Le Docteur Choc est un ennemi de la démocratie

Si j’étais un Grec

Par Mis en ligne le 23 novembre 2011

La Grèce porte certes la res­pon­sa­bi­lité du gâchis de la dette. Mais la dépres­sion des der­niers jours a été impor­tée de Bruxelles, Berlin et Paris. Un com­men­taire de Gabor Steingart, rédac­teur en chef du quo­ti­dien éco­no­mico-com­mer­cial alle­mand Handelsblatt.

Düsseldorf – Après un séjour chez des amis, on aime à dire : c’était bien, ce que l’on a vu et entendu a fait forte impres­sion. Malheureusement ce ne fur pas le cas pour les 20 membres de notre équipe de repor­ters, au retour de leur voyage en Grèce, où ils sont allés cette semaine pour s’informer direc­te­ment à l’épicentre de la crise.

Bien sûr, nous avons ren­con­tré ces jours der­niers des chefs d’entreprise cou­ra­geux qui se battent contre la crise. Une crise plus forte qu’eux-mêmes. Nous avons vu des employés vaillants dans leurs bureaux déla­brés, qui essayaient de mettre de l’ordre dans l’anarchie ambiante. Nous avons parlé avec des poli­ti­ciens bien conscients que leur destin les avait placés là à une époque his­to­rique.
Mais l’impression domi­nante était tout autre. Le pays est épuisé. Il souffre de deux maux : la pagaille due à la dette, qu’il ne doit qu’à lui-même, et celle dont est res­pon­sable la poli­tique de sau­ve­tage euro­péenne, qui ne fait qu’aggraver les choses. Le bilan des sau­ve­teurs ne pour­rait guère être plus désas­treux : l’économie s’effondre, le chô­mage aug­mente, les jeunes rêvent d’émigrer. Et le défi­cit de l’État s’accroît ver­ti­gi­neu­se­ment, comme si rien n’avait été fait.
Ce n’est pas en sai­gnant l’économie qu’on vien­dra à bout d’une telle mon­tagne de dettes. Malgré une poli­tique d’austérité sans exemple – hors périodes de guerre – dans un pays occi­den­tal, la dette grecque a aug­menté de 55 mil­liards d’euros depuis fin 2009 ; en pour­cen­tage du PIB elle est passée de 127% à 167%. On ne peut se per­mettre de faire fondre ses muscles.
Si j’étais grec, je pour­sui­vrais mes sau­ve­teurs en jus­tice pour coups et bles­sures volon­taires. Et à la nuit tom­bante, j’irais avec tous les autres sur la place Syntagma, face au Parlement, afin de mon­trer ma désap­pro­ba­tion envers cette poli­tique de crise qui ne fait qu’intensifier la crise.
La spi­rale des­cen­dante s’accélère. La remise de dettes déci­dée cette nuit (28/10/2011) à Bruxelles frei­nera la dégrin­go­lade de la Grèce, elle ne l’arrêtera pas. D’abord elle arrive un an et demi trop tard. Si à l’époque on avait divisé la dette par 2, elle serait aujourd’hui infé­rieure à 100% du PIB. Mais dans les condi­tions actuelles la Grèce res­tera exclue des mar­chés finan­ciers pour une durée impos­sible à pré­voir.

“On avait déjà le typhus et main­te­nant on nous a ino­culé le cancer”

De plus, envi­ron un tiers des obli­ga­tions sont la pro­priété des Grecs eux-mêmes, soit 74 mil­liards d’euros pour leurs banques et donc leurs épar­gnants, et 26 mil­liards d’euros pour leurs fonds sociaux et donc leurs retraité-e-s. En une nuit, ils ont perdu beau­coup d’argent. Je com­prends pour­quoi Chryssanthos Lazarides, l’éminence grise de Samaras, le leader de l’opposition conser­va­trice déclare : « On avait déjà le typhus et main­te­nant on nous a ino­culé le cancer .»
La thé­ra­pie appli­quée à la Grèce rap­pelle ce que Jeffrey Sachs, le plé­ni­po­ten­tiaire des USA et ses Chicago-boys ont testé dans la Russie de Boris Eltsine : déré­gle­men­ta­tion pré­ci­pi­tée, pri­va­ti­sa­tion à la chaîne et coupes dans les bud­gets publics. Et ils ont ainsi créé ce capi­ta­lisme sau­vage qui aujourd’hui encore fait des Russes une société de mil­liar­daires et de sans-le-sou. Sachs, l’inventeur de la « thé­ra­pie de choc » – il a été sur­nommé “Dr Choc”- s’est par la suite excusé auprès des Russes.
Une thé­ra­pie reprise désor­mais par les nom­breux sau­ve­teurs de la Grèce à Bruxelles, Paris et Berlin. Voici que sont de nou­veau à l’œuvre les funam­bules de la finance, très au fait de restruc­tu­ra­tion de dettes, moda­li­tés de cré­dits et effets de levier mais bien peu de l’art de sti­mu­ler une éco­no­mie natio­nale et ceux qui y tra­vaillent. Les suc­ces­seurs du bon doc­teur Choc insufflent un sen­ti­ment d’impuissance, non l’optimisme.Ils retirent de l’argent à l’économie au lieu de per­mettre l’investissement et enfoncent le pays en réces­sion dans la dépres­sion.
Si nous avions traité nos frères et sœurs est-alle­mands comme les Grecs, les gens y rou­le­raient tou­jours en Trabant et atten­draient tou­jours les bananes. Mais ce que nous avons fait de bien en RDA – annu­la­tion com­plète des dettes des entre­prises, pro­gramme pour sus­ci­ter une classe de petits et moyens entre­pre­neurs encore inexis­tante, élé­va­tion pro­gres­sive des salaires pour accroître le pou­voir d’achat – nous ne le fai­sons pas en Grèce. À semer trop peu on récolte peu.
L’Europe a lancé un pro­gramme de sape de son propre Sud dont les effets dia­bo­liques crèvent désor­mais les yeux à Athènes. L’addiction à l’héroïne et la pros­ti­tu­tion s’étendent, nombre de com­mer­çants ont défi­ni­ti­ve­ment fermé bou­tique, des citoyens en colère ont arra­ché les plaques de marbre aux façades de nom­breuses agences ban­caires.
Mais ce qu’on ne voit pas est pire que ce que l’on voit. Si j’étais Grec, je serais inquiet et sur mes gardes. Je sur­veille­rais l’appareil mili­taire qui a gou­verné le pays jusqu’en 1974 et qui est sans doute en train d’attendre sa revanche. Nous l’avons déjà constaté en maint autre endroit : le bon doc­teur Choc est un ennemi de la démo­cra­tie.

Résultats du sommet sur la crise de l’euro

Nouveaux cré­dits
La Grèce rece­vra du fonds de crise euro­péen pour les pays de la zone euro en dif­fi­culté (Fonds euro­péen de sta­bi­lité finan­cière : FESF) des prêts à faible taux (envi­ron 3,5%). Les rem­bour­se­ments s’échelonneront sur 30 ans au lieu de 15. Un vaste pro­gramme de crois­sance et d’investissement en col­la­bo­ra­tion avec la Commission euro­péenne doit remettre la Grèce sur pied. On exhorte le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI) à par­ti­ci­per au pro­gramme d’aide. La durée des emprunts contrac­tés au titre du pro­gramme de sau­ve­tage de 2010 est éga­le­ment allon­gée.
– Implication des banques
Le sec­teur finan­cier par­ti­ci­pera sur la base du volon­ta­riat et avec une toute une gamme d’options au sau­ve­tage de la Grèce. La contri­bu­tion nette des banques doit se situer d’ici à 2014 autour de 37 mil­liards d’euros. En outre 12,6 mil­liards d’euros devraient être affec­tés au rachat des dettes. Si l’on estime que l’opération durera de 2011 à 2019, la contri­bu­tion nette du sec­teur privé devrait atteindre aux termes de la décla­ra­tion finale 106 mil­liards d’euros.
Nouvelles tâches pour les fonds de crises
Le fonds de sta­bi­lité euro­péen reçoit de nou­velles attri­bu­tions. Il peut désor­mais ache­ter des obli­ga­tions d’État – mais à des condi­tions très strictes. En outre le fonds de sau­ve­tage pourra impo­ser des pro­grammes pré­ven­tifs pour des can­di­dats en dif­fi­culté de la zone euro. Le fonds ne sera pas davan­tage pro­vi­sionné.
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 Irlande et Portugal
Le Portugal et l’Irlande, eux aussi béné­fi­ciaires de mil­liards d’aides de la part de leurs par­te­naires, seront éga­le­ment soumis aux condi­tions de crédit pré­vues par le FESF
– Déficits bud­gé­taires
Tous les défi­cits euro­péens devraient dans toute lame­sure du pos­sible reve­nir à moins de 3% en 2013. La poli­tique d’austérité de l’Italie, qui devrait être effec­tive en 2012 a reçu des féli­ci­ta­tions, de même que les réformes que l’Espagne tente de mettre en place.
– Test de stress pour les banques
Les pays de la zone euro doivent mettre en place des mesures cor­rec­tives appro­priées pour les banques en faillite.
– Coordination éco­no­mique
Les chefs d’État et de gou­ver­ne­ment exercent une pres­sion sur la gou­ver­nance éco­no­mique : la Présidence euro­péenne, que la Pologne exerce depuis début juillet, est char­gée de réac­ti­ver les négo­cia­tions avec le Parlement euro­péen, actuel­le­ment dans l’impasse.
– Agences de nota­tion
Tous les chefs de gou­ver­ne­ment sont d’accord pour limi­ter le pou­voir des agences de nota­tion. On attend des pro­po­si­tions de la Commission euro­péenne à ce sujet . En outre les Européens sou­haitent créer leur propre agence de nota­tion de poids inter­na­tio­nal.
– Management de crise
Il faut amé­lio­rer le mana­ge­ment de crise dans la zone euro. Avant octobre Herman Van Rompuy, Président du Conseil euro­péen, José Manuel Barroso,Président de la Commission euro­péenne et Jean-Claude Juncker, Président de l’Eurogroupe* feront des pro­po­si­tions.

*Eurogroupe : réunion men­suelle (et infor­melle) des ministres des Finances des États membres de la zone euro



Merci à Tlaxcala
Source : http://​www​.han​dels​blatt​.com/​p​o​l​i​t​i​k​/​i​n​t​e​r​n​a​t​i​o​n​a​l​/​w​e​n​n​-​i​c​h​-​e​i​n​-​g​r​i​e​c​h​e​-​w​a​e​r​e​/​5​7​6​4​7​7​2​.html
Date de paru­tion de l’article ori­gi­nal : 28/10/2011
URL de cette page : http://​www​.tlax​cala​-int​.org/​a​r​t​i​c​l​e​.​a​s​p​?​r​e​f​e​r​e​n​c​e​=6248

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