« Si nous ne faisons pas l’impossible, nous devrons faire face à l’impensable »

Par Mis en ligne le 12 août 2014

Jamais une cause éco­lo­gique n’avait autant mobi­lisé et sus­cité une oppo­si­tion si déter­mi­née que le projet de construc­tion du pipe­line Keystone XL. Supposé com­plé­ter un réseau de cana­li­sa­tions exis­tant, ce pipe­line vise à faci­li­ter et décu­pler l’acheminement du pétrole issu des sables bitu­mi­neux du Canada vers les raf­fi­ne­ries du golfe du Mexique. Au fil des années, un véri­table bras de fer s’est consti­tué autour de ce pipe­line de la dis­corde (voir notre pré­cé­dent article). Alors qu’Obama doit pro­chai­ne­ment rendre son arbi­trage final, Alter-Echos (www​.alter​-echos​.org) a décidé de faire le point en inter­ro­geant Arlo Comfrey, du groupe Tar Sand blo­ckade, orga­ni­sa­teur d’actions de blo­cage contre les pipe­lines et le pétrole issu des sables bitu­mi­neux.

Pouvez-vous nous expli­quer où en est la lutte contre le pipe­line Keystone XL ?

Suite au sit-in orga­nisé par 350​.org devant la Maison-Blanche en août 2011, les inquié­tudes devant le déve­lop­pe­ment des sables bitu­mi­neux, jusqu’ici assez mar­gi­nales, sont sou­dai­ne­ment appa­rues dans le débat public aux États-Unis. Depuis, la résis­tance citoyenne au pipe­line Keystone XL de l’entreprise TransCanada n’a cessé d’augmenter. Les décla­ra­tions de James Hansen, cli­ma­to­logue de la Nasa et main­te­nant tris­te­ment célèbre pour sa cita­tion sur le « game over », ont alerté de nom­breux Américains : Afin d’apaiser une colère citoyenne gran­dis­sante envers ce projet qui n’est rien d’autre qu’un éco­cide, tout en conser­vant de bonnes rela­tions avec l’industrie extrac­tive aux poches bien rem­plies, Obama a tem­po­rai­re­ment refusé d’accorder le permis pour le pipe­line. Puis il a tran­quille­ment fait accé­lé­rer la branche sud du pipe­line, par­tant de Cushing (Oklahoma) jusqu’aux raf­fi­ne­ries meur­trières de Houston et Port Arthur (Texas). Ce seg­ment, connu sous le nom de projet Gulf Coast, a été approuvé il y a main­te­nant deux ans par Obama lors d’un dépla­ce­ment sur place, avec une phrase sans équi­voque : « Aujourd’hui, je demande à mon admi­nis­tra­tion de réduire les for­ma­li­tés admi­nis­tra­tives, de faci­li­ter le pas­sage des obs­tacles bureau­cra­tiques pour faire de ce projet une prio­rité, pour aller de l’avant et le mener à bien ». Bien que cer­taines ONG comme 350​.org aient accom­pli un pré­cieux tra­vail de sen­si­bi­li­sa­tion du grand public sur le déve­lop­pe­ment des sables bitu­mi­neux, leur rela­tion intime avec le Président les a empê­chées de cri­ti­quer trop vive­ment l’approbation du projet Gulf Coast, qui plus est en pleine année élec­to­rale. Néanmoins, ces ONG conti­nuent d’utiliser la cita­tion de James Hansen sur le game-over dans leur cam­pagne contre la branche nord du pipe­line, celle à propos de laquelle Obama doit pro­chai­ne­ment sta­tuer. Se sen­tant trahis par les poli­tiques, les orga­nismes de régu­la­tion éta­tiques et les ONG envi­ron­ne­men­tales, une coa­li­tion de pro­prié­taires ter­riens du Texas et des mili­tants éco­lo­gistes ont com­mencé à pré­pa­rer en cachette une série de bar­rages afin de stop­per la construc­tion et d’attirer l’attention sur le projet Gulf Coast qui avait été oublié. Près d’un an plus tard, nous nous bat­tons tou­jours contre la construc­tion de ce pipe­line alors que beau­coup ont concen­tré leur atten­tion sur le Nord.

Pourquoi le blo­cage de pro­jets de pipe­line aux États-Unis et au Canada est un moyen de lutter contre la pro­duc­tion de pétrole issu des sables bitu­mi­neux ?

« Si le Président Obama approuve le projet de pipe­line Keystone XL, c’est “game over” pour le climat, car cela signi­fie­rait qu’Obama ne fait que du “green­wa­shing”, comme les autres poli­tiques qui sont au ser­vice de l’industrie fos­sile, et sans réelle inten­tion de résoudre notre dépen­dance aux fos­siles. » Les sables bitu­mi­neux d’Alberta sont tota­le­ment encla­vés. Les pipe­lines sont les prin­ci­paux moyens de l’industrie pétro­lière pour éva­cuer ses pro­duc­tions vers le marché mon­dial. En voyant les gou­lets d’étranglement inhé­rents à ces dis­po­si­tifs, les mili­tants éco­lo­gistes et les popu­la­tions indi­gènes de Turtle Island — le terme uti­lisé pour nommer la zone colo­ni­sée que consti­tue l’Amérique du Nord — ont com­mencé à blo­quer la construc­tion de ces infra­struc­tures comme un moyen stra­té­gique visant à faire appa­raître les sables bitu­mi­neux comme ris­qués et défa­vo­rables pour les inves­tis­seurs poten­tiels. Le tout en atti­rant l’attention du public sur le méga­pro­jet dévas­ta­teur que consti­tuent les sables bitu­mi­neux. En raison de la sur­abon­dance de pétrole issu des sables bitu­mi­neux en Alberta, et main­te­nant à Cushing — merci au pipe­line Keystone 1 construit en 2010 — il semble que cette stra­té­gie s’avère effi­cace puisque les prix mon­diaux du pétrole lourd cana­dien de réfé­rence — le Canadian Heavy Crude selon son nom indus­triel — ont chuté à la fin 2012, en raison des dif­fi­cul­tés à accé­der aux raf­fi­ne­ries des côtes. L’angoisse de l’industrie de se retrou­ver par consé­quent en sur­pro­duc­tion et sous-raf­fi­ne­ment des sables bitu­mi­neux fut cer­tai­ne­ment la raison qui a poussé Obama à faci­li­ter le projet Gulf Coast. Avec le pipe­line Keystone 1 exis­tant, ce nou­veau projet va relier les sables bitu­mi­neux aux raf­fi­ne­ries du golfe du Mexique, et réduire signi­fi­ca­ti­ve­ment les engor­ge­ments d’approvisionnement qui ont fait bais­ser les prix tout en décou­ra­geant des inves­tis­seurs.

Quelles sont les dif­fé­rentes actions que vous orga­ni­sez ?

Au cours des 8 der­niers mois, nous avons orga­nisé 18 actions impor­tantes — qu’il s’agisse de vil­lages dans les arbres, de grèves de la faim ou d’occupations de pipe­lines — pour les­quelles TransCanada pré­tend avoir sup­porté 5 mil­lions de dol­lars de dom­mages. Cependant, en raison d’un récent procès intenté contre notre cam­pagne, nous ne sommes plus en mesure d’empiéter sur les pro­prié­tés Keystone XL sans ris­quer des accu­sa­tions très graves ; mais, heu­reu­se­ment, nous com­men­çons à en voir d’autres mener des actions que nous ne pou­vons plus prendre. Il y a peu, nous avons contri­bué à coor­don­ner une semaine de 50 actions à tra­vers les États-Unis comme un effort concerté pour cibler les pro­fi­teurs des sables bitu­mi­neux et les rendre méfiants quant à leurs inves­tis­se­ments. Concernant les pro­chaines étapes, j’espère que nous allons arri­ver à coor­don­ner des mobi­li­sa­tions de masse simi­laires à la très ins­pi­rante occu­pa­tion des terres par la ZAD sur les lieux de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, ou les mobi­li­sa­tions anti­nu­cléaires à Gorleben (Allemagne). Un pro­lon­ge­ment évident du tra­vail que nous avons mené jusqu’ici serait de s’appuyer sur l’énergie déployée lors de la mobi­li­sa­tion en face de la Maison-Blanche pour se retour­ner contre la construc­tion du pipe­line lui-même et dire « Si vous ne le stop­pez pas, nous ne le ferons pas ». Qu’attendez-vous d’Obama ? Bien que nous ayons tous notre avis sur ce qu’Obama pour­rait déci­der, la plu­part ne sont que de la spé­cu­la­tion. Cela dit, le mois der­nier, nous avons vu une série de signes défa­vo­rables démon­trant que le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain a très peu d’égards pour l’opinion publique concer­nant ce pipe­line. Après un énorme ras­sem­ble­ment anti-Keystone XL avec envi­ron 50 000 per­sonnes en face de la Maison-Blanche en février, il a été décou­vert que Obama était en Floride pour jouer avec des cadres du pétrole en même temps. Quelques semaines plus tard, le Département d’État a publié un rap­port sur l’impact envi­ron­ne­men­tal du pipe­line qui a conclu qu’il n’y aurait « vrai­sem­bla­ble­ment pas d’effets envi­ron­ne­men­taux néga­tifs impor­tants ». Depuis, dans un sinistre rappel de la tra­hi­son des élec­teurs amé­ri­cains, le Sénat amé­ri­cain a voté par 62 voix contre 37 pour sym­bo­li­que­ment enté­ri­ner l’approbation du pipe­line. Bien qu’il serait évi­dem­ment favo­rable pour lui de refu­ser le pipe­line afin de main­te­nir la paix sociale, Obama est peut-être assez fou pour l’approuver et ainsi libé­rer la colère des popu­la­tions qui ont perdu la foi en leurs diri­geants. Dès lors, nous devons conti­nuer à com­battre comme si nous n’avions pas le choix, parce que nous ne l’avons tout sim­ple­ment pas. Comme Murray Bookchin(1) l’a dit un jour : « Si nous ne fai­sons pas l’impossible, nous devrons faire face à l’impensable ! » Propos recueillis par Alter-Echos Post-scrip­tum : Voir l’ori­gi­nal sur le site Alter-Echos.

21 avril 2013

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