Résumé d'une présentation à venir dans le cadre de l’Université populaire d’été des NCS

Du socialisme à l’écosocialisme

Par Mis en ligne le 08 août 2011

Mon inter­ven­tion porte sur la néces­sité de :

  1. cri­ti­quer le mode de valo­ri­sa­tion propre au capi­ta­lisme et l’idéologie libé­rale qui en est le corol­laire et
  2. d’élaborer de « nou­velles » valeurs (qui peuvent être éga­le­ment redé­cou­vertes), de nou­velles façons d’attribuer de la valeur aux choses.

Il ne s’agit donc pas seule­ment d’adapter la pro­duc­tion indus­trielle au capi­ta­lisme, ni de parler d’écologie ; il s’agit d’interroger en pro­fon­deur le rap­port nor­ma­tif que nous entre­te­nons avec la nature, ce qui sup­pose avant tout d’interroger notre façon de penser le rap­port ou le lien social.

L’anthropologie fran­çaise, par exemple Louis Dumont, a bien montré com­ment la réduc­tion de la société à l’économie impli­quait la perte de toute la sub­stance de la socia­lité. L’école de la cri­tique radi­cale de la valeur (Wertkritik), dont la figure de proue est Moishe Postone, a montré que le mar­xisme « vul­gaire » se trom­pait quand il rédui­sait le pro­blème du capi­ta­lisme à « l’exploitation » et à la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion, sans ques­tion­ner le carac­tère pro­duc­ti­viste de cette pro­duc­tion, ni la cen­tra­lité du tra­vail comme mode de par­ti­ci­pa­tion à la société.

Avec le capi­ta­lisme avancé, la logique du capi­tal trouve (ou presque) son plein déploie­ment, ce qui signi­fie que l’ensemble de la repro­duc­tion de la vie, le commun lui-même, notam­ment le maté­riel géné­tique, doit être média­tisé par la valeur, doit deve­nir un sup­port pour l’accumulation infi­nie de l’argent. Sous l’empire de la valeur, tout est réduit à l’état de moyen, traité comme un ins­tru­ment en vue d’augmenter la quan­tité d’argent. Cette même accu­mu­la­tion est basée sur une abs­trac­tion qui ne tolère aucune limite, et nie les limites phy­siques de la pla­nète. C’est pour­quoi le capi­ta­lisme signi­fie la dégra­da­tion et, à terme, la des­truc­tion du monde.

Mais pour éviter cela, il ne suffit pas de « s’approprier les moyens de pro­duc­tion » : il faut trou­ver des nou­velles façons d’attribuer de la valeur aux choses, de nous lier entre nous, avec le vivant et la nature qui ne soient pas média­ti­sées par le « féti­chisme de la mar­chan­dise ». L’écosocialisme sup­pose donc une nou­velle façon de « faire société », remet en ques­tion le tra­vail et le sala­riat comme mode d’interaction sociale, la domi­na­tion de l’ensemble des rap­ports sociaux par la valeur abs­traite. Celle-ci n’a rien à voir avec la richesse réelle : nous n’avons jamais pro­duit autant de babioles, et pour­tant, il n’y a jamais eu autant d’inégalités sociales, preuve que le pro­blème n’est pas quan­ti­ta­tif, mais qua­li­ta­tif ; nous devons trou­ver de nou­velles façons de juger de la valeur des choses autre­ment que sur une base maxi­ma­liste et quan­ti­ta­tive. Ce qu’il s’agit de mon­trer pour moi, c’est donc que l’écosocialisme n’est pas un « ver­dis­se­ment » du capi­ta­lisme, ni de l’ancien socia­lisme, mais une révo­lu­tion des caté­go­ries qui régissent la pra­tique sociale. À l’encontre de l’attitude libé­rale, qui sup­pose que l’individu soit délié et uti­lise monde comme le champ d’exercice de sa puis­sance, nous devons déve­lop­per une onto­lo­gie réa­liste qui recon­naît notre dépen­dance et notre lien avec la nature, et qui prend acte du fait que notre richesse réelle réside dans l’expérience que l’on fait de la culture et de la nature.

Comme le disait Michel Chartrand, il faut être socia­liste, parce que tout le monde a le droit d’apprécier une belle sym­pho­nie comme une belle rivière. Bien sûr, l’écosocialisme sup­pose des luttes, et elles devront être radi­cales, mais elles ne sau­raient plus se confondre avec l’ancienne « lutte des classes », qui devient vite une com­pé­ti­tion « d’intérêts » au sein du même forme du social, un combat pour le contrôle du gou­ver­nail d’un bateau qui coule. Il y a bien sûr une lutte à mener contre les oppor­tu­nistes qui s’enrichissent sur la mort du monde, mais il y a sur­tout une guerre à mener contre un cer­tain type de société et de rap­port social qui est arrivé à épui­se­ment et qui menace de tout empor­ter avec lui dans son déclin et sa débâcle.

Comme le dit Slavoj Zizek, nous vivons la fin des temps. Ou en tout cas la fin d’un temps, et nous sommes forcés d’inventer un nou­veau mode de vie qui sera radi­ca­le­ment dif­fé­rent de celui-ci, sans quoi nous allons rendre la vie invi­vable avant de la détruire tout sim­ple­ment. L’écosocialisme est le nom qu’on peut donner à la nou­velle forme d’esprit et de société qui devrait suivre la société du « nouvel esprit du capi­ta­lisme », et qui réa­li­se­rait la récon­ci­lia­tion de la liberté et du res­pect des formes onto­lo­giques, pro­blème qui consti­tue le nœud de la moder­nité. Des bio­lo­gistes cri­tiques ont déjà ouvert la voie à une récon­ci­lia­tion de la socia­lité et de l’animalité ; les théo­ries sur la décrois­sance et la pensée éco­lo­gique nous enjoignent déjà de ralen­tir. Mais il faut aller plus loin : il faut, comme le disait Benjamin, tirer le frein d’urgence.

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