêt Elsa Galerand, « Classe de sexe ou contra­dic­tion entre femmes : un faux dilemme », dans Francine Descarries et Lyne Kurtzman, Faut-il réfu­ter le Nous-femmes pour être fémi­niste au xxie siècle ? Montréal, Cahiers de l’IREF, n° 19, 2009, p. 107-125.
  40. Micheline De Sève, « L’entre nous fémi­niste », dans Descarries et Kurtzman, ibid., p. 126.
  41. Voir Beeman, op. cit.
  42. Conseil du statut de la femme, Portrait des qué­bé­coises en 8 temps, Québec, CSF, 2010.
  43. Sur cer­tains des effets de ces poli­tiques, voir Sébastien Bouchard, « Réformes néo-libé­rales en édu­ca­tion et en santé et condi­tion des femmes au Québec ».
  44. Officiellement, de 1992 à 2004, il y a eu au Canada 171 meurtres de femmes pros­ti­tuées, sans comp­ter les trop nom­breuses dis­pa­rues (plus de 500). Plusieurs ont été tuées par des meur­triers en série, cas qui ont défrayé la man­chette, mais la majo­rité des cas relève de meurtres « ordi­naires » de pros­ti­tueurs et de proxé­nètes. Au Québec, de 1989 à mai 2008, il y a eu 864 meurtres de femmes (et de leurs enfants) tuées très majo­ri­tai­re­ment par leur conjoint. Sur ces don­nées, voir Richard Poulin et Yanick Dulong, Les meurtres en série et de masse, dyna­mique sociale et poli­tique, Montréal, Sisyphe, 2009.
  45. Claudia Garcia-Moreno, Henrica Jansen, Mary Ellsberg, Lori Heise, et Charlotte H. Watts, « Prevalence of inti­mate part­ner vio­lence : fin­dings from the WHO multi­country study on women’s health and domes­tic vio­lence », The Lancet, vol. 368, n° 9543, 7 Octobre 2006, p. 1260-1269.
  46. Voir Diane Matte, « La Marche mon­diale des femmes : mobi­li­sa­tion d’un autre genre ».
  47. Richard Poulin, « Apparence, hyper­sexua­li­sa­tion et por­no­gra­phie », Nouveaux Cahiers du socia­lisme, n° 1, 2009, p. 227-245.
  48. Voir l’article de Carole Boulebsol et de Lilia Goldfarb, « Penser la sexua­li­sa­tion : de l’économie de réflexion au ren­for­ce­ment des dis­cri­mi­na­tions ».
  49. Voir Florence Montreynaud, « Non à la pros­ti­tu­tion, disent-ils ».
  50. Voir Yanick Dulong, « À la pour­suite de la mas­cu­li­nité hégé­mo­nique ».
  51. Voir Isabelle Courcy, « Le mou­ve­ment des femmes qué­bé­cois… », op. cit.
  52. Ces ques­tions seront trai­tées dans le numéro 5 des Nouveaux Cahiers du socia­lisme, dont le dos­sier porte sur les migra­tions.

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