Socialisme et démocratie, l’utopie tient toujours !

Par Mis en ligne le 11 novembre 2010

Voici quelques ques­tions pour dis­cu­ter les élé­ments de conti­nui­tés entre la gauche de la fin du 20e siècle et celle du début du 21 siècle. Quels sont les élé­ments de conso­nances sur les­quels il importe de réflé­chir ? Quels sont les agen­ce­ments poli­tiques qui se sont pré­sen­tées et qui se pré­sentent encore aujourd’hui sur l’agenda poli­tique de la gauche sur le plan inter­na­tio­nal, mais dans l’espace natio­nal qué­bé­cois ?

Faire de la politique à la manière de Pierre ou de Charles ?

Un com­pa­gnon avec qui j’ai par­ti­cipé à plu­sieurs luttes sociales m’avait raconté que dans les années 70, il avait voyagé, comme un bon nombre de Québécois et de Québécoises à l’époque, un peu par­tout en Europe. Un jour, il ren­contre une copine qué­bé­coise qu’il fré­quente pen­dant quelques semaines. Elle a dans ses bagages deux livres : l’Urgence de choi­sir de Pierre Vallières et Pour un Parti Prolétarien de Charles Gagnon. Le pre­mier lance le mot d’ordre de se joindre au Parti Québécois et de s’inscrire dans la voie élec­to­rale. Le deuxième pro­pose la créa­tion d’un parti pro­lé­ta­rien, comme le titre l’indique. Pendant plu­sieurs semaines, les deux tour­te­reaux lisent les deux livres, les com­mentent et fina­le­ment prennent une déci­sion oppo­sée : elle passe au PQ et lui s’engage dans le groupe En Lutte. Cette anec­dote me semble por­teuse d’une dimen­sion his­to­rique qui met en scène le sort de deux mili­tants qui ont mené ensemble des luttes impor­tantes, à un point tel que ces deux noms ont sou­vent été liés pra­ti­que­ment par un trait d’union (on disait « Vallières-Gagnon»). Ils ont été selon plu­sieurs deux grands mili­tants, et dont le conten­tieux sur les pers­pec­tives à emprun­ter a ouvert dif­fé­rentes pers­pec­tives à la jeu­nesse et la gauche qué­bé­coise.

Au-delà de la divi­sion (par­fois vio­lente) entre Gagnon et Vallières, il importe de ne pas tomber dans une sorte d’opposition binaire, sim­pliste, entre le « modéré » et le « dur», entre la social-démo­cra­tie et le com­mu­nisme. Cette oppo­si­tion, réelle, était plus com­plexe que le sou­ve­nir qu’on en a. Ainsi, Vallières ne pré­co­ni­sait pas uni­que­ment l’entrisme dans le Parti Québécois. Il favo­ri­sait aussi un par­cours démo­cra­tique pour la gauche qué­bé­coise. Son erreur a été de penser que le Parti Québécois répon­dait à ce cri­tère. La pro­po­si­tion de Charles Gagnon, par ailleurs, répon­dait à la néces­sité de penser une cri­tique radi­cale de la société et la trans­for­ma­tion sociale en termes de lutte de classe et sur le plan inter­na­tio­nal. Là-dessus, il avait aussi raison. Cependant, la ques­tion de répondre à l’impératif démo­cra­tique était sous-esti­mée dans la pensée et la pra­tique de Charles, d’où l’échec des orga­ni­sa­tions mar­xistes-léni­nistes de l’époque.

La question démocratique

Aujourd’hui, la ques­tion de la démo­cra­tie est deve­nue essen­tielle. Je reste inter­pellé par le der­nier ouvrage de Nicos Poulantzas publié en 1978, État pou­voir et socia­lisme. Cet auteur, on s’en sou­vien­dra, avait une influence impor­tante sur les mar­xistes et la gauche au Québec. Voici quelques élé­ments de sa réflexion :

L’histoire ne nous a pas donné jusqu’à pré­sent d’expérience réus­sie de voie démo­cra­tique au socia­lisme : elle nous a en revanche donnée des exemples néga­tifs à éviter et des erreurs à médi­ter, ce qui n’est pas négli­geable. Certes, on peut tou­jours arguer, au nom du réa­lisme bien entendu (celui de la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat ou des autres néo­li­bé­raux bien pen­sants) que si le socia­lisme démo­cra­tique n’a nulle part encore existé, c’est qu’il est impos­sible. Peut-être : nous n’avons plus la foi mil­lé­naire fondée sur quelques lois d’airain d’une révo­lu­tion démo­cra­tique et socia­liste inévi­table, ni le sou­tien d’une patrie du socia­lisme démo­cra­tique. Mais une chose est sûre : le socia­lisme sera démo­cra­tique ou ne sera pas. (État pou­voir et socia­lisme, p.295).

On peut lire cette cita­tion comme étant dure, néga­tive, sans espoir. De mon côté, je la vois comme un for­mi­dable défi à rele­ver.

Qu’est ce que le socia­lisme démo­cra­tique ? Je risque ici cer­tains élé­ments de réponse.

  • Une pra­tique poli­tique qui peut s’inscrire dans les rap­ports de la démo­cra­tie libé­rale dans une pers­pec­tive stra­té­gique sans y voir une pana­cée mais seule­ment une manière de « faire de la vieille poli­tique avec de nou­velles idées ». Nous pen­sons évi­dem­ment tous et toutes au tra­vail d’Amir Khadir à l’Assemblée natio­nale.
  • Une volonté ferme de chan­ger le monde poli­tique, éco­no­mique, social et cultu­rel tout en renou­ve­lant les dif­fé­rentes formes de la démo­cra­tie (faire de la poli­tique autre­ment !).

Nous avons progressé

En réa­lité, nous avons, depuis quelques années, répondu, au moins par­tiel­le­ment, à la pro­po­si­tion de Pierre Vallières. Nous avons emprunté la voie démo­cra­tique libé­rale. Cependant, nous n’avons pas appuyé le PQ. Nous avons créé notre propre parti. Ce qui n’était pas évident, tenant compte du fait que plu­sieurs expé­riences (comme celle du Mouvement socia­liste par exemple) ont échoué. Certes, le projet de Québec soli­daire est encore trop récent et on ne peut en faire un bilan. Cependant, on doit quand même consta­ter que l’action élec­to­rale se soit avérée une expé­rience glo­ba­le­ment posi­tive, bien que cette pra­tique demeure encore sym­bo­lique sur le plan de l’impact. Même seul, Amir ne se gêne pas pour nommer les choses par leur nom à l’Assemblée natio­nale. C’est l’élément essen­tiel auquel nous pou­vons conclure aujourd’hui. Arriver en si peu de temps à créer une brèche, à donner une incli­nai­son dans le por­trait poli­tique qué­bé­cois, est un élé­ment impor­tant et encou­ra­geant pour l’avenir. Par ailleurs, le pro­ces­sus d’élaboration du pro­gramme de Québec Solidaire est un élé­ment impor­tant dans la stra­té­gie du déve­lop­pe­ment de la gauche du 21e siècle au Québec. Nous devons recon­naitre qu’il est impres­sion­nant qu’une orga­ni­sa­tion poli­tique de plu­sieurs mil­liers de membres d’horizons réus­sissent à débattre sur de longues périodes et trou­ver des consen­sus sur des ques­tions aussi com­plexes que la ques­tion natio­nale et la laï­cité dans la fonc­tion publique. Et le même pro­ces­sus est déjà entamé sur les ques­tions éco­no­miques et éco­lo­giques.

Questions sur le mouvement populaire et syndical

Mais cette pra­tique ne peut s’articuler d’une manière auto­nome, indé­pen­dante. Un parti poli­tique de gauche a besoin de mou­ve­ments sociaux et syn­di­caux pour l’orienter. La gauche poli­tique doit dia­lo­guer avec la gauche sociale. Cette gauche sociale se trouve dans le mou­ve­ment popu­laire, syn­di­cal et com­mu­nau­taire. Elle inter­vient direc­te­ment sur le ter­rain de la pau­vreté, de l’itinérance de la mar­gi­na­lité etc. Elle réus­sit tant bien que mal à favo­ri­ser une cer­taine par­ti­ci­pa­tion citoyenne chez les per­sonnes vivant dans la pau­vreté, chez les jeunes, les femmes. Et cette par­ti­ci­pa­tion peut donner des ras­sem­ble­ments impor­tants comme la mani­fes­ta­tion de 15 000 per­sonnes du 1 avril 2010. Ce n’est pas d’hier que cette gauche sociale démontre ses capa­ci­tés.

Par contre, nous sommes inter­pel­lés par le déclin du mou­ve­ment syn­di­cal. Aujourd’hui, les luttes sont quasi-absentes. Comment expli­quer cela ? J’ai déjà risqué une expli­ca­tion en affir­mant que, lors d’une offen­sive impor­tante du capi­ta­lisme ou du néo­li­bé­ra­lisme, le mou­ve­ment syn­di­cal a deux choix : soit qu’il lutte ouver­te­ment quitte à se sacri­fier, ou soit qu’il tombe dans une logique de repro­duc­tion. Le prin­cipe serait le sui­vant : quoiqu’il arrive, il doit demeu­rer en place. Rétroactivement, je constate que cette expli­ca­tion est incom­plète. Elle ne tient pas compte des stra­té­gies du capi­ta­lisme pour enca­drer et réduire les poten­tia­li­tés radi­cales des orga­ni­sa­tions syn­di­cales. On peut nommer quelques unes : les embauches de per­son­nel en rota­tion pour éviter la syn­di­ca­li­sa­tion, la stra­té­gie de délo­ca­li­sa­tion, les mesures de sur­veillance, de contrôle et de sanc­tion, les décrets ou les menaces de décrets.

Évidemment, toutes ces mesures peuvent servir d’excuses pour les direc­tions syn­di­cales. On entend qu’il y a peu de débats en cours dans le mou­ve­ment pour trou­ver les leviers qui per­met­traient de faire « tour­ner le vent ». Dans ce sens, il faut encou­ra­ger et conso­li­der un cou­rant de gauche syn­di­cal, une « mino­rité consciente » dans le mou­ve­ment syn­di­cal et qui soit en mesure de jouer un rôle d’intercesseur avec le mou­ve­ment popu­laire et les cou­rants poli­tiques et les cou­rants éco­lo­giques.

Je crois que nous sommes en train d’assister à un nouvel agen­ce­ment poli­tique avec une gauche sociale, l’émergence pro­chaine d’une gauche syn­di­cale, des orga­ni­sa­tions poli­tiques et éco­lo­gistes qui sont en mesure d’apporter une cri­tique sociale auto­nome et radi­cale qui peut per­du­rer. Les points de ten­sion qui tra­versent cet agen­ce­ment sont dif­fé­rents de ceux des années 70, mais cet agen­ce­ment répond aux mêmes désirs de trans­for­ma­tion sociale radi­cale et démo­cra­tiques qu’il y a 40 ans.

René Charest,
Nouveaux Cahiers du socia­lisme,

Intervention lors du Colloque 40 ans après Octobre 1970, 30 octobre 2010.

Les commentaires sont fermés.