Luttes, oppressions, rapports sociaux de sexe

Présentation du Numéro 4

Par , Mis en ligne le 02 septembre 2010

Socialismes, féminismes et émancipation humaine


S’il y a, chez les socialistes, des traditions en faveur de l’émancipation des femmes1, il n’en reste pas moins qu’elles ont connu une éclipse avec la social-démocratisation des organisations du mouvement ouvrier (adaptation au capitalisme2) et la bureaucratisation du « communisme ». La deuxième vague féministe3 des années 1960-1970 a changé cela, bien que plusieurs groupes aient été, à l’époque, réfractaires à ce mouvement. Aujourd’hui, la gauche et les mouvements alternatifs se réclament pratiquement tous de l’émancipation des femmes, ce qui n’était pas le cas voici 30 ans.

Néanmoins, le féminisme suscite encore de nombreuses controverses et subit les contrecoups de la propagation fulgurante des politiques conservatrices et des intégrismes religieux. La résistance réactionnaire masculiniste jouit d’un appui journalistique et d’une couverture médiatique sans commune mesure avec sa force militante. Le discours dominant occulte l’oppression et ses violences sous le couvert de valeurs dites universelles, mais qui s’avèrent masculines4. Les féministes sont appelées à continuellement se justifier et à réaffirmer la nécessité d’une analyse en termes de rapports sociaux de sexe. Bien que la gauche et les mouvements sociaux québécois aient généralement intégré dans leurs programmes des revendications qui visent à lutter contre l’oppression spécifique des femmes, plusieurs les oublient lors de l’élaboration des discours, des plateformes et des prises de décision. C’est ce que met en évidence l’article publié dans ce numéro de Flavie Achard qui examine le « non discours » sur les femmes du Front commun intersyndical québécois, composé pourtant de 74 % de femmes5.

Sous les arguments fallacieux d’une inscription dans la modernité et d’une « émancipation » procurée par une participation à l’économie marchande offi­cielle et à la consommation, les femmes sont prises dans un agenda – du soi-disant empowerment jusqu’au microcrédit – qui renforce la logique patriarcale et capitaliste6. « Ce ne sont donc pas nécessairement les constats concernant les situations discriminatoires vécues par les femmes qui manquent. Ce qui fait problème est plutôt l’univocité et les biais du regard économiciste et andro­centrique qui est adopté pour analyser et redresser les situations observées ; la variable sexe n’étant trop souvent reconnue qu’à titre de variable de catégorisation ou de comparaison. Une telle situation renvoie, il va sans dire, à la difficulté de faire reconnaître une réflexion et des stratégies féministes qui amèneraient à penser et à contester collectivement les effets d’imbrication, de coproduction du patriarcat7» et du capitalisme dans une dynamique d’appropriation et de domination qui s’actualise, notamment, dans la marchandisation du corps des femmes, l’apparition de nouvelles formes d’exploitation sexuelle et de violence, le maintien de la division sexuelle du travail, tout particulièrement dans la sphère domestique, la différenciation des responsabilités hiérarchiques et des rémunérations.

Les questions de l’oppression et des luttes des femmes de même que des rapports sociaux de sexe dans leur évolution s’avèrent ainsi décisives pour élaborer un réel projet d’émancipation humaine. Ce numéro de la revue vise en conséquence, non seulement à apporter une contribution à l’analyse de certains aspects de l’oppression des femmes, de leurs résistances et de leurs luttes, mais aussi à susciter un moment de réflexion théorique et politique afin de poser les bases d’une définition d’un projet de société global émancipateur.

Socialisme et oppression des femmes

À l’origine, le socialisme marxiste a eu le mérite de dénoncer la subordination des femmes pendant que d’autres socialistes prônaient son aggravation au nom de la maternité. En outre, Karl Marx et Friedrich Engels historicisaient l’oppression des femmes : elle n’était donc pas un invariant de l’histoire, mais le produit d’une formation sociale ; elle n’était pas naturelle ou biologique, mais sociale.

Dans son dernier ouvrage, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État 8 , Engels distingue, à la suite de Lewis Morgan, trois grandes périodes dans l’histoire des femmes : les sociétés sans classes où les femmes auraient occupé une position avantageuse (ce qu’Engels à la suite de Johann Jakob Bachofen nommait le « matriarcat originel »); les sociétés de classes précapitalistes, où les femmes auraient été vouées à la reproduction domestique; la société capitaliste qui réintégrerait les femmes dans la production sociale offrant ainsi une base objective à leur émancipation. Cette périodisation pose de nombreux problèmes. Car des sociétés sans propriété privée des moyens de production et sans État, où les rapports sociaux s’exprimaient en termes de parenté, opprimaient les femmes9. Limité par les découvertes ethnologiques de son époque, Engels a amalgamé deux réalités distinctes : la matrilinéarité et le matriarcat (dont l’existence n’a, par ailleurs, jamais été démontrée). Plusieurs sociétés primitives connues ont fonctionné selon un mode de descendance matrilinéaire, néanmoins ce système pouvait conférer le pouvoir à l’oncle maternel. Selon que le mari résidait dans le clan de la femme (matrilocalité) ou la femme dans le sien (patrilocalité), les rapports sociaux de sexes étaient très différents10. La patrilocalité a marqué sans doute « la première défaite historique du sexe féminin11 ». Elle a été suivie par une autre qui a aggravé sa condition : l’apparition des sociétés de classe, de l’État et de la famille patriarcale.

Engels caractérise la deuxième période de l’histoire des femmes par leur exclusion de la production. De l’esclavage à la manufacture, les femmes auraient avant tout été vouées à la reproduction domestique. « La femme devint la première servante, elle fut écartée de la participation à la production sociale. C’est seulement la grande industrie qui a rouvert – et seulement à la femme prolétaire – la voie de la production sociale12. » Même si elle met le doigt sur un phénomène important, cette thèse est irrecevable parce qu’elle postule une séparation tranchée entre la sphère de la production et celle de la reproduction, alors même que que toutes les formations sociales connues dans l’histoire ont bénéficié de la force de travail des femmes des classes subordonnées dans la production.

Par ailleurs, on ne trouve pas chez Marx ou Engels d’apologie du travail domestique ou de la maternité ; cela est d’autant plus remarquable que les d’autres socialistes réclamaient l’exclusion des femmes de la production sociale au nom de la fonction maternelle13. Pour Engels, « la famille conjugale moderne est fondée sur l’esclavage domestique avoué ou voilé de la femme14 ».

Marx et Engels ont développé les linéaments d’une théorie de la famille monogamique en mettant en évidence son caractère oppressif : « Même à la maison, ce fut l’homme qui prit en main le gouvernail ; la femme fut dégradée, asservie, elle devint esclave du plaisir de l’homme et simple instrument de repro­duction15. » « Dans la famille, déclare encore Engels, l’homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du prolétariat16. » Quand Engels parle de l’homme comme d’un bourgeois, ce n’est pas qu’une simple métaphore. Il fait référence ici aux hommes qui concentrent entre leurs mains les richesses qu’ils entendent trans­mettre à leur descendance ; les femmes, elles, étant complètement dépendantes économiquement d’eux et ravalées au rang de porteuses et d’éleveuses de leurs enfants. Chez Engels, la famille monogamique est centrée pour l’essentiel sur le rôle de la transmission de l’héritage à des enfants légitimes et de l’enrichissement grâce à la dot de la femme ; cela serait la source historique de la domination masculine. Si l’héritage joue un rôle déterminant dans la circulation des richesses au sein de la classe dominante17, il est évident que, pour la majorité de la population, ce n’est pas la fonction principale de la famille. Elle n’en reste pas moins patriarcale, donc institution d’oppression.

Dans le capitalisme, la composition du salaire est différente pour les hommes et les femmes. Pour Marx, « [l]a valeur de la force de travail était déterminée par les frais d’entretien de l’ouvrier et de sa famille18 ». Historiquement, le salaire féminin a été amputé de la partie que les hommes reçoivent pour entretenir leur famille, en plus d’eux-mêmes, comme s’il ne pouvait être, du point de vue capitaliste patriarcal, qu’un salaire d’appoint. D’où la surexploitation du travail des femmes qui se traduit par un différentiel de rémunération systémique. On constate que l’inégalité professionnelle entre les sexes est la règle à tous les niveaux de la pyramide sociale19. Tout indique que la dévalorisation du travail féminin est consubstantielle au système. Cette surexploitation tire son bien-fondé de la « naturalisation » des tâches exécutées par les femmes au sein de la famille, une institution apparemment extérieure aux rapports de production.

Les luttes du mouvement des femmes et de leurs partenaires syndicaux ont réussi à réduire les écarts importants de salaire entre hommes et femmes, mais la dynamique capitaliste a fait que la valeur du salaire « familial masculin » a reculé au cours des 30 dernières années forçant les salariéEs à travailler plus pour gagner moins ou à compter sur un double revenu familial pour arriver à maintenir leur ancien niveau de vie. En 2005, selon Statistique Canada, les familles comptant sur un seul revenu d’emploi avaient cinq fois plus de chances de se retrouver parmi les unités familiales à faible revenu que les familles comp­tant plus d’un revenu d’emploi. C’est donc dire que la reproduction familiale, pour la majorité, peut de moins en moins être assurée par un seul salaire.

Le travail domestique apparaît chez les épigones du marxisme comme du non travail, parce que non producteur de valeurs d’échange20, ce qui est d’ailleurs contradictoire avec la formule d’Engels sur l’esclavage domestique. Ce travail est producteur de valeurs d’usage, mais parce que non producteur de marchandises, il n’acquiert pas de valeur d’échange (valeur marchande ou valeur proprement dite). S’il en acquiert, c’est uniquement lorsque le capitalisme commercialise les travaux réalisés auparavant dans un cadre familial. Dès la première révolution industrielle disparaît dans les villes la production familiale des aliments de base alors que les vêtements sont progressivement achetés sur le marché. Au fur et à mesure de son développement, le capitalisme étend à de larges secteurs de la reproduction le règne de la marchandise (progression retentissante du marché du prêt-à-porter, des plats préparés, des buanderies, des nettoyeurs à sec, des services domestiques rémunérés, etc.).

Marx et Engels ont su employer des termes beaucoup plus vigoureux que certains de leurs successeurs qui ont minoré l’oppression des femmes au nom de l’unité du prolétariat ou de modèles socialistes irréellement existants. « La [famille] contient en miniature tous les antagonismes qui, par la suite, se développeront largement dans la société et dans son État21 »; « [le mariage conjugal] apparaît comme l’assujettissement d’un sexe par l’autre, comme la proclamation d’un conflit des deux sexes »; « [l]a première opposition de classe qui se manifeste dans l’histoire coïncide avec le développement de l’antagonisme entre l’homme et la femme dans le mariage conjugal, et la première oppression de classe, avec l’oppression du sexe féminin par le sexe masculin22. » La division sexuelle du tra­vail dans la société bourgeoise23, à la base de la séparation radicale du privé et du public, leur apparaît nécessaire à éliminer au moyen de la socialisation du travail domestique et du travail des femmes dans la production sociale24.

August Bebel a dénoncé dans son livre, La femme, dans le passé, le présent, l’avenir, les socialistes hostiles à la libération des femmes : « Il est des socialistes qui ne se montrent pas moins antipathiques à l’émancipation de la femme que ne le sont les capitalistes au socialisme […] Mais il arrive dans bien des cas qu’il [le socialiste] ne sent pas à quel point la femme est dépendante de l’homme, parce que son propre et cher moi en viendrait à être mis en question. C’est la tendance à sauvegarder des intérêts, réels ou supposés, qui alors sont toujours primordiaux et sacrés […] qui rend les hommes aveugles de la sorte25. » C’est pourquoi les femmes doivent compter sur leurs propres forces et non sur l’aide des hommes : « Les hommes se complaisent volontiers dans cette situation et en retirent tous les avantages. Il plait à leur orgueil, à leur égoïsme, à leur intérêt, de jouer le rôle du plus fort et du maître, et, comme tous les despotes, ils se laissent difficilement influencer par des motifs puisés dans la raison. L’intérêt qu’ont les femmes à s’agiter pour arriver à un état de choses qui les délivre d’une situation indigne d’elles n’en est que plus évident. Elles n’ont pas plus à compter sur les hommes que les travailleurs n’ont à compter sur la bourgeoisie26. »

L’oppression des femmes par les hommes des classes dominées peut-elle être analysée comme une simple conséquence de la propriété privée des moyens de production qu’il s’agirait d’abolir pour régler la question ? Les féministes des années 1970 ont répondu négativement à cette question, quelles que soient par ailleurs leurs divergences sur les liens entre la lutte des femmes et la lutte des classes. Leur refus de mettre entre parenthèses l’oppression des femmes dans les classes exploitées les a d’ailleurs opposé aux différentes organisations staliniennes (pro-Moscou, pro-Beijing ou pro-Tirana) qui, au nom de la défense d’une unité factice du prolétariat, dénonçaient le mouvement des femmes (ainsi que d’autres mouvements de lutte) comme une entreprise de division petite-bourgeoise ou bourgeoise.

Contrairement à Engels, qui idéalise l’amour sexuel « véritable » des classes dominées, puisque les questions de propriétés ne joueraient aucun rôle dans la dynamique conjugale et que la double morale27 n’y aurait pas cours, ce qui est faux, Bebel fait des privilèges masculins, y compris dans les classes dominées, un formidable obstacle à l’émancipation des femmes, laquelle sera l’œuvre des femmes elles-mêmes. Ce qui pose la nécessité de l’organisation autonome des femmes que les socialistes doivent, et pas uniquement les féministes, défendre et promouvoir.

Bref, malgré plusieurs avancées analytiques, théoriques et éthiques, les socia­listes marxistes ont insuffisamment réfléchi à l’importance fondatrice dans le système capitaliste des rapports sociaux de sexe. Pour cela, il a fallu attendre la deuxième vague féministe et la prise de distance des féministes radicales matérialistes (France, Québec… ) et socialistes (États-Unis, Grande-Bretagne, Canada… ) qui proposeront une théorie de l’histoire écrite en termes de domi­nation des hommes sur les femmes.

Cependant, entre-temps, le socialisme marxiste connaissait un profond recul non seulement en ce qui concerne les analyses de l’oppression des femmes, mais également en ce qui a trait à leur statut et aux revendications en faveur de leur émancipation.

L’émancipation trahie

La révolution russe a donné une impulsion considérable à la lutte pour l’émancipation. En octobre 1919, lors de son second anniversaire, Lénine a déclaré non sans fierté : « En deux ans de pouvoir des soviets, dans un des pays les plus arriérés de l’Europe, on a plus fait pour l’émancipation des femmes, pour les rendre égales au “sexe fort”, que ce qui a été fait depuis 130 ans par toutes les républiques avancées, éclairées et “démocratiques” du monde entier28. » L’œuvre législative a été en effet impressionnante : le mariage civil est institué, l’égalité entre les hommes et les femmes proclamée, la loi ne fait plus de différence entre les enfants illégitimes et légitimes, le divorce par consentement mutuel est officialisé (ou à la demande d’un seul conjoint sans besoin de preuve ou de témoin). À l’époque, la Russie est le seul pays où existe un droit du divorce aussi complet. Les nouvelles lois offrent la possibilité de choisir le nom de famille (celui de la femme, celui de l’homme ou les deux) et sera au nombre des quelques pays qui, à la fin de la Première Guerre mondiale, en 1918, accordera le droit de vote aux femmes29. Le nouveau Code du travail comprend des congés de maternité, le salaire égal et l’égalité professionnelle (ainsi que des mesures sur le travail des femmes et leur protection), la journée de huit heures et la semaine de 48 heures, les assurances sociales sont créées. L’adultère comme l’homosexualité sont sup­primés du Code pénal, de même que l’autorité du chef de famille disparaît du Code civil. En 1920, l’avortement est légalisé (il n’existe nulle part ailleurs). La première constitution de l’État soviétique reconnaît l’utilité sociale du travail domestique. Le programme du parti adopté en 1919 prévoit la socialisation du travail domestique via des équipements communautaires30. Selon Lénine : « Le travail ménager écrase, étrangle, rabaisse et dégrade la femme ; il l’enchaîne à la cuisine et à la chambre des enfants […] Cantines publiques, crèches, jardins d’enfants : voilà quelques exemples de ce qui est indispensable, voilà les moyens simples et quotidiens, sans grande pompe ni décorum, qui peuvent vraiment résorber et abolir l’inégalité entre hommes et femmes dans le domaine de la pro­duction sociale et de la vie publique31. »

Pour Léon Trotski, « la révolution a tenté héroïquement de détruire l’ancien “foyer familial” croupissant, institution archaïque, routinière, étouffante, dans laquelle la femme des classes laborieuses est vouée aux travaux forcés, de l’enfance jusqu’à la mort. À la famille, considérée comme une petite entreprise fermée, devait se substituer, dans l’esprit des révolutionnaires, un système achevé de services sociaux : maternités, crèches, jardins d’enfants, restaurants, blanchisseries, dispensaires, hôpitaux, sanatoriums, organisations sportives, cinémas, théâtres, etc. » Mais, note-t-il, « on n’avait pas réussi à prendre d’assaut l’ancienne famille […] La société se révéla trop pauvre et trop peu civilisée. Les ressources réelles del’État ne correspondaient pas aux plans et aux intentions du parti communiste. La famille ne peut pas être abolie : il faut la remplacer. L’émancipation véritable de la femme est impossible sur le terrain de la “misère socialisée” 32 ».

C’est précisément sur la base de la « misère socialisée » que s’est développée une couche sociale parasitaire, la bureaucratie. Sa prise du pouvoir a entraîné une régression des droits des femmes. En 1934, l’homosexualité redevient un crime passible de huit ans de prison, tandis qu’une large campagne est lancée contre la liberté sexuelle, l’adultère, les mariages trop rapides. En 1936, l’avortement est de nouveau interdit, sauf en cas de maladie ou de danger de mort, tandis que les divorces sont sanctionnés par des amendes. Cette réaction avec son cortège de louanges en faveur de la famille (rebaptisée pour l’occasion « prolétarienne ») et du bonheur pour la mère d’avoir une ribambelle d’enfants s’installe comme la nouvelle morale soviétique. Un système de médailles et de récompenses est mis en place pour les mères ayant au moins cinq enfants. À travers le monde, les partis communistes reprennent dans leur programme des éléments réactionnaires de cette politique bureaucratique qui va totalement à l’encontre du projet d’émancipation des femmes.

Et, si les femmes ont eu rapidement eu accès à l’éducation, aux sports et à tout type d’emploi salarié, même dans les secteurs traditionnellement masculins, au cours de la période stalinienne, c’est une conception instrumentale patriarcale des femmes qui a dominé. Elles ont continué de subir la double journée de travail, laquelle a été aggravée avec les pénuries de biens de consommation, alors que leur place est restée secondaire dans la société. L’égalité juridique instituée par la révolution russe s’est donc avérée insuf­fisante pour éradiquer l’oppression des femmes en l’absence de moyens éco­nomiques pour socialiser les tâches domestiques. Toutefois, ce qu’elle avait réalisé dans un court laps de temps (avant la contre-révolution stalinienne), malgré des conditions extrêmement difficiles, le mouvement des femmes saura à son tour l’imposer dans la plupart des pays capitalistes occidentaux au cours de la deuxième moitié du xxe siècle. Cependant, malgré ces gains importants, féministes et socialistes sont peu nombreux à prétendre que le patriarcat est un système en voie de disparition : l’obtention des droits formels ne suffisant pas à contrer les causes profondes de l’oppression des femmes qui prennent leurs racines dans un système antérieur au capitalisme. Dans beaucoup de pays, cette oppression a certes été amoindrie sur plusieurs aspects, mais, sans contredit, comme nous le montrent les articles de ce numéro, même dans les pays les plus progressistes du point de vue de l’égalité entre les sexes, certains des acquis sont fragiles, tandis que, sur d’autres aspects, l’oppression se voit renouvelée si ce n’est renforcée.

Débats et enjeux

La deuxième vague féministe a gagné, en particulier dans la plupart des sociétés libérales démocratiques des pays capitalistes dominants, l’égalité juri­dique pleine et entière des femmes dans tous les domaines, leur droit à disposer librement de leur corps (droit auparavant dévolu aux hommes, à l’Église et aux médecins), tout comme la reconnaissance du bien-fondé de leurs luttes contre toutes les formes de discrimination et contre les violences masculines. Les femmes de ces pays peuvent décider ou non d’avoir des enfants. L’accès à l’éducation, notamment à l’éducation supérieure, est un fait acquis. Les métiers se transforment, et ce qui était des ghettos masculins auparavant, comme la médecine, le génie et les sciences exactes, ont été investis par les femmes. Les femmes sont désormais des citoyennes à part entière : droit de vote, participation politique, etc. Le mouvement des femmes a influencé de nombreuses organisa­tions, dont des syndicats, des organisations communautaires, des partis politiques

– plusieurs se réclament aujourd’hui du féminisme –, des gouvernements et des organisations internationales, bien que les relations, pour certaines étroites, pour d’autres conflictuelles, sont toujours à renégocier et à raviver33.

Au fil des ans et des luttes cependant, d’une perspective relativement unifiée axée sur l’égalité de droits, les propositions, revendications et prises de positions féministes vont se diversifier et les conceptions de l’égalité et de la libération mises de l’avant, se multiplier, se « complexifier34», voire s’opposer sur certains dossiers. Non seulement faut-il en voir la cause dans les critiques formulées par de nombreux groupes ou collectifs de femmes (féministes afro-américaines, collectifs de femmes immigrantes ou autochtones, lesbiennes ou activistes des pays du Sud, femmes handicapées… ) qui trouvent difficiles de se reconnaître dans un projet qu’elles considèrent pensé en dehors de leurs propres réalités et expériences. Mais encore, faut-il réaliser qu’au fur et à mesure que certains groupes de femmes voient leur statut dans l’espace public progresser ou connaissent une amélioration de leur situation économique ou professionnelle, le mouvement des femmes se voit davantage interpellé par les différents clivages et conflits potentiels que génèrent la diversité des allégeances politiques et idéo­logiques, tout comme celle des statuts économique et socio-professionnel. Ce qui, dans certains cas, se traduit par une perte au niveau de son pouvoir de mobilisation ou de ralliement. L’actuelle polarisation des débats au Québec autour de la prostitution versus le travail du sexe, ou encore de la place à faire aux accommodements raisonnables en sont des révélateurs35.

Les féministes – tout comme les socialistes36 – sont en effet partagéEs quant à l’analyse de la prostitution et, par conséquent, de la traite à des fins de prostitu­tion. Si le mouvement des femmes dans son ensemble se prononce en faveur de la décriminalisation des personnes prostituées et s’insurge contre leur stigma­tisation sociale, des interprétations divergentes quant à la nature même du phénomène et du traitement à réserver aux autres acteurs de la prostitution – proxénètes et clients prostitueurs – divisent le mouvement des femmes en deux camps. Pour l’un, la prostitution représente une forme d’exploitation des femmes et de violence instituée37 qui doit être éradiquée. Pour l’autre, elle est une activité professionnelle exercée par des femmes vendant des services sexuels. Dans le premier cas, les personnes prostituées sont considérées comme des victimes du système proxénète, dans le second, comme des travailleuses du sexe exerçant un travail comme un autre relevant d’un choix individuel lié à l’« autonomie » des femmes. Les tenantes d’une telle position sont favorables à la décriminalisation des proxénètes et s’opposent à la pénalisation des prostitueurs.

Le mouvements des femmes, ici comme ailleurs, est également divisé sur la question des « accommodements raisonnables », qui se limite souvent à une discussion sur le port du voile/foulard dans les espaces publics, mais à laquelle se greffent également des débats concernant la place de la religion dans la société civile, la compréhension analytique et stratégique de la « catégorie-femmes » ou encore les paramètres du « non-négociable » des principes féministes.

Si, tant de l’interne que de l’externe, des critiques se font entendre38 pour reprocher au mouvement des femmes son inaptitude à proposer une analyse multifactorielle, inaptitude qu’il partage avec les autres mouvements sociaux, la nécessité d’entrecroiser les variables explicatives de classe, de sexe et d’ethnie imprègne dorénavant l’essentiel de son discours et de son agir politique de manière à mieux saisir ce que chaque système d’oppression apporte à l’autre39 et à « intégrer […] la diversité interne des situations qui propulsent régulièrement des femmes dans la position de l’Autre, de cette femme générique qui n’existe pas plus que l’Homme générique40 », sans pour autant ignorer que le Nous-femmes, en tant que catégorie socialement construite, constitue le sujet même du féminisme.

Acquis, reculs, luttes à venir

Dans les sociétés occidentales, malgré quelques exceptions et des régressions récentes, depuis deux générations, il est indéniable que la condition des femmes a spectaculairement progressé. Les luttes ont donc été fructueuses. Plusieurs analystes diront que les changements entraînés par le mouvement des femmes au cours du xxe siècle ont été les plus déterminants en ce qui concerne la structure des rapports sociaux. Pourtant, dans ces mêmes sociétés, la différenciation des responsabilités hiérarchiques et des rémunérations, malgré des luttes impor­tantes, demeure, bien que les écarts aient été rétrécis41. Les confréries et les réseaux masculins tissent les fils du plafond dit de verre, lequel est un obstacle à la progression des femmes. Dans de nombreuses sociétés (Allemagne, Autriche et Espagne, par exemple), des mesures sociales continuent d’inciter les mères à élever leurs enfants en restant à la maison, au détriment de la mise en place d’un réseau de garderies adéquat et à un prix abordable.

Des écarts importants subsistent entre les femmes et les hommes en termes de rémunération. Ainsi, au Québec, pourtant l’une des sociétés les plus ouvertes à la promotion des femmes, leur revenu total représente 63 % de celui des hommes, leur revenu d’emploi 76 % alors qu’elles détiennent 59,5 % des emplois au salaire minimum42. Précarité, flexibilité, pauvreté (en partie liée à la monoparentalité) sont le lot des femmes (et de leurs enfants) qui, ici comme ailleurs, ont subi de plein fouet les transformations du travail engendrées par les politiques néolibérales43. Les femmes ne sont certes pas les seules à avoir subi de telles politiques, mais elles ont été particulièrement touchées.

Violences dites domestiques ou conjugales, agressions sexuelles, meurtres44, féminicide comme à Ciudad Juárez, les femmes sont les principales cibles des violences masculines. D’après Statistique Canada, une Canadienne sur quatre sera agressée sexuellement au cours de sa vie, la moitié de ces agressions sera perpétrée contre des filles de moins de 16 ans. Une étude menée par l’Organisation mondiale de la santé, basée sur des interviews de 24 000 personnes dans 10 pays différents, montre une prévalence de violence conjugale masculine qui affecte de 15 à 70 % des femmes interrogées selon le pays45. Ce n’est donc pas sans raison que le mouvement autonome des femmes a mis beaucoup d’énergie sur les luttes contre la violence masculine46.

On a assisté au cours des deux dernières décennies au retour en force de la femme-objet. Outre la marchandisation de la sexualité (ainsi que de la maternité), le diktat des apparences (beauté associée à l’obligation du toujours-jeune), la sexualité performative, les transformations corporelles (chirurgie plastique, entre autres), etc., posent des questions non seulement sur les rapports sociaux de sexe, mais également sur le rapport au corps47. Sans compter les phénomènes d’hypersexualisation et de sexualisation précoce48 qui font des jeunes filles des objets sexuels à convoiter dans une société où, paradoxalement, la pédophilie reste l’un des derniers tabous. De ce point de vue, quel est le bilan de la « libéra­lisation sexuelle » ? N’a-t-on pas assisté à une contre-révolution sexuelle ?

Pornographie, prostitution, traite à des fins d’exploitation sexuelle, tourisme de prostitution ont d’ailleurs connu une croissance sans précédent à l’échelle mondiale depuis la décennie 1990. Les femmes et les fillettes, qui constituent 98 % des cas de la traite à des fins d’exploitation sexuelle, sont les proies et les hommes les bénéficiaires (prostitueurs et proxénètes). Tous les hommes ? D’une certaine façon oui, comme groupe dominant ; d’une autre non49, certains s’identifiant à la lutte pour l’égalité des femmes remettent en cause des facettes de la « masculinité hégémonique50 ». Cependant, tous, d’une façon ou d’une autre, ont des privilèges liés à la domination patriarcale et à la perpétuation de la division sexuelle du travail.

Bref, en Occident, le tableau est contrasté. Aux avancées, juridiques et poli­tiques, aux gains dans l’éducation et au travail, se couplent des reculs sociaux, qui se sont traduits, entre autres, par une marchandisation et une objectivation accentuées du corps des femmes.

Parallèlement, on a également assisté à une « professionnalisation » de l’in­tervention féministe51, laquelle est liée aux subventions gouvernementales, ce qui la fragilise lorsque des gouvernements comme celui de Stephen Harper procèdent à des coupes sombres dans les subsides. Cette « professionnalisation » connaîtra-t-elle le même sort que celle qui a conduit à la bureaucratisation des organisations du mouvement ouvrier et à leur adaptation au système qu’elles devaient pourtant abattre ?

Ailleurs, dans les pays du Sud, la souffrance d’être pauvre, mal nourri, illettré, surexploité est le lot de plus de la moitié de l’humanité. Naître femme aggrave cette souffrance. Dans certains pays, elles sont juridiquement inférieures. Elles sont soumises, violées, achetées et vendues, répudiées, excisées, lapidées, tuées pour l’honneur… Victimes de la traite à des fins d’exploitation sexuelle – des millions de victimes par année – et de la traite à des fins de mariage forcé, notamment dans les pays comme l’Inde et la Chine où les pratiques patriarcales ont créé un déficit de femmes à marier. Bref, elles sont victimes d’une « écono­mie vaginale » industrialisée et mondialisée. Le trafic des femmes à des fins d’ex­ploitation domestique et de travail forcé, y compris au Canada – ce qui est bien documenté dans le cas des Philippines –, permet aux États d’origine d’engran­ger des devises fortes servant à payer leur dette. La mondialisation capitaliste actuelle se caractérise précisément par une féminisation des migrations (48 %), due en partie à la traite des femmes et au trafic des migrantes52. L’effondrement des sociétés bureaucratiques de l’Est a généré une véritable paupérisation des femmes de ces pays qui, désormais, sont un cheptel pour les industries mondia­lisées du sexe.

Toutefois, le bilan est là aussi contrasté. En Chine et en Inde ainsi qu’ailleurs, des femmes ont un meilleur accès à l’éducation et à l’emploi, s’impliquent socialement davantage, etc. Les liens entre classes, castes, ethnies et rapports sociaux de sexe sont importants à approfondir pour saisir dans toute sa complexité un tel bilan. Là aussi, le féminisme a fait des avancées non négligeables.

Les femmes sont touchées de manière différente des hommes par la mondia­lisation néolibérale Elles demeurent, par ailleurs, sous-représentées au sein des instances où s’élaborent et se décident les grandes orientations des ententes commerciales contemporaines qui s’appuient sur les fondements mêmes du patriarcat pour garantir leur réalisation. Les rapports sociaux de sexe font partie intégrale des fondations et de l’agencement du capitalisme, lequel a exacerbé au cours des dernières décennies la division sexuelle du travail.

Faut-il rappeler à cet égard que les femmes sont à la fois une main-d’œuvre capitale tant pour le travail salarié que pour celui qui est non rémunéré, une source formidable de profits pour les entreprises et de travail gratuit pour la société dans son ensemble et pour les hommes en particulier. Parce qu’elles sont aussi sources de plaisir, elles sont objectivées sexuellement et commercialisées de différentes façons. En même temps, à cause de cette position subordonnée dans la société et de la surexploitation qui en découle, les femmes constituent un groupe socialement impliqué dans l’analyse du monde actuel de même que dans les luttes pour l’égalité sociale et la mise en place d’alternatives.

Dès lors, la prise en considération des rapports sociaux de sexe permet de mieux saisir des phénomènes internationaux aussi important que la marchandisation du vivant, les mouvements migratoires, les nouvelles pauvretés, les hiérarchies sociales (caste, classe, groupes racialisés et ethnicisés), les violences, etc. Sans cette perspective analytique, tout reste obscur.

Partout dans le monde, à des degrés divers, il y a eu le développement d’une nouvelle génération de luttes, de résistances, de mouvements qui agissent comme catalyseurs et qui se sont internationalisés comme la Marche mondiale des femmes. Ce qui débouche sur d’autres acquis et permet le questionnement sur les luttes et les théories favorables à la transformation sociale ; cela indique également que le socialisme ne peut être réellement socialiste qu’à la condition d’être féministe… Autrement dit, on ne peut imaginer penser et construire une alternative au capitalisme sans s’attaquer au patriarcat.

Le présent dossier sur les rapports sociaux de sexe est divisé en quatre parties. La première se penche sur différents enjeux politiques et théoriques, tant par rapport aux socialismes marxistes qu’aux féminismes. La deuxième concerne quelques enjeux québécois : la lutte du Front commun intersyndical, l’impact des politiques néolibérales sur la main-d’œuvre féminine, les effets de ces poli­tiques dans les domaines de la santé et de l’éducation en rapport avec la dégra­dation de la condition des femmes et la question des différences salariales et la lutte pour l’équité salariale. La troisième examine la domination masculine et la violence qui en découle, ainsi que de la « normalité » de cette suprématie/ hégémonie et des privilèges qui lui sont attachés. Occultée, cette domination n’en apparaît pas moins, à certains égards, équivoque ; c’est ce que montre la discussion sur les clients prostitueurs et sur les non clients. La quatrième se penche sur le mouvement des femmes, tant dans ses organisations autonomes que dans celles qui sont mixtes. Elle tire également des leçons de la Marche mondiale des femmes ainsi que de la lutte contre la sexualisation sociale tout en discutant de certains obstacles auxquelles elles sont confrontées.

Enfin, si le féminisme est un aspect fondamental et incontournable de la lutte pour l’émancipation humaine, d’autres aspects doivent également être discutés. Il s’agit, entre autres, des liens entre démocratie et économie. La rubrique « perspective » comporte un texte de Catherine Samary sur l’autogestion « socialiste » à la lumière de la révolution en Yougoslavie et une discussion entre Jean-Marc Piotte et Louis Favreau sur l’économie sociale au Québec. Enfin, après l’arraisonnement d’une flottille par un commando israélien et le meurtre d’humanitaires apportant de l’aide aux Palestiniens prisonniers d’un sévère blocus à Gaza, il nous a semblé important d’examiner l’état des mouvements sociaux palestiniens, au moyen d’une entrevue avec Refaat Sabbah.

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Ce numéro des Nouveaux Cahiers du socialisme n’a pas pu traiter de toutes les facettes de l’oppression des femmes et de leurs luttes, particulièrement dans les pays du Sud et de l’Est. Ce n’est que partie remise.

Notes

  1. Entre autres, Friedrich Engels, Auguste Bebel, Clara Zetkin, Alexandra Kollontaï, Inès Armand et bien d’autres.
  2. Sur la trajectoire de la social-démocratie allemande par rapport à l’émancipation des femmes, voir Annik Mahaim, « Les femmes et la social-démocratie allemande », dans Annik Mahaim, Alix Holt et Jacqueline Heinen, Femmes et mouvement ouvrier, Paris, La Brèche, 1979, p. 13-85.
  3. La première vague a lutté pour la pleine reconnaissance citoyenne des femmes (suffra­gettes) et pour l’abolition de la prostitution en bordels et du proxénétisme ainsi que de la traite des femmes, appelée à l’époque traite des blanches.
  4. Ce que met en évidence, dans le cas des violences masculines, l’article dans ce numéro de Patrizia Romito, « Du silence au bruit : l’occultation des violences masculines contre les femmes ».
  5. Flavie Achard, « La négociation du secteur public et la question des femmes ».
  6. Voir l’article de Diane Lamoureux, « Un État capitaliste certes, mais également sexiste et raciste ».
  7. Francine Descarries, « De la nécessité de l’analyse de l’interaction entre patriarcat et capitalisme mondial », communication, Colloque international L’accès des femmes à l’éco­nomie à l’heure de l’intégration des Amériques : quelle économie ? Montréal, Université Concordia et UQAM, 24 avril 2003.
  8. Friedrich Engels, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Paris Éditions sociales, 1972 [1884].
  9. Voir à ce sujet l’étude de Christophe Darmangeat, Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était… Aux origines de l’oppression des femmes, Paris, Smolny, 2009 ; voir éga­lement Maurice Godelier, La production des grands hommes, Paris, Fayard, 1982, ainsi que Nicole Chevillard et Sébastien Leconte (dir.), Travail des femmes et pouvoir des hom­mes. Aux origines de l’oppression des femmes, Paris, La Brèche, 1987.
  10. Voir Maurice Godelier, L’idéel et le matériel : pensée, économies, sociétés, Paris, Fayard, 1989 ; voir également Josette Trat, « Engels et l’émancipation des femmes », dans Geor­ges Labica et Mireille Delbraccio (dir.), Friedrich Engels, savant et révolutionnaire, Paris, PUF, 1997, p. 175-192.
  11. Frédérique Vinteuil, « Marxisme et féminisme », Critiques socialistes, n° 1, 1986, p. 17-40.
  12. Engels, op. cit., p. 82.
  13. Pour les proudhoniens membres de la Première Internationale, il fallait condamner le travail des femmes parce qu’il était considéré comme « une des causes les plus actives de la dégénérescence de l’espèce humaine ». Or, l’Internationale s’est prononcée, en 1866, en faveur du travail des femmes et de leur indépendance économique. Christian Labrande (dir.), La Première Internationale, anthologie, Paris, UGE, 10/18, 1976, p. 119.
  14. Engels, op. cit., p. 82.
  15. Ibid., p. 65.
  16. Ibid., p. 82.
  17. Dans la grande bourgeoisie française, la « famille est au cœur de la reproduction sociale car c’est elle qui conditionne le passage du relais à la génération suivante. D’où la solidité de l’institution du mariage. Le concubinage n’est pas bien perçu. Le divorce est évité. Alors que le nombre d’enfants moyen par ménage est de 1,9 en France, il atteint 3,9 pour les couples figurant dans le Bottin mondain. La grande bourgeoisie paraît se tenir à l’écart des processus de désintégration de la cellule familiale traditionnelle qui conduisent aux familles monoparentales ou recomposées. » Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Les ghettos du Gotha. Au cœur de la grande bourgeoisie, Paris, Seuil, 2010 [2007], p. 318.
  18. Karl Marx, Le Capital, livre premier, tome II, Paris, Éditions sociales, 1973 [1867], p. 79. Cette première définition sera par la suite complexifiée. Elle concerne la valeur de la force de travail simple qui n’a pas, contrairement à la force de travail complexe, un temps de formation qui lui confère une spécialisation et augmente sa valeur. Enfin, deux autres éléments seront introduits : le poids de la réserve de la main-d’œuvre (chô­mage) et les luttes pour améliorer les conditions de travail et salariales. Bref, la déter­mination de la valeur de la force de travail et de son prix sur le marché (salaire) repose sur des facteurs permettant la reproduction quotidienne, générationnelle (famille) et sociale (éducation) de la force de travail ainsi que par les luttes sociales, conditionnées, entre autres, par le poids du chômage.
  19. Voir les articles de Marie-Pierre Boucher et de Yanick Noiseux, « L’impact de la libéra­lisation sur la main-d’œuvre féminine au Québec » et de Jennifer Beeman, « L’équité salariale au Québec : défi au patriarcat et renforcement des rapports de classe ».
  20. Voir l’article de Mélissa Blais et Isabelle Courcy, « “Prolétaires de tous les pays, qui lave vos chaussettes ?” Dialogue entre Delphy, Marx et les marxistes ».
  21. Karl Marx cité par Engels, op. cit., p. 66.
  22. Ibid., p. 74.
  23. Plus généralement, la critique de la division sociale du travail traverse et fonde la pen­sée de Marx. Cette division représente « l’expression économique du caractère social du travail dans le cadre de l’aliénation » (Manuscrits de 1844, Paris, Éditions sociales, 1972 [1844], p. 111). Cette critique s’inscrit également sur les différentes formes d’opposition telles que ville et campagne, travail manuel et travail intellectuel, hommes et femmes, salariat et bourgeoisie.
  24. « La République démocratique ne supprime pas l’antagonisme entre les deux classes au contraire […] De même le caractère particulier de la prédominance de l’homme sur la femme dans la famille moderne, ainsi que la nécessité et la manière d’établir une véri­table égalité sociale des deux sexes, ne se montreront en pleine lumière qu’une fois que l’homme et la femme auront juridiquement des droits absolument égaux. On verra alors que l’affranchissement de la femme a pour condition première la rentrée de tout le sexe féminin dans l’industrie publique et que cette condition exige à son tour la sup­pression de la famille conjugale en tant qu’unité économique de la société. » Engels, op. cit., p. 82.
  25. Auguste Bebel, La femme, dans le passé, le présent, l’avenir, Paris et Genève, Ressources, 1979 [1891], p. 160. Pour Lénine, « [p]armi nos camarades, il y en a encore beaucoup dont on peut dire malheureusement : “grattez un peu le communiste et vous trouverez le philistin”. Certes, il faut gratter à l’endroit sensible : sa mentalité à l’égard de la femme. » Vladimir I. Lénine, Sur l’ émancipation de la femme, Moscou, Éditions du progrès, 1973, p. 119.
  26. Bebel, op. cit., p. 101-102.
  27. Engels stigmatise l’hypocrisie des mariages « d’arrangement », typiques de la bourgeoi­sie, fondés officiellement sur la fidélité réciproque des époux et le caractère indissoluble des liens du mariage alors même que la liberté des hommes est garantie par la coutume et la loi; ceux-ci peuvent ainsi pratiquer l’adultère ou recourir à la prostitution, alors que le moindre écart des femmes est lourdement sanctionné.
  28. Cité par Tony Cliff, Class Struggle and Women’s Liberation, 1640 to the Present Day, London, Bookmarks, 1987, p. 139.
  29. En 1917, ce droit est accordé aux Canadiennes au niveau fédéral. À cette époque, seuls la Nouvelle-Zélande (1893), l’Australie (1902), la Finlande (1906), la Norvège (1913), le Danemark (1915) et les Pays-Bas (1917) avaient passé des législations à cet effet.
  30. Sur cette période, voir Alix Holt, « Les bolcheviks et l’oppression des femmes », dans Annik Mahaim et al., op. cit., p. 89-132.
  31. Lénine, op. cit., p. 67 et 120.
  32. Léon Trotski, La révolution trahie [1936], < http://www.marxists.org/francais/trotsky/ livres/revtrahie/frodcp7.htm > ; voir également Wilhelm Reich (La révolution sexuelle, Paris, UGE, 10/18, 1970 [1936]) qui montre comment la misère socialisée a représenté un prodigieux obstacle à la révolution sexuelle en URSS et un soubassement à la res­tauration ou au renforcement de la famille autoritaire.
  33. Voir l’article de Véronique Brouillette, Nathalie Guay et Flavie Achard, « Portrait des luttes féministes menées dans les organisations mixtes ».
  34. Huguette Dagenais (dir.), Science, conscience et action. 25 ans de recherche féministe au Québec, Montréal, Remue-ménage, 1996.
  35. Voir Geneviève Szczepanik, Francine Descarries, Mélissa Blais et Sandrine Ricci, « Penser le nous-féministes : le féminisme solidaire »; Isabelle Courcy, « Le mouvement des femmes québécois : entrevue collective de trois féministes ». Voir également, Josette Trat, « Entre néolibéralisme et ordre moral, les féministes divisées », dans Josette Trat, Diane Lamoureux, Roland Pfefferkorn (dir.), L’autonomie des femmes en question. Antiféminismes et résistances en Amérique et en Europe, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 214-237.
  36. Le mouvement ouvrier, influencé par la première vague féministe, était traditionnelle­ment abolitionniste, considérant la prostitution comme une institution d’exploitation sexuelle et les bordels comme des lieux d’enfermement et de contrôle des femmes. Ce n’est que tout récemment, au cours des deux dernières décennies, que la social-démocratie en Allemagne, aux Pays-Bas, en Suisse, en Australie et en Nouvelle-Zélande, alliée dans certains cas aux Verts, est devenue réglementariste et a participé à l’institutionnalisation d’une industrie vouée au plaisir masculin et basée sur l’inégalité entre les hommes et les femmes.
  37. Voir l’article de Richard Poulin, « Violence, pouvoir masculin et prostitution ».
  38. Voir Catharine A. MacKinnon, « Fémisme, marxisme et postmodernité » et Sheila Jef­freys, « Ce cher vieux ballroom dancing, quand le queer s’entiche du genre ».
  39. Sur cette question, on lira avec intérêt Elsa Galerand, « Classe de sexe ou contradiction entre femmes : un faux dilemme », dans Francine Descarries et Lyne Kurtzman, Faut-il réfuter le Nous-femmes pour être féministe au xxie siècle? Montréal, Cahiers de l’IREF, n° 19, 2009, p. 107-125.
  40. Micheline De Sève, « L’entre nous féministe », dans Descarries et Kurtzman, ibid., p. 126.
  41. Voir Beeman, op. cit.
  42. Conseil du statut de la femme, Portrait des québécoises en 8 temps, Québec, CSF, 2010.
  43. Sur certains des effets de ces politiques, voir Sébastien Bouchard, « Réformes néo-libérales en éducation et en santé et condition des femmes au Québec ».
  44. Officiellement, de 1992 à 2004, il y a eu au Canada 171 meurtres de femmes prostituées, sans compter les trop nombreuses disparues (plus de 500). Plusieurs ont été tuées par des meurtriers en série, cas qui ont défrayé la manchette, mais la majorité des cas relève de meurtres « ordinaires » de prostitueurs et de proxénètes. Au Québec, de 1989 à mai 2008, il y a eu 864 meurtres de femmes (et de leurs enfants) tuées très majoritairement par leur conjoint. Sur ces données, voir Richard Poulin et Yanick Dulong, Les meurtres en série et de masse, dynamique sociale et politique, Montréal, Sisyphe, 2009.
  45. Claudia Garcia-Moreno, Henrica Jansen, Mary Ellsberg, Lori Heise, et Charlotte H. Watts, « Prevalence of intimate partner violence: findings from the WHO multi­country study on women’s health and domestic violence », The Lancet, vol. 368, n° 9543, 7 Octobre 2006, p. 1260-1269.
  46. Voir Diane Matte, « La Marche mondiale des femmes : mobilisation d’un autre genre ».
  47. Richard Poulin, « Apparence, hypersexualisation et pornographie », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 1, 2009, p. 227-245.
  48. Voir l’article de Carole Boulebsol et de Lilia Goldfarb, « Penser la sexualisation : de l’économie de réflexion au renforcement des discriminations ».
  49. Voir Florence Montreynaud, « Non à la prostitution, disent-ils ».
  50. Voir Yanick Dulong, « À la poursuite de la masculinité hégémonique ».
  51. Voir Isabelle Courcy, « Le mouvement des femmes québécois… », op. cit.
  52. Ces questions seront traitées dans le numéro 5 des Nouveaux Cahiers du socialisme, dont le dossier porte sur les migrations.

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