Sept questions clés sur le réchauffement climatique

Par Mis en ligne le 10 décembre 2009

Le réchauffement climatique s’est-il arrêté en 1998 ?

Tout s’est arrêté d’un coup en 1998. Depuis, les tem­pé­ra­tures ont cessé de croître ; le réchauf­fe­ment appar­tient au passé. Bien que fausses, ces affir­ma­tions qui cir­culent inten­sé­ment sur le Net reposent sur un calcul de ten­dance bien réel. Entre 1998 et 2008, la crois­sance moyenne de la tem­pé­ra­ture glo­bale ter­restre n’a crû que de 0,02 oC à en croire les don­nées du Hadley Centre et de l’université d’East Anglia (Royaume-Uni). Soit presque rien.

Selon le cli­ma­to­logue Stefan Rahmstorf (uni­ver­sité de Potsdam, Allemagne), cette pré­sen­ta­tion est biai­sée. Elle intègre en effet, dans la même série, deux années sin­gu­lières : 1998 et 2008. La pre­mière a été mar­quée par le plus puis­sant El Niño jamais mesuré. Ce phé­no­mène de réchauf­fe­ment du Pacifique, qui sur­vient tous les trois à sept ans, est res­pon­sable d’une brusque hausse des tem­pé­ra­tures, qui s’ajoute à celle liée aux acti­vi­tés de l’homme. En outre, en 2008, on a observé le phé­no­mène inverse, dit La Niña. Commencée par une année sur­chauf­fée par El Niño et ache­vée sur une année refroi­die par son méca­nisme anta­go­niste, la période 1998-2008 pré­sente donc une crois­sance faible, mais sta­tis­ti­que­ment biai­sée, de la tem­pé­ra­ture moyenne globale.

En outre, pré­cise M. Rahmstorf, la tem­pé­ra­ture moyenne ter­restre cal­cu­lée par l’Hadley Centre et l’université d’East Anglia « n’intègre pas l’Arctique, où s’est pro­duit le plus fort réchauf­fe­ment ces dix der­nières années ». De fait, rap­pelle Hervé Le Treut, direc­teur de l’Institut Pierre-Simon-Laplace, « la tem­pé­ra­ture moyenne glo­bale n’est qu’un indi­ca­teur du réchauf­fe­ment comme un autre : on peut aussi rap­pe­ler que les trois der­nières années ont vu les plus fortes réduc­tions esti­vales de la ban­quise arc­tique » jamais mesurées.

Pour autant, un intense débat est en cours au sein du Groupe inter­gou­ver­ne­men­tal d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) sur une pos­sible pause du réchauf­fe­ment au cours de la pro­chaine décen­nie, tem­po­rai­re­ment « masqué » par les phases froides de cycles natu­rels de l’Atlantique (Atlantic Multidecadal Oscillation) et du Pacifique (Pacific Decadal Oscillation).

En sep­tembre, au cours d’une réunion de l’Organisation météo­ro­lo­gique mon­diale (OMM), le cli­ma­to­logue Mojib Latif, qui dirige une équipe répu­tée à l’université de Kiel (Allemagne), a ainsi déclaré « qu’il est pos­sible que nous entrions dans une décen­nie, peut-être deux, dans laquelle les tem­pé­ra­tures dimi­nue­ront par rap­port à aujourd’hui ». Ce qui, a-t-il ajouté en sub­stance, ne serait pas la « fin » du chan­ge­ment cli­ma­tique, mais seule­ment l’occultation, tem­po­raire, de l’un de ses mul­tiples effets…

Les scientifiques ne prédisaient-ils pas un refroidissement dans les années 1970 ?

Généralement illus­trée par la cou­ver­ture du maga­zine Time du 31 jan­vier 1977, barrée par ce titre : « The Big Freeze » (« Le grand coup de froid »), cette ques­tion est à l’origine d’une des plus tenaces légendes sur la science climatique.

John Fleck, jour­na­liste scien­ti­fique à l’Albuquerque Journal et deux cher­cheurs, Thomas Peterson (National Climatic Data Center) et William Connolley (British Antarctic Survey) y sont allés voir de plus près. En fouillant dans les archives de la presse grand public d’abord. Puis en ana­ly­sant les bases de don­nées de la lit­té­ra­ture scien­ti­fique publiée dans les années 1970, afin d’évaluer objec­ti­ve­ment les idées qui s’imposaient alors dans la com­mu­nauté scien­ti­fique sur l’avenir cli­ma­tique de la planète.

Les résul­tats de leurs tra­vaux, publiés en sep­tembre 2008 dans Bulletin of the American Meteorological Society, sont élo­quents. Sur 71 études sur le climat publiées entre 1965 et 1979, seules 7 anti­cipent une baisse des tem­pé­ra­tures. La grande majo­rité d’entre elles, plus d’une qua­ran­taine, pré­di­saient sans sur­prise, s’appuyant sur des prin­cipes phy­siques connus depuis plus d’un siècle, que les tem­pé­ra­tures aug­men­te­raient sous l’effet des rejets de gaz car­bo­nique… Quant à la ving­taine d’études res­tantes, elles ne traitent pas la ques­tion sous l’angle d’une dis­cri­mi­na­tion entre réchauf­fe­ment et refroi­dis­se­ment climatiques.

Les températures augmentent, mais le Groenland n’était-il pas verdoyant en l’an mil ?

Pendant la période dite de l’optimum médié­val (entre 900 et 1 400 envi­ron), mar­quée par des tem­pé­ra­tures clé­mentes sur l’Europe, les Vikings sont par­ve­nus à colo­ni­ser le Groenland – mot qui signi­fie « Pays vert ». Il n’en faut pas plus à cer­tains pour avan­cer l’idée d’un Groenland aux pay­sages jadis ver­doyants, image très éloi­gnée de cette terre, qu’on se figure volon­tiers ense­ve­lie sous une épaisse calotte de glace… L’idée est donc simple : si cette région s’est tant refroi­die au cours du der­nier mil­lé­naire, il faut alors rela­ti­vi­ser l’ampleur du réchauf­fe­ment actuel.

La réa­lité est très dif­fé­rente. D’une part, les deux prin­ci­pales colo­nies vikings ins­tal­lées sur la côte n’ont jamais tota­lisé que 3 000 à 5 000 indi­vi­dus envi­ron. L’image d’un Groenland hos­pi­ta­lier et den­sé­ment peuplé est donc fausse. Quant à l’étymologie, il suffit pour l’expliquer de reve­nir à la source. En par­ti­cu­lier à la Saga d’Erik Le Rouge, le fon­da­teur de la pre­mière colo­nie viking au Groenland, en 986. Que dit ce texte, daté des alen­tours du XIIIe siècle ? Qu’« Erik partit pour colo­ni­ser le pays qu’il avait décou­vert et qu’il appe­lait le »Pays vert« , parce que, disait-il, les gens auraient grande envie de venir dans un pays qui avait un si beau nom ».

Le Groenland ne fut donc pas « vert » il y a mille ans. Pas plus, d’ailleurs, qu’il n’est aujourd’hui « blanc ». « Contrairement à une opi­nion très répan­due, le Groenland est loin d’être entiè­re­ment recou­vert par les glaces, explique la cli­ma­to­logue Valérie Masson-Delmotte (Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, CEA). Sur une bande de 20 km envi­ron, au sud et à l’ouest, on trouve une végé­ta­tion de type toun­dra, avec des buis­sons, des arbustes, etc. » Aucun des sites archéo­lo­giques vikings du Groenland n’est donc aujourd’hui ense­veli sous les glaces…

Pour autant, les tem­pé­ra­tures étaient-elles plus ou moins douces qu’actuellement ? L’analyse du pollen piégé dans des sédi­ments lacustres pré­le­vés sur place montre que l’environnement végé­tal est « plus ou moins le même aujourd’hui qu’il y a mille ans », selon la paly­no­logue Emilie Gauthier et le géo­logue Vincent Bichet (CNRS, uni­ver­sité de Franche-Comté). Du coup, ajoutent-ils, « les condi­tions cli­ma­tiques actuelles au Groenland ne sont pas très dif­fé­rentes de celles de l’optimum médié­val ».

Sur le reste de l’Europe, les chan­ge­ments actuels ne s’apparentent-ils pas à un simple retour à l’optimum médié­val ? A cette ques­tion, posée par la revue Regards croi­sés sur l’économie (Ed. La Découverte), le célèbre his­to­rien du climat Emmanuel Le Roy Ladurie répond par la néga­tive, esti­mant que « le réchauf­fe­ment actuel va bien au-delà ».

Les climatologues sont-ils trop pessimistes ?

Les scien­ti­fiques asso­ciés au pro­ces­sus du Groupe inter­gou­ver­ne­men­tal d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) sont régu­liè­re­ment sus­pec­tés d’assombrir leurs pré­vi­sions et leur diag­nos­tics. Quelques faits mettent à mal cette idée très répandue.

Par exemple, le GIEC a ima­giné plu­sieurs scé­na­rios de déve­lop­pe­ment éco­no­mique, des plus sobres en car­bone aux plus gour­mands. Pour chacun de ces scé­na­rios, le GIEC dresse une courbe de pré­vi­sion des émis­sions jusqu’en 2100. Avec désor­mais près d’une décen­nie de recul depuis la publi­ca­tion de ces scé­na­rios, dans un rap­port spé­cial de 2000, on constate que la réa­lité des émis­sions mon­diales au cours des der­nières années se situe légè­re­ment au-delà du scé­na­rio le plus pes­si­miste ima­giné par le GIEC (scé­na­rio dit A1FI).

De même, dans sa der­nière esti­ma­tion de l’élévation du niveau des mers à l’horizon 2100 (entre 18 et 59 cm), publiée en février 2007. Le GIEC ignore volon­tai­re­ment un phé­no­mène décou­vert au milieu des années 2000 : l’effondrement des calottes gla­ciaires. Celles-ci, en effet, ne se réduisent pas uni­que­ment en fon­dant : elles « glissent » et se déversent dans la mer. Les obser­va­tions de cette dyna­mique des inland­sis du Groenland et de l’Antarctique étaient jugées trop récentes et trop lacu­naires au moment de la rédac­tion du rap­port : les experts ont décidé de ne pas en tenir compte.

Or aujourd’hui, les obser­va­tions satel­lites montrent que cette dyna­mique des calottes s’accélère : elle repré­sente envi­ron 500 mil­liards de tonnes de glace qui sont pré­ci­pi­tées, chaque année, dans les océans. Le débat reste vif sur la manière dont va évo­luer ce phé­no­mène dans l’avenir. Mais un consen­sus se dégage dans la com­mu­nauté scien­ti­fique pour admettre que les der­nières esti­ma­tions du GIEC sur l’élévation des océans étaient bien trop optimistes…

Autre exemple d’une pré­vi­sion trop favo­rable des experts : la rapi­dité de la réduc­tion de la ban­quise esti­vale arc­tique. La plu­part des modèles numé­riques qui simulent le com­por­te­ment de la glace de mer sous l’effet du réchauf­fe­ment anti­cipent une dis­pa­ri­tion totale de la ban­quise arc­tique en été vers la fin du siècle. Or si elle se pour­suit, la ten­dance actuelle ver­rait une dis­pa­ri­tion com­plète de la ban­quise arc­tique d’ici une tren­taine d’années seulement.

Les variations de l’activité du Soleil, responsables de l’évolution récente des températures ?

De nom­breux tra­vaux ont été pro­po­sés pour expli­quer le réchauf­fe­ment actuel par les varia­tions de l’activité du Soleil. La publi­ca­tion la plus célèbre en ce sens date de 1991, dans la revue Science par Eigil Friis Christensen et Knud Lassen. Elle met­tait en évi­dence une cor­ré­la­tion étroite entre le nombre de taches solaires et les varia­tions de tem­pé­ra­tures moyennes de la Terre ; elle était en défi­ni­tive biai­sée et a été réfu­tée dans les règles. A la fin des années 1990, un autre cher­cheur, Henrik Svensmark, a cru obser­ver un lien entre cou­ver­ture nua­geuse et inten­sité du flux des rayon­ne­ments cos­miques – un autre indi­ca­teur de l’activité solaire. Là encore, plu­sieurs recherches ont mis au jour des biais qui, jusqu’à preuve du contraire, inva­lident ces travaux.

Le Soleil oscille selon un cycle rela­ti­ve­ment régu­lier de onze ans. Il est depuis mi-2007 à un mini­mum pro­fond de son acti­vité : il n’a jamais été aussi calme depuis les années 1910 ! Pourtant, selon le National Climatic Data Center (NCDC) amé­ri­cain, les dix pre­miers mois de l’année 2009 sont, à période équi­va­lente, les cin­quièmes plus chauds jamais enregistrés…

N’est-ce pas plutôt l’élévation des températures qui fait monter le taux atmosphérique de CO2 ?

Au cours des der­niers 800 000 ans au moins, le climat ter­restre a oscillé – sur des échelles de temps de l’ordre de la dizaine de mil­liers d’années – entre âges gla­ciaires et périodes inter­gla­ciaires, ana­logues à la période actuelle. Les glaces de l’Antarctique ont conservé la mémoire de ces grandes varia­tions cli­ma­tiques. Or, explique le gla­cio­logue Jérôme Chappellaz (Laboratoire de gla­cio­lo­gie et de géo­phy­sique de l’environnement), « les don­nées de la glace sug­gèrent que l’augmentation du CO2débute quelques siècles après le début du réchauf­fe­ment observé en Antarctique à la fin de la der­nière gla­cia­tion ». « La meilleure esti­ma­tion actuelle situe ce retard autour de 400 ans, mais il y a encore une incer­ti­tude forte sur cette valeur », pré­cise M. Chappellaz.

A pre­mière vue, ce serait donc l’élévation des tem­pé­ra­tures qui pro­vo­que­rait l’augmentation de la teneur atmo­sphé­rique de CO2. Pour com­prendre cet appa­rent para­doxe, il faut savoir que les grandes et lentes oscil­la­tions cli­ma­tiques du mil­lion d’années écou­lées sont dues à des varia­tions cycliques de l’orbite de la Terre et de son incli­nai­son sur son plan de rota­tion. Au cours d’un âge gla­ciaire, lorsque ces para­mètres (décou­verts par Milutin Milankovitch) sont dans une cer­taine confi­gu­ra­tion, les tem­pé­ra­tures aug­mentent d’abord légè­re­ment, entraî­nant une fonte des calottes gla­ciaires, d’où une modi­fi­ca­tion des cou­rants marins. Et c’est pré­ci­sé­ment cette réor­ga­ni­sa­tion de la cir­cu­la­tion océa­nique qui pro­voque l’émission de CO2. L’augmentation de l’effet de serre entraîne à son tour les tem­pé­ra­tures à la hausse, qui accen­tue les émis­sions de CO2.

En outre, dans la situa­tion actuelle, l’argument n’a pas de sens. « Si c’est en effet l’augmentation des tem­pé­ra­tures actuelles qui pro­voque l’augmentation de gaz car­bo­nique dans l’atmosphère, alors, nous avons un gros pro­blème de bilan, iro­nise le cli­ma­to­logue Edouard Bard (Collège de France). Parce que, du coup, cela vou­drait dire que les 10 mil­liards de tonnes émises chaque année par l’homme dis­pa­raissent par magie ! » L’analyse des iso­topes du car­bone excé­den­taire dans l’atmosphère montre qu’il s’agit de car­bone prin­ci­pa­le­ment issu des res­sources fos­siles. Enfin, à la fin des années 1990, une très légère dimi­nu­tion de l’oxygène pré­sent dans l’atmosphère a été mise en évi­dence, vali­dant une bonne fois pour toutes que l’augmentation de CO2 dans l’atmosphère était bel et bien due à un pro­ces­sus de com­bus­tion consom­ma­teur d’oxygène.

Peut-on prédire le climat quand on ne sait pas prévoir la météo au-delà de quelques jours ?

La météo­ro­lo­gie s’intéresse à des phé­no­mènes chao­tiques, dont l’évolution au-delà de quelques jours est par essence impré­vi­sible. Elle tente de décrire l’évolution du temps à partir d’une connais­sance fine des condi­tions atmo­sphé­riques en cours, que les modèles numé­riques pro­longent. La cli­ma­to­lo­gie est une science sta­tis­tique. Elle s’appuie sur les bases de don­nées de la météo­ro­lo­gie et se nour­rit des moyennes des mesures phy­siques, dans l’espace et dans le temps. Mais elle se nour­rit d’autres dis­ci­plines, comme la gla­cio­lo­gie, l’océanographie, l’astronomie, pour recons­ti­tuer les cli­mats du passé et tester ses modèles numé­riques. Ceux-ci peuvent ensuite simu­ler l’avenir, en fonc­tion de la varia­tion de la concen­tra­tion des gaz à effet de serre. Pour prendre une image, la tra­jec­toire de chacun des jets d’un pom­meau de douche est dif­fi­cile à pré­voir (météo), mais on peut pré­dire quand la bai­gnoire débor­dera (cli­ma­to­lo­gie).

Stéphane Foucart


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