« Socialisme ou barbarie » : les nouvelles dimensions d’une alternative

Par Mis en ligne le 11 août 2009

Cela fait envi­ron deux mois qu’on peut lire sur le site de Contretemps un cha­pitre du der­nier livre d’Isabelle Stengers, Au temps des catas­trophes. Résister à la bar­ba­rie qui vient. Le livre a été publié en mars 2009 par les Editions Les Empêcheurs de penser en rond/​La Découverte. Le cha­pitre dis­po­nible en lec­ture libre n’a pas fait à ce jour l’objet de com­men­taires sur le site. Il a même reçu assez peu de visites (il y en a eu 323 au moment où je ter­mine ce texte, dont deux qui me sont impu­tables !). De façon plus géné­rale, le livre semble avoir sus­cité assez peu d’articles dis­cu­tant les posi­tions pré­sen­tées et au moins à ma connais­sance, aucun du côté des anti­ca­pi­ta­listes. C’est pour­tant à eux que son livre s’adresse, je dirais même en pre­miers. Le peu de réac­tions confir­me­rait alors ce qu’elle dit redou­ter. Elle anti­cipe que face à la menace cli­ma­tique « des appels à l’union sacrée soit pro­po­sés » par le capi­tal sous les figures de « l’Entrepreneur», de « l’État » et de « la Science», avec « les accu­sa­tions de tra­hi­son qui accom­pagnent auto­ma­ti­que­ment de tels appels ». Mais ce que Isabelle Stengers craint sur­tout, est « que cela n’incite ceux qui résistent, à consta­ter du bout des lèvres seule­ment que le réchauf­fe­ment est en effet un ‘pro­blème nou­veau’, ce constat étant suivi immé­dia­te­ment par la démons­tra­tion de ce que ce pro­blème, comme tous les autres, est à mettre au compte du capi­ta­lisme, puis par la conclu­sion qu’il s’agit donc de main­te­nir le cap, sans se lais­ser trou­bler par une vérité qui ne doit pas déran­ger les pers­pec­tives de la lutte » (p.69). Il serait effec­ti­ve­ment désas­treux que la signi­fi­ca­tion de la crise du chan­ge­ment cli­ma­tique et ses impli­ca­tions soient si lourdes de consé­quences que ceux qui liraient nor­ma­le­ment un essai sur un tel sujet hésitent à le faire, ou alors l’ayant lu gardent le silence. Il peut y avoir désac­cord, comme on le verra plus loin, sur cer­taines des pro­po­si­tions faites par Isabelle Stengers sur le plan de l’action poli­tique au sens large. Mais alors il faut les expri­mer, de façon à per­mettre au débat de s’ouvrir.

En sep­tembre 2008, j’ai défendu, d’abord dans une inter­ven­tion à Buenos Aires puis dans Inprecor, l’idée que « nous entrons dans une phase qui est réel­le­ment celle de la crise de l’humanité, dans ses rela­tions com­plexes. Celles-ci incluent les guerres. Mais même en excluant le déclen­che­ment d’une guerre de grande ampleur, une guerre mon­diale, qui ne pour­rait pré­sen­te­ment être qu’une guerre nucléaire, nous sommes face à un nou­veau type de crise, la com­bi­nai­son de cette crise éco­no­mique qui a com­mencé avec une situa­tion où la nature, trai­tée sans égards et bru­ta­li­sée par l’Homme dans le cadre du capi­ta­lisme, réagit de manière bru­tale. C’est quelque chose qui est presque exclu de nos dis­cus­sions, mais qui va s’imposer comme un phé­no­mène cen­tral ». Je n’avais pas sou­li­gné ces mots dans l’original. Le livre d’Isabelle Stengers me le permet. J’ai abordé les ques­tions éco­lo­giques en lec­teur de Marx, ayant pri­vi­lé­gié depuis très long­temps chez lui tout ce qui aide à com­prendre l’accumulation ou plus exac­te­ment l’expropriation pri­mi­tive, le carac­tère de classe des tech­no­lo­gies pro­duites dans le cadre capi­ta­liste et tout ce qui annonce dans le Capital le pro­ces­sus de trans­for­ma­tion des « forces pro­duc­tives » en forces des­truc­tives. Isabelle Stengers a fait de l’activité de recherche et de la science un de ses prin­ci­paux sujets d’étude. Forte de cette auto­rité, elle donne un nom à « la réac­tion bru­tale de la nature bru­ta­li­sée ». Ce nom est « intru­sion de Gaïa ». Depuis que j’ai lu son livre, je me sens moins seul sur cette ques­tion. Je constate comme elle que l’idée de cette intru­sion fait peur. « Gaïa » oblige à recon­si­dé­rer les rai­sons qui fondent l’engagement révo­lu­tion­naire (finis les « len­de­mains qui chantent»). Ensemble avec d’autres élé­ments, ses posi­tions bous­culent pro­fon­dé­ment la vision de ce que c’est de « faire de la poli­tique ».

Accepter de com­pli­quer une lutte déjà très dif­fi­cile

Isabelle Stengers se reven­dique de Rosa Luxembourg et de son cri « socia­lisme ou bar­ba­rie » qui a lui dicté une partie du titre de son livre. Dans son inter­view à Mediapart, elle explique bien les enjeux der­rière les mots. « Quels mots on aban­donne à l’adversaire, quels mots on consi­dère comme radi­ca­le­ment désho­no­rés, et quel mot il faut pour­tant garder vivant, même s’il a été désho­noré. Si on aban­donne tous les mots qui ont été désho­no­rés, on n’aura plus le moindre mot. Et donc bar­ba­rie est un mot que je veux garder, parce que je pense que l’alternative socia­lisme ou bar­ba­rie, elle est deve­nue encore plus concrète aujourd’hui qu’il y a un siècle ». Stengers dit sans ambages d’où elle parle. Du côté de « ceux et celles qui se veulent les héri­tiers d’une his­toire de luttes menées contre l’état de guerre per­pé­tuelle que fait régner le capi­ta­lisme ». C’est, dit-elle « la ques­tion de com­ment héri­ter aujourd’hui de cette his­toire qui me fait écrire » (p.19). Isabelle Stengers est avec Jean-Pierre Dupuy l’une des rares phi­lo­sophes de langue fran­çaise à avoir mis les ques­tions éco­lo­giques, et au pre­mier chef celle du chan­ge­ment cli­ma­tique, au cœur de sa réflexion. À la dif­fé­rence de Dupuy venu du libé­ra­lisme, elle n’est pas une théo­ri­cienne de la catas­trophe, mais du combat contre une nou­velle dimen­sion de la bar­ba­rie. « Un autre monde est pos­sible ! Ce cri n’a rien, vrai­ment rien, perdu de son actua­lité. Car ce contre quoi, il s’est élevé, le capi­ta­lisme – celui de Marx, bien sûr, non celui des éco­no­mistes amé­ri­cains – s’active déjà à concoc­ter ses propres réponses qui nous mènent droit à la bar­ba­rie. C’est dire que la lutte revêt une urgence inédite, mais que ceux et celles qui sont enga­gés dans cette lutte doivent éga­le­ment affron­ter une épreuve dont ils n’avaient vrai­ment pas besoin » (p. 59).

Isabelle Stengers veut donc contri­buer à ce qu’il se pro­duise, et cela aussi vite que pos­sible, une rup­ture radi­cale dans la pensée de l’émancipation. Une rup­ture rendue indis­pen­sable par l’entrée de l’humanité dans une nou­velle période de l’histoire de la bar­ba­rie capi­ta­liste, celle des catas­trophes éco­lo­giques et de leurs consé­quences en termes de classes, qui ont été mis plei­ne­ment en lumière lorsque l’ouragan Katrina a ravagé la Nouvelle-Orléans. Son livre s’adresse dit-elle, à « ceux qui ne sont jamais soumis aux évi­dences de la pre­mière période de cette his­toire et pour les­quels celle-ci pro­duc­trice d’exploitation, de guerres, d’inégalités sociales sans cesse crois­santes, défi­nit déjà la bar­ba­rie » (p.18). Ces mili­tants et ces résis­tants doivent désor­mais y ajou­ter les menaces spé­ci­fiques de bar­ba­rie qui naissent du fait que les mani­fes­ta­tions diverses, aussi graves socia­le­ment les unes que les autres, résul­tant du chan­ge­ment cli­ma­tique vont se pro­duire dans un contexte marqué de part en part par les rap­ports de classes capi­ta­listes. « Rien, dit-elle, n’est plus dif­fi­cile que d’accepter la néces­sité de com­pli­quer une lutte déjà si incer­taine, aux prises avec un adver­saire capable de pro­fi­ter de toute fai­blesse, de toute bonne volonté naïve ». Elle veut « faire sentir qu’il serait néan­moins désas­treux de refu­ser cette néces­sité »

La « vérité qui dérange »

Le pre­mier rap­port du Groupe d’experts inter­gou­ver­ne­men­tal sur le chan­ge­ment cli­ma­tique (GIEC) date de 1990. Il éta­blis­sait un pre­mier constat sérieux et pré­sen­tait des pré­vi­sions qui sont deve­nues, de rap­port en rap­port, tou­jours plus pré­cises. Chaque fois que les faits sont venus « démen­tir » les pré­vi­sions, cela a tou­jours été dans le sens d’une accé­lé­ra­tion des pro­ces­sus qui marquent le réchauf­fe­ment, notam­ment la fonte des gla­ciers afri­cains et andins et celle de la ban­quise Arctique et Antarctique. Au cours de ces der­nières années il a fallu, dit Stengers, « se rendre à l’évidence : ce qui était vécu comme une éven­tua­lité, le bou­le­ver­se­ment global du climat, avait bel et bien com­mencé. La contro­verse entre scien­ti­fiques est close, ce qui ne signi­fie pas que les contra­dic­teurs ont dis­paru mais que l’on ne s’intéresse plus à eux que comme à des cas, à inter­pré­ter par leurs accoin­tances avec le lobby pétro­lier ou par des par­ti­cu­la­ri­tés psy­cho­so­ciales (…) Il était admis que le réchauf­fe­ment pour­rait entraî­ner une dimi­nu­tion des capa­ci­tés d’absorption du gaz émis par les océans ou les forêts tro­pi­cales, c’est l’une de ces boucles de rétro­ac­tion posi­tive redou­tables mises en scène par les modèles, dont l’activation devait être évitée car elle accé­lé­re­rait et ampli­fie­rait le réchauf­fe­ment. Il semble que ce soit déjà en train de se pro­duire » (p.13-14). Elle sou­ligne que nous sommes dans un cas de figure excep­tion­nel, où dans le cadre du GIEC, les « cli­ma­to­logues, gla­cio­logues, chi­mistes et autres ont fait leur tra­vail, et ils ont réussi éga­le­ment à faire reten­tir le signal d’alarme malgré toutes les ten­ta­tives d’étouffement, à impo­ser « une vérité qui dérange » malgré les accu­sa­tions dont ils ont fait l’objet : d’avoir mélangé science et poli­tique, ou alors d’être jaloux du succès de leurs col­lègues dont les tra­vaux contri­buent à chan­ger le monde alors qu’eux se bornent à le décrire, ou encore de pré­sen­ter comme ‘prouvé’ ce qui est seule­ment hypo­thé­tique. Ils ont su résis­ter car ils savaient que le temps comp­tait » (p.58).

Voyons de plus près ce qu’Isabelle Stengers nomme « la vérité qui dérange ». Cette vérité est que « nous avons affaire non plus seule­ment à une nature ‘à pro­té­ger’ contre les dégâts causés par les humains, mais aussi à une nature capable, pour de bon, de déran­ger nos savoirs et nos vies ». Cette vérité est très déran­geante, non seule­ment pour les partis « Verts», mais aussi pour ceux que je nomme les « éco­lo­gistes révo­lu­tion­naires ». Les Verts en sont tou­jours à une meilleure pro­tec­tion des éco­sys­tèmes et de l’écosphère et sont prêts dans leur écra­sante majo­rité à se satis­faire de peu. Ils voient le salut dans le « capi­ta­lisme vert » et cherchent à faire alliance avec lui. Les éco­lo­gistes révo­lu­tion­naires se donnent sur­tout comme objec­tif, la répa­ra­tion après la vic­toire du socia­lisme du maxi­mum pos­sible des dégâts légués par le capi­ta­lisme, suivi de l’établissement avec la nature de rap­ports de ges­tion très pru­dente, un retour à une approche néces­sai­re­ment pla­né­taire, au « faire atten­tion » dont Stengers parle, qui a été détruit par l’injonction du « déve­lop­pe­ment», de la « crois­sance » (p.75). Lorsqu’ils se dépêtrent de for­mu­la­tions qui ne veulent pas couper les ponts avec le réfor­misme éco­lo­gique, les « éco-socia­listes » ont ces objec­tifs de répa­ra­tion des dégâts et de ges­tion res­pec­tueuse des éco­sys­tèmes.

Il n’y a pas qu’eux. Il y a quelques mois encore, j’ai for­mulé moi-même une variante de cette posi­tion. J’ai mis l’accent sur les pistes pro­po­sées par Marx lorsque dans les der­niers cha­pitres du Capital, il ouvre aux « hommes socia­li­sés, deve­nus des pro­duc­teurs asso­ciés », la pers­pec­tive de « com­bi­ner ration­nel­le­ment et de contrô­ler leurs échanges de matière avec la nature, de manière à les réa­li­ser avec la moindre dépense de force et dans les condi­tions les plus dignes et les plus conformes à la nature humaine ». Sur ce mode, j’ai défendu de façon très opti­miste à l’intention des mili­tants du NPA, l’idée qu’il « n’y a que les pro­duc­teurs asso­ciés, de nom­breux pays et à la fin de toute la pla­nète, qui puissent déci­der ensemble, moyen­nant la dis­cus­sion et la négo­cia­tion, le degré de divi­sion du tra­vail entre eux qui paraît néces­saire au plan inter­na­tio­nal ainsi que de pla­ni­fi­ca­tion de l’utilisation des res­sources natu­relles rares en fonc­tion des besoins prio­ri­taires ». J’ai poussé plus loin dans cette voie dans un texte pré­senté à la réunion natio­nale de la Commission éco­lo­gie du NPA en décembre 2008 : « la pro­tec­tion de la nature contre la mar­chan­di­sa­tion capi­ta­liste est insé­pa­rable de l’homme en tant que partie de la nature. Autrement dit, toute poli­tique qui pren­dra à bras-le-corps la ques­tion éco­lo­gique com­bat­tra aussi l’aliénation – l’aliénation mar­chande, mais aussi l’aliénation au tra­vail – et cela avec une tout autre effi­ca­cité que les cam­pagnes de « défense de l’emploi » où on peut voir les syn­di­cats s’allier avec les employeurs sur des mesures comme les normes en matière de pol­lu­tion. Il s’agirait de faire en sorte que l’individu ‘indi­vi­duel’, créa­tion du capi­ta­lisme, divisé entre pro­duc­teur et consom­ma­teur, privé de toute ins­tance sus­cep­tible de l’aider à com­prendre son expé­rience sociale dans ses prin­ci­pales déter­mi­na­tions, puisse deve­nir un pro­duc­teur asso­cié, en mesure de gérer ses rap­ports à son envi­ron­ne­ment natu­rel sui­vant une ratio­na­lité col­lec­tive. Redéfini ainsi le socia­lisme est le mot qu’il faut réap­prendre à défendre ». Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas vrai­ment cohé­rent par rap­port à l’idée de « la réac­tion bru­tale de la nature bru­ta­li­sée », avan­cée peu de temps avant, influencé sûre­ment par le fait de me trou­ver en Amérique latine et donc de voir le monde « d’ailleurs ». D’où ma recon­nais­sance à Isabelle Stengers et à sa capa­cité à énon­cer que « l’intrusion de Gaïa » appar­tient au hic et nunc, au nombre des ques­tions aux­quelles il faut cher­cher à donner des réponses aujourd’hui.

« L’intrusion de Gaïa » et les réponses à lui donner comme ques­tion de civi­li­sa­tion

La « vérité qui dérange», c’est que la « nature » a été mal­me­née à un point tel, de façon déjà si extrême, qu’elle a com­mencé à faire « intru­sion » à une échelle qui va aller en aug­men­tant. L’enjeu n’est pas de savoir ce que nous ferons dans les temps futurs plus pro­pices du socia­lisme. Nous sommes face à une ques­tion immé­diate. Cette ques­tion est pro­fon­dé­ment poli­tique, au sens où c’est la vie de cen­taines de mil­lions de gens qui va être direc­te­ment affec­tée et sou­vent même mise en danger. Car « l’intrusion de Gaïa » se pro­duit dans le cadre d’un sys­tème d’exploitation éco­no­mique et de domi­na­tion sociale, où le chan­ge­ment cli­ma­tique est vu par les domi­nants d’un côté comme source d’investissements et de pro­fits, de l’autre comme pro­blème de main­tien de l’ordre, venant s’ajouter à beau­coup d’autres.

Isabelle Stengers emprunte le nom Gaïa à l’anglais James Lovelock et l’Américaine Lynn Margulis. Ils se sont servis de ce nom de divi­nité grecque pour syn­thé­ti­ser dans les années 1970, les résul­tats de recherches qui concou­raient à mettre au jour l’existence d’un ensemble dense de rela­tions réunis­sant ce que les scien­ti­fiques ont l’habitude de trai­ter sépa­ré­ment : les vivants, les océans, l’atmosphère, le climat, les sols plus ou moins fer­tiles. « Donner un nom, Gaïa, à cet agen­ce­ment de rela­tions, c’était insis­ter sur deux consé­quences de ces recherches. Ce dont nous dépen­dons, et qui a si sou­vent été défini comme le ‘donné’, le cadre glo­ba­le­ment stable de nos his­toires et de nos cal­culs, est le pro­duit d’une his­toire de coévo­lu­tion, dont les pre­miers arti­sans, et les véri­tables auteurs en continu, furent les peuples innom­brables des micro-orga­nismes. Et Gaïa, ‘pla­nète vivante’, doit être recon­nue comme un ‘être’ et non pas assi­mi­lée à une somme de pro­ces­sus » (p.51). Certains asso­cient au nom de Gaïa le terme « ven­geance ». Isabelle Stengers leur oppose celui d’intrusion. Mais l’invocation de Gaïa n’est pas neutre : « nommer Gaïa comme ‘celle qui fait intru­sion’, c’est aussi la carac­té­ri­ser comme aveugle, à la manière de tout ce qui fait intru­sion, aux dégâts qu’elle occa­sionne » (ici c’est moi qui sou­ligne). Parce qu’elle a été mal­me­née de façon irré­ver­sible et parce que nous vivons dans une société capi­ta­liste pla­né­taire, « la réponse à créer n’est pas une ‘réponse à Gaïa’, mais une réponse tant à ce qui a pro­vo­qué son intru­sion qu’aux consé­quences de cette intru­sion » (p.49). C’est-à-dire d’un côté au capi­tal dont le mou­ve­ment de valo­ri­sa­tion « sans fin et sans limites » est direc­te­ment res­pon­sable du rythme de plus en plus rapide de dégra­da­tion de l’écosphère et des éco­sys­tèmes ; de l’autre à la bar­ba­rie dont la Nouvelle-Orléans a fourni le pre­mier exemple dans un « pays avancé ».

Dans un pays avancé, mais pas au plan mon­dial où depuis une décen­nie des catas­trophes cli­ma­tiques ont eu lieu loin des pays avan­cés, dans une indif­fé­rence quasi-totale. Le carac­tère inégal et dif­fé­ren­cié dans l’espace mon­dial, des effets sociaux des pro­ces­sus de des­truc­tion éco­lo­gique crée une dif­fi­culté poli­tique majeure. Claude Serfati et moi la signa­lions déjà en 2003 : « ce dont il est ques­tion aujourd’hui, der­rière les mots ‘éco­lo­gie’ et ‘envi­ron­ne­ment’, n’est rien moins que la péren­nité des condi­tions de repro­duc­tion sociale de cer­taines classes, de cer­tains peuples, voire de cer­tains pays. Comme ceux-ci sont situés le plus sou­vent, soit dans ce qu’on nomme aujourd’hui le ‘Sud’, soit dans l’ancien ‘Est’, la menace demeure loin­taine et donc abs­traite dans les pays du centre du sys­tème capi­ta­liste mon­dial. Le temps de ges­ta­tion très long des pleins effets de méca­nismes pré­sents dans le capi­ta­lisme dès ses ori­gines, a été et reste plus que jamais un puis­sant fac­teur d’inertie sociale dans les pays capi­ta­listes avan­cés ». Les ter­ribles inon­da­tions que connaît notam­ment le Bangladesh, dont la montée du niveau de l’océan pro­voque l’aggravation et la répé­ti­tion rap­pro­chée depuis 1998, ou encore le cyclone Nargis qui a été à l’origine en 2008 du pire désastre éco­lo­gique de l’histoire de la Birmanie, ont été bien plus meur­triers que l’ouragan Katrina. Ils ont reçu bien moins d’attention que celui-ci. Ils en ont quand même reçu un peu. Ce qui n’est pas le cas des pays en Afrique et en Amérique latine, dont les sys­tèmes socio-pro­duc­tifs fra­giles ont dépendu jusqu’à pré­sent des neiges hiver­nales et de la rela­tive sta­bi­lité des gla­ciers ou alors qui sont d’une extrême vul­né­ra­bi­lité face à ce qui peut sem­bler dans d’autres par­ties de la pla­nète être encore des aug­men­ta­tions de tem­pé­ra­ture faibles. Dans leur cas, il n’y a guère que les ONG spé­cia­li­sées et quelques agences de l’ONU qui disent ce qu’il en est, mais leur parole n’est pas relayée, encore moins saisie de façon mili­tante, par l’anticapitalisme. En fait « la Nouvelle-Orléans pla­né­taire » qu’Isabelle Stengers redoute, a com­mencé à être mise en place depuis pas mal de temps.

Comment tenter de répondre à « la Nouvelle-Orléans pla­né­taire » ?

Car nous sommes dans une situa­tion où les pos­sé­dants et les domi­nants, ceux que Stengers nomme « l’Entrepreneur » et « l’État», expliquent à qui veut les entendre, que la ques­tion cli­ma­tique peut seule­ment « être envi­sa­gée sous l’angle des stra­té­gies ‘plau­sibles’, c’est-à-dire sus­cep­tibles d’en faire une source nou­velle de pro­fits. Quitte à se rési­gner, au nom des lois de l’économie – qui sont dures mais ce sont, affir­me­ront-ils, des lois – à une Nouvelle-Orléans pla­né­taire. Quitte à ce que les zones défi­nies comme ren­tables de la pla­nète doivent, à toute échelle, du quar­tier au conti­nent, se défendre par tous les moyens néces­saires contre la masse de ceux à qui on oppo­sera sans doute le fameux ‘nous ne pou­vons accueillir toute la misère du monde’. Quitte, en bref, à ce que la suc­ces­sion des ‘il faut bien’ ins­talle, plei­ne­ment, ouver­te­ment déployée, la bar­ba­rie qui est déjà en train de péné­trer nos mondes » (p. 58-59). Les expres­sions de ce réflexe de défense contre « la misère du monde qui n’est pas notre pro­blème » sont mul­tiples. Ainsi il a été noté que lors du Tsunami de 2004, l’attention des médias euro­péens s’est très vite cen­trée sur le seul sort des tou­ristes se trou­vant dans les zones tou­chées, alors qu’il y avait des mil­liers, dans cer­tains cas des dizaines de mil­liers de vic­times dans les pays frap­pés.

Comment alors essayer de répondre poli­ti­que­ment à cette nou­velle source de bar­ba­rie dont l’importance ne va cesser de croître ? Ici je mêle­rai mes propres réponses et mes com­men­taires, mes accords et mes désac­cords. Le pre­mier point bien sûr, où l’accord est total, c’est que la « ques­tion éco­lo­gique » ne peut pas « venir seule­ment s’ajouter aux autres ques­tions comme une raison de plus d’être révo­lu­tion­naire ». L’expression est de Philippe Pignarre qui pour­suit, « on a ajouté le fémi­nisme au pro­gramme révo­lu­tion­naire, on peut main­te­nant ajou­ter l’écologie et même parler d’éco-socialisme ». La lec­ture du livre d’Isabelle Stengers a achevé de m’en convaincre qu’il ne peut pas y avoir « ajout», que la ques­tion enten­due comme néces­sité de faire face à une Nouvelle-Orléans pla­né­taire » est deve­nue l’une des toutes pre­mières rai­sons de l’engagement poli­tique. J’espère que beau­coup par­ta­ge­ront cette convic­tion. En revanche, l’opposition entre le « révo­lu­tion­naire » et « l’anticapitaliste » faite par Philippe Pignarre, ne me convainc pas. Je ne suis pas cer­tain qu’il existe aujourd’hui de « pro­gramme révo­lu­tion­naire », alors que la mue de « l’avant-garde » prend la forme d’un goût pro­noncé pour les élec­tions comme l’un des « temps forts » de l’action poli­tique, qui dévore l’énergie des mili­tants au béné­fice d’une rela­tion avec les sala­riés et les jeunes repo­sant sur la délé­ga­tion. D’autre part, mon expé­rience des forums sociaux n’a pas été celle d’une ren­contre avec un bien grand nombre d’anticapitalistes pour qui « le capi­ta­lisme qu’ils com­battent n’est plus le même avec la crise éco­lo­gique ». Pour les orga­ni­sa­teurs des forums sociaux comme pour Attac, celle-ci reste une « ques­tion qui s’ajoute aux autres ». Mais ce n’est pas le moment de dis­cu­ter des figures de « l’anticapitaliste » et du « révo­lu­tion­naire ». Il le faudra. Mais ailleurs et plus lon­gue­ment. Ici il s’agit juste d’indiquer un point d’accord impor­tant.

En ce qui me concerne, faire en sorte que « la ques­tion éco­lo­gique » cesse de venir « s’ajouter » aux autres ques­tions, sup­pose plu­sieurs choses. D’abord de l’aborder dans sa dimen­sion véri­table, celle de menace sur les condi­tions de la repro­duc­tion sociale de cer­taines classes sociales ou com­mu­nau­tés (fil conduc­teur de mon article avec Claude Serfati). Ensuite de sou­li­gner comme le fait Isabelle Stengers, le carac­tère de classe, de domi­na­tion sociale et d’exploitation éco­no­mique, de la ques­tion éco­lo­gique et la placer au centre de l’activité de « l’organisation-parti ». Cela devien­dra cer­tai­ne­ment l’un des cri­tères qui per­met­tra à pas mal de mili­tants de déci­der si elle a encore une vali­dité. Il s’agirait éga­le­ment de donner corps à l’une des indi­ca­tions géné­rales que donnent Isabelle Stengers et Philippe Pignarre, à condi­tion de la com­bi­ner avec des aspects plus « clas­siques » de l’intervention mili­tante. L’indication est la sui­vante. On est sur un ter­rain où il ne s’agit pas « de faire « mieux » aller les choses (registre des Verts), mais d’expérimenter dans un milieu que l’on sait saturé de pièges, d’alternatives infer­nales concoc­tées tant par l’État que par le capi­ta­lisme. La lutte poli­tique, ici, ne passe pas par des opé­ra­tions de repré­sen­ta­tion, mais plutôt de pro­duc­tion de réper­cus­sions, par la consti­tu­tion de « caisses de réso­nance » telles que ce qui arrive aux uns, fasse penser et agir les autres, mais aussi que ce que réus­sissent les uns, ce qu’ils apprennent, ce qu’ils font exis­ter devienne autant de res­sources, et de pos­si­bi­li­tés expé­ri­men­tales pour les autres » (p.199). Il y a là une approche qui peut servir lors de l’intervention mili­tante dans les nom­breuses situa­tions en France où l’exploitation sala­riale et les ques­tions quo­ti­diennes atte­nantes à l’environnement sont étroi­te­ment liées et où les syn­di­cats se font très dis­crets au nom de « l’emploi ». L’approche a une impor­tance dans les rela­tions avec les regrou­pe­ments menant des com­bats anti­ca­pi­ta­listes éco­lo­giques authen­tiques. Elle sup­pose qu’on ne se limite pas à trans­po­ser sur le ter­rain du monde asso­cia­tif des pra­tiques poli­tiques de « front unique » bien rodées, mais qu’on cherche à com­prendre la manière dont des regrou­pe­ments, sou­vent « infor­mels», fonc­tionnent. Philippe Pignarre a raison de donner dans son livre de l’importance à des aspects comme l’écoute mutuelle et l’auto-construction d’une com­pré­hen­sion com­mune des situa­tions et des enjeux que cer­tains de ces regrou­pe­ments pra­tiquent. Il y a là, à coup sûr, des ensei­gne­ments pour le renou­vel­le­ment de « l’organisation-parti ».

Oui, « l’opposition fron­tale » est néces­saire, même indis­pen­sable

Là où je me sépare tota­le­ment des pro­po­si­tions d’Isabelle Stengers, c’est lorsqu’elle met en cause le conflit fron­tal (qui peut débou­cher sur la confron­ta­tion phy­sique directe) avec « l’Entrepreneur » et « l’État», en sou­te­nant que « l’opposition fron­tale est une ten­ta­tion à éviter car elle vide le monde, ne lais­sant sub­sis­ter que deux camps viri­le­ment oppo­sés, fonc­tion­nant en réfé­rence l’un à l’autre » (p.177). Dans le cas des OGM, dont elle parle lon­gue­ment, il y a bien eu au final deux camps. Le tra­vail de déli­mi­ta­tion a résulté du tra­vail qu’Isabelle Stengers a bien ana­lysé, « de mise en cause des OGM comme pro­grès permis par la science, por­teur de crois­sance et béné­fique pour l’humanité » et de « pro­duc­tions de savoir, de pra­tiques d’alliance et de conver­gences de lutte qui ont secoué toutes les rou­tines ». Il est cer­tain que « beau­coup de gens ont com­mencé à s’intéresser à la manière dont se font les choix de ce qu’on appelle le déve­lop­pe­ment, depuis les orien­ta­tions de la recherche scien­ti­fique, et tout ce qu’on ne cherche pas trop à savoir, toutes les ques­tions qu’on ne pose pas, jusqu’aux modes de pro­duc­tion agri­cole en pas­sant par l’empire des bre­vets ». Le combat contre les OGM, au moins dans le cas de la France, a contri­bué à « la réha­bi­li­ta­tion des semences tra­di­tion­nelles et à la créa­tion de liens entre pro­duc­teurs et consom­ma­teurs, qui ont une dimen­sion poli­tique indé­niable ». Mais ce combat a aussi com­porté une forme d’action poli­tique directe, celle des fau­cheurs volon­taires, contre « l’Entrepreneur», « l’État » et la « Science», forme d’autant plus radi­cale dans le contexte du néo­li­bé­ra­lisme qu’il por­tait atteinte à la pro­priété privée. Le pro­ces­sus de péda­go­gie col­lec­tive, le «‘penser’ au sens qui importe poli­ti­que­ment, c’est-à-dire au sens col­lec­tif, les uns avec les autres, les uns par les autres, autour d’une situa­tion deve­nue ‘cause com­mune’, qui fait penser » (p.171), a fait que les fau­cheurs volon­taires béné­fi­cient d’un fort sou­tien popu­laire. Mais en retour leur action, dans sa radi­ca­lité, a conso­lidé le tra­vail d’élaboration sur la « cause com­mune OGM ». Ceux qu’Isabelle Stengers désigne comme « nos res­pon­sables » ont été pris par sur­prise sur les OGM. Ils sont bien déci­dés à ne pas l’être sur la relance du nucléaire. Ils œuvrent pour rendre aussi dif­fi­cile que pos­sible le «‘penser’ au sens qui importe poli­ti­que­ment, c’est-à-dire au sens col­lec­tif ». Les condi­tions de l’opposition fron­tale vont être sans doute longues à se créer et encore plus celles de formes d’action poli­tique directe. Mais dans les pays où le nucléaire a été aban­donné il y a trente ans, celles-ci ont été à l’époque des com­po­santes d’une oppo­si­tion « camp contre camp ».

Passons à la dimen­sion mon­diale, à cette pers­pec­tive de « Nouvelle-Orléans pla­né­taire ». Ici une remarque du type sui­vant me semble for­te­ment euro­péo­cen­triste, « La lutte poli­tique devrait passer par­tout où se fabrique un avenir que nul n’ose vrai­ment ima­gi­ner, ne pas se borner à la défense des acquis ou à la dénon­cia­tion des scan­dales, mais s’emparer de la ques­tion de la fabrique de cet avenir » (p.200). Hors des pays capi­ta­listes « avan­cés», il y a des gens qui mènent encore « une agri­cul­ture qui ne dépende pas des engrais et des pes­ti­cides, qui ne détruise pas sys­té­ma­ti­que­ment les sols», qui ont encore des « pra­tiques de coopé­ra­tion seules capables de pro­duire un avenir qui ne soit pas bar­bare ». Pour eux et aussi pour nous, il y a là « des acquis » à défendre et des situa­tions dra­ma­tiques à « dénon­cer ». L’une des dimen­sions de la phase de la mon­dia­li­sa­tion du capi­tal est l’accélération du pro­ces­sus d’expropriation et de pau­pé­ri­sa­tion extrême de ce qu’il reste de la pay­san­ne­rie et de mise en place d’exploitation sans frein des res­sources natu­relles allant de pair avec des formes for­ce­nées d’exploitation des tra­vailleurs. En Amérique latine, le Brésil, le Mexique, l’Argentine et le Chili en sont les labo­ra­toires, mais le pro­ces­sus se ren­contre par­tout dans le « Sud ». Le fait que les agents soient natio­naux dans cer­tains pays n’y change rien. Ces pro­ces­sus ont conduit à des luttes, luttes de classes, luttes de com­mu­nau­tés pay­sannes, dont Martinez Alier a fait une recen­sion impres­sion­nante récente. Ces luttes sont « fron­tales ». Pouvait-il en aller autre­ment pour la popu­la­tion indi­gène de l’Amazonie péru­vienne, face à la déci­sion de lais­ser les com­pa­gnies pétro­lières et minières détruire leur habi­tat et leur rap­port à la nature ? Quel autre moyen pour les com­mu­nau­tés indiennes que la confron­ta­tion vio­lente pour résis­ter à la police mili­taire, telle que celle qui a eu lieu à Bagua ? De quel autre moyen dis­po­sons-nous en Europe que la « dénon­cia­tion » asso­ciée au maxi­mum d’explications, qu’un tra­vail continu d’information sur les luttes ailleurs dans le monde dont l’enjeu est la repro­duc­tion sociale ? En l’occurrence, com­bien de partis ou d’associations en France ont expli­qué que parmi les com­pa­gnies pétro­lières concer­nées, l’une est franco-bri­tan­nique. La société Perenco, qui est diri­gée par un fran­çais du nom de François Perrodo.

Il y a des cas qui sont nom­breux pour cer­tains pays « avan­cés», où la dénon­cia­tion de ce qui se passe dans les pays du Sud, peut s’articuler avec des cam­pagnes natio­nales tou­chant le chan­ge­ment cli­ma­tique. Celui qu’Isabelle Stengers nomme « l’Entrepreneur » doit alors être dési­gné nom­mé­ment. S’agissant de la France, il y a des noms de grands groupes finan­ciers-indus­triels qui sont situés au point de conver­gence de plu­sieurs com­bats. Celui sur le réchauf­fe­ment cli­ma­tique ; celui contre la par­ti­ci­pa­tion de mul­ti­na­tio­nales à l’oppression sociale et la domi­na­tion poli­tique et mili­taire dans des pays du Sud ; celui contre les hausses de prix du pétrole, du gaz et de l’électricité qui laminent le pou­voir d’achat des sala­riés et accroissent la pau­pé­ri­sa­tion des chô­meurs ; celui contre l’achèvement de la pri­va­ti­sa­tion-déman­tè­le­ment des ser­vices publics, en marche depuis quinze ans, et dont l’une des consé­quences a été le « tout-auto­mo­bile » et le « tout-camion ». Les groupes Total, Areva, EDF, Suez-GDF figurent au pre­mier rang de ces fau­teurs aux­quels il faut dire le nom. Le rôle de Total au Nigeria et en Birmanie, celui d’Areva au Niger et au Gabon sont des exemples non-limi­ta­tifs. On peut y ajou­ter celui du groupe Bolloré et bien d’autres encore, tels que ce François Perrodo dont il vient d’être ques­tion.

Placer le combat dans le contexte des deux « crises conjointes »

L’enjeu majeur est de cher­cher par quel bout prendre un combat qui embras­se­rait toutes ces dimen­sions. Il faut se défaire de la ten­ta­tion à laquelle les der­niers cha­pitres du livre de Stengers peuvent conduire, de vou­loir « résis­ter à la bar­ba­rie qui vient » en se pla­çant sur le ter­rain de John Holloway et de sa pro­po­si­tion de « chan­ger le monde sans prendre le pou­voir ». Isabelle Stengers a raison de dire que lorsque « ‘nos res­pon­sables’» se tournent vers nous pour nous deman­der « Que feriez-vous à notre place ? », il faut leur répondre haut et fort que « Nous ne sommes pas à votre place ! » (cha­pitre 12). Mais cela ne signi­fie pas qu’il faille les y lais­ser à jamais ! Le mou­ve­ment par lequel les domi­nés et les oppri­més ont été conduits, presque tou­jours à partir d’un réflexe d’auto-défense au départ, à se dres­ser contre les « res­pon­sables » du moment est un mou­ve­ment qui est indé­pen­dant de la forme parti, même si on y trouve tou­jours des « mili­tants ».

Or nous sommes entrés dans une période où la néces­sité de l’auto-défense col­lec­tive va s’imposer aux tra­vailleurs (au sens large, ceux qui doivent « trou­ver un emploi», vendre leur force de tra­vail) même dans les pays capi­ta­listes avan­cés et à coup sûr en Europe. La pro­gres­sion de la crise du chan­ge­ment cli­ma­tique se fait alors que débute une réces­sion éco­no­mique mon­diale qui va être très longue. Il est tout à fait pos­sible que l’injection mas­sive d’argent dans le sau­ve­tage du sys­tème finan­cier, ainsi que l’aide donnée à la restruc­tu­ra­tion des grands groupes manu­fac­tu­riers, bloquent le pro­ces­sus de trans­for­ma­tion de la réces­sion en dépres­sion pro­fonde. On aura alors une longue période de crois­sance mon­diale « molle » à des taux moyens faibles, extrê­me­ment faibles dans le cas de l’Union euro­péenne. Les res­sorts de l’accumulation des dix der­nières années – l’endettement massif des ménages et de l’État amé­ri­cains et une accu­mu­la­tion indus­trielle mue sur­tout par des inves­tis­se­ments en Asie de l’est et du sud-est diri­gés vers l’exportation – sont cassés. Les mesures de « relance » reposent sur un endet­te­ment accru de tous les gou­ver­ne­ments qu’ils « feront payer » à ceux sur qui pèse la fis­ca­lité, c’est-à-dire les sala­riés. Dans les pays les plus pauvres, les effets sociaux du chan­ge­ment cli­ma­tique seront aggra­vés par les défi­cits ali­men­taires pro­vo­qués dans une large mesure de façon directe par les poli­tiques agri­coles et com­mer­ciales mises en œuvre depuis vingt ans par l’OMC et la Banque mon­diale. On en a vu les pre­mières expres­sions en 2008. Mais très peu de pays échap­pe­ront à la quasi-stag­na­tion, en tous les cas pas ceux d’Europe.

Dans le cas d’un pays indus­tria­lisé, le chô­mage de masse, ainsi que toutes les consé­quences qu’il entraîne, repré­sente une menace sur la repro­duc­tion sociale de tous ceux qui sont, ou qui doivent tenter de deve­nir, des sala­riés et qui n’ont pas non plus de « patri­moine ». La menace ne se compte pas obli­ga­toi­re­ment en termes de morts (encore que la cani­cule de 2003 a frappé pré­ci­sé­ment les vieillards ex-pro­lé­taires), mais en termes d’accès à une « vie décente», de vie civi­li­sée et non d’existence placée dans l’ombre de la pau­pé­ri­sa­tion. Or aujourd’hui cette menace se pro­file, sur­tout pour les enfants de sala­riés. Entre décembre 2008 et avril 2009, il ne s’est guère passé une semaine sans que soit annon­cée la fer­me­ture d’une usine qui peut être petite, mais très impor­tante pour l’emploi d’une ville ou d’une région, appar­te­nant à des filiales de mul­ti­na­tio­nales étran­gères (Continental, Goodyear, Celanese, Sony, 3M) ou à des sous-trai­tants de mul­ti­na­tio­nales bien fran­çaises (Renault et Peugeot notam­ment), comme Valeo et Heulliez. Au moment où je ter­mine cet article, c’est au tour de Michelin d’annoncer des licen­cie­ments mas­sifs, autant pour « accroître la pro­duc­ti­vité » que pour répondre à la baisse de la demande. L’Insee a annoncé que 187’800 emplois ont été détruits au pre­mier tri­mestre, soit pré­cise-t-elle une baisse de 1,1%, chute sans pré­cé­dent dans l’histoire éco­no­mique fran­çaise. Les pré­vi­sions de chô­mage ou de pré­ca­rité extrême de l’emploi sont très éle­vées pour les 16-24 ans. Un nombre crois­sant de diplô­més sont confron­tés au chô­mage et en tous les cas la déqua­li­fi­ca­tion.

Il arri­vera un moment où toute pers­pec­tive poli­tique de mesures radi­cales qu’une frac­tion signi­fi­ca­tive des sala­riés et des jeunes déci­de­rait de mettre en œuvre par tous les moyens qu’ils seraient capables d’inventer ou de réin­ven­ter, devra par néces­sité cesser de prendre la forme d’un pro­gramme de « reven­di­ca­tions » qu’on demande à quelqu’un d’autre que soi de réa­li­ser de réa­li­ser, mais d’un pro­gramme d’autogouvernement. L’urgence de répondre aux pro­blèmes immé­diats de repro­duc­tion sociale signi­fiera aussi qu’il devra com­por­ter un « plan indus­triel » adossé à des formes de pro­priété sociale des sec­teurs éco­no­miques clefs. Y figu­re­ront obli­ga­toi­re­ment, de façon cen­trale, les sec­teurs de l’énergie, des trans­ports et de la construc­tion. Ce sont pré­ci­sé­ment ceux dont le contrôle est déci­sif dans toute ten­ta­tive de combat de der­nière heure pour frei­ner le chan­ge­ment cli­ma­tique et dont la réap­pro­pria­tion sociale signi­fie­rait aussi porter un coup à l’impérialisme mené au nom de « la France ». Face à une ques­tion donnée, dit Isabelle Stengers, la capa­cité à fabri­quer col­lec­ti­ve­ment des réponses en déter­mi­nera la qua­lité. « Une réponse n’est pas réduc­tible à la simple expres­sion d’une convic­tion. Elle se fabrique » (p.135). Tel est bien la tâche. Il s’agit de libé­rer la puis­sance d’expérimentation col­lec­tive des sala­riés-citoyens, quelle que soit la struc­ture (asso­cia­tion, grou­pe­ment encore plus infor­mel ou parti poli­tique) dans laquelle ils ont choisi de s’investir et d’aider à la « fabri­ca­tion d’une convic­tion col­lec­tive » por­tant sur la néces­sité et la « fai­sa­bi­lité » d’objectifs dont la réa­li­sa­tion posera effec­ti­ve­ment la ques­tion du pou­voir, qui ne peut pas être éludée.

* Ce texte de François Chesnais – rédac­teur de la revue Carré rouge – s’inscrit dans la série de textes sur la crise mul­ti­forme du capi­ta­lisme mon­dia­lisé et de débats que diverses contri­bu­tions ont sus­ci­tés, en termes ana­ly­tiques et poli­tiques ; textes publiés sur ce site. Il nous paraît utile, comme les autres. Toutefois, pour ceux (dans le jour­nal La brèche) qui ont traité de manière cri­tique de la ques­tion de Gaïa en début 1992 – tout en recon­nais­sant l’importance de cette ques­tion – cer­taines affir­ma­tions de l’auteur de cet article (François Chesnais) sur la « nova­tion » quasi soli­taire de ses réflexions peuvent éton­ner. Pas tel­le­ment. Car un cer­tain dog­ma­tisme de pensée a servi à obli­té­rer la mémoire « poli­tique » ou à igno­rer des contri­bu­tions hors d’un champ ana­ly­tique convenu et qui leur conve­nait. (cau)

Le résul­tat de recherches sur Google, avec toutes les limites que cela com­porte, donne un article de Hichan-Stéphane Afeissa sur le blog de Christian Colbeaux sur le site web du Monde, un article d’Yves Citron dans la Revue inter­na­tio­nale des livres et des idées et une très courte Tribune libre dans L’Humanité. Il y a aussi un entre­tien d’Isabelle Stengers sur Mediapart, repu­blié sur le site d’À l’encontre (www​.alen​contre​.org ) et un autre dans Regards.

François Chesnais, « La crise cli­ma­tique va se com­bi­ner avec la crise du capi­tal», Inprecor, 541-542, sept.-oct. 2008.

A com­men­cer par son livre avec Ilya Prigogine, La Nouvelle alliance. Métamorphose de la science, Paris, Gallimard, 1979 (réédi­tion en Folio-Essais).

Jean-Pierre Dupuy, Pour un catas­tro­phisme éclairé, Quand l’impossible est cer­tain, Seuil, 2004. Voir un aussi entre­tien assez récent, « D’Ivan Illich aux nano­tech­no­lo­gies. Prévenir la catas­trophe ?», Esprit, février 2007.

L’inconsistance de ces posi­tions res­sort de l’article de Michel Husson, « Un capi­ta­lisme vert est-il pos­sible ?», Contretemps, n°1, pre­mier tri­mestre 2009.

Voir notam­ment, Michael Löwy, « Qu’est-ce que l’écosocialisme ?», Le grand soir, 16 février 2005 www​.legrand​soir​.info/ et son cha­pitre dans le livre dont il est coor­di­na­teur, Ecologie et socia­lisme, Syllepse, 2005.

Marx, Le Capital, livre III, Editions sociales, t.8, pages 198-199.

François Chesnais, « Le moment his­to­rique où le NPA se forme et cer­taines de ses impli­ca­tions», Critique com­mu­niste, n°187, juillet 2008 (l’article se trouve sur le site de Contretemps).

François Chesnais, Les ori­gines com­munes de la crise éco­no­mique et de la crise éco­lo­gique (point 20). Ce texte se trouve sur le site de la revue Carré rouge ( www​.carre​-rouge​.org ).

Selon Wikipedia, dans la mytho­lo­gie grecque, Gaïa, Gaia , Gaya , Gaiya et ses nom­breuses autres variantes est un nom dési­gnant la « déesse pri­mor­diale iden­ti­fiée à la ‘Terre-Mère’. Elle est l’ancêtre mater­nelle des races divines, mais enfante aussi de nom­breux monstres ».

François Chesnais et Claude Serfati, « Les condi­tions phy­siques de la repro­duc­tion sociale», dans J-M. Harribey et Michael Löwy (sous la direc­tion de), Capital contre nature, Actuel Marx Confrontation, Presses Universitaires de France, Paris, 2003, p. 69.

C’est grâce à la lec­ture de Frank Poupeau, Carnets boli­viens 1999-2007, un goût de pous­sière, Editions Aux lieux d’être, Paris, 2008, que j’ai appris que les gla­ciers andins dont pro­vient l’eau qui appro­vi­sionne La Paz et El Alto en Bolivie, sont à plus de 80 % épui­sés. On estime que d’ici une quin­zaine d’années La Paz et EL Alto n’auront plus d’eau… Dans l’intervention à Buenos Aires publiée dans Inprecor (voir note 2), j’ai observé qu’il « s’agit là de quelque chose que nous ,qui nous nous récla­mons du mar­xisme révo­lu­tion­naire, n’avons jamais traité. Nous ne dis­cu­tons jamais de faits de cette nature et de cette ampleur ».

Voir par exemple, International Organization for Migration, Migration and Climate Change, Genève, 2008 et plus lar­ge­ment, Changements cli­ma­tiques et peuples autoch­tones, Groupe International de Travail pour les peuples autoch­tones, L’Harmattan, Paris, 2009.

Philippe Pignarre, Être anti-capi­ta­liste aujourd’hui. Les défis du NPA, La Découverte, Paris, 2009, page 124.

Isabelle Stengers dans l’entretien dans Regards, n°57, février 2009.

Isabelle Stengers dans Regards, op.cit.

Voir la col­lec­tion d’études de ter­rain publiée dans le livre col­lec­tif de Fred Magdoff, John Bellamy Forster et Frederick Buttel, Hungry for profit : The agri­bu­si­ness threat to far­mers, food and the envi­ron­ment, Monthly Review Press, New York, 2000.

Joan Martinez Alier, « Conflits éco­lo­giques et lan­gages de valo­ri­sa­tion», Ecologie et Politique, n°7, 2008.

Je conseille à tous de taper sur Google ou Yahoo, Penrenco Peru Limited. Vous serez infor­més et édi­fiés.

François Chesnais et Jean-Louis Marchetti, Les fon­de­ments théo­riques de la cen­tra­lité révo­lu­tion­naire de la ques­tion « éco­lo­gique » et cer­taines de leurs consé­quences poli­tiques, décembre 2008, sur le site www​.npa13​.org/ (rubrique contri­bu­tions).

Voir Philippe Mühlstein, Énergie, trans­port et effet de serre : l’impasse néo­li­bé­rale, note pour le Conseil scien­ti­fique d’Attac-France, 22/11/2007, sur le site www​.france​.attac​.org/

En 2009, selon Wikipedia, le groupe Bolloré occupe une place déter­mi­nante dans les éco­no­mies de Côte d’Ivoire, du Congo, du Gabon et du Cameroun. Dans ce pays, il contrôle en grande partie le port auto­nome de Douala, la CamRail (les che­mins de fer) et des plan­ta­tions de pal­miers (la Socopalm).

John Holloway, Changer le monde sans prendre le pou­voir, Syllepse, 2008, ainsi que la note de lec­ture de Daniel Bensaid, « Et si on arrê­tait tout ? ‘L’illusion sociale’ de John Holloway et de Richard Day», Revue inter­na­tio­nale des livres et des idées, n°3, jan­vier-février 2008.

Pour une conclu­sion iden­tique à partir d’un cadre théo­rique et dans une pers­pec­tive tout autre que la mienne, voir Michel Aglietta, Crise et réno­va­tion de la finance, Editions Odile Jacob, Paris, 2009, pp.346-347.

Les commentaires sont fermés.