La santé malade du capitalisme

Sheila Rowbotham, Lynne Segal et Hilary Wainwright, Beyond the Fragments : Feminism and the Making of Socialism, Black Point (Nouvelle-Écosse), Fernwood Publishing, 2013 [1979]

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 03 juin 2020

Beyond the Fragments demeure un ouvrage clas­sique de la lit­té­ra­ture fémi­niste anti­ca­pi­ta­liste. Une pre­mière ver­sion a été publiée dans la foulée de la défer­lante conser­va­trice ayant porté Margaret Thatcher au pou­voir en 1979. Elle visait, de l’avis même des auteures, à penser la lutte à tra­vers « la rela­tion du mou­ve­ment fémi­niste à la gauche domi­née par les hommes ; les manières dont nous nous orga­ni­sons pour le socia­lisme et ce que nous enten­dons par socia­lisme ; com­ment nous ren­dons compte et com­pre­nons la variété des expé­riences […] qui ont été partie inté­grante du mou­ve­ment anti­ca­pi­ta­liste »[1] (p. 105).

Près de trente-cinq ans plus tard, cette nou­velle édi­tion cherche à s’inscrire dans le contexte des mou­ve­ments sociaux contem­po­rains, tels que Occupy et les Indignés, pour n’en nommer que quelques-uns. Les illus­tra­tions en page cou­ver­ture et les exemples qui ponc­tuent le récit témoignent d’ailleurs de cette volonté d’actualisation. Il s’agit donc de par­ta­ger à une autre géné­ra­tion d’activistes l’histoire de la gauche en Grande-Bretagne, d’un point de vue fémi­niste et socia­liste. Ainsi, si la seconde partie du livre consiste essen­tiel­le­ment en une repu­bli­ca­tion de l’ouvrage ori­gi­nal, la pre­mière com­porte trois nou­veaux essais. C’est sur ces der­niers que porte prin­ci­pa­le­ment cette recen­sion. Rowbotham, Wainwright et Segal y abordent des thé­ma­tiques ana­logues à celles trai­tées dans la pre­mière édi­tion, tout autant per­ti­nentes à notre époque, méri­tant des réflexions éten­dues et adap­tées à la modu­la­tion du contexte socio­po­li­tique.

Les auteures s’y montrent tout aussi friandes d’actions directes et décen­tra­li­sées (s’inspirant d’exemples issus du mou­ve­ment de libé­ra­tion des femmes et de ses modes orga­ni­sa­tion­nels), de pra­tiques anti­au­to­ri­taires, hori­zon­tales, allant « du bas vers le haut », le tout en appe­lant à des coa­li­tions élar­gies de la gauche à même de lutter contre le néo­li­bé­ra­lisme ambiant. La cri­tique ori­gi­nelle des struc­tures léni­nistes, pal­pable dans la ver­sion de 1979, se trans­forme ici en réflexion plus éten­due sur les moyens d’action et d’organisation de la gauche anti­ca­pi­ta­liste. Le livre réus­sit (peut-être mieux que l’édition ori­gi­nale) à pré­sen­ter une vision non idéa­li­sée des coa­li­tions réa­li­sées et sou­hai­tables, en se fon­dant sur des expé­riences de ter­rain concrètes dans les­quelles les aspects posi­tifs et néga­tifs s’entremêlent. L’ambivalence face aux partis poli­tiques dits de gauche est d’ailleurs à sou­li­gner, cer­taines auteures défen­dant le choix qu’elles ont fait de se joindre au Parti tra­vailliste dans les années 1980, alors qu’il leur sem­blait le seul rem­part contre le that­ché­risme.

L’attrait de l’ouvrage réside notam­ment dans l’accent mis sur dif­fé­rents types de com­bats anti­ca­pi­ta­listes et, plus lar­ge­ment, anti-oppres­sions (incluant par exemple les luttes des gais et les­biennes). Dans le même ordre d’idées, les auteures puisent leurs exemples non seule­ment en Grande-Bretagne (quoique la conjonc­ture bri­tan­nique soit pré­do­mi­nante, j’y revien­drai), mais aussi dans d’autres espaces (des zapa­tistes à Syriza en Grèce, en pas­sant par le prin­temps arabe). Les trois essayistes relatent éga­le­ment leurs propres par­cours mili­tants, dans un récit fas­ci­nant qui aide à situer les réflexions qu’elles déve­loppent, consi­dé­rant, comme l’affirme Segal, que le contexte tient un rôle déci­sif dans l’orientation des choix orga­ni­sa­tion­nels (p. 95).

L’analyse anti­ca­pi­ta­liste prend par­fois plus de place que l’analyse du patriar­cat dans l’ouvrage, une cri­tique qui avait déjà été adres­sée à la paru­tion ori­gi­nale. L’espace accordé aux luttes à pro­pre­ment parler fémi­nistes dans la réflexion des auteures est d’ailleurs inégal en fonc­tion des essais. On aurait aussi appré­cié davan­tage de réflexions, dans la nou­velle partie du livre, sur des ques­tions telles que la non-mixité des groupes fémi­nistes versus la mixité des groupes anti­ca­pi­ta­listes et socia­listes. Il convient tou­te­fois de saluer le récit géné­ra­le­ment nuancé que les auteures font des évè­ne­ments, de leurs propres par­cours mili­tants et plus lar­ge­ment des choix pos­sibles dans une conjonc­ture qu’elles décrivent avec brio.

À ce propos, notons que des lec­teurs et des lec­trices ayant une connais­sance moins appro­fon­die du contexte poli­tique bri­tan­nique s’y retrou­ve­ront par­fois dif­fi­ci­le­ment. Néanmoins, cer­taines cri­tiques « clas­siques » du mili­tan­tisme anti­ca­pi­ta­liste (dog­ma­tisme, manque de consi­dé­ra­tion pour les paroles et actions des femmes, tra­vail invi­sible, har­cè­le­ment, etc.) et de ses écueils sau­ront cer­tai­ne­ment rejoindre plu­sieurs fémi­nistes qué­bé­coises qui ont été actives au cœur du prin­temps érable.

Beyond the Fragments et c’est là son attrait majeur est éga­le­ment le reflet d’une époque et témoigne de la richesse des réflexions de mili­tantes, dont l’action se déploie depuis plus d’une tren­taine d’années, sur les modu­la­tions poli­tiques, sociales et éco­no­miques qui ont tra­versé leur par­cours. Même si les auteures ne sombrent pas dans les écueils de la nos­tal­gie, on ne peut s’empêcher d’être émue en lisant qu’« il était évident à la fin des années 1970 que le chan­ge­ment social radi­cal, incluant le fémi­nisme, allait s’avérer plus lent que ce que nous avions envi­sagé alors que les pre­miers groupes s’étaient formés en 1969. Mais nous n’avions pas envi­sagé qu’il serait aussi lent à implan­ter » (p. 13)[2]. Par ailleurs, leur enthou­siasme face aux mou­ve­ments sociaux émer­gents est pal­pable. Les auteures relèvent donc le défi de faire connaître à un lec­to­rat contem­po­rain l’esprit d’une époque au cours de laquelle elles se sont ouvertes à la mili­tance fémi­niste et anti­ca­pi­ta­liste, tout en actua­li­sant leurs réflexions à la lumière du contexte dans lequel se déploie main­te­nant la gauche contem­po­raine.


  1. « the rela­tion­ship of the women’s move­ment to the male-domi­na­ted left ; the ways in which we orga­nize for socia­lism and what we mean by socia­lism ; how we encom­pass and make sense of the breadth of expe­rience […] that have been part of the anti­ca­pi­ta­list move­ment » (p. 105).
  2. « it was evident by the late 1970s that radi­cal social change inclu­ding femi­nism was going to be slower than we had envi­sa­ged when the first groups formed in 1969. Just how slow we could not have ima­gi­ned » (p. 13).

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