Social-démocratie et social-libéralisme en contexte québécois

Par Mis en ligne le 24 août 2007

Texte de la confé­rence pro­non­cée par Philippe Boudreau à l’un des ate­liers du CAP pro­po­sés dans le cadre du Forum social qué­bé­cois autour du thème « Faire de la poli­ti­que autre­ment», le 25 août 2007.

On m’a demandé, pour cet ate­lier, de pré­sen­ter dans une pers­pec­tive ana­ly­ti­que un bref por­trait de l’évolution qu’a connue la social-démo­cra­tie au Québec ces der­niè­res décen­nies, dans le but notam­ment de carac­té­ri­ser l’action du Parti Québécois, tant comme for­ma­tion poli­ti­que que comme parti gou­ver­ne­men­tal. Pour ce faire, je décri­rai en pre­mier lieu la grille d’analyse som­maire que j’utilise, qui repose essen­tiel­le­ment sur deux notions : social-démo­cra­tie et social-libé­ra­lisme. Ensuite, je ten­te­rai de situer la tra­jec­toire actuelle du PQ sur cet axe, pour entre­voir enfin quel­ques pers­pec­ti­ves pour la gauche sur la scène poli­ti­que par­ti­sane.

1. Qu’est-ce qu’un parti social-démocrate ?

Deux prin­ci­pa­les appro­ches sont cou­ram­ment uti­li­sées en science poli­ti­que pour carac­té­ri­ser ce qu’est un parti social-démo­crate. Une pre­mière, que je qua­li­fie­rais de plus clas­si­que, est fondée sur l’analyse de la struc­ture, de la com­po­si­tion et du fonc­tion­ne­ment des partis. La seconde, à peine plus récente, est fondée sur l’analyse du dis­cours des for­ma­tions par­ti­sa­nes – et de leurs poli­ti­ques une fois ins­tal­lées au pou­voir.

1.1 – Commençons par la pre­mière appro­che. Elle décrit très bien, me semble-t-il, les partis sociaux-démo­cra­tes à tra­vers le monde, jusqu’à la décen­nie 1970 inclu­si­ve­ment. Quelles sont, som­mai­re­ment, les carac­té­ris­ti­ques d’un parti social-démo­crate ?

Il s’agit, pour repren­dre de vieilles caté­go­ries créées par Maurice Duverger, d’un parti de masse. Donc les partis sociaux-démo­cra­tes sont issus du mou­ve­ment ouvrier et visent à pro­lon­ger sur le plan poli­ti­que les luttes socia­les. Les adhé­rents, par leurs coti­sa­tions, assu­rent le finan­ce­ment de l’activité par­ti­sane. Caractéristiques habi­tuel­les :

  • ces partis sont cen­tra­li­sés
  • les sec­tions loca­les sont très acti­ves et bien coor­don­nées entre elles ;
  • on y retrouve une intense vie démo­cra­ti­que et mili­tante, notam­ment via des élec­tions régu­liè­res aux divers éche­lons.

Secundo, un parti social-démo­crate entre­tient un lien pri­vi­lé­gié avec le syn­di­ca­lisme ouvrier. L’expression consa­crée est : il a un lien orga­ni­que avec les gran­des orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les. C’est donc dire que dans sa struc­ture et son fonction¬nement mêmes, le parti fait une place très signi­fi­ca­tive, voire pré­pon­dé­rante, aux orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les. Son mem­ber­ship repose sur les indi­vi­dus certes, mais aussi – et sur­tout – sur des orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les majeu­res, démo­cra­ti­ques et repré­sen­ta­ti­ves de leurs mem­bres.

Tertio, c’est un parti qui épouse étroi­te­ment les valeurs de jus­tice sociale, de soli­da­rité, de redis­tri­bu­tion de la richesse via l’intervention de l’État, mais qui par ailleurs adhère au libé­ra­lisme poli­ti­que et à l’État de droit.

Enfin, c’est un parti à voca­tion gou­ver­ne­men­tale, qui a pris le pou­voir ou qui a par­ti­cipé à des gou­ver­ne­ments de coa­li­tion (ou qui permet à un gou­ver­ne­ment de gou­ver­ner, de par l’appui qu’il lui donne au par­le­ment).

Certains auteurs ajou­tent une cin­quième carac­té­ris­ti­que : une for­ma­tion sociale-démo­crate, c’est un parti qui a mis en place lorsqu’il était au pou­voir un sys­tème tri­par­tite de concer­ta­tion État/​syndicats/​entreprises, donc un mode par­ti­cu­lier de ges­tion de la société typi­que de la social-démo­cra­tie.

1.2 L’autre appro­che, fondée sur l’analyse des pro­gram­mes des partis et de leurs poli­ti­ques une fois hissés au gou­ver­ne­ment, a sou­vent été uti­li­sée pour déter­mi­ner la nature de cer­tai­nes for­ma­tions par­ti­sa­nes au-delà de leur com­po­si­tion de classe et au-delà des liens struc­tu­rels qu’elles pou­vaient (ou non) entre­te­nir avec les orga­ni­sa­tions démo­cra­ti­ques des tra­vailleurs et tra­vailleu­ses.

Par exem­ple, en scien­ces socia­les au Québec, plu­sieurs auteurs ont déter­miné que le PQ était un parti social-démo­crate durant les années soixante-dix, y inclus durant son pre­mier mandat au gou­ver­ne­ment (1976-1981).

Ainsi, si on ana­lyse le pro­gramme de 1975 du Parti Québécois, on peut y lire en toutes let­tres que le PQ entend, s’il est élu :

  • éli­mi­ner l’exploitation des tra­vailleurs
  • élar­gir la pro­priété publi­que des entre­pri­ses
  • réduire les écarts de reve­nus dans la société
  • attein­dre le plein emploi
  • assu­rer à chaque citoyen un revenu mini­mum garanti
  • etc.

Aussi, on peut rete­nir cer­tai­nes mesu­res gou­ver­ne­men­ta­les (1976-1981) d’inspiration sociale-démo­crate. Parmi ces mesu­res péquis­tes, j’en men­tion­ne­rais quatre, qui ont eu davan­tage de reten­tis­se­ment :

  • la loi anti-scab
  • la réforme de l’assurance auto­mo­bile
  • la loi sur la santé et la sécu­rité du tra­vail
  • la loi de pro­tec­tion du patri­moine agri­cole.

2. Qu’est-ce que le social-libéralisme ?

La réces­sion mon­diale du tour­nant des années ’80, l’accession au pou­voir de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan, enfin bref, l’arrivée de la tor­nade néo-libé­rale, ser­vent à tracer le début d’une nou­velle période éco­no­mi­que et his­to­ri­que, dans laquelle nous sommes encore plon­gés aujourd’hui. Or, durant cette période – et cer­tains diront même depuis la fin des Trente glo­rieu­ses – la social-démo­cra­tie a pro­fon­dé­ment changé de nature, au point de deve­nir mécon­nais­sa­ble. Depuis envi­ron 30 ou 35 ans, les partis sociaux-démo­cra­tes ont pra­ti­que­ment tous emprunté la même tra­jec­toire et consti­tuent aujourd’hui le social-libé­ra­lisme, aussi appelé le néo­li­bé­ra­lisme à visage sou­riant, la gauche de marché, le néo­cen­trisme, etc.

Chaque parti social-démo­crate a :

  • modi­fié la base sociale de son mem­ber­ship et de son élec­to­rat, c’est-à-dire misé de moins en moins sur les cou­ches popu­lai­res et de plus en plus sur les clas­ses moyen­nes aisées : ensei­gnants, pro­fes­sions libé­ra­les, pro­fes­sion­nels à haut revenu, cadres inter­mé­diai­res et supé­rieurs… (en somme, la petite bour­geoi­sie)
  • réduit dras­ti­que­ment l’influence des syn­di­cats dans le parti. Progressivement, la direc­tion voire l’establishment de chaque parti social-démo­crate a dépeint les syn­di­cats comme des empê­cheurs de tour­ner en rond, c’est-à-dire des asso­cia­tions cor­po­ra­tis­tes rivées à leurs acquis et au passé. Peu à peu, ce divorce parti / syn­di­cat s’est exprimé jusque dans la rue : chaque fois qu’un mou­ve­ment de masse se met­tait en branle à l’initiative (entre autres) des syn­di­cats, le parti social-démo­crate était soit – étant donné les poli­ti­ques qu’il pilo­tait au gou­ver­ne­ment – l’ennemi à abat­tre, soit un spec­ta­teur qui assis­tait pas­si­ve­ment à l’action orga­ni­sée du mou­ve­ment ouvrier
  • inté­gré, de façon cri­ti­que certes, mais inté­gré tout de même le néo­li­bé­ra­lisme à son pro­gramme et à son dis­cours. Corrigez-moi si je me trompe, mais les ingré­dients néo­li­bé­raux par excel­lence sont :
  • les poli­ti­ques anti-infla­tion­nis­tes
  • la sacro-sainte sta­bi­lité moné­taire
  • des taux d’intérêt à l’avenant
  • le libre-échange
  • la crois­sance inin­ter­rom­pue de la pro­duc­tion
  • l’équilibre des finan­ces publi­ques sur le dos des usa­gers des ser­vi­ces publics, des pau­vres et des sala­riéEs de l’État
  • a réduc­tion de l’intervention de l’État (décrit comme fon­ciè­re­ment bureau­cra­ti­que et par­fois obèse)
  • la convic­tion que c’est le marché qui pro­duit la richesse dont la nation a besoin
  • une croyance que les anta­go­nis­mes clas­si­ques (bourgeoisie/​salariat, gauche/​droite, privé/​public) ne sont plus vala­bles pour inter­pré­ter cor­rec­te­ment la réa­lité et guider l’action gou­ver­ne­men­tale
  • connu une prise de contrôle par les tech­no­cra­tes de la com­mu­ni­ca­tion : pro­fes­sion­nels de l’image, experts ès mise en marché, spé­cia­lis­tes en rela­tions publi­ques, son­deurs, spin doc­tors, etc.

Toutes ces carac­té­ris­ti­ques du social-libé­ra­lisme décri­vent bien l’évolution qu’a connue le Parti Québécois de 1982 à 2007.

3. Tentative d’anticipation : la poursuite du virage néolibéral du PQ en 2007-2008

Les scien­ces (socia­les ou pures, dures ou molles) n’ont pas de boule de cris­tal. Tenter de pré­dire les événe¬ments est un exer­cice hau­te­ment périlleux. Malgré tous les ris­ques que cela com­porte, j’aimerais quand même esquis­ser quel­ques pistes qui, pos­si­ble­ment, aide­raient à anti­ci­per l’action du Parti Québécois durant les 12 ou 16 mois à venir.

3.1 Les frais de sco­la­rité

Nouvellement élue à la direc­tion du Parti Québécois, Pauline Marois a déjà annoncé ses cou­leurs à ce sujet : elle est per­son­nel­le­ment favo­ra­ble au dégel des frais de sco­la­rité. J’aurais ten­dance à croire que sous son lea­der­ship, le PQ va adhé­rer au soi-disant consen­sus qui règne­rait dans la société qué­bé­coise à l’effet que :

  • le Québec doit sou­te­nir la com­pé­ti­tion nord-amé­ri­caine et inter­na­tio­nale
  • dans ce contexte de glo­ba­li­sa­tion, ce qui compte désor­mais, c’est ‘l’économie du savoir’
  • en ce sens, la prio­rité pour ‘nos’ uni­ver­si­tés qué­bé­coi­ses c’est de former et d’attirer des cer­veaux
  • ces uni­ver­si­tés sont sous-finan­cées, elles crient famine et ont réel­le­ment besoin ‘d’argent frais’
  • le gou­ver­ne­ment ne peut faire plus
  • les étu­dian­tEs doi­vent donc payer leur juste part comme par­tout ailleurs en Amérique du Nord.

Il y a fort à parier que cette année le PQ, à tra­vers ses réseaux, ten­tera de convain­cre les asso­cia­tions étu­dian­tes col­lé­gia­les et uni­ver­si­tai­res que récla­mer le gel des frais de sco­la­rité, c’est refu­ser la moder­nité, c’est se com­por­ter comme des dino­sau­res qui n’ont rien com­pris à nou­velle éco­no­mie mon­dia­li­sée dont le Québec est partie pre­nante qu’il le veuille ou non.

3.2 Les syn­di­cats

D’aucuns appel­lent le PQ à un néces­saire recen­trage, de façon à ce qu’il soit enfin à l’écoute des élec­teurs et élec­tri­ces de l’ADQ, voire du PLQ. À terme, cela veut dire éli­mi­ner, dans l’opinion publi­que, toute per­cep­tion de copi­nage entre le PQ et les syn­di­cats.

On va donc assis­ter cette année – et le pro­ces­sus est déjà assez avancé d’ailleurs – à une atta­que en règle contre les Syndicalistes et pro­gres­sis­tes pour un Québec libre (SPQL). L’existence au sein du PQ de ce club poli­ti­que est vue tant par la direc­tion du parti que par la droite sou­ve­rai­niste comme un reli­quat de l’ère pré­cam­brienne, époque où paraît-il les syn­di­cats exer­çaient une influence impor­tante sur le Parti Québécois. Le SPQ libre sur­vi­vra-t-il à une telle pres­sion venant à la fois de l’intérieur du parti et de l’extérieur ?

3.3 La ques­tion natio­nale

Un autre révé­la­teur du recen­trage néo­li­bé­ral du PQ, c’est la réécri­ture pro­ba­ble de l’article 1 du pro­gramme, donc l’abandon de l’obligation pour un gou­ver­ne­ment péquiste de tenir un réfé­ren­dum sitôt que le PQ reprend le pou­voir. Encore une fois, la nou­velle cheffe du Parti Québécois a annoncé à quelle ensei­gne elle logeait sur cette ques­tion. En sub­stance, Mme Marois affirme qu’une fois élu, le PQ n’organisera pas de réfé­ren­dum sur la sou­ve­rai­neté, à moins que la popu­la­tion du Québec le lui demande très clai­re­ment.

Si le PQ adopte cette ver­sion édul­co­rée des fameu­ses ‘condi­tions gagnan­tes’ de Lucien Bouchard et modi­fie en consé­quence l’article 1 du pro­gramme, il obéi­rait en cela à ce que lui deman­dent la bour­geoi­sie, la petite bour­geoi­sie et les grands médias, qui éprou­vent en ce moment à l’égard de la ques­tion natio­nale une grande fati­gue cultu­relle. Abandonner l’obligation de tenir un réfé­ren­dum, c’est choi­sir le main­tien de l’ordre consti­tu­tion­nel et de la sacro-sainte paix sociale. C’est pour­sui­vre le virage néo­li­bé­ral de la façon sou­hai­tée par les clas­ses domi­nan­tes.

3.4 Les soi-disant clas­ses moyen­nes

Selon plu­sieurs obser­va­teurs et ana­lys­tes de la scène poli­ti­que qué­bé­coise, l’analyse des résul­tats des élec­tions du 26 mars per­met­tent, encore plus que lors des pré­cé­den­tes élec­tions, de déga­ger les ensei­gne­ments sui­vants :

  • les élec­tions se gagnent ou se per­dent désor­mais dans le 450 et dans une bonne partie du 418 et du 819
  • le PQ va se mettre comme jamais aupa­ra­vant à cour­ti­ser les soi-disant clas­ses moyen­nes des ban­lieues et des régions semi urbai­nes.

Comment les cour­ti­sera-t-il ? En leur disant qu’elles ont raison. Que leurs pré­oc­cu­pa­tions quo­ti­dien­nes sont les plus légi­ti­mes qui soient et leur mode de vie par­fai­te­ment adé­quat.

4. Perspectives politiques pour la gauche québécoise

Une élec­tion à l’échelle du Québec devrait être le moment pri­vi­lé­gié pour se deman­der qui a besoin de façon aiguë et urgente de l’action gou­ver­ne­men­tale. Ma réponse à cette ques­tion est simple : il s’agit des cou­ches popu­lai­res fra­gi­li­sées par le néo­li­bé­ra­lisme, à savoir les chô­meurs et chô­meu­ses, les per­son­nes assis­tées socia­les, les per­son­nes tra­vaillant au salaire mini­mum, les sala­riéEs à statut pré­caire, les étu­dian­tEs qui vivent sur les campus uni­ver­si­tai­res et col­lé­giaux, les immi­grants et immi­gran­tes de pre­mière géné­ra­tion, les gens ‘au bas de l’échelle’, etc. Or, ces caté­go­ries socia­les ont, en défi­ni­tive, été lar­guées lors des élec­tions du 26 mars der­nier.

Dans une large pro­por­tion, ces cou­ches popu­lai­res fra­gi­li­sées vivent dans les zones urbai­nes. En ville. Par le passé, ces caté­go­ries socia­les ont sou­vent été les gran­des per­dan­tes des élec­tions. Et la ten­dance s’accen¬tuera lors des élec­tions à venir. Il me semble que jamais aupa­ra­vant on a pro­clamé de manière aussi claire et arro­gante le triom­phe de ces fameu­ses « clas­ses moyen­nes » des ban­lieues et zones semi urbai­nes.

De plus en plus au Québec, des gens refu­sent le modèle de déve­lop­pe­ment qui pri­vi­lé­gie les habi­tu­des de consom­ma­tion de l’American way of life ; c’est ce style de consom­ma­tion qui s’étend fré­né­ti­que­ment dans les ban­lieues et les zones semi urbai­nes en Amérique du Nord, y inclus au Québec. Si appli­qué à l’échelle de l’humanité, ce modèle de déve­lop­pe­ment à la nord-amé­ri­caine est sui­ci­daire pour l’espèce humaine. Le refus d’un tel modèle et l’abandon par le trio infer­nal (PQ, PLQ, ADQ) des cou­ches popu­lai­res fra­gi­li­sées par le néo­li­bé­ra­lisme expli­quent en bonne partie, selon moi, la popu­la­rité gran­dis­sante des for­ma­tions pro­gres­sis­tes émer­gen­tes comme le Parti vert et Québec soli­daire.

ADDENDUM (2 septembre 2007)

La réflexion sur le rôle des mou­ve­ments sociaux dans la lutte pour le pro­grès social, et la ques­tion plus pré­cise de leurs rap­ports avec les partis poli­ti­ques, ont été des sujets chauds de ce Forum social qué­bé­cois, évé­ne­ment qui fut une grande réus­site. Toutefois, durant le Forum, j’ai été mal à l’aise avec un cer­tain dis­cours, qui reve­nait sou­vent, vou­lant que les syn­di­cats soient plus ou moins des agents de ralen­tis­se­ment social. Des inter­ven­tions de par­ti­ci­pan­tEs – et de pané­lis­tes – dépei­gnaient les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les qué­bé­coi­ses comme apa­thi­ques, sans com­ba­ti­vité, ou même para­ly­sées. En lisant entre les lignes, ce dis­cours reve­nait à dire, à peu de choses près : « Si vous voulez obte­nir rapi­de­ment le chan­ge­ment social, tenez-vous loin des syn­di­cats ».

Vous aurez com­pris que je ne souf­fre pas de cette aller­gie envers les syn­di­cats, qui repose sur une ana­lyse bien trop caté­go­ri­que de l’action syn­di­cale contem­po­raine. Oui, il y a du bureau­cra­tisme dans les appa­reils syn­di­caux et oui, d’importants pans du mou­ve­ment syn­di­cal actuel ne brillent pas par leur com­ba­ti­vité. Mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain.

Très sou­vent, cette méfiance envers les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les expri­mée durant le FSQ obéis­sait mal­heu­reu­se­ment à une grille d’analyse (dis­cu­ta­ble) sur la façon de mener nos luttes et de construire le rap­port de forces néces­saire pour les gagner. Selon cette grille, c’est en défi­ni­tive l’action citoyenne spon­ta­née et ‘pure’, dépouillée idéa­le­ment de toute influence des struc­tu­res et des orga­ni­sa­tions de masse (celles-ci étant for­cé­ment bureau­cra­ti­ques, n’est-ce pas…), qui peut le mieux per­met­tre de faire des gains sur la longue route de la trans­for­ma­tion sociale.

Évidemment, la culture interne du FSQ pave un peu la voie à ce genre de glis­se­ment qui fait de l’expression indi­vi­duelle citoyenne le nec plus ultra du combat social et qui dépeint les gran­des orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les comme des bou­lets rivés à nos che­villes.

Durant le Forum, cette méfiance se décli­nait à diver­ses sauces et dans des contex­tes variés. À propos du sujet très précis qui nous concerne ici, à savoir la social-démo­cra­tie, je me suis demandé si la com­po­si­tion actuelle de Québec soli­daire, qui repose uni­que­ment – comme tous les autres partis poli­ti­ques au Québec – sur le mem­ber­ship indi­vi­duel, était un choix défi­ni­tif. Et pré­mé­dité. Autrement dit, est-ce que le projet de Québec soli­daire est de ne pas construire un parti social-démo­crate digne de ce nom ? Est-il ins­crit dans le bagage géné­ti­que de QS que ce parti n’entretiendra jamais de lien orga­ni­que avec le mou­ve­ment ouvrier ? L’ambiance qui régnait au Forum, sur cette ques­tion, lais­sait sou­vent croire que oui.

Et pour­tant… Le Conseil cen­tral du Montréal métro­po­li­tain (CSN) accom­plit un tra­vail exem­plaire en vue de construire au Québec un alter­na­tive poli­ti­que de gauche, en rup­ture avec les partis ayant sou­tenu ou sou­te­nant le néo­li­bé­ra­lisme (PQ, PLQ, ADQ). Les mili­tan­tes et mili­tants du CCMM, et ceux/​celles des syn­di­cats locaux affi­liés, en s’investissant de diver­ses façons en faveur de – et dans – Québec soli­daire, don­nent peut-être l’exemple de ce qu’il est aujourd’hui pos­si­ble de faire en matière d’action poli­ti­que des syn­di­cats, tout en conser­vant par ailleurs une totale auto­no­mie de parole et d’action syn­di­ca­les. Avons-nous là l’émergence, toute embryon­naire soit-elle, d’un nou­veau pat­tern de construc­tion d’une for­ma­tion social-démo­crate ? Est-ce que d’autres orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les lor­gnent elles aussi de ce côté ? Québec soli­daire espère-t-il être un jour investi par les syn­di­cats ?

Ce sont des ques­tions aux­quel­les il faut réflé­chir ouver­te­ment et dont il faut débat­tre lar­ge­ment…

Philippe Boudreau

Social-démo­cra­tie et social-libé­ra­lisme en contexte qué­bé­cois (PDF)

Une réponse à “Social-démocratie et social-libéralisme en contexte québécois”

  1. Stéphane Lessard dit :

    Salut Philippe, la ques­tion posée dan ton adden­dum au sujet des liens de Québec soli­daire avec le mou­ve­ment syn­di­cal est inté­res­sante. J’aurais sou­haité en parler plus lon­gue­ment.